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SA VIE, SA PHILOSOPHIE

Il y a cinq ans, l'Académie des sciences morales et politiques proposa pour sujet du prix de philosophie qu'elle devait décerner en I806 la question suivante :

(( 1° Examiner l'authenticité des divers ouvrages attribués à saint Thomas , et déterminer , autant qu'il est possible, l'ordre dans lequel ils ont été composés.

(( 2*^ Exposer dans une juste étendue la philosophie de saint Thomas, sa métaphysique, sa morale et sa politique. Rechercher ce qu'il doit à Aristote, aux grands docteurs chrétiens, à l'enseignement et aux écrits d'Albert ; marquer ce qui lui appartient.

« [^° Suivre la philosophie de saint Thomas dans les principaux disciples de l'Ordre de Saint-Dominique, et dans les controverses qu'elle a fait naître entre cet Ordre et les Ordres rivaux, particulièrement celui de Saint-François, au quatorzièmeet au quinzième siècle. Faire l'histoire de cette philosophie jusqu'à la chute de la Scolastique et l'avènement du Cartésianisme.

' La Philosophie de saint Thomas, par Ch. Jourdain. Paris, 1858, 2 vol.

c( 4^ Terminer par un jugement approfondi de la doctrine de saint Thomas en ses diverses parties. Mettre en lumière ce qu'il peut y avoir dans cette doctrine de défectueux, et ce qui paraîtra vrai et durable, et digne encore de trouver place dans la philosophie de notre temps. »

Certes, un semblable programme était vaste, et, quoiqu'il fût question d'étudier dans saint Thomas , non le théologien , mais le philosophe , la tâche proposée était ardue. Evidemment, on ne pouvait l'aborder d'une manière utile , et avec quelque chance de succès, sans de fortes études préalables, sans une connaissance approfondie de la Scolastique , sans un goût assez décidé de métaphysique pour ne se laisser point rebuter par les plus arides et les plus subtils problèmes.

Malgré ces difficultés, disons-le à l'honneur de notre temps, l'appel de l'Académie ne resta pas sans réponse. Plusieurs mémoires furent présentés au concours. Le mémoire de M. Jourdain fut remarqué entre tous et couronné.

« Toutes les parties du sujet sont traitées dans ce mémoire avec étendue et avec une supériorité réelle, » disait l'éminent rapporteur du concours, M. Ch. de Rémusat.

(( L'Académie, disait à son tour M. Bérenger, dans la séance pubUque annuelle du 2 mai 1857, l'Académie, dont ce mémoire a obtenu l'approbation, sans néanmoins en accepter toutes les idées , y a trouvé des connaissances solides, une étude complète du sujet, et en général des appréciations aussi sages que

profondes. Il est écrit avec clarté et d'une manière attachante, c'est enfin un bon livre, qui pourra être mis avec confiance sous les yeux du public. »

Autorisé, ou, mieux encore, obligé par de tels suffrages, M. Jourdain ne pouvait manquer d'imprimer son mémoire. Effectivement , il en a fait un livre et l'a publié. Nous voudrions donner une idée de l'ensemble de ce beau et consciencieux travail.

Quelque célèbre que soit l'auteur de la Somme thèoîogique et de la Somme contre les gentils, il n'était pas possible d'entrer dans le détail de sa philosophie, sans rappeler les principaux épisodes de sa trop courte existence. M. Jourdain a donc commencé par tracer à grands traits une esquisse de la vie de l'illustre Dominicain.

Né en 1225 ou 1227, sous le ciel de Naples et d'une famille princière , saint Thomas néglige les avantages de sa naissance, résiste aux séductions et même aux violences , pour se consacrer sans réserve à l'état monastique et à l'étude. Disciple de Pierre d'Hibernie , de Jean le Teulonique , mais surtout d'Albert , à qui ses contemporains décernèrent le surnom de Grand , il devient bientôt lui-même la gloire de son Ordre. Et cependant, refusant les distinctions les plus enviées, il ne consent jamais à accepter d'autre titre que celui de dèfiniteur. Il professe tour à tour avec un prodigieux éclat à Paris, à Naples, à Rome, dans la plupart des villes principales d'Italie, et meurt prématurément, en 1274, à l'abbaye de Fossa-Nova, près Terracine, au moment

OÙ, sur l'invitation de Grégoire X, il se rendait au concile de Lyon. Dès 1318, l'Ordre de Sainl-Dominique demande, el en 1323 obtient sa canonisation, laquelle est déclarée par le pape Jean XII, pour lors à Avignon. De nombreux orateurs', parmi lesquels le roi de Sicile, Robert, prononcent le panégyrique du saint, et le pape lui-môme va jusqu'à dire qu'autant saint Thomas a écrit d'articles, autant il a fait de miracles : Quot articulos scripsit^ tôt miracula fecit.

Examiner la philosophie de saint Thomas, c'est précisément, du moins en partie, peser le sens de ces paroles admiratives.

Or, après avoir en peu de mots rappelé ce que fut l'homme, M. Jourdain pouvait, ce semble, entamer la longue et difficile étude de la doctrine. Toute introduction paraissait terminée.

Et pourtant , d'autres préliminaires restaient à poser.

Une doctrine en effet, quelque fécond que puisse être le génie de son auteur, n'est jamais un produit spontané, ni uîi fait isolé, dans l'histoire de l'esprit humain. De toute nécessité, elle a eu des antécédents. Surtout, si cette doctrine est puissante, si elle a prévalu, si elle a marqué une époque; il est à croire (ju'elle résulte de doctrines antérieures qu'elle a résumées et absorbées , à peu près comme un large fleuve se grossit des courants épars et des eaux dispersées.

Cela étant, il devenait opportun de rechercher les origines de la Scolastique, avant d'arriver au treizième siècle, qui en est comme l'âge d'or, et où fleurit

saint Thomas. C'est ce qu'a fait, dans une juste mesure, M. Jourdain.

Remontant jusqu'à Charlemagne, ce prince législateur et conquérant, qui par l'éducation préparal'unité des esprits, en même temps que par la conquête il s'efforçait de fonder l'unité des territoires , l'auteur déroule à nos regards les commencements de la philosophie scolastique^ et, à côté de l'enseignement qui se donne dans les cloîtres ou à l'ombre des cathédrales, il nous montre la philosophie des Arabes et des Juifs pénétrant les esprits, jusqu'au jour où les Ordres religieux s'organisent pour combattre toutes les barbaries. Établis la même année, en 1206, l'un par le fils d'un riche bourgeois d'Assise, nommé François-, l'autre par un prêtre espagnol, appelé Dominique, l'Ordre des Frères Mineurs et l'Ordre des Frères Prêcheurs attirent particulièrement son attention. Enfin, après avoir considéré les deux promoteurs les plus réputés de la philosophie dans ces deux Ordres, qui bientôt et pour longtemps lutteront d'influence, d'un côté le Franciscain Alexandre de Haies, de l'autre le Dominicain Albert le Grand, il clôt, en les résumant, ces indispensables prolégomènes.

« Si les matériaux* étaient abondants, dit M. Jourdain, l'œuvre à laquelle ils devaient contribuer présentait de nombreuses difficultés. La plupart des problèmes agités par les sages de la Grèce, tous ceux que la subtilité des Arabes y avait ajoutés, se trouvaient posés de nouveau et compliquaient l'exposition des vérités qui se rattachent au dogme chrétien. Jamais, peut-être, les perfections divines n'avaient été l'objet

ft SAINT THOMAS,

cVétudes plus profondes ^ jamais les contradictions apparentes qui se manifestent dans les rapports du Créateur et de la créature n'avaient été indiquées avec une exactitude plus rigoureuse. La question des universaux, naguère si vivement controversée, avait cessé, il est vrai, de passionner les esprits^ mais elle était transformée en une autre question non moins débattue, celle de l'individuation qui , à son tour, conduisait à définir les vrais caractères de la personnalité del'àme, méconnus par le panthéisme d'Averroès. Enfin , la haute métaphorique et la psychologie appelaient comme un couronnement nécessaire un système entier de morale et de politique, dont le catholicisme renfermait tous les éléments, mais qui ne pouvait être formulé que par un génie méthodique et judicieux, nourri de la science des écoles. Nous venons de définir à grands traits l'œuvre pour laquelle saint Thomas avait été réservé par la Providence : comment a-t-il rempli cette mission à la fois religieuse et philosophique? C'est là ce que nous aurons à examiner. Mais pour que l'exposition détaillée que nous présenterons de sa philosophie ait une base certaine, nous devons d'abord dresser l'inventaire exact des ouvrages qui peuvent lui être légitimement attribués et qui renferment l'expression authentique e^ irrécusable de ses doctrines. »

En efi'et, M. Jourdain discute longuement et savamment l'authenticité des différents ouvrages de saint Thomas-, il détermine leur chronologie, et c'est sur cette base solide qu'il en assoit l'exposition. Cette exposition se divise en sept chapitres,

Chapitre V\ — Esprit général de la philosophie de saint Thomas d'Aquin.

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