TROISIEME PARTIE
Un Chartreux, Dom Bonaventure d'Argonne, auteur d'un ouvrage plein de sens, intitulé : De la lecture des Pères ^, rapporte que les ecclésiastiques de Constantinople demandèrent aux empereurs chrétiens la permission, qu'ils obtinrent, de jeter au feu les poètes lyriques grecs, pour substituer à leur place les poésies de saint Grégoire de Nazianze, quoique ce ne fussent pas des modèles d'élégance. Et le savant religieux ajoute a qu'ils montrèrent en cela plus de zèle pour la pureté des mœurs que de ménagement pour les belles lettres ^ m
Nous avons vu, de nos jours, se renouveler les mêmes écarts d'une piété indiscrète. On s'est imaginé qu'il y avait chez les Pères une littérature sacrée qu'on pourrait substituer avec avantage à la littérature profane. Saint Basile, par exemple, et saint Augustin ont semblé des maîtres de rhétorique pré-
1 Voyez mon livre intitulé : Les Pères de VÉglise latine^ leur vie, leurs écrits, leur temps, 2 vol. in- 18, Paris, 1856 ; Introduction.
2 Paris, 1697 ; 2« édition.
5 Opert citât., p, {10,
férables à Démosthènes et à Cicéron, et, pour tout dire, il a paru bien plus sûr de confier l'instruction des jeunes intelligences à des évêques qu'à des païens.
Nous ne rappellerons pas les discussions qu'a suscitées cette théorie, ni de quelle manière elle s'est trouvée promptement et péremptoirement décréditée. De pareilles controverses passent avec le moment.
Quoi qu il en soit, au lieu de regretter l'étrange croisade prêchée naguère contre les Grecs et les Romains, nous sommes prêt, au contraire, à nous en féliciter. Car cette entreprise n'a nui, en définitive, ni aux Grecs ni aux Romains, et il se peut qu'elle ait pour dernier résultat de rendre populaire l'étude des Pères, qui semblait être au dix-septième siècle réservée aux théologiens, et pour laquelle le dix-huitième siècle poussa Toubli jusqu'à l'injure.
Au dix-septième siècle , le Pères régnent dans la chaire. Écoutez un Bossuet, un Fénelon, un Bourdaloue ^ ce sont les Pères qui revivent dans la personne de ces orateurs inimitables, consacrent leur éloquence, inspirent leurs discours, dictent leurs écrits. Les traces des Pères sont les traces lumineuses qu'ils suivent sans dévier, à ce point qu'ils croiraient faiblir s'ils ne s'appuyaient constamment sur ces maîtres des maîtres. Mais quittez le sanctuaire et ceux qui l'habitent^ omettez Port-Royal et ses adeptes, Arnauld, le duc de Luynes, Tillemont-, puis interrogez la foule des esprits, pénétrants d'ailleurs, cultivés, curieux. A part des exceptions assez rares,
on ne lit guère les écrits des Pères-, on les laisse comme en une arche sainte, à laquelle un prétendu respect empêche de toucher , respect d'ignorance, qui se convertit aisément en mépris. « Un Père de l'Église, un docteur de l'Eglise, s'écrie quelque part La Bruyère, quels noms! quelle tristesse dans leurs écrits! quelle sécheresse, quelle froide dévotion, et peut-être quelle scolastique ! disent ceux qui ne les ont jamais lus : mais plutôt quel étonnement pour tous ceux qui se sont fait une idée des Pères si éloignée de la vérité ! s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus de tour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus vifs et des grâces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la plupart des livres de ce temps, qui sont lus avec goût, qui donnent du nom et de la vanité à leurs auteurs '. » Vainement le P. Bouhours, comme s'il eût voulu répondre au reproche de La Bruyère, publierat-il les Pensées ingénieuses des Pères de V Église^ pour faire suite aux Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes , déclarant « qu'il ne sait si l'esprit des Pères ne donne pas autant de poids à la religion chrétienne que le courage des martyrs. » Une aussi frivole apologie des Pères ne sera pas entendue, et ces grands hommes resteront uniquement les définiteurs du dogme et les représentants de la théologie. « Quiconque, dit Bossuet, veut devenir un habile théologien et un solide interprète, qu'il lise et relise
* La Bruyère, Les Caractères ; des Esprits forts.
les Pères. S'il trouve dans les modernes quelquefois plus de minuties, il trouvera très-souvent dans un seul livre des Pères plus de principes, plus de cette première sève du christianisme que dans beaucoup de volumes des interprètes nouveaux, et la substance qu'il y sucera des anciennes traditions le récompensera très-abondamment de tout le temps qu'il aura donné à celle lecture. Que s'il s'ennuie de trouver des choses qui, pour être moins accommodées à nos coutumes et aux erreurs que nous connaissons, peuvent paraître inutiles , qu'il se souvienne que dans le temps des Pères elles ont eu leur effet et qu'elles produisent encore un fruit infini dans ceux qui les étudient, parce qu'après tout, ces grands hommes sont nourris de ce froment des élus, de cette pure substance de la religion ^ et que pleins de cet esprit primitif qu'il ont reçu de plus près et avec plus d'abondance de la source même, souvent ce qui leur échappe et qui sort naturellement de leur plénitude, est plus nourrissant que ce qui a été médité depuis ^ » Ce langage de Bossuet est le langage même de ceux qui l'entourent.
Au dix-huitième siècle, la tradition s'en va de la chaire comme de tout le reste. Qu'a de commun Massillon avec ses prédécesseurs? Il cite encore les Ecritures, mais non plus les Pères, quoiqu'il se pénètre de leurs maximes, et, après lui, évidemment l'abbé Poulie n'aura pas besoin de grands trésors d'érudition ecclésiastique pour prononcer avec agrément
* Déjense de la tradition et des saints Pères, liv. IV, ch. xviii.
un sermon sur la bienséance. On ne saurait donc attendre des simples littérateurs, des gens du monde, une fréquentation dont les prédicateurs eux-mêmes sont déshabitués. Aussi nous ne trouvons pas qu'au dix-huitième siècle aucun écrivain ait mentionné les Pères, si ce n'est Voltaire, qui invective contre leur mémoire^ car les doctes travaux de Sainte-Marthe S de Montfaucon^ et de Dom Ceiller^ ne devaient pas servir à leurs contemporains.
Chose singulière ! C'est un laïque, un poëte, qui a restauré parmi nous le goût et l'étude des Pères. A une époque où la France épuisée cherchait où se prendre, et, lasse de superstitions, demandait des croyances, le Génie du Christianisme parut et fut accueilli avec une véritable reconnaissance. On eût dit que M. de Chateaubriand venait de signaler un continent sauveur à des naufragés longtemps battus par les flots. C'était plus qu'un nouveau continent^ c'était la vieille terre de la foi \ c'était la patrie que l'on revoyait, avec je ne sais quelle séduction de nouveauté et tout le prestige attendrissant du souvenir. On crut sortir d'un mauvais rêve. La majesté des temples, les cérémonies saintes, les dogmes et leurs enseignements consolateurs frappèrent les imaginations en les guérissant. Ce qu'on avait outrageusement rejeté comme un fétichisme, on l'accepta comme le dernier mot de la raison humaine affermie par l'épreuve, et
* Nouvelle édition de la Gallia Cliristiana, 1715-1728.
* Collectio nova Patrum et scriptorum grœcorum, 1706.
* Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques., 1729-
les instituteurs fastueux de l'Encyclopédie pâlirent en présence des Docteurs, des Confesseurs, des Pères, dont l'autorité avait pu être méconnue, mais non pas abolie.
Le poëme des Martyrs compléta le salutaire effet produit par le Génie du Christianisme, Les générations du dix-neuvième siècle admirèrent le dramatique spectacle du paganisme, expirant malgré ses violences, aux prises avec une religion divine qui n'avait eu pour s'établir que sa douceur. Il leur sembla qu'elles assistaient au récit de leur propre histoire.
Sans doute M. de Chateaubriand n'avait convaincu personne; mais du moins il avait persuadé. Ces touches brillantes , ces notes harmonieuses , cette poésie mêlée d'encens suffisaient à charmer les cœurs et gagnaient les esprits , que plus de savoir eût rebutés. D'ailleurs, en même temps qu'on se laissait ravir à cette mélodie suave, écho mélancolique des savanes, des catacombes et du Thabor, n'entendaiton pas les accents plus vibrants et plus rudes de M. de Donald et de M. de Maistre? Et n'y avait-il pas dans la Législation primitive et les Soirées de Saint-Pétersbourg un retour assez marqué vers la science ecclésiastique, presque une réaction?
Enfin un homme se rencontra , dont la jeunesse fait envie autant que sa vieillesse fait peur, âme ardente qui ne connut pas de mesure, trop forte pour céder, trop faible pour obéir, fatalement condamnée à errer d'excès en excès. Chacun sait avec quel éclat M. l'abbé de Lamennais commença par les emporte-
ments du dogmatisme théologique, h' Essai sur rindifférence fut plus qu'un livre; ce fut un manifeste. L'auteur n'était pas seulement le disciple et l'imitateur des Pères, on le regardait comme leur successeur. Et en réalité, sa mauvaise destinée a permis qu'il rappelât, presque de tous points, l'un d'entre eux, l'infortuné TertuUien. Mais ses débuts n'en ont pas moins été considérables pour la renaissance des études sacrées.
L'impulsion une fois donnée, le mouvement a suivi, sans être très accéléré, mais aussi sans être interrompu. M. l'abbé de Frayssinous a reproduit, dans ses conférences, les habitudes et la noble manière des orateurs du dix-septième siècle. M. l'abbé Guillon, en publiant une Bibliothèque choisie des Pères grecs et latins ^ , a contribué à mettre en circulation leurs pensées. M. Villemain, en traçant son éloquent Tableau de r Eloquence chrétienne au quatrième siècle, leur a ouvert les écoles et les salons.
Nous voudrions insister dans cette voie ^ instituer, s'il est possible, un plus fréquent commerce des séculiers avec les Pères.
Mais, dès lors, n'est-il pas clair que nous réussirions mal à rendre familiers les écrits des Pères, en nous bornant à offrir les textes grecs ou latins de leurs ouvrages? Ces textes, en effet, inintelligibles au grand nombre, ne seraient-ils pas, en outre, plus propres à corrompre le goût qu'à le perfectionner? Et n'y aurait-il pas là un obstacle plutôt qu'un se-
1 Pariti, 1826-28.
cours pour ceux qui s'appliquent à l'étude des langues anciennes? Il suffît, pour s'en convaincre, de jeter un rapide regard sur l'histoire de la langue grecque et de la langue latine. Car il ressort, sans conteste, d'un semblable examen, que les Pères sont très-loin , et même qu'il leur a été impossible, malgré leur génie, d'exceller par le langage.
« La langue grecque a été anciennement fort universelle. Elle se répandit, du temps du grand Alexandre, dans toutes les provinces d'Orient qui plièrent sous ses armes et demeurèrent dans son empire. On parla grec dans l'Egypte, et surtout à Alexandrie, oii les Juifs qui prirent ce langage s'appelèrent Hellénistes, à la distinction des Juifs de la Palestine, qui parlaient le syriaque ou le chaldéen. Le grec se parlait dans toute l'étendue de l'empire romain, et les Romains envoyaient leurs enfants à Athènes étudier la pureté de la langue grecque avec la philosophie et les autres sciences. Suétone dit que les Romains étaient demi-grecs, et que Cicéron avait déclamé en grec jusqu'au temps de sa préture. On parlait grec dans l'Afrique et dans la Gaule.... Les premiers évêques de Rome ont écrit en grec. Les canons, attribués aux apôtres, les constitutions apostoliques, et enfin tout ce qu'il y a de plus ancien et de plus vénérable dans la religion chrétienne , se trouve écrit en cette langue. Les plus polis des Pères se sont formés sur les auteurs grecs ^ »
Aussi, ouvrez saint Basile, saintChrysostôme, saint
1 D'Argonne, p. 122.
Grégoire de Nazianze. Sans doute vous reconnaîtrez encore, dans les pages qu'ils ont laissées :
Ce langage sonore, aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines ^.
Et pourtant qui oserait prétendre que ce soit-là, dans sa pureté première, avec ses tours, sa naïveté, ses délicatesses , l'idiome enchanteur d'Hérodote , d'Isocrate, de Platon ? La comparaison surtout n'est pas supportable lorsqu'on rapproche du latin de Tertullien, de saint Augustin, de saint Jérôme, celui de Tite-Live, de Salluste, ou de Tacite.
(( La langue latine, après être demeurée durant cinq ou six siècles dans des bornes assez étroites, se répandit bien loin dans l'Occident par le moyen du commerce et des colonies romaines -, ou, comme le dit saint Augustin, par l'ambition qu'avaient les Romains de dominer sur la langue aussi bien que sur la fortune des nations étrangères^ les lois par lesquelles les provinces de l'Empire étaient gouvernées étaient écrites en latin, excepté les lois municipales, qui se conservaient en la langue de leur pays.
« Sous le règne d'Auguste, les Espagnols, les Gaulois et les peuples de la Pannonie parlaient latin. Les Angles s'y accoutumèrent depuis , et enfin l'usage s'en établit dans l'IUyrie, s'étendit vers le nord, et, repassant les mers, devint si vulgaire en Afrique, qu'il s'apprenait sur les bras des nourrices. « Inter blandimenta nutricum et joca arridentium et lœ^
^ André Ciiénier.
titias alludentium^ » comme le dit saint Augustin. Il n'y eut que dans la Grèce et dans l'Asie où le latin ne fit guère de progrès.
« Vossius observe que la langue latine a eu divers àges^ que, dans son enfance, c'est-à-dire sous les rois de Rome, elle ne faisait que bégayer; que, dans sa jeunesse, et sous les consuls, elle acquit plus de nombre, de grâce et de force-, et que, dans son âge viril, sous les premiers Césars, elle parvint à la perfection ; mais que dans la suite, venant à se corrompre, elle perdit beaucoup de son élégance et de sa pureté.
« La multitude des esclaves, le mélange des nations étrangères qui abordaient de toutes parts dans l'Italie, et la mauvaise prononciation, corrompirent peu à peu la langue latine. Cicéron, dès son temps, commença à se plaindre de la prononciation des Italiens.
(( Quand les Pères de l'Église commencèrent à fleurir, le latin avait déjà commencé à se corrompre ; car, ceux d'entre les Pères qui méritent quelque considération pour le langage, n'ont commencé à écrire que sur la fm du deuxième siècle, c'est-à-dire lorsque la langue latine déclinait avec l'Empire. Aussi n'est-ce pas chez les Pères qu'il faut chercher la belle latinité.
« Comme la langue latine n'avait pas étouffé la langue vulgaire dans les provinces de l'Empire, il n'est pas surprenant que le latin, dans ces provinces, ne fut pas aussi pur qu'à Rome , où on le parlait sans aucun mélange étranger, principalement vers le
temps des premiers Césars. Les Pères qui fleurissaient dans les Gaules et dans les autres provinces avaient quelque chose de ce mélange et du vice de leur nation-, ajoutez que plusieurs s'étant émancipés avaient quitté le style naturel pour en prendre un de pure fantaisie. C'est peut-être en cela que consiste la bizarrerie du langage des Africains ; car, outre que le dialecte du pays est tout, chargé d'idiomes grecs, il s'y trouve beaucoup de l'imagination échauffée de la nation, ce qui ne peut rien produire que de trèsdur et de très-inégal K »
Ainsi, avouons-le nettement, les Pères de l'Église latine ont dû nécessairement parler une langue incorrecte. Il y a plus ^ les Pères de l'Église latine n'ont aucun respect de la langue ^ ils la ploient sans ménagement à tous les besoins de leur pensée 5 ils l'assujettissent à toutes les nécessités de la décadence. La tâche qu'ils se proposent est de convertir les Barbares, non de corriger leur diction. Voilà pourquoi ils n'hésitent pas à aller jusqu'aux solécismes, s'ils croient, à l'aide des solécismes, être mieux compris. Pour eux :
La langue est une esclave et ne doit qu'obéir.
« Nous ne craignons pas les férules des grammairiens, dit saint Augustin, comme au nom des autres Pères de l'Église latine, mais tout notre soin est de parvenir à la connaissance de la vérité. » Et ailleurs l'illustre évêque d'Hippone s'indigne « de ce que les
* D'Argonne, p. 125 et suiv.
hommes ont plus de souci d'observer les lois des grammairiens que celles de Dieu. » C'est ainsi que l'idée chrétienne s'élève et réagit contre l'idolâtrie antique de la forme.
Comment s'efforcer, après cela, de faire passer les Pères de l'Église latine pour des modèles de beau style? N'y a-t-il pas une aberration étrange à les vouloir substituer aux écrivains du siècle d'Auguste? Et ne serait-il pas aussi raisonnable, par un renversement contraire, de remplacer Pascal, Racine, Montesquieu , par Coaiines , Villon ou le sire de Joinville ?
On redoute, nous ne l'ignorons pas, notamment pour les jeunes esprits , la contagion des païens. Scrupule singulier et que ne connurent ni Bossuet, ni Fénelon, ces instituteurs sublimes, ni RoUin, ce modèle accompli de tous ceux qui enseignept les lettres humaines ! Paradoxe dangereux, que les Pères eux-mêmes eussent repoussé, parce qu'il tend à supprimer la nature, afm d'établir le règne exclusif de la grâce, comme s'il n'était pas nécessaire pour asseoir solidement l'ordre surnaturel, de développer aussi l'ordre naturel des sentiments et des idées! Or, évidemment, c'est chez les païens, non chez les Pères que ce développement de la nature a reçu son expression la plus achevée, sa forme à la fois la plus vive, la plus pure et la plus haute. D'oii il résulte qu'il importera toujours, quoi qu'on fasse, de donner une sérieuse attention aux ouvrages des païens ^
1 « Sophocle, Euripide, Térence et Virgile, écrivait Racine ré-
Mais si, chez les Pères de l'Eglise, la langue est d'ordinaire très-imparfaite, le goût même douteux, on ne peut nier que le fond des pensées ne soit excellent. En effet, que d'expositions savantes de la foi ! Quelle vigueur d'argumentation contre tous les vices ! Quelle nouveauté de préceptes et quelle onction ! Quelle charité brûlante et souvent aussi quelle imagination ailée ! Ce sont les continuateurs des apôtres qui parlent à des chrétiens, enflamment leur zèle, affermissent leurs croyances, excitent ou gourmandent leurs courages. Mais ce sont en même temps des promoteurs de la civilisation qui s'adressent au genre humain tout entier. Car le genre humain leur est comme un seul homme, dont il s'agit de diriger
pondant à l'auteur des Hérésies imaginaires et des Visionnaires, nous sont encore en vénération, comme ils l'ont été dans Athènes et dans Rome. Le temps, quia abattu les statues qu'on leur a élevées à tous, et les temples même qu'on a élevés à quelques-uns d'eux, n'a pas empêché que leur mémoire ne vînt jusqu'à nous.... Notre siècle nous donne tous les jours des marques de l'estime qu'il fait de ces sortes d'ouvrages, dont vous parlez avec tant de mépris ; et malgré ces maximes sévères, que toujours quelque passion vous inspire, il ose prendre la liberté de considérer toutes les personnes en qui l'on voit luire quelques étincelles du feu qui échauffa autrefois ces grands génies de l'anliquité.... C'est en partie dans la lecture des poètes que les anciens Pères se sont formés. Saint Grégoire de Nazianze n'a pas fait de difficulté de mettre la passion de Notre-Seigneur en tragédie. Saint Augustin cite Virgile aussi souvent que vous citez saint Augustin. Je sais bien qu'il s'accuse de s'être laissé attendrir à la comédie, et d'avoir pleuré en Usant Virgile. Qu'est-ce que vous concluez de là? Direz-vous qu'il ne faut plus lire Virgile, et ne plus aller à la comédie ? Mais saint Augustin s'accuse aussi d'avoir pris trop de plaisir aux chants de l'église. Est-ce à dire qu'il ne faut plus aller à l'église ? »
les progrès, à travers le déploiement des siècles et les vicissitudes des âges. « Sicut mitem unius hominis^ ita et generis humani recta conditio, per qiiosdam articidos temporum atqiie œtatwn semper proficit accessibiis ^ »
Nous nous sommes donc proposé , tantôt en les traduisant nous-même, tantôt en rajeunissant des traductions déjà fort anciennes, de mettre en lumière les plus beaux passages des Pères de F Église latine. Nous avons pensé que, la langue des Pères de l'Église grecque, retenant encore les traits essentiels d'une langue classique, on pouvait, à la rigueur, étudier les originaux, sans dommage considérable pour le goût. Et, d'autre part, il nous a paru que leurs subtilités tout orientales n'auraient peut-être en France qu'un rapport éloigné aux dispositions actuelles des esprits, plus pratiques peut-être que spéculatives. C'est pourquoi présentement, nous nous sommes attaché de préférence aux Pères de TÉglise latine, dont la seule parole a presque renouvelé l'Occident, et qui en représentent, avec une autorité puissante, le passé et les traditions.
Parmi les Pères de l'Église latine même, il nous a fallu choisir. L'Église en effet a honoré de ce titre de Père, attribué d'abord aux patriarches, les docteurs des douze premiers siècles, jusqu'à saint Bernard, qu'on appelle le dernier des Pères. Nous ne pouvions songer à parcourir une période d'une telle
* Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. X, ch. xiv ; Cf. Des quatrevingt-trois questions, QQ. 58.
étendue. Nous avons cru devoir nous en tenir aux Pères qui ont le plus marqué dans l'Église latine, durant les quatre premiers siècles, à Tertullien, saint Cyprien, Lactance, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme, saint Paulin. Effectivement, c'est durant ces quatre premiers siècles que le dogme s'assoit , que la chute du paganisme s'accomplit, que les épreuves se consomment, qu'à la ruine du vieux monde, succombant sans retour, succède l'établissement du monde nouveau. De là, dans les écrits des Pères, à cette époque, les mêmes desseins, les mêmes discours , la même conduite , une conspiration unanime de vœux, de conseils et d'instructions. Par conséquent, restreints à ces limites précises, l'identité, la simultanéité des vues assuraient à nos extraits une véritable unité.
Il restait à en disposer les détails, suivant un ordre qui n'eût rien d'arbitraire.
Tous les traités des Pères se peuvent rapporter à quatre chefs ; l'' l'Écriture sainte -, 2° les dogmes 5 3° la morale ^ 4° la disciphne de l'Éghse. Mais « c'est surtout la doctrine des mœurs que les Pères ont prêchée dans toute sorte d'occasions sans jamais se lasser d'avertir, de reprendre, de supplier, de conjurer, de menacer et d'instruire... Car, comme c'est la rehgion qui maintient la sainteté des mœurs, c'est aussi la sainteté des mœurs qui maintient la rehgion ^ étant sûr que dès que les mœurs commencent à se Corrompre , la rehgion commence à chanceler, et que ce n'est d'ordinaire qu'après la révolte de la chair et du sang que Fesprit d'orgueil se soulève
contre la foi des mystères ^ » Or on apprécierait mal le génie des Pères, la portée de leurs efforts, la restauration morale qu'ils accomplirent à mesure qu'ils jetaient les fondements de la théologie, si on ne les replaçait sur le théâtre de leur action, au milieu même des circonstances contre lesquelles ils eurent à lutter. — Où en était le monde romain, lorsque le christianisme naissant, propagé par une prédication secrète, divulgué par le martyre, chercha dans la science un appui? Comment les Pères triomphèrent-ils du polythéisme, synthèse ahsurde mais indéfinie et convenue, sauvegarde d'immenses et abominables privilèges, clef de voûte de tout un édifice social, et que tant d'intéressés, les sophistes, les prê^ très , les princes défendaient ? A une époque « où l'idolâtrie avait tellement infecté la terre, qu'il semblait que ce grand univers fût changé en un temple d'idoles ^ , )> par quel miracle firent-ils prévaloir une religion dont Tintolérance n'avait à proposer au monde qu'un Dieu crucifié? De quelle façon opposèrent-ils aux monstres de tous les vices les prodiges de toutes les vertus ? D'où leur vint cet esprit de discernement qui leur fit rejeter les parties caduques de la philosophie, pour en conserver le fond impérissable ^ cette victorieuse ardeur qui garantit l'intégrité du dogme contre les attaques dissolvantes de l'hérésie^ cette politique surhumaine qui rendit toujours aux empereurs ce qui leur appartenait et leur
1 D'Argonne, p. 429.
* Bossuet, Fremicr sermon pour lejour de la Pentecôte.
refusa toujours ce qui n'était pas permis? Enfin quelles furent les conditions de la vie nouvelle créée par le christianisme ? Quelle fut aussi l'existence de ces hommes extraordinaires, qui, presque tous, nés au sein de l'idolâtrie, de l'opulence, des mondaines délices, explorèrent avidement tous les abords de Terreur et ne cédèrent qu'aux pressantes instances et comme à la torture de la vérité ? — Il semble que ce soient là autant de questions qu'il convienne de se poser et d'avoir présentes, pour lire avec intelligence les écrits des Pères. Et ces questions en effet résument, en même temps que l'histoire de leurs travaux, l'histoire de la plus mémorable révolution qui ait eu lieu parmi les peuples.
On a souvent décrit l'état du paganisme, au moment oii la doctrine du Christ, annoncée par les prophètes, présagée par la poésie, espérée par tous les grands cœurs, vint répondre à l'universelle attente. Néanmoins, et malgré les angoisses, cette doctrine libératrice ne parut d'abord , aux yeux des plus sensés, qu'une sédition, une imposture, ou une fohe. Les fables, tantôt gracieuses, tantôt terribles, presque toujours corruptrices, avaient depuis longtemps, il est vrai , perdu leur autorité. Le plaisir , puis le néant, étaient devenus les deux pôles de la vie privée ; la servitude de bassesse chez les gouvernés, la servitude de crainte chez les gouvernants, les deux termes de la vie publique. Le droit écrit primant, remplaçant même le droit naturel, la religion se réduisait à des rites illusoires, formulaire mobile et odieux non de la justice, mais de la force. Il y avait
ainsi un soupir des âmes vers un avenir réparateur, gémissement de souffrance, d'inquiétude ou de brutale satiété. Mais, d'un autre côté, des préjugés invétérés, des habitudes perverses, un instinct résistant de tyrannie s'opposaient à une rénovation. Les Juifs, esclaves de la lettre, et qui prétendaient les dépouilles opimes de leurs dominateurs abaissés, en considérant le dénùment du Christ, le tinrent pour un imposteur. Les princes païens, (( ces grands de chair, » ne virent en lui qu'un séditieux -, les lettrés païens, qu'un insensé. Aussi le Christ déclara-t-il qu'on ne devait pas s'y tromper : qu'il n'était pas venu apporter la paix, mais le glaive. « Nolite arbitrari quia pacem venerim mittere in terrain; non venipacem mittere^ sedgladium ^ »
Ce ne fut pas d'ailleurs contre le judaïsme qu'il fallut tirer le glaive. Les Juifs, en effet, restèrent ce qu'ils étaient, une nation dispersée, rebutée, souterraine, d'une indocilité égale à son impuissance.
L'ennemi qu'il fallait combattre, c'était le paganisme, c'est-à-dire la résistance des païens opiniâtres, ou la rechute des païens mal convertis.
Saint Jérôme, dans une de ses lettres, représente un vieux prêtre de Jupiter, qui tient sa petite-fille assise sur ses genoux, et, cette enfant qui est catéchumène, répond par des cantiques aux caresses de son aïeul ^. Charmante image de la société rajeunie qui va remplacer une société décrépite ! Mais image
1 Mallh., X, 34.
2 Saint Jérôme, LeLlre à Léta.
tout idéale et trop bénigne d'une réalité affreuse, d'une lutte acharnée, d'un duel à mort ! Car la parole chrétienne ne fructifia que par le sang des chrétiens. Les premiers Pères furent les martyrs, « ces héros qui, sans armées, écrivait saint Ambroise, sans légions, ont vaincu les tyrans, adouci les lions, ôté au feu sa violence, et au glaive sa pointe ^ »
Grâce à cette éloquente prédication du sacrifice, trois vertus se développèrent dans le monde, qui suffisaient à le restaurer : la chasteté, la charité, l'humilité.
Lorsque la chair corrompt ses voies, gelon l'expression de rÉcriture, les esprits s'affaissent, la population s'amoindrit, les vices pullulent, et avec les vices tous les désordres poUtiques. C'est ce qu'avait compris le paganisme lui-même en instituant les Vestales. Gardiennes du feu sacré, symbole du foyer de la vie, les Yestales offraient une règle sensible de tempérance, et de santé par la tempérance. Mais, libres de leurs engagements à trente ans, comme il n'y avait pas perpétuité dans leur célibat, leur exemple n'était pas non plus d'une complète efficacité. Bien plus, cet exemple finit par disparaître , et de riches dotations ne purent empêcher qu'on ne désertât le culte de Testa pour les autels de Vénus. Le débordement avait rompu toutes les digues.
Les Pères prirent donc principalement à tâche de réhabiliter la chair en la sanctifiant, et après les martyrs, ils assignèrent aux vierges le second rang. La virginité devint l'objet préféré de leurs éloges , et,
* Traité sur les Devoirs des prêtres.
l'exaltant sans condamner le mariage, ils la représentèrent comme la condition éminente et parfaite. Saint Cyprien appelle les vierges, (( les fleurs odoriférantes de l'Église, le chef-d'œuvre de la grâce, l'ornement de la nature, l'image de Dieu oii se réfléchit la sainteté de Notre-Seigneur ^ la portion la plus illustre du troupeau de Jésus-Christ^ qui ont commencé d'être sur la terre ce que nous serons un jour dans le ciel ^ » — « Une vierge, dit saint Ambroise, est le don du ciel et la joie de ses proches. Elle exerce dans la maison paternelle le sacerdoce de la chasteté*; c'est une victime qui s'immole chaque jour pour sa mère^. »
Mais ce n'était pas assez de préconiser la virginité. Les Pères s'occupaient encore de réprimer les excès du luxe, les prodigalités extravagantes, les recherches de la concupiscence, opposant à la licence la modestie, et la pudeur au goût criminel de paraître. De là d'ardentes et pieuses invectices. (( On voit, dit Tertullien, des voiles qui coûtent jusqu'à vingt-cinq mille écus d'or-, on voit la valeur de forêts entières, de patrimoines entiers sur une tête délicate ; on voit pendre à des oreilles de femme des revenus immenses ; on voit enfin des doigts de femme porter chacun la valeur de plusieurs sacs d'or^. » Saint- Jérôme, de son côté, s'indigne contre ces femmes, qui emploient tous leurs soins et toute leur application à se farder -, qui, semblables à des idoles, se montrent aux yeux des
* Saint Cyprien, De la Conduite des vierges.
2 Saint Ambroise, De la Virginité, Mw II, ch, i.
3 ïertullien, De l'habillement des femmes.
hommes avec un visage de plâtre, et tout défiguré par le trop de blanc qu'elles y mettent 5 qui conservent sur leurs joues fardées les traces et les sillons des larmes qui leur échappent quelquefois malgré elles*. » Sous l'autorité de ces réprimandes, sous l'influence de ces âpres et salutaires exhortations, le régime intérieur de la famille se réformait. Souvent même , de la licence et de l'indolence , les âmes passaient brusquement aux rigueurs de l'ascétisme et aux pratiques ardues de la sainteté. « Des veuves illustres, des vierges, des filles des demi-dieux et des héros, les descendantes des Fabius et des Emile, des femmes délicates, portées jusqu'alors dans des Htières sur les épaules des eunuques -, des créatures amollies et superbes, dont le pied s'était toujours posé sur le marbre et l'ivoire, comme le pied divin des statues 5 des Romaines qui n'avaient jamais vu la mer qu'àOstie , du haut des terrasses de marbre ou dans une trirème dorée, devenues les guerrières du Christ, frétaient un navire, et partaient joyeuses, intrépides, levant les yeux au ciel, allant en Syrie, en Palestine, sur le mont Sinaï, se livrer aux travaux des femmes esclaves, au pied d'un tombeau d'Asie ^. »
Avec la chasteté, qui tarissait les sources de la dissolution, apparaissait la charité qui guérissait par l'abnégation l'égoïsme, la cruauté par la mansuétude, et redressait le droit par Téquité. L'existence des enfants était protégée contre les meurtres secrets^ l'é-
1 Sainl Jérôme, Lettre sur ta maladie de Blésille. "^ De saint-Priest, Histoire de la Royauté.
mancipation des esclaves préparée*, le rachat des captifs mis au nombre des œuvres les plus méritoires; et, tandis que le paganisme, au milieu de ses édifices innombrables et fastueux, temples, cirques, palais , théâtres , citadelles , n'avait point imaginé d'assurer aux malades un abri , des demeures pubHques et hospitalières s'ouvraient pour recevoir les infirmes, les malheureux, les étrangers. De4)lus, en vertu d'une admirable interversion des privilèges, les pauvres se voyaient dotés d'un état civil exceptionnel. Car, tout en respectant le principe de la propriété, les Pères en réglementaient la distribution, enveloppant dans un même anathème l'usure, l'avarice et la prodigalité, a Quia non pavisti^ occidisti! » « Celui dont vous n'apaisez pas la faim, vous le faites périr, » s'écriait Lactance ^ C'est le cri unanime des Pères. Ils réprouvent la dureté du riche qui refuse son superflu au pauvre qui manque du nécessaire. Dans ce strict exercice du droit ils dénoncent un flagrant mépris du devoir. Mais, au lieu, d'ameuter ceux qui souff'rent contre ceux qui jouissent, ce sont les heureux du siècle qu'ils excitent contre eux-mêmes, en remuant leur conscience, et troublant, par la menace, la béatitude impie de leur repos. Une commune origine, une fin commune, et, au commencement, la communauté de toutes choses, peuvent-elles en effet permettre qu'il y ait des hommes qui regorgent d'abondance et des hommes qui expirent de pénurie ? Ici la loi divine intervient qui corrige la loi positive.
* Institutions divinesAiy. VI, ch. xi.
La loi divine ne saurait tolérer non plus ces récréations sacrilèges, où des spectateurs de tout âge, de tout sexe, de toute condition, boivent, à longs traits, par les yeux, le sang ou la volupté, pendant que des acteurs, instruments de ces plaisirs impurs, sont rivés, comme par une chaîne, à un office de mort ou d'infamie. Aussi les Pères dénoncent violemment les fureurs du cirque et proscrivent les représentations scéniques. Et en même temps qu'ils en montrent à découvert, pour les rendre détestables, les attraits énervants ou les amorces de cruauté, ils détruisent peu à peu l'esclavage du théâtre. Nul chrétien d'abord, et bientôt nul homme honnête, né d'un père acteur, ne sera plus tenu d'être acteur. Un jour même, un solitaire, nommé Télémaque, se jetant au miheu de gladiateurs prêts à s'entrë-tuer. Théodose II supprimera ces combats horribles, et la charité maîtresse défendra, en les abritant, non-seulement les âmes, mais les corps.
Le paganisme qui n'avait aucune idée nette de ces deux vertus qu'on appelle la chasteté et la charité, ou qui n'en offre guère aux regards les plus attentifs que des traits obhtérés-, le paganisme, loin d'estimer l'humilité comme une vertu, la méprisait comme un abaissement. L'orgueil faisait le fond de la vie païenne. Les Pères déclaraient, au contraire, que sans l'abdication de soi-même, la reconnaissance de ses imperfections, l'aveu de son néant, en quoi consiste l'humihté, rien ne sert, et que la chasteté et la charité elles-mêmes défaillent si l'humilité ne les supporte. Le jeûne, la prière et la souffrance sont
les parties de l'humilité-, la solitude en est comme l'atmosphère. Au lieu donc de croupir dans le tumulte des cités, où régnent le vertige des affaires, la démence des opinions, les fuligineuses hallucinations de la débauche-, les chrétiens, un Paul, un Antoine, un Hilarion, les Pères eux-mêmes allaient habiter les déserts de Fayoum, de la Thébaïde ou de la Syrie. Et c'était là que, vivifiés par le grand air de la méditation et la discipline du repentir, les sentiments, les affections, les idées s'épurant formaient pour les nations comme un sang régénéré. Le dogme expliqué, fécondé, répandu, ressemblait au grain de sénevé dont nous parle l'Évangile. Imperceptible semence, par le laps du temps, un arbre gigantesque en sortait, aux fruits nourriciers, à l'ombrage protecteur, aux rameaux innombrables et immenses, à l'entour duquel devaient se dessécher et périr les plantes rampantes et les herbes parasites 1
Ce n'est pas que, dans cette diffusion du dogme, les Pères ne fissent aucun état de la philosophie. Prendre çà et là des citations éparses , réunir des phrases isolées, rappeler certaines doléances, afin de montrer dans ces promoteurs de la foi des contempteurs de la raison, ce serait, selon nous, fort mal comprendre leur pensée. Les Pères, en effet, ont consacré à l'étude de la philosophie et des systèmes de longues veilles^ ils en ont sondé toutes les profondeurs, ils en ont connu et employé toutes les ressources. Qui n'admirerait, par exemple, avec quelle variété inépuisable, quelle fraîcheur de coloris, quelle attachante complaisance, ils développent les preuves
cosiiîologiques de l'existence de Dieu, décrivent l'homme, et, par le spectacle des choses visibles, interprètent les choses invisibles? Evidemment, ils déploient, dans leurs expositions, une théologie naturelle que ni les anciens ni les modernes n'ont surpasséco Les anciens ni les modernes n'opt pas davantage une métaphysique plus subtile, plus pénétrante, plus relevée que la métaphysique des Pères. Fénelon va même jusqu'à dire : « Qu'il croirait saint Augustin bien plus que Descartes sur les matières de pure philosophie-, car, outre qu'il a beaucoup mieux su les conciher avec la religion, on trouve d'ailleurs dans ce Père un bien plus grand effort de génie sur toutes les véi'ités métaphysiques, quoiqu'il ne les ait touchées que par occasion et sans ordre. » De telle sorte que u si un homme éclairé rassemblait dans les livres de saint Augustin toutes les vérités sublimes que ce Père y a répandues comme par hasard, cet extrait fait avec choix serait très-supérieur aux Médi^ talions de Descartes, quoique les Méditations soient le plus grand effort de l'esprit de ce philosophe ^ » Ainsi on se place hors des textes, hors de l'histoire, quand on représente les Pères comme des adversaires de la philosophie. Et cependant, il le faut avouer, chez eux le blâme se rencontre à côté de l'éloge, la censure à côté de l'approbation, et si plus d'une fois , singulièrement saint Augustin célèbre Platon comme le philosophe qui a le plus approché
* Fénelon, Lettres sur divers sujets de métaphysique et de religion , lettre lY,
fie la vérité', plus d'une fois aussi il le reprend, le taxe d'erreur et le répudie. Le judicieux Fleury lève aisément cette apparente contradiction. « Au troisième et au quatrième siècle, la philosophie, dit-il, particulièrement celle de Platon, était estimée avec trop d'excès, et on peut dire qu'elle tenait lieu de religion aux païens qui avaient de l'esprit et qui raisonnaient. Il y avait longtemps qu'ils avaient reconnu l'impertinence du culte des faux dieux, l'absurdité des fables et les impostures des devins 5 et' il ne restait guère que le petit peuple et les gens de la campagne qui fussent véritablement idolâtres. Les plus polis d'entre les gentils faisaient la plupart profession de philosophie, et prenaient pour principes de religion le positif de la doctrine des Platoniciens. Les Pères de l'Église étaient donc obligés à combattre cette philosophie si superbe et à la rendre méprisable -, et par conséquent ils avaient raison d'en attaquer le chef, qui était Platon : de l'attaquer par son faible, de relever ses opinions paradoxales, les égarements de sa raison, l'impertinence de sa morale, la longueur et l'obscurité de ses discours de métaphysique ^. » De là vient que saint Augustin somme les philosophes, et expressément les philosophes platoniciens, de reconnaître la différence qu'il y a entre de timides conjectures, efforts de la libre pensée et qui ne s'adressent qu'au petit nombre, et le salut
* Voyez saint Augustin, Cité de Dieu, liv. VIII, ch. iv et v. 2 Fieury, Discours sur Platon, à la suite de mon Exposition de la théorie platonicienne des idées, Paris, Ladrange, 1858.
éclatant, le redressement des peuples, « quid intersit inter paucoriim timidas conjecturas et manifestant salutem correptionemque populorum ^y> les conjurant de céder à Celui par qui s'est opérée cette merveille. « Ergo cédant ei a quo factum est, nec curiositate aut inani jactantia impediantur quominus agnoscant ^ »
Aussi bien, la philosophie fournissait-elle trop fréquemment à l'hérésie ses prétextes, ses faux-fuyants et ses formules, pour que les Pères ne l'eussent pas en une légitime suspicion. Tertullien affirme « qu'il n'y pas d'hérésie qui ne doive son origine à la philosophie ^. » Et ailleurs, il appelle les philosophes « patriarches des hérétiques ^)) Or, de toutes les calamités que les Pères eurent à redouter, l'hérésie était de beaucoup la plus délétère ^ de tous les fléaux qui s'amassaient contre la foi, le plus perfide et le plus funeste. « Je frémis, s'écrie quelque part Bossuet, je sèche, Seigneur-, je suis saisi de frayeur et d'étonnement^ mon cœur se pâme, se flétrit, quand je vous vois en butte aux contradictions , non-seulement des infidèles, mais encore de ceux qui se disent vos disciples. )) Et de vrai, comment ne pas être frappé de stupeur, agité de tremblement, épouvanté, quand on considère par quelles infatigables évolutions, quels replis tortueux, quelles attaques sans cesse recommencées, l'hérésie qui se glisse tente d'envelopper, d'étreindre, d'étouffer le dogme, ou de le défigurer?
1 Saint Augustin, Delà vraie religion, cli. iv. '
2 Tertullien, Traité contre les hérétiques.
' Tertullien, Contre Hermoijène, et Contre Pelage.
« Oportet et hœreses esse! » « H faut qu'il y ait dos liéréliqucs! s'était écrié TApôtre^ El, en effet, voyez! c'est Nestorius et Eutychès, Macaire et Moutan, Oiigène et Sabellius, Arius et Pelage, Praxéas et Hermogène, et Novatien; ce sont les Donatistes, les Manichéens, les Yalentiniens, les Marcionites I 11 ne serait presque pas plus malaisé d'assigner toutes les diversités du visage humain , que d'indiquer toutes les faces que l'hérésie sut revêtir. Néanmoins, les Pères, divinement doués, parvinrent toujours à la déjouer, à la démasquer, à la repousser. Mais ce l'ut, à coup sûr, la partie la plus rude, la plus attristante, la plus épineuse de leur labeur j celle qui exigea d^eux le plus de fermeté, de savoir et d'inébranlable consistance. Car l'hérésie, par la nécessité même des choses, faisait cause commune avec le paganisme. C'était elle qui accréditait les absurdes et calomnieuses rumeurs que les païens entretenaient contre les chrétiens, les accusations d'athéisme et d'inceste, les récits de ces repas abominables oii l'on mangeait, disait-on, la chair d'un nouveau- né ^ le reproche irritant d'attirer sur l'empire, en méprisant les dieux, les maux qui l'accablaient, ou de compromettre sa sûreté par des machinations. Les Pères se trouvaient, de la sorte, forcés de prendre la plume et de confirmer leurs exemples, leurs prédications, leur doctrine par de publiques et solennelles apologies, lesquelles s'adressaient surtout aux empereurs.
Telle lut , en effet , la pohtique constante des
! Coiinth., I, XI, 19.
DE L'ËGMSE LATTNK. .391)
Pèros. Obéissants aux empereurs, mais, d'une manière inviolable, obéissants à Dieu, s'ils ne déclinèrent jamais les devoirs que leur imposait la constitution de l'État, ils ne se départirent jamais non plus des droits que leur prescrivait leur conscience. « Je ne suis point l'esclave de l'empereur , écrivait Tertullien. Je n'ai qu'un maître, c'est le Dieu tout-puissant et éternel qui est aussi le maître de César ^ )> Et sans doute, à y réflécbir, il y avait dans ces paroles, en elles-mêmes si raisonnables, si simples et si nobles, un cri de rébellion. Car, réduire aux proportions d'un nom humain ce nom de César, qui retentissait , comme un bruit de menace terrible ou l'annonce d'un suprême secours, des bords du Tibre aux rives de l'Euphrate, des forêts de la Germanie aux frontières de la Judée, n'était-ce pas grandement diminuer le prestige de César, et, avec son prestige, sa puissance? Et proclamer qu'il fallait rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, n'était-ce point, dans les termes mêmes d'une soumission sincère, ruiner l'autocratie inique de César pour assurer l'avènement légitime de Dieu ? Les Césars donc, sentant leur force blessée par la justice, tournèrent contre la justice leur force ^ ils ordonnèrent les persécutions. Les Pères, de leur côté, ne voulant pas compromettre par la force la justice, endurèrent les persécutions. « Ah! s'il nous était permis de rendre le mal pour le mal, disait Tertullien, une seule nuit et quelques flambeaux suffiraient à
1 Tertullien, Apologétique, ch. xxxiv.
notre vengeance. Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout : vos cités, vos îles, vos forteresses, vos camps, vos colonies, vos tribus, vos décuries, vos conseils, le palais, le sénat, le forug^-, nous ne vous laissons que vos temples'. » Les empereurs n'étaient pas capables de résister à cette irrésistible pression du nombre et de la patience. Peu à peu, soit conviction, soit calcul, abandonnant le paga:.:sme avili malgré eux, ils se rallièrent au christianisme malgré eux affermi, et, dans les premières années du quatrième siècle, Lactance pouvait terminer par ces remarquables paroles ses Institutions divines^ dédiées à Constantin . « Grâce à la sagesse de vos lois, nous ne sommes plus réputés des malfaiteurs et des impies, pour adorer le vrai Dieu... L'on ne nous condamne plus comme des hommes souillés de crimes , nous qui redoutons jusqu'à l'ombre du crime. » Mais alors même que l'empire se fut uni avec l'Eglise , cette union souffrit parfois de sanglantes ruptures. Les derniers tressaillements du paganisme expirant, les retours spontanés des empereurs vers une puissance absolue, la réaction de l'atrabilaire Julien, les faiblesses de Valentinien II, les emportements de Théodose prouvèrent assez aux Pères que le temps de la lutte n'était pas encore passé. Heureusement, l'énergie sacrée qui les possédait ne leur fit pas défaut, et, à tous les degrés, à tous égards, ils parvinrent à restituer l'âme humaine dans sa dignité première. « Anima, érige te; tanti
» TerlulUen, Apologétique, xxxvii.
vales ! » « Relève-toi, ô âme, et connais ta valeur ^ ! » Dans ce seul mot est tout le sens de l'œuvre accomplie par les Pères, interprètes de l'Évangile. Pour en apprécier les résultats, il suffirait de se demander, avec M. de Chateaubriand, quel serait aujourd'hui l'état de la société, si le christianisme n'eût point paru sur la terre.
(( Dans toutes les hypothèses imaginables, conclut cet apologiste éminent, on trouve toujours que l'Évangile a prévenu la destruction de la société ; car, en supposant qu'il n'eût point paru sur la terre, et que d'un autre côté les Barbares fussent demeurés dans leurs forêts, le monde romain, pourrissant dans ses mœurs, était menacé d'une dissolution épouvantable. Les esclaves se fussent-ils soulevés? Mais ils étaient aussi pervers que leurs maîtres .^^ ils partageaient les mêmes plaisirs et la même honte ^ ils avaient la même religion, et cette religion passionnée détruisait toute espérance de changement dans les principes moraux. Les lumières n'avançaient plus, elles reculaient^ les arts tombaient en décadence. La philosophie ne servait qu'à répandre une sorte d'impiété qui, sans conduire à la destruction des idoles, produisait les crimes et les malheurs de l'athéisme dans les grands , en laissant aux petits ceux de la superstition... Tout ce que l'on peut conjecturer, c'est qu'après de longues guerres civiles et un soulèvement qui eût duré plusieurs siècles, la race humaine se fût trouvée réduite à quelques
1 Saint Augustin, Sur les Psaumes, 102.
hommes errant sur des ruines. Mais que d'années n'eùt-il point fallu à ce nouvel arbre des peuples pour étendre ses rameaux sur tant de débris ! Combien de temps les sciences oubliées ou perdues n'eussent-elles point mis à renaître, et dans quel état d'enfance la société ne serait-elle point encore aujourd'hui ' ! »
C'est d'après ces idées générales, ces vues d'ensemble, cet ordre tout à la fois logique et chronologique, que nous avons disposé nos traductions. Nous les avons d'ailleurs ramenées à quatre chefs principaux :
1^ Les Pères et le Paganisme-,
^^ Les Pères et la Philosophie^
3** Les Pères et les Empereurs ^
4" Les Pères et la Vie nouvelle.
Le christianisme, en effet, a inauguré dans le monde une vie nouvelle, vie mystique, surnaturelle, tout intérieure, à peu près inconnue aux païens, et dont les Pères, par leurs propres vies, offrent de merveilleuses illustrations.
' (Jéitic du C/irislidnisme, IV*' parlio, liv. VI, cli. xiii.
Sans être un fanatique de Descartes, je me rangerais volontiers parmi ses dévots, et j'avouerai que c'est avec une admiration croissante et un respect que l'habitude n'affaiblit pas que je me prends à considérer, au musée du Louvre, l'excellent portrait que Frans Hais nous a légué de ce patriarche de la philosophie moderne. Sa figure calme et pensive, ses yeux pleins de flamme, ses lèvres où erre l'ironie, tout dénote dans ce gentilhomme français, à deux mille ans de distance, un successeur de Socrate et le continuateur de ses desseins. Explorateur puissant du monde de l'âme autant et plus que de l'univers des corps, physicien et géomètre, mais principalement métaphysicien et psychologue, il a clos la scolastique, et, mettant fin à d'aventureuses tentatives, inauguré pour fesprit humain une ère de virilité. Nos plus chères espérances et nos certitudes les plus
^ Précurseurs et disciples de Descartes, par M. E. Saissct. Paris, 1862, 1 vol.
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saintes, la dignité humaine que fonde la liberté, et la fraternité humaine qu'assure l'égalité des âmes, sa célèbre maxime : « Je pense, donc je suis, » comprend tout cela. Aussi, je ne suis pas surpris d'entendre Bossuet mettre le Discours de la Méthode au-dessus de tous les ouvrages de son siècle \ et j'applaudis aux paroles de réparation que laisse échapper La Bruyère : « Que deviendront les Fauconnets ? écrit cet honnête homme indigné. Iront-ils aussi loin dans la postérité que Descartes, né Français et mort en Suède ^ ? »
Le temps a ratifié le jugement de l'évêque deMeaux aussi bien que les prévisions du peintre des Caractères. Présentement encore, le Discours de la Méthode reste la charte de la philosophie, et tandis que les Fauconnets finissent infailliblement par rentrer dans la poussière d'où ils étaient sortis, la gloire de Descartes s'augmente à mesure que s'écoulent les années.
Ce n'est pas que cette gloire n'ait eu de nombreux et ardents détracteurs. Comme Aristote, Descartes a subi les fortunes les plus diverses, et après avoir péniblement triomphé des passions de ses contemporains, est venu, au dix-huitième siècle, se heurter à une sorte de dédain plus mortel peut-être que la haine. C'est l'époque oii Voltaire, d'un ton doctoral, proclame Locke « l'Hercule de la métaphysique ^, »
1 Mémoires de l'abbé Le Dieu.
2 Des biens de la fortune.
3 Lettre à Horace Walpole, 1768.
tandis que, dans son léger badinage, il nous montre Descartes
« Cherchant un tourbillon qu'il ne renconire pas, Et le front tout poudreux de matière sublile, N'ayant jamais rien lu, pas même l'Évangile^, »
C'est le temps où d'Alembert, interprète des Encyclopédistes, tout en honorant chez Descartes le géomètre, ne craint pas de qualifier la théorie des idées innées « d'erreur grossière, d'exemple mémorable de la faiblesse de l'esprit humain ^. »
Toutefois ces dédains ne sont point unanimes et ne doivent être que passagers. Le cardinal de Polignac, dans son Anti-Lucrèce^ célèbre en vers élégants les doctrines Cartésiennes, qu'il oppose à celles de l'Épicurien Gassendi. Contre le Discours préliminaire de V Encyclopédie, le ministre protestant Bouiller rédige une Apologie de la métaphysique^ dont il donne le nom de Descartes comme le dernier mot. « Je viens à Descartes, écrit Bouiller en terminant. C'était un de ces génies qui, supérieurs à leur siècle, sont nés pour éclairer les siècles futurs. Son éloge est celui de la métaphysique. Il ne l'a point créée, mais on n'avait jamais rendu à cette science d'aussi grands services que lui.. . Se vante qui pourra, dans l'ordre de l'esprit et dans un ordre purement humain, d'avoir fait d'aussi grandes choses^. »
1 Les Systèmes.
* Cf. Discours préliminaire de l'Encyclopédie.
^ Pièces philosophiques et littéraires, 17 59.
40(> DESCARÏES.
Maupertuis*, l'abbé de Saint-Pierre*^, contirmenl ce langage. Cependant les Institutions du cartésien Pourchot^ sont devenues pour ainsi dire le catecbisme philosophique de l'Université.
Ce n'est pas tout. En 1755, l'Académie française ayant mis au concours V Esprit philosophique, la pièce qui remporte le prix célèbre dans le Cartésianisme le modèle de toute philosophie, et l'auteur est un Jésuite, le P. Guénard. Dix ans après (1765), c'est VEloge même de Descartes que propose l'illustre Compagnie. A cette annonce, une émulation incroyable s'empare des gens de lettres, et si Thomas et Gaillard se partagent le prix, il n'en faut pas moins distinguer entre plusieurs autres discours, depuis imprimés, ceux de l'abbé Couanier Des Landes et de l'abbé de Gourcy.
Les tumultes sanglants qui marquent la fin du siècle ne parviennent pas même à faire oublier l'au teur du Discours de la Méthode. En 1793 (2 octobre), sur une motion emphatique de Joseph Chénier, la Convention nationale décrète « que les honneurs du Panthéon français seront accordés aux cendres de llené Descartes, et que l'Assemblée tout entière assistera à la solennité. » Il est vrai que, trois ans plus tard, ce décret, resté jusque-là sans exécution, est mis à néant après une attaque violente de ,Mercier, (îandidat malheureux du concours de 1705. Transportés en 1677 de Stockholm à Sainte-Geneviève par
' V'kj. des astres, cli. m.
2 Projet pour perjectiowier l'éducation,
3 Inslitutiones phUosopliicœy Lugduni, 1716.
le soin de ses amis, les restes de Descartes évitent de la sorte la suprême injure du voisinage de Marat, et, d la suite de vicissitudes déplorables ', trouvent enfin à Saint-Germain des Prés leur dernier asile. C'est là maintenant que Descartes repose entre Mabillon et Montfaucon. Sur la pierre tumulaire se lit cette inscription touchante : <( A la mémoire de René Descartes, homme excellent par la doctrine et la subtilité du génie-, qui, le premier, depuis la renaissance des lettres en Europe, revendiqua et affermit les droits delà raison, sans porter atteinte à l'autorité de la foi chrétienne. Il jouit présentement de la vue de la vérité, qu'il aima par-dessus tout. )>
C'était au dix-neuvième siècle que devait' appartenir le mérite d'assigner au père de la philosophie française sa place définitive.
Notre âge effectivement a fait plus pour Descartes que de lui élever un monument d'airain :
Exegit monumentum œre perennius.
Il a restitué l'ensemble de ses travaux, discuté ses principes, exploré les sources, constaté finfluence, apprécié à leur valeur les résultats de sa doctrine. Dès 1811, en pubUant les Pensées de Descartes sur
* On sait que, lorsque l'église Sainte-Geneviève eut été transformée en atelier par la Convention, un architecte qui a bien mérité des arts, M. Lenoir, parvint à sauver les restes de Descartes. Il les plaça dans un sarcophage en pierre qui resta longtemps exposé en plein air dans la cour du L'ouvTe. Ce ne fut qu'en 1819 qu'on transporta ce cercueil à Saint-Germain des Prés. Voyez dans mon Tableau des progrès de la pensée humaine ; 2" édil,,p.3î6 et suiv.; les leçons sur Descartes.
la religion et la morale^ le vénérable abbé Emery rappelait l'attention sur cette grande mémoire. D'un autre côté, et vers la même époque, M. de Biran consacrait à l'exposition de la pbilosopbie de Descartes quelques-unes de ses analyses profondes, M. Royer- Collard plusieurs de ses substantielles et mâles leçons. Bientôt, et après ces préludes, M. Cousin décidait une véritable restauration de la philosophie cartésienne. Non-seulement le rénovateur parmi nous de l'histoire de la philosophie publiait, de 1824 à 1826, les OEuvres complètes de Descartes, et ne cessait depuis d!en enrichir l'exégèse, mais cette édition appelait d'autres éditions et ces travaux suscitaient d'autres travaux. En 1835, M. Adolphe Garnier faisait paraître une édition des Œuvres philosophiques de Descartes, avec une biographie de Descartes et une analyse de tous ses ouvrages. En 1842, M. Aimé Martin éditait de nouveau les Œuvres philosophiques de Descartes. En 1843, M. Jules Simon donnait avec une introduction le Discours de la Méthode^ les Méditations, le Traité des passions» D'autre part, le concours sur le Cartésianisme, ouvert en 1839 par l'Académie des sciences morales et politiques , produisait le Cartésianisme de M. Bordas-Demoulin, l'i/zs^oeVe de la philosophie cartésienne de M. Francisque Bouillier, le Manuel de philosophie moderne de M. Renôuvier. Comment aussi ne pas rendre hommage au savant rapporteur du concours, le regrettable M. Damiron, et à ses laborieuses études sur \ Histoire de la philosophie en France au dix-septième siècle? Citons enfin les derniers travaux de M. Ritter.
A cette liste déjà longue, et qu'il y aurait néanmoins témérité autant qu'injustice à déclarer close, il faudrait, en tous cas, à cette heure, ajouter le volume que vient de publier M. Saisset. Précurseurs et Disciples de Descartes^ tel est en effet le titre séduisant sous lequel M. Saisset a groupé autour d'une biographie de Descartes un certain nombre d'articles que lui ont suggérés à des dates différentes diverses publications contemporaines. Son livre est un recueil de monographies, qu'il a su, pour ainsi dire, refaire en les exposant. Examiner à traits rapides le volume qui comprend ces différents morceaux revisés et remaniés, ce sera, par conséquent, esquisser la critique d'une critique.
Heureusement, je me trouve ici fort à l'aise. Le talent de M. Saisset est assez incontesté, sa compétence philosophique assez reconnue, sa réputation de goût et de savoir assez étabhe, pour que je n'aie point à battre les buissons touchant les mérites de l'auteur, mais uniquement, ce qui me convient uniquement, à m'occuper de son ouvrage.
J'entre donc de plain-pied dans les détails du livre. Le sujet, aussi bien, vaut la peine qu'on s'y arrête. Il s'agit de Roger Bacon, de Ramus, de Spinoza, de Malebranche, de Leibniz.
Je tombe à peu près d'accord de tout ce qu'affirme M. Saisset de Roger Bacon , de Ramus , de Spinoza.
Roger Bacon et Ramus, ce sont bien là en effet des précurseurs de Descartes. Une indomptable vigueur, une audace que rien n'abat, la haine du joug, l'effort vers l'avenir, ce lier cairactère est commun à ces deux hommes et les classe au nombre des novateurs. La fm tragique et lamentable de l'un , les odieuses rigueurs endurées par l'autre achèvent, d'ailleurs, de leur donner cet air de famille qui rapproche et ennoblit les illustres persécutés. Mais , à travers ces ressemblances, quelles différences 1 Certes, Ramus a marqué en son temps. Les salles du Collège de France ont longuement retenti du tonnerre de son éloquence. La jeunesse s'est émue à sa voix. Un d'Ossat, un Milton, un Arminius, ont tenu à honneur d'avoir été ses disciples. Néanmoins, qu'est-il resté de ses belliqueuses entreprises ? « Au fond , écrit très-bien M. Saisset, toutes les inventions de Ramus, toutes ces nouveautés dont on a fait un peu trop de bruit, et qu'on appelle pompeusement le Ramisme, tout cela se réduit à quelques perfectionnements de détail qu'il a introduits dans la vieille théorie du syllogisme... L'Aristote qu'il attaque n'est pas même le véritable Aristote'. )> Tranchons le mot^ Ramus n'a été, après tout, qu'une célébrité de la rue Saint-Jacques. Et cette célébrité, si bornée dans l'espace, n'a pas été, ce semble, moins bornée dans le temps. Ainsi, j'ouvre la première logique rédigée en français, la Logique de Scipion Dupleix (dédiée à la reine Marguerite de Navarre , quatrième édition,
* Page 76.
DESCARÏES. 411
Paris, 1610). Croyez-vous qu'il y soit question de Ramus et du Ramisme ? Nullement. C'est « à la vive fontaine d'Aristote , premier illustrateur de la logique, » que Dupleix avertit « qu'il reprendra la source d'icelle. » Et « sur tous les siens fameux interprètes, ceux qu'il déclare priser le plus sont M. Robert Raifort, gentilhomme écossais, et M. François Roier, Rourguignon. )> Ce sont la « les deux Chiron et Pbœnix » desquels il se plaît publiquement à reconnaître « qu'il a beaucoup plus reçu qu'il ne saurait jamais leur rendre ^ »
ïl n'en va pas ainsi de Roger Racon. Il appartient à la race royale des intelligences. On aurait tort, il est vrai, de voir dans l'infortuné Franciscain un métaphysicien du premier ordre. Ce n'est point un saint Anselme ni un saint Thomas. Ce n'est pas même un Alexandre de Haies ou un Albert le Grand. Mais si chez lui le sens métaphysique est médiocre, qui pourrait nier qu'il n'ait porté le pressentiment des sciences de la nature « à ce degré où le pressentiment est du génie ^.t^ » En astronomie, il annonce Copernic, en optique Newton. A-t-il découvert le manganèse, le phosphore, le bismuth? a-t-il inventé la poudre à canon P La formule chimique en est certainement dans ses écrits. Alchimiste, astrologue et magnétiseur, on doit regretter qu'il devance Mesmer et rappelle Paracelse ou Cardan. Mais il est plus juste de le rapprocher de Kepler. « Comme ce grand astronome,
* Préface, p. -i-G.
2 M. Saisset,
il associe les calculs précis et les vues du génie avec les caprices d'une imagination exaltée. * » Enfin, par la méthode, il prépare Descartes. « Dans toute recherche, écrit Bacon, il faut employer la meilleure méthode possible. Or cette méthode consiste à étudier dans leur ordre nécessaire les parties de la science, à placer au premier rang ce qui réellement doit se trouver au commencement, le plus facile avant le plus difficile , le général avant le particulier , le simple avant le composé ; il faut encore choisir pour l'étude les objets les plus utiles en raison de la brièveté de la vie ; il faut enfin exposer la science avec toute clarté et certitude, sans mélange de doute et d'obscurité. Or tout cela est impossible sans l'expérience ^ car nous avons bien divers moyens de connaître, c'est-à-dire l'autorité, le raisonnement et l'expérience , mais l'autorité n'a pas de valeur , si on n'en rend compte : Non sapit^ nisi detur ejiis ratio : elle ne fait rien comprendre, elle fait seulement croire, elle s'impose à Tesprit sans l'éclairer. Quant au raisonnement, on ne peut distinguer le sophisme de la démonstration qu'en vérifiant la conclusion par l'expérience et par la pratique ^ .^ » — « Page vraiment admirable ! observe justement M. Saisset. Cette hère indépendance, cette haine de l'obscurité, ce besoin d'idées claires et distinctes, cet amour de l'ordre et de la simplicité, ne sont-ce pas là les traits distinctifs du Discours de la
* M. Saisset.
' O^ui iertium.
Méthode et les propres expressions de Descartes ' ? » Si Roger Bacon prépare Descartes, Spinoza le continue et le développe. Jusqu'à présent du moins cette filiation avait paru certaine. Elle avait été si souvent démontrée, elle résultait si pleinement et de l'histoire des doctrines et du rapprochement des textes, qu'elle était acceptée par tous comme un fait irrécusable. Des vues nouvelles sont venues, dans ces derniers temps, troubler cet ancien accord. Ce n'est pas qu'on ait repris la thèse paradoxale de Dom François Lami^ ou du cardinal Gerdil sur V incompatibilité des principes de Descartes et de Spinoza^, Mais enfin on s'est persuadé, scrutant plus à fond les origines, pouvoir en grande partie décharger Descartes d'une paternité compromettante. Pour tout dire, on a cru découvrir, à la lumière des récents travaux de M. Franck sur la Kabbale ^ et de M. Munck sur Maïmonide ^ que l'auteur de V Éthique procédait beaucoup plus de la philosophie juive que de la philosophie cartésienne.
1 Page 35.
2 Parallèle des principes de Monsieur Descartes avec ceux de Spinoza ^ « où l'on peut voir, l'injustice, ou du moins V aveuglement de ceux qui prétendent que le Cartésianisme a produit le Spinozisme ; » à la suite de l'ouvrage intitulé : Le nouvel Athéisme renversé, ou réfutation du système de Spinoza, tirée pour la plupart de la connaissance de la nature de l'homme, par un Religieux Bénédictin de la congrégation de Sainl-Maur. Paris, 169G.
3 Paris, 1760.
* La Kabbale, Paris, 1843. Voyez aussi les Études orientales du même auteur, Paris 1861.
** Mélanges de philosophie juive et arabe. Paris 1859. Le Guide des Égarés. Les deux premiers volumes ont seuls paru.
Qu'y a-t-il de vrai , qu'y a-t-il de faux dans celte assertion inattendue? Faut-il continuer à considérer le Livre des Principes * comme le point de départ de Spinoza, ou sera-t-on désormais obligé d'admettre que le Moré-Néboukini^ ou Guide des Égarés, a été l'inspiration souveraine du philosophe hollandais? Question délicate et que M. Saisset a mis à résoudre un scrupule extrême. C'est ce qui ressort des conclusions générales auxquelles il s'est arrêté :
(( 1^ Entre le système de Spinoza et les doctrines de la Cabale, il n'existe aucun rapport certain de ressemblance et de filiation, tout se réduit à de vagues analogies.
c( 2" Considéré comme interprète de l'Écriture sainte, Spinoza est évidemment le disciple et le continuateur deMaïmonide; mais, quant à ce qui regarde proprement la philosophie, bien qu'il y ait entre les idées de Maïmonide et celles de Spinoza plus d'une analogie considérable, il est certain que les doctrines alexandrines et arabes qui ont pu arriver à l'auteur do V Éthique par Maïmonide et ses commentateurs Averrhoïstes diffèrent profondément de la construction métaphysique de Spinoza.
« 3° Le véritable maître de Spinoza en philosophie, c'est Descartes. Non certes que Spinoza entende et développe Descartes dans son meilleur sens^ mais c'est un point démontré qu'il y a dans diverses
1 Cf. R. Descaries pruicipiorum pliiloso place pars I et H, more (jeometrico demonstralœ per B.cle Spinoza Amstelodamensem, 1663, apud J. Riewerts.
parties du système de Descartes des germes de panthéisme qui n'ont pas tardé à paraître chez les principaux Cartésiens de l'Europe, en France , en Allemagne, en Hollande, dans Malebranche et Fénelon, dans Clauberg, dans Geulincx, et qui ont trouvé dans YÉthique de Spinoza leur développement le plus régulier et le plus complet ^ »
Une pareille opinion est tout ensemble très-nette et très-mesurée. C'était l'opinion même de Leibniz, et quelque embarrassants que puissent être ces problèmes d'attribution, je suis tenté, pour ma part, de me ranger à l'avis du philosophe de Hanovre. « C'est d'un mélange de Cabale et de Cartésianisme et de leurs principes finalement corrompus, écrivait Leibniz, que Spinoza a formé son dogme monstrueux^. »
Certes, comme le remarque encore Leibniz, Spinoza était « très-versé dans la Cabale des auteurs de sa nation, » et Maïmonide apparemment lui était familier. Il y a plus. Il ne semble pas que le Moré-Néboukim fût, au dix-septième siècle, un arcane ouvert seulement aux initiés de la race juive. Car Huet, dans sa Censure de la philosophie cartésienne^ ^ reproche à Descartes d'avoir reproduit les opinions de Maïmonide, tandis qu'au contraire, dans sa Défense du doute cartésien^ Clauberg lui en fait un méritée
1 Page 351.
* Dulens, t. VI, pars I, p. 203 , ad Bourguet Epistola L — Cf. Erdmann, p. 612, Théodicée, Part. 111, § 372.
^ Censura pliilosophiœ cartesianœ, edit. (juarta, Parlsiis, 1694, p. 248.
* Imiiatio philosophi, Duisburg, 1655, p. 187.
Accordons toutefois que Spinoza eût approfondi plus que personne la philosophie secrète des Hébreux. Comment oublier , d'autre part, la forte éducation cartésienne que, de si bonne heure, il s'était donnée, l'étude approfondie qu'il avait faite des principaux ouvrages de Descartes, la rigueur avec laquelle il en a déduit tout ce qu'ils renfermaient, à l'insu même ou contre le gré de leur auteur? Evidemment, entre X Éthique et le Livre des Principes le lien est étroit. Avec des différences d'ailleurs très-considérables et toutes à l'avantage du philosophe français, l'esprit géomètre rattache à Descartes Spinoza.
Mais, si l'on pouvait encore conserver quelques doutes sur l'affinité de ces deux grandes intelligences, on n'aurait pour les dissiper qu'à parcourir les inédits de Spinoza que vient de publier M. J. Van Yloten. Ad Benedicti de Spinoza opéra quœ supersunt omnia supplementum, Continens tractaturn hucusque ineditum de Deo et homine^ tractatulum de iride^ epistolas nonnullas ineditas^ et ad eas vitamque philosophi collectanea. Cum philosophi chirographo ejusque imagine photo gr aphica ^ ex originali hospitis H. Van der Spick. Amstelodami, 1862.
Le titre seul de cette publication en marque assez l'intérêt, et, quoique les morceaux qu'elle comprend soient d'une valeur inégale, ils n'en offrent pas moins tous une véritable importance. J'omets le texte de l'excommunication dont le Sanhédrin frappa l'obstiné penseur, qu'il n'avait pu ni réduire ni séduire : Anathema quod edictum est de sanctuario , die 6° mensis Ab, contra Baruch de Espinosa. Je passe
SOUS silence le petit Traité de riris^ et je renvoie immédiatement à la correspondance de Spinoza. Ces lettres en effet nous introduisent plus avant dans la vie de ce doux, de ce noble mais superbe méditatif. Si elles tendent à supprimer de son existence tout unie les éléments romanesques dont on l'a parfois surchargée, en revanche, elles nous mettent mieux au fait de ses relations avec les savants de son époque. Il est curieux, par exemple, d'apprendre avec quelle circonspection ce penseur solitaire accueillait les avances empressées de l'entreprenant, de l'impétueux, du communicatif Leibniz, Ad Schaller responsio, aPergratum mihi fuit, ex litteris tiiis , hodie acceptis^ intelligere quod bene valeas^ et quod Tschirnhausius noster féliciter iter suum in Galliam confecerit.,^ Lijbnizium de qiio scribit^ me per epistolas novisse credo, sed qua de causa in Galliam profectus sit, qui Franco fur ti consiliarius erat^ nescio. Quantum ex ipsius epistolis conjicere potui, visus est mihi homo liber alis ingenii et in omni scientia versatus. Sed tamen ut tam cito ei mea scripta credam^ inconsultum esse judico. Cuperem prius scire quid in Gallia agat, et judicium nostri Tschirnhausii audire^ postquam ipsum diutius frequentaverit et ipsius mores intimius noverit. r, — Hagœ comitis, 18 novembri 1675. B. Despinoza. Cependant la pièce capitale du recueil est sans contredit le Traité de Deo et homine ejusque valetudine. Ce n'est plus là simplement un développement du Livre des Principes, Le Discours de la Méthode^ les Méditations, le Traité de Vhomme^ le Traité des passions^ y sont
comme infus. Qu'on veuille bien jeter les yeux sur cette attachante composition , et je me fais une étrange illusion, ou on demeurera convaincu qu'elle ne peut être rapportée qu'à un spéculatif, imbu jusques aux moelles des maximes de la philosophie cartésienne. C'est pourquoi, qu'il y ait eu dans la pensée de Spinoza deux courants, un courant hébraïque et un courant cartésien, je n'aurais garde de le nier. Mais mou avis est que le courant cartésien y a dominé.
Il n'en est pas de Malebranche comme de Spinoza. Personne n'a songé et vraisemblablement ne songera à contester l'origine cartésienne du pieux Oratorien. Et en effet, dans cet Oratoire que Bérulle avait fondé , il était naturel que l'on cultivât la philosophie de Descartes , dont Bérulle avait été le promoteur ^ Là aussi, je le reconnais- là, dans le milieu où vit Malebranche et chez Malebranche en particuher, à côté de l'influence de Descartes, agit une autre et puissante influence, celle de saint Augustin^. Mais ce n'en est pas moins Descartes qui a révélé Malebranche à lui-même % et c'est sur
^ Voyez mon livre inlilalé : le Cardinal de Bérulle; sa vie, ses écrits, so)i temps; m-V2, Paris, 185G,
2 Cf. PItilosophia christiana, Ambrosio Victore collectore (Andréas MartinuSf presbyter Congr. Orat.) .Paris, 1667. Ce livre, qui faisait le fond de l'enseignement de la philosophie à l'Oratoire, n'est qu'une compilation des œuvres de saint Augustin.
^ Vovez dans VÉtoge de Malebranche par Fontenelle l'anecdote si connue de la première lecture que l'illustre Oratorien fit de Descartea.
les principes de Descartes que Malebranche a philosophé.
C'est ce qui apparaîtrait bien davantage si la France, plus tière de son Malebranche, possédait une édition complète des œuvres de ce brillant génie. Par malheur, les objurgations généreuses du comte de Maistre à cet endroit n'ont pas été jusqu'à ce jour écoutées. Je liens avec M. Saisset que l'édition qu'a publiée M. de Genoude ne compte pas. Avec lui par conséquent, j'appelle de tous mes vœux une édition définitive , et j'ose ajouter une étude définitive du sublime rêveur de Saint-Magloire.
11 y a, je le veux, de fort belles pages qui concernent Malebranche. On a passé au crible, j'en conviens, ses essentielles théories. Mais où trouver une étude d'ensemble, pénétrante et étendue, historique et critique, de Malebranche à la fois métaphysicien et polémiste? Et pourtant, à mon sens, qui ne connaît point Malebranche polémiste ne connaît pas Malebranche. Car c'est dans la polémique plus qu'ailleurs peut-être que se déploient toutes les ressources de son esprit, sa dialectique la plus fine, sa souplesse la plus prestigieuse, sa vigueur la plus acérée. Et quant au style qu'alors il emploie, je n'en sache pas qui le surpasse ou qui l'égale, si ce n'est le style de Pascal dans les Provinciales^ ou celui de Bossuet et de Fénelon dans V Affaire du Quiétisme, M. Saisset n'a pas manqué d'en faire la remarque : « 11 est certain, écrit-il, que Malebranche n'avait ni le goût ni le talent de la controverse. Une preuve entre mille autres, c est que, toutes les fois qu'on lui proposait
des objections de vive voix, sa règle était de dire qu'on ne peut philosopher que par écrit. C'est fort bien, mais que Leibniz ou Mairan lui envoient par écrit des difficultés pressantes , il s'excuse en disant qu'on ne peut philosopher par lettres. Malgré ce dégoût sincère pour la discussion, le fait est que Malebranche a eu à soutenir vingt querelles : une d'abord avec le chanoine Foucher, se disant philosophe académicien, sur la certitude^ une avec Bossuet sur la grâce ^ une autre avec Fénelon sur le gouvernement de la Providence 5 une autre avec le P. Boursier sur la conciliation de la toute-puissance divine avec la liberté humaine; une avec le P. Lamy sur l'amour de Dieu. Notez que je n'ai pas parlé de la plus grande querelle de Malebranche, celle avec Arnauld. Est-ce tout ? non : il y a encore une autre polémique avec Begis sur la grandeur apparente de la lune \ »
Eh bien! je le demande, qui jamais s'est avisé d'exposer, en la jugeant, cette grande querellé de Malebranche et d' Arnauld, dont s'émut le dix-septième siècle tout entier? Ou, de bonne foi, doit-on convenir qu'un écrivain en présente une exacte idée lorsqu'il la résume, comme le P, Daniel, en une sorte d'abrégé oratoire, lequel aboutit à une comparaison ? ce Cet illustre partisan de la philosophie nouvelle, écrivait en parlant de Malebranche Tauteur du Voyage du monde de Descartes, s'est brouillé depuis quelque temps avec M. Arnauld, dont il avait toujours été l'ami, ce qui fait une espèce de guerre civile. On
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attaque et on se défend avec vigueur de part et d'autre ; chacun combat à sa manière. Les volumes de cinq ou six cents pages sortent en moins de rien des mains de M. Arnauld. L'autre est moins fécond et plus précis : il imite ces capitaines qui n'emploient que des troupes d'élite, sans se mettre en peine du nombre, et qui marchent toujours serrés et en bon ordre, qui laissent caracoler l'ennemi tant qu'il lui plaît, mais qui ne manquent pas de l'enfoncer quand l'occasion s'en présente... Je n'oserais pourtant répondre du succès pour le P. Malebranche, à cause de la grande expérience de M. Arnauld dans cette sorte de guerre, oii il mérite assurément l'éloge que l'amiral de Chàtillon se donnait à lui-même, savoir, qu'il avait de quoi se distinguer entre les plus grands capitaines qui eussent jamais été, en ce qu'ayant presque toujours été battu par ses ennemis, ayant perdu toutes les batailles qu'il avait été obligé de donner, il se trouvait sur ses pieds après tous ces malheurs en état de relever son parti, et de faire une contenance capable de donner de l'inquiétude à ceux qui l'avaient terrassé ' . »
Evidemment, quel qu'il puisse être, le bel esprit reste insuffisant à décider entre Malebranche et Arnauld. Afin d'être à même de se prononcer dans le débat qui les divise , il serait indispensable , avant tout, de dépouiller les pièces du procès. Je me
1 Voyage du monde de Descartes, Paris, 1690, p. 294, 301. — Voyez cependant Port-Royal, par M. Sainte-Beuve, livre VI. L'auteur est entré plus avant qu'on n'avait fait jusqu'ici dans l'analyse des débats de Malebranche et d* Arnauld.
trompe, il serait indispensable de se les être pi orurées. Et qu'on ne s'imagine point que ce soit là chose aisée, ni que ces écrits se réduisent au Traité des vraies et des fausses idées et à la Réponse de r auteur de la Recherche de la Vérité au livre de M. Arnauld. Je n'hésite pas même à prétendre qu'il serait plus facile de découvrir encore quelques billets inédits de Malebranche que de réunir toute ses lettres imprimées à Arnauld. Si l'on présumait que j'exagère, en voici, sauf rectification, le catalogue complet. Qu'on essaye :l. Trois lettres touchant la défense de M, Arnauld conire la réponse au Livre des vraies et fausses idées, Rotterdam, 1685, in-12. IL Réponse aune dissertation de M. Arnauld contre un Éclaircissement du Traité de la nature et de la grâce, etc., Rotterdam, 1685, in-12. IIL Lettres du P. Mâlebranche à un de ses amis, dans lesquelles il répond aux Réflexions philosophiques et théologiques de M. Arnauld sur le Traité de la nature et de la grâce, Rotterdam, 1686, in-12. IV. Lettres touchant celles de M. Arnauld, Rotterdam, 1687, in -12. V. Deux lettres touchant le '"1^ et 3^ volume des Réflexions philosophiques et théologiques de M. Arnaidd, Rotterdam, 1687, in-12. YL Lettres du P. Malebranche à M. Arnauld, docteur de Sorbo?ine, Paris, 1694. YIL Réponse du P. Malebranche à la troisième lettre de M. Arnauld, touchant les idées et les plaisirs, Amsterdam, 1704, in-12. On a ajouté à cette réponse un autre écrit de Malebranche qui a pour titre : Contre la prévention, dont l'objet est de démontrer géométriquement ou que M, Arnauld n'a
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écrit contre lui que sur de faux Mémoires, ou que les livres attribués à M. Arnauld ne sont pas de lui.
A ces pièces, qui sont considérables, il faudrait nécessairement joindre tous les écrits correspondants d'Arnauld K C'est seulement à cette condition qu'on aurait les éléments d'une étude sérieuse. Il resterait ensuite à s'enfoncer dans une matière des plus abstruses, à suivre sans les confondre les évolutions innombrables de deux polémistes passionnés, à prendre parti sur les sujets les plus relevés de la métaphysique et de la théologie. Tâche immense et ingrate 1 besogne fastidieuse î s'écrieront les délicats. A la bonne heure ! Mais tant qu'on ne l'aura pas entreprise et menée à fin, on aura sur la querelle de Malebranche et d'Arnauld des lieux communs et rien de plus.
Il ne serait pas, je crois, à beaucoup près aussi difficile de décider entre Malebranche et Bossuet. Si
* Cf. Histoire de M. Arnauld, Liège, 1597, par Quesnel. P. j 54 : « M. Arnauld crut devoir préférer les intérêts de la vérité aux sentiments de l'amitié, et que, de grands évêques l'ayant vivement pressé par leurs lettres de rendre ce service à TP^glise, il n'était pas libre de s'en dispenser. Le public est assez informé de cette dispute par les livres que ce docteur composa sur ce sujet. Outre les trois volumes des Réflexions pliilosophiques et théologiques sur le Nouveau Système de la nature et de la grâce, il y a le Livre'des vraies et des fausses idées; la Défense de M. Arnauld contre la réponse au Livre des vraies et fausses idées, avec une Lettre de près de cent pages à la tête de cette défense ; la Dissertation sur la manière dont Dieu a fait les miracles de r ancienne loi par le ministère des anges, etc.; les Neuf Lettres de M. Arnauld à l'auteur du système, qui font un volume ; une Dissertation sur le prétendu bonheur des plaisirs des sens, contre ce qui en avait été dit par M. Bayle en faveur du même auteur. »
Pour se convaincre que M. Arnauld a rendu par ces ouvra j:cs un
j'en avais le loisir, je tenterais moi-même d'établir, à rencontre de M. Saisset, que l'évêque de Meaux fut parfaitement fondé à condamner chez Malebrancbe le système exclusif des voies générales. Je me bornerai à signaler ici au savant professeur un oubli ou une erreur.
En 1680, Malebrancbe publie son Traité de la nature et de la grâce. Sur-le-champ, Arnauld prend alarme , et en même temps qu'Arnauld , Bossuet. « Pour le livre de la Nature et de la Grâce, écrit en 1681 Bossuet à l'abbé Nicaise, je n'en ai pas été satisfait, et je crois que l'auteur se réformera, car il est modeste et ses intentions sont très-pures ^ )> Deux années se passent, et comme l'auteur ne se réforme point, en 1683, Bossuet écrit à l'évêque de Castorie, M. de Néercassel, une lettre où M. Saisset lui reproche, à tort suivant moi, de se montrer sévère jusqu'à la dureté. M. Saisset aurait-il donc oublié une lettre plus sévère encore, mais que je ne consentirais
service considérable ù, l'Église, ajoute victorieusement Quesnel, il suffira de lire le décret du 29 mai 1694. On y verra les livres suivants condamnés : Traité de la nature et de la grâce, par M. Malebranclie, à Amsterdam, 1680. Ejusdem opéra sequentia : Traité de la nature et de la (jrâce par l'auteur de la Recherche de la vérité; dernière édition augmentée de plusieurs éclaircissements qui n'ont point encore paru; Rotterdam, 1684; Défense de Vauteur de la Recherche de la vérité contre l'accusation de M. de la Ville, etc., Rotterdam, 1684 ; Lettres du P. Malebranche à un de ses amis, dans lesquelles il répond aux Réjléxions philosophiques et théologiques de M. Arnauld sur le Traité de la nature et de la grâce, Rotterdam, 1 686 ; Lettres du P. Malebranche touchant celles de M. Arnauld, 1 687 , Rotterdam.
1 OEuvres complètes de Bossuet, Poissy, 1846, t. XXVI, p. 122.
pas non plus à taxer de dureté, la magnifique lettre à un disciple du P. Malebranche ? « Je parle sous les yeux de Dieu, y écrit Bossuet, et dans la vue de son jugement redoutable , comme un évêque qui doit veiller à la conservation de la foi* ! » Quelle dignité et quel accent î Bossuet ne s'est jamais, à mon gré, montré plus sensé, plus ferme, plus prévoyant, d'une éloquence plus virile et plus entraînante.
Que si, au contraire, M. Saisset n'a pas oublié mais simplement omis cette page incomparable, il s'ensuit qu'il n'a pas pris garde à l'erreur que contient, touchant cette même lettre, la biographie de Malebranche, qu'il fait sienne. D'après cette biographie, en effet, il semble que la lettre à un disciple du P. Malebranche soit antérieure à l'éclatante explosion de V Oraison funèbre de Marie- Thérèse, alors que Bossuet se laisse emporter jusqu'au mépris contre ces philosophes qui, « mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut^! » Cependant l'oraison funèbre est de 1683, la lettre de 1687 ^ Or, il n'est pas indifférent de redresser ou d'éviter une pareille interversion 5 car , rapprochée des dates qui précèdent , cette date de 1687 témoigne que Malebranche opposa, au moins durant six années, une obstination invincible aux
^ Bossuet, XXVI, p. 203.
2 /d.,t. XI, p. 57.
3 La date de celle lettre est certaine. Bossuet y mentionne l'Oraison funèbre du prince de Condè et les Variations^ qui parurent en J687.
426 DESCARTKS.
pressantes instances de Bossuet, si tant est, ce dont je doute, que l'opiniâtre Oratorien se soit jamais départi de ses idées.
C'est encore sur un pur détail de chronologie, mais qui aussi a sa portée, qu'à propt)S de Leibniz j'ai à me séparer de M. Saisset. Il s'agit de l'époque où paraît véritablement dans les écrits du philosophe de Hanovre son principe fondamental : « Que la force est l'essence de toute substance. » Avec les autorités les plus décisives, surtout avec une précision de textes irrécusable, j'avais fixé cette date vers 1691 ou 1694 au plus tôt^ M. Saisset a pensé qu'on devait la reporter à 1685. J'ai combattu cette assertion'-. Aujourd'hui néanmoins M. Saisset persiste à regarder son assignation comme hors de conteste, et essaye de m'opposer d'autres citations. L'habile professeur a-t-il, au préalable, réfuté mes propres arguments P Nullement. Il se contente de les déclarer ingénieux. Je pourrais, à mon tour, le payer de pohtesse. Je préfère examiner sommairement ses nou\elles objections. Elles se ramènent à deux, et il les tire toutes les deux de la correspondance qu'en 1685 Leibniz entretint avec Arnauld. L'une est une contradiction directe de mon sentiment j l'autre en est une contradiction par induction.
En premier lieu, Leibniz, dans cette correspondance, ne cesse de parler de formes substantielles, qu'il transforme en monades. En second lieu, Leib-
i La Fliilosophicdc Leibniz, Paris, 1800, \). 7 G.
'- U)ic Visite à Hanovre; Mcmuire sur Leibniz. Paris, 1801, p. 54.
DESCAUTES. 427
riiz, dans le Discours de métaphysique qui suit cette correspondance, se montre en pleine possession de l'harmonie préétablie, laquelle, à qui sait V entendre^ présuppose la monadologie.
Vous m'opposez, dirai-je à M. Saisset, des passages de 1685 où Leibniz parle de formes substantielles, et vous ajoutez qu'il les transforme en monades. Consultez M. Pertz*, M. Guhrauer'^, qui tous les deux presque simultanément ont publié cette instructive autobiographie de Leibniz que vous avez mentionnée, et ils vous rappelleront qu'à quinze ans, dans ses promenades au Rosenthal, le merveilleux élève du péripatéticien Thomasius déhbérait déjà s'il garderait les formes substantielles. Les formes substantielles, l'entéléchie d'Aristote , sont donc chez Leibniz des conceptions fort anciennes. Elles ont, je vous l'accorde, préparé la monadologie et la théorie leibnizienne de la force. De votre côté, accordez-moi que des formes substantielles à la notion de substance qui est une force, que de l'entéléchie d'Aristote à la monade de Leibniz, il y a un abîQie. La gloire de Leibniz consiste précisément à l'avoir franchi. Mais je ne vois pas qu'en 1685 il l'ait franchi. Leibniz, à mon avis, ne sera point arrivé à transformer les ormes substantielles en monades, tant que sa notion de la substance se bornera à envelopper tout ce qui doit arriver à la substance. 11 faudra de plus, et c'est
1 Perlz, Leibnizem Gesammelte Werke; Vierter Band; Hannover, 18-47, p. 165.
2 Guhrauer; LeiOnùz cine Biographie. Breslau , 1846, Ànmerhungen, p. 52.
là le point, il faudra de plus que cette notion enveloppe l'effort : « Conatum involvat, » car l'effort seul manifeste la force active, la puissance d'agir, laquelle constitue la substance, qui est monade.
Vous m'opposez, dirai-je encore à M. Saisset, un discours de 1685 où Leibniz se montre en pleine possession de l'harmonie préétablie. C'est peu. Il seraitfacile de produire des textes de 1668 ^ etde 1669^, 011 se rencontre déjà cette conception d'harmonie universelle et d'harmonie préétablie , conception si enracinée chez Leibniz et comme inséparable de son esprit. C'est par l'harmonie préétablie, je vous l'accorde, que Leibniz a fini. Mais, de votre côté, accordez-moi que c'est par l'harmonie préétablie que Leibniz a commencé. Il n'y a point entre la monadologie et l'harmonie préétabHe un rapport de principe à conséquence. Loin de là, ce sont deux théories disparates, ou plutôt deux théories qui se repoussent, et que Leibniz, à bout de voie, a commis la faute impardonnable de vouloir concilier. Qu'est-ce en effet, à qui sait l'entendre, que l'harmonie préétablie ? Le mécanisme. Et qu est-ce que la monadologie.? Le dynamisme. Or, la démonstration en est vulgaire, ce fut le mécanisme qui d'abord prévalut
* Cf. Erdmann, p. 47. Confessio naturœ contra atlieistàs, 1668., « Cum aulem demonstraverimus corpora determinatam figuram et quantitatem, molum vero illum habere non posse, nisi supposilo ente incorporali, facile apparat ens illud incorporale pro omnibus esse unicum, ob harmoniam omnium inter se.... »
2 Ibid.,, p. 53. Epistola ad Jac. Thomasium, 1669. « Quum lamen rêvera in natura nulla sit sapienlia, nulhis appetitus, ordo vero pulcher ex eo oriatur, quia est horologium Dei. >»
chez Leibniz ^ Par un élan de génie, Leibniz s'éleva ensuite au dynamisme. Mais son imagination ambitieuse le replongea bientôt dans les ténèbres du mécanisme dont il s'était affranchi. Par conséquent, il n'est pas exact d'affirmer que l'harmonie préétablie présuppose la monadologie. Elle la précède ou y succède, ce qui est très-différent.
Aussi bien, pour M. Saisset et pour moi, la question n'est vraiment pas la même. M. Saisset a cru trouver ce que je ne cherchais pas, la date à laquelle Leibniz a conçu l'idée-mère de son système. Jusqu'à ce qu'on ait produit un texte antérieur à 1691 ^ ou à 1694^ et dans lequel Leibniz, au lieu des vagues expressions de formes substantielles et d'harmonie, articule enfin le mot de force, je croirai avoir trouvé ce que je cherchais, la date à laquelle les écrits de Leibniz contiennent explicitement cette énonciation féconde, que la force est l'essence de toute substance.
Mais c'est assez et trop insister. De cette question très-particulière je passe à une dernière et très-générale observation que je soumets à M. Saisset. Elle concerne le titre même de son livre. Sous le titre de
^ Cf. Erdmann, p. 701, Lettre I, à Montmort, 1714.
* Cf. Ibid.^ p. 112. Si V essence du corps consiste dans Véten~ dMe, 1691.
^ Cf. Ibid., p. 121. De primas pliilosophiœ emendaiione et de notione substantiœ, 1694.
Précurseurs et Disciples de Descartes ^ l'élégant écrivain a disserté dans les termes les meilleurs de Roger Bacon, de Ramus, de Spinoza, de Malebranche, de Leibniz. Que Bacon, que Ramus, puissent être désignés comme les précurseurs de Descartes , cela n'est pas douteux. ]\Iais, lorsqu'il s'agit de Spinoza, de Malebranche, de' Leibniz, est-ce bien disciples de Descartes qu'il convient de les nommer, et non pas plutôt successeurs ? Manifestement , et Spinoza , et Malebranche, et Leibniz, qu'ils l'avouent ou qu'ils s'en défendent, doivent beaucoup à Descartes, et, en ce sens, j'ai moi-même soutenu que « Leibniz est le dernier et le plus grand des Cartésiens. » Cependant, ces illustres penseurs sont, avant tout, euxmêmes. Le Cartésianisme, à passer par leur intelligence, est devenu le Spinozisme, leMalebranchisme, le Leibnizianisme, c'est-à-dire tour à tour une doctrine qui, pour avoir dans la doctrine cartésienne ses antécédents, n'en reste pas moins une philosophie originale. A coup sûr, ni Spinoza, ni Malebranche, ni Leibniz , n'eussent salué dans Descartes leur maître ^ ni Descartes n'eût reconnu dans Spinoza, dans Malebranche, dans Leibniz, ses disciples.
C'est ailleurs, et dans des régions moins hautes, qu'il convient de chercher ceux qu'on peut appeler justement les disciples de Descartes. Ils furent nombreux, instruits, pleins de zèle, dévoués, et si leur esprit de secte compromit par instants la fortune du maître, s'il leur arriva de discréditer par leurs excès quelques-uns de ses principes, leur lutte énergique assura pourtant son triomphe.
DESCAIITKH. /,31
Un philosophe éloquent nous a, je le sais, décrit cette lutte ^ A sa suite, je ne Tignore pas, des écrivains consciencieux nous ont donné connaissance des travaux des Cartésiens proprement dits. Toutefois ces travaux, d'ordinaire, se trouvent indiqués par eux plutôt qu'analysés, et la doctrine en est, généralement, plus discutée que le texte. Peut-être mériteraient-ils davantage.
En effet, qu'on y songe î Du vivant de Descartes , sa philosophie reste à peu près ignorée du public, de même qu'elle n'obtient aucun accès dans les écoles, où Aristote règne sans partage. Ainsi, il me tombait dernièrement entre les mains un curieux recueil de thèses soutenues de 1649 à 1652 au collège de Clermont : Thèses de logica et philosophia morali propugnatœ a nobilibus adolescentibus in collegio Claromontano Soc. Jesii^ annis 1649-52. Paris, Edm. Martin, in-8^. Veut-on savoir ce que sont ces thèses ? Elles sont toutes péripatéticiennes. On va même jusqu'à y soutenir, par exemple, V Accord d' Aristote et de saint Augustin ! Et ce qui a lieu au collège de Clermont a lieu également à Navarre, en un mot dans toute l'Université de Paris. Descartes vivant n'est connu que du petit nombre.
Au contraire, Descaries mort, aussitôt sa philosophie devient un drapeau. On prend parti pour ou
* M. Cousin : De la persécution du Cartésianisme en France. Fragments de philosophie moderne, Paris, 1838, p. 174. Voyez aussi: OEuvres philosophiques du P.André, Paris, 1843, Introduction.
5 N° 416 du catalogue de la bibliothèque de feu M. Mauger»
432 DESCÂRTES.
contre lui ^ on le repousse ou on le suit -, on l'invective ou on l'exalte. De là une multitude d'écrits, qu'il importe d'étudier en eux-mêmes, pour comprendre ce mouvement extraordinaire qui devait s'appeler la révolution cartésienne. Les uns représentent Tattaque -, les autres la défense. Je me contente d'indiquer quelques-uns de ces ouvrages que j'ai sous les yeux.
Et d'abord l'attaque.
1660. Pétri Petiti medici Parisiensis , de motii animalium spontaneo liber unus. Parisiis. Dédié à Guillaume de Lamoignon.
1665. Pétri Petiti, de extensione animœ et rerum incorporalium natura^ lihri duo, ad noviim animœ systema. Parisiis. Ouvrage dédié à Louis XIV.
167o-1678. Foucher. Philosophie des Académiciens.
1678. Défense de Bernier. Dans le Recueil des pièces curieuses concernant la philosophie de M, Descartes, Amsterdam, 1684-. (f M. Bernier, écrit Bayle, éditeur du Recueil, consent qu'on fasse des Cartésiens tout ce qu'on voudra, et se déclare fort vertement contre quelques-unes de leurs doctrines; pour mieux faire sa paix; du reste, ayant autant de raisons qu'eux de craindre qu'on ne l'accusât d'hérésie au sujet de la transsubstantiation, il. fait ce qu4l peut pour faire connaître son innocence. »
1680. Guillaume Lamy. De principiis rerum libri très. In secundo, Cartesiana philosophandi methodus atque de rerum principiis opinio rejictuntur. Ouvrage dédié à M. Antoine de Baril Ion.
1680. Louis de la Ville (le P. le Valois, jésuite de Caen). Sentiments de M. Descartes touchant l'essence et les propriétés du corps ^ opposés à la doctrine de r Eglise, et conformes au sentiment de Calvin^ sur le sujet de VEucharistie. Avec une disser^ tationsur la prétendue possibilité des choses impossibles. Paris. — Ouvrage dédié à messeigneurs les archevêques et évêques de France. — L'auteur y soutient « que tous les Cartésiens, à la réserve du P. Maignan, de M. de Cordemoy et de fort peu d'autres, ont suivi ces mêmes principes de M. Descartes : M. Clerselier -, de la Forge 5 l'auteur du Discours sur les entretiens de M, Rohault; l'auteur de \di Recherche de la Vérité; M. Cally, prêtre, professeur dans l'Université de Caen-, M. Bernier; M. Gadroys, Antoine le Grand ^ l'auteur de la Critique de la Recherche de la Véinté ; l'auteur de Y Education des dames et autres. )>
4690. Le P. Daniel^ jésuite. Voyage du monde de Descartes ^ Paris. L'auteur se propose « de montrer que le système du monde conçu par Descartes est plein de contradictions, qu'il n'est nullement suivi, qu'une supposition en détruit une autre. )>
1692, Le P. Boschet^ jésuite. Réflexions d'un Académicien sur la vie de M. Descartes, envoyées à un de ses amis en Hollande. La Baye.
1689-1694?. Huetii Censura philosophiœ Cartesianœ. Editio quarta. Parisiis. Ouvrage dédié au duc de Montausier. « Sed nunc desino, écrit Huet 5 nec enim exspectas , opinor , a me, generosissime dux, ut ceteras disciplinée hujus propagines perse-
quar et elidam : erutis enim radicibus, occisoque trunco^ cornière cum cacumine ramos necesse est. »
1698. Huet. Nouveaux Mémoires pour servir à riiistoire du Cartésianisme. Amsterdam. Pamphlet anonyme et peu digne d'un prêtre, où l'auteur ressasse en de froides plaisanteries la vie et la doctrine de Descartes.
On peut juger par ces indications de la diversité de l'attaque. Mais la défense n'était ni moins multipliée, ni moins soutenue, et on ne s'étonne point qu'elle ait fini par être victorieuse.
1664. L'homme de René Descartes ^ avec les remarques de Louis de la Forge, et une dédicace de Clerselier à monseigneur de Colbert. Paris.
1666. Traité de l'esprit de l'homme, de ses facultés et fonctions et de son union avec le corps suivant les principes de R. Descartes, par L. de la Forge, docteur en médecine, demeurant à Saumur. Amsterdam. Ouvrage dédié à M. de Montmor. « Ce n'est pas, écrit la Forge s'adressant à Montmor, ce n'est pas que Descartes n'ait eu de puissants protecteurs aussi bien que d'injustes ennemis : deux grandes princesses ont reçu avec beaucoup d'estime les préceptes de cet homme incomparable. Des provinces entières ont imité leur exemple, et toute l'Europe sait avec quelle ardeur vous entreprenez-sa défense. Non-seulement vous soutenez son parti par la force de vos raisons, mais par une grâce particulière, avez souvent fait de votre maison le théâtre de sa gloire. Ces faveurs sont trop^ considérables pour ne vous en faire que de secrets remercîments... ^)
Et déjà, en 1655 et 1656, Clerselier avait suscité Clauberg.
1655. Johannis Claubergii Initiatio philosophie sive diibitatio Cartesiana ad metaphysicam certitudinem viam aperiens. Duisburg.
1656. J. Claubergiiis, De cog7iitio7ie Deiet nostri^ quatenus naturali rationis lumine , secundum veram , philosophiam potest comparari^ Exercitationes centum, Duisburg.
1669. Johannes Amerpoel. Cartesius Afosaïzans, seu enidens et facilis conciliatio philosophiœ Cartesii cum historia creationis, primo capite Geneseos per Mosem tradita. — Leovardiœ.
1670. Le P, Poisson, de r Oratoire. Commentaire ou remarques sur la méthode de René Descartes^ ou on établit plusieurs principes généraux nécessaires pour entendre toutes ses œuvres. Paris, Ouvrage dédié à monseigneur l'archevêque de Nazianze, grand maître de la chapelle de Sa Majesté.
1674. Le P. René le Bossu, Génovéfain. Parallèle des principes de la physique d'Aristote et de celle de René Descartes. Paris.
1671. Jacques Rohault. Entretiens sur la philosophie^ Paris. Dédié à S. A. S. monseigneur le Prince. « Ce savant homme, écrit Rohault en parlant de Descartes, qui n'est mort quedepuis vingt ans seulement, est déjà le maître de plusieurs célèbres-Universités dans l'Europe, et l'on peut dire que Platon et Aristote n'ont point fait plus d'honneur à la Grèce qu'il n'^n fait à la France. » Et Rohaulf croit devoir joindre à son livre un témoignage de la reine Christine
(le Suède en faveur de M. Descartes. « Nous certifions même par ces présentes, écrit la reine dans cette pièce datée de Hombourg 30 août 1667, nous certifions même qu'un si illustre maître a beaucoup contribué à notre glorieuse conversion, et que la providence de Dieu s'est servie de lui et de notre illustre ami, le sieur Chanut, pour nous en donner les premières lumières; en sorte que sa grâce et sa miséricorde achevèrent après à nous faire embrasser les vérités de la religion catholique, apostolique et romaine, que ledit sieur Descartes a toujours professée, et dans laquelle il est mort, avec toutes les marques de la vraie piété que notre religion exige de tous ceux qui la professent. »
1676. Jacques Rohault, Traité de physique. Pai'is , Dédié à S. A. monseigneur le duc de Guise.
1679. Antonius le Grand, Apologia pro Renato Descartes^ contra Samuelem Parkerum. S. T. P. archidiaconum Cantuariensem, instituta et adornata. Londini.
1685. Petrus Poiret, Cogitationum rationalium de Deo , anima et malo^ libri quatuor. Amstelodami,
1690. De Cordenioij. Dissertations physiques sur le discernement du corps et de l'âme; sur la ^parole et sur le système de M. Descartes, Ouvrage dédié au roi. « Jamais, écrit l'auteur dans sa dédicace, jamais l'union de ces deux excellentes parties, qui font tout l'homme, ne fut si merveilleuse qu'en Yotre Majesté, et jamais héros n'eut une si grande âme
dans un si beau corps*. Aussi ne regardons-nous pas votre personne sacrée comme un pur ouvrage de la nature : nous avons cru dès le moment de sa naissance qu'elle venait du ciel , et nous considérons toutes ses actions comme les suites continuelles du miracle qui nous Fa donnée. »
1691 . Pierre Sylvain Régis, Réponse au livre qui a pour titre : P. Danielis Huetii^ episcopi Suessionensis designati , Censura philosophiœ Cartesianœ ; servant d éclaircissement à toutes les parties de la philosophie, surtout à la métaphijsique. Ouvrage dédié à M. le vicomte de Montaigu.
1697. Régis. Réflexions dun anonyme sur une lettre de M. Leibniz^ écrite à M. l'abbé Nicaise.
1716. Labbé Genest, Principes de philosophie ou preuves naturelles de F existence de Dieu et de l'immortalité de rame. Paris. Poëme dédié à S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, régent du royaume, et suivi d'une lettre écrite en 1704 à M. Régis.
1 Alors même que son amour-propre buvait la flatterie comme de l'eau, Louis XIV savait à quoi s'en tenir sur le chapitre de sa santé. Jamais prince, apparemment, ne fut plus souvent purgé, saigné, drogué. Voyez le très-curieux livre que vient de publier M. le Roy, conservateur de la bibliothèque de la ville de Versailles : Journal de la santé du Roi Louis XIV, de l'année 1647 à l'année 1711, écrit par Vallot, d'Aquin et Fagon, tous trois ses premiers médecins, avec introduction, noies et pièces Justificatives; Paris, 1862. Il y a là de quoi expliquer tour à tour et contredire les plaisanteries de Molière sur les médecins. Les matérialistes de l'histoire y trouveront ample matière à leurs observations sur les rapports du physique et du moral. La malignité humaine y rencontrera, d'autre part, un assez bel exemple de l'égalité, que célébrait Malherbe. Mais ce que l'on devra peut-être le plus admirer, c'est l'espèce de transfiguration par la louî^nge d'un monarque si malsain et si maladif.
On l'aura certainement observé. Dans ces débats qui s'agitent autour du nom de Descartes, et où amis et ennemis ne laissent pas que de se réclamer de puissants protecteurs, ce n'est pas le géomètre, ce n'est pas même le physicien qui est en cause -, c'est le métaphysicien. Ceux-ci s'évertuent à démontrer que les théories cartésiennes ruinent les fondements de la foi ; ceux-là prennent à tâche d'établir qu'elles les laissent intactes, ou, mieux encore, qu'elles les consohdent. Ainsi, chose singulière! tandis que le dix-huitième siècle devait rejeter le Cartésianisme comme un support de la théologie, c'est au nom des intérêts sacrés de la théologie que le dix-septième siècle le combat.
Le temps présent se trouve par bonheur libre de ces scrupules et exempt de ces préjugés. A la séparation salutaire du pouvoir civil et du pouvoir religieux correspond la distinction désormais consommée de la philosophie et de la théologie. Nous pouvons donc, en toute sécurité, reprendre les traditions cartésiennes et les estimer leur juste prix. Je dirai plus. Il est de notre devoir de les continuer, car il y va de l'avenir de la métaphysique.
Pour moi, lorsque je veux me reposer du fatras de ces théories d'importation étrangère qui, de nos jours, s'adressent à la foule et sollicitent le succès, je retourne à des livres tels que celui de M. Saisset, simples, précis, lumineux. Surtout je retourne au Discours de la Méthode et aux Méditations.
Au milieu des ténèbres visibles dont nous enve-
loppent tant d'utopies contemporaines, je me plais à me répéter qu'il n'y a de vrai que ce qui est évident, et je m'assure que « la règle qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement est assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on fait des personnes*. »
Je me repose des fausses et pernicieuses éruditions sur le génie des races, en me rappelant que ce n'est point telle ou telle pensée , mais la pensée qui fait tout l'homme.
Enfin, pour me récréer des savants non-sens que débitent sur la Divinité d'infatués et frivoles docteurs, je ne trouve rien de plus à propos « que de m'arrêter quelque temps à la contemplation du Dieu de Descartes, de peser tout à loisir les merveilleux attributs de ce Dieu tout parfait, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le peut permettre'^. ■»
Non, mille fois non. Ce n'est pas à M. Hegel que doit aller, c'est à Descartes que doit s'attacher ou revenir quiconque, parmi nous, prend souci des destinées de la métaphysique. En philosophie, comme en tout le reste, la France n'a besoin que de se souvenir d'elle-même.
' La Bruyère, Des jugements.
2 Troisième Méditation.
C'est le propre de presque tous les grands noms de subir les alternatives de l'admiration et de la haine. Décriés par les uns, exaltés par les autres, ils flottent, ballottés au gré des passions, dans ce milieu tempétueux qu'on appelle la gloire. Une époque les abaisse, une autre époque les relève-, ils sont maudits ou révérés, suivant qu'ils s'accommodent au courant du siècle ou le contrarient. Mais ils ne restent jamais ni la proie de l'oubli, ni l'objet de l'indifférence.
Telle a été, telle est la destinée de Spinoza, dont M. Saisset donnait, il y a seize ans, la première traduction française "^ qui fût digne de ce nom.
Déjà, des interprètes pleins d'autorité, M. Cousin ^ ,
* OEuvres de Spinoza, traduites par M. E. Saisset, avec une introduction critique. Nouvelle édition, Paris, 1861, 3 vol.
2 Le Tlieologico-Politicus est le seul ouvrage de Spinoza qui eut été traduit en français. Cf. Saisset, t. Il, p. lyiii. Notice bibliographique.
3 Cours de 1829, leç. xi et xii. — Id. Fragments de philosophie moderne, édit. de 1856, p. 57 et suiv. Dans une quatrième édition de son Histoire générale delà philosophie (1861), M. Cousin, pénétrant jusqu'aux racines historiques du Spinozisme, a montré quelle influence les maîtres de l'école juive, Maïmonide, Lévi Ben-Gerson et Moïse de Narbonne avaient exercée sur le développement du génie de Spinoza. — Cf. J.-G. Wachter, der Spinozismus im Jildenthumb,
M. Jouffroy\ M. Damiron^ avaient, parmi nous, exposé et jugé la doctrine du philosophe hollandais. Mais le public français n'avait pas été encore mis à même de lire dans sa propre langue les écrits originaux où se trouve consigné, comme un arcane, le Spinozisme. Aussi n'était-ce pas un médiocre service que lui rendait M. Saisset, que de lui traduire le latin du Theologico-Politicus et de VÉthique» Il avait fallu au savant professeur un vrai courage pour se jeter dans ces épines, une sagacité rare pour démêler les nuances d'une pensée toujours fuyante, enfin, une longue habitude de la métaphysique pour ne point se perdre dans les méandres obscurs des déductions. Toutes les difficultés que M. Saisset surmontait lui-même, il les épargnait désormais à ses lecteurs. En traduisant Spinoza, il l'avait éclairci.
oder die von dem heiitigen Judenthumb, iind dessen geheimer Cabbala vergôtterte Welt befunden und widerlegt. Amsterdam, 1699. Les éludes mêmes de Spinoza confirment pleinement celte donnée. — Auerbach, Spinoza' s Sammtlkhe Verke, t. I. «Dans le voisinage de la synagogue est située la maison d'école, qui a six classes... Dans la première, les enfants apprennent à lire l'hébreu... De là les écoliers passent à la sixième classe, que le premier rabbin préside. — Grammaire et leclure dans divers commentaires. On disserte en particulier sur les écrits de Maïmonide et autres dogmatistes, que Ton trouve dans la riche bibhothèque. » Cité par Amand Saintes, Histoire de la vie et des ouvrages de Spinoza, fondateur de l'exégèse et de la philosophie modernes; Paris, 1842, in-8, p. 5. 11 faut d'autre part, à côté de l'élément judaïque, reconnaître dans la doctrine de Spinoza l'élément cartésien. Voyez ci-dessus Descartes^ p. 403.
1 Cours de droit naturel, leç. vi et vu.
^ Mémoire sur Spinoza et sa doctrine, 1843, t. IV du Recueil de V Académie des sciences morales et politiques.
442 SPlNbZÂ.
Cependant, quelque précieux que fût lé travail Je M. Saisset, il n'était pas et lui-même ne le considérait point comme définitif. D'une part, c'était plutôt les œuvres principales qu'il avait traduites que les œuvres complètes de Spinoza; car il omettait notarifiment le Tractatus-Politicus, D'autre part, il avait fait précéder sa traduction d'une introduction élégante, où le SpiTiozisme se trouvait exposé, mais non pas jugé. N'était-il pas mis en demeure de se prononcer, à son tour, sur la valeur des conceptions auxquelles il initiait par les textes le public français?
Ce sont précisément ces lacunes, en grande partie volontaires, que M. Saisset a pris à tâche dé combler dans la nouvelle édition qu'il vient réconlment de publier.
Jusqu'alors il avait réservé son jugement, laissant à l'expérience, à des études plus profondes, aux discussions contemporaines, le soin de le mûrir. Cette fois, il s'est prononcé -, le traducteur a dit sur l'auteur son dernier mot, et j'avoue, pour ma part, qu'en somme ce dernier mot me semble vrai.
La critique est donc complète. En est-il absolument de même de la traduction? Je ne sais. Cette seconde édition est bien, à très-juste titre, annoncée comme revue et augmentée. Car, outre le Tractatus-Politicus, elle comprend de nouvelles lettres, que la première ne contenait pas. N'y aurait-il pas néanmoins quelques manques à y signaler?
Dans une notice bibliographique, où il parle d'abord des œuvres de Spinoza, puis des écrits publiés
sur sa doctrine par ses principaux disciples ou ses principaux adversaires, M. Saisset a mis scrupule à indiquer quelques opuscules perdus ou inédits du philosophe d'Amsterdam. Il mentionne en particulier VApologia para justificar se de su abdication de la Sinagogua^ 1757. « Spinoza, ajoute-t-il, composa ce petit mémoire justificatif à l'époque de son excommunication. Le savant de Murr l'a vainement demandé aux chefs de la nouvelle Synagogue. Il paraît que le fond de cet ouvrage a été repris par Spinoza et répandu dans le Traité théologico-politique. »
Or, en parcourant dernièrement un Hvre écrit, il y a peu d'années, sur la Néerlande ^ avec autant de verve que d'exactitude, j'y rencontrais la note suivante : « M. Limburg-Brouwer, dont les études sur Spinoza ont été remarquées en Hollande, annonce la prochaine publication d'un ouvrage inédit du célèbre philosophe, découvert dans la bibliothèque de la communauté des Remontrants, à Amsterdam ^. »
Cet ouvrage ne serait-il pas justement VApologia? C'est une conjecture que je communique à M. Saisset. Qu'il me permette surtout de regretter qu'il n'ait pas cru devoir insérer dans sa nouvelle édition toutes les lettres concernant Spinoza, qu'il pouvait avoir sous la main. Vainement il nous avertit u que ses exclusions portent principalement sur les lettres de certains correspondants de Spinoza dont les pensées
1 Alphonse Esquiros. La Néerlande et la vie hollandaise. Paris, 859, 2 vol. in- 18.
sont très-peu intéressantes, et qu'aussi bien on en sait toujours, par les réponses de Spinoza, ce qu'il importe d'en savoir ^ » Insignifiantes peut-être, ces lettres offraient du moins le mérite de la rareté, et puisque Spinoza n'a pas dédaigné d'y répondre, pourquoi ceux qui étudient Spinoza dédaigneraient-ils de les parcourir ?
Quoi qu'il en soit, je n'en déclare pas moins cette nouvelle édition des œuvres de Spinoza traduites par M. Saisset, très-suffisante. J'affirmerai même que, si la traduction du Traité politique ou de quelques nouvelles lettres était utile, du moins elle n'était pas indispensable. Tout Spinoza, en effet, est dans le Theologico - Politicus et dans V Éthique : dans le Theologico-Politicus^ le théologien : dans \ Ethique^ le philosophe ^.
A plus forte raison ne doit-on attacher qu'un intérêt de pure curiosité à des notes, à des ébauches, à quelques fragments épars de droite et de gauche. Mettre de semblables bribes à plus haut prix, c'est en exagérer à plaisir l'importance. D'ordinaire, elles ne valent guère que pour s'en prévaloir, et ceux qui, au lieu de les produire modestement, s'efforcent d'en faire fracas, se montrent, en définitive, moins amoureux de la lumière que du bruit.
J'estime donc la nouvelle édition de M. Saisset excellente. Ce sont là des documents solides sur lesquels il est permis d'asseoir en sécurité une étude du
1 Saisset, t. II, Notice bibliographique y p. LXi. ' La récente et intéressante publication de M. J. Van Vloten n'inliriue en rien celle assertion.
Spinozisme. En profitant beaucoup de la première édition de M. Saisset, j'ai moi-même essayé ailleurs^ cette étude. Je voudrais y revenir rapidement aujourd'hui, et, s'il se peut, enfoncer davantage par certains côtés dans ce sujet délicat.
Qu'a été Spinoza? Que vaut sa doctrine? Que fautil penser de la tradition spinoziste ?
La vie de Spinoza a été écrite par le ministre luthérien Colerus. A l'exemple de l'éditeur allemand Paulus, M. Saisset l'a reproduite en tête de sa traduction. Il a fait plus, il y a joint une autre vie du célèbre philosophe, due à un de ses disciples immédiats, le médecin Lucas de La Haye.
On ne pouvait fournir sur Spinoza des détails plus amples, ni plus précis. Ce sont même les seuls authentiques.
Cependant, il se trouve qu'on s'y est rarement tenu. La plupart des écrivains qui ont eu à parler de Tauteur de VEthiqiw, ont mis une manifeste complaisance à retracer d'original cette noble physionomie. Quelques-uns même , comme M. Berthold Auerbach, n'ont pas craint de chercher dans cette existence si uniforme matière à un roman ^.
Quant à moi, je ne m'en tairai pas: sans me sentir
Hoza
Tableau des progrès de la pensée humaine^ p. 367, XLiii. Spi- Spinoza, 1858. Manheim.
aucunement enclin à la fantaisie, je comprends parfaitement qu'on s'arrête avec un regard ému à la considération de Spinoza. Car si sa doctrine est inhumaine, sa personne est attachante, et il n'y a pas jusqu'au pays auquel il appartient qui ne soit fait pour éveiller les sympathies de tous ceux qui pensent.
Ce n'est rien que de lire des descriptions de là Hollande. Elle est à nos portes, il la faut visiter, et, en parcourant ses routes ou ses canaux, oublier un peu son présent pour se rappeler son passé. Cette terre a été vraiment, en tout sens, une des plus glorieuses conquêtes , comme un des plus splendides théâtres de l'activité de l'homme. Elle était submergée, l'homme l'a arrachée aux flots et entourée d'une indestructible ceinture de digues. Elle était stérile, l'homme a changé ses marais en fertiles pâturages. Elle était pauvre, l'homme l'a enrichie de tous les trésors de l'Orient. Elle était tributaire enfin, ses habitants l'ont affranchie, et ce petit pays, rendu libre, est devenu non-seulement contre tous les despotismes un asile, mais un foyer d'où la liberté s'est répandue à travers le monde.
C'était bien là que pouvait naître un méditatif tel que Spinoza. C'est là qu'il est né et là aussi qu'il a vécu. Or, cherchez dans cette vie, vous n'y découvrirez pas une tache. Exemple mémorable I le caractère y va constamment de pair avec le génie.
Dès sa première jeunesse, Spinoza paraît exclusivement voué à la sohtude et à la réflexion. Déçu dans l'unique et pur amour qui peut-être ait fait battre son cœur, excommunié par ses corehgionnaires et
SPINOZA. UJ
proscrit parmi des proscrits -, sans famille, sans religion, et bientôt sans fortune, on le voit se repliant sur lui-même, demander à un art mécanique les moyens de subsister. Obligé de fuir Amsterdam, d'où l'exilent d'implacables baines, il erre de retraite en retraite, jusqu'à ce qu'enfin il se fixe à La Haye. Relégué dans une cbambre, sur le Pavilioengragt, dans ce qiiartier silencieux où coulent languissamment les eaux saumàtres du Spuy, il passe son temps à polir des verres et à étudier. Sa tière pâUvrelé refuse les richesses que le pressent d'accepter ses aniis, sa sincérité les honneurs, son patriotisme les pensions que lui offrent les princes. Affable et d'un cbrtimerce aisé*, « il est doux même envers la mort. >> 11 meurt à quarante-quatre ans, Tâme haute, l'esprit serein, la cotiscience inviolablement préservée de toutes les souillures qu'entraîne trop souvent avec soi le torrent fangeux de l'existence humaine. Je le demande, à ne considérer que l'intégrité et la fermeté, n'est-ce pas là un philosophe?
Il y a néanmoins chez Spinoza deux traits de caractère qu'on me semble laisser trop dans l'ombre : c'est sa prudence, et c'est son orgueil.
Les Épicuriens voulaient que leur sage, au lieu de dédoubler, de multiplier son être, de le répandre sur toutes choses, de le rendre vulnérable, en quelque sorte, par tout l'univers, se resserrât, se repliât en soi-même, se réduisît autant que possible, à l'état d'un atome ignoré, perdu dans l'immensité du vide.
1 La vie de Spinoza, par Colerus. Saisset, t. II, p. Xiv.
Par nécessité autant que par inclination, c'est le type qu'a réalisé Spinoza. Caute est sa devise.
D'autre part, à la prudence de l'Epicurien s'ajoute chez Spinoza l'orgueil du Stoïcien. Il mena une vie fort retirée, je le veux; il était d'une humeur commode, j'en crois sans peine ceux qui l'ont approché. Mais quelle confiance en soi-même î Quel absolu mépris de toute tradition 1 Quel large dédain du sens commun !
Et cet orgueil, qu'exalte la solitude, ne s'accroît-il pas encore par les hommages qu'on rend à son génie ? Cet homme de néant est le familier des frères de Witt ^ ; ce méditatif est le seul Hollandais que l'on signale à l'attention de Condé victorieux. Cette obscure maison du Pavilioengragt devient comme un lieu de pèlerinage, où accourent de toutes parts des esprits forts, tels que d'Hénault, etdes métaphysiciens, tels que Leibniz '^. « Sa vie cachée , écrit Bayle ,
* Boulainvilliers , Béfutation des erreurs de Spinoza, p. 67, 77, sqq. — « La conduite que tint Spinoza après la mort de M. de Witt est une nouvelle preuve de son désintéressement. Cet illustre ministre lui avait assuré une pension de deux cents florins... » — « Spinoza versa des larmes, lorsqu'il vit ses concitoyens déchirer, dans le célèbre M. de Witt, leur père commun. »
2 Boulainvilliers, p. 53, sqq. «D'abord, il n'y fut visité que d'un petit nombre d'amis qui en usaient modérément ; mais, cet aimable lieu (La Haye) n'étant jamais sans voyageurs qui cherchent ce qui mérite d'être vu, les plus intelligents d'entre eux, de quelque qualité qu'ils fussent, auraient cru perdre leur voyage s'ils ne lui avaient rendu visite. » — « Spinoza est mort cet hiver, écrivait Leibniz à l'abbé Galloys. Je l'ai vu en passant par la Hollande, et je lui ai parlé plusieurs fois et fort longtemps. » Leibnizens matematische Schriften herauscjeyeben von Gerhurdt, Erste Abtli. Band., I, p. 179. Cf. hnyle, Dictionnaire, art, Spinoza : « M. d'Hénault était un homme
n'empêchait pas le vol de son nom et de sa réputation ^ . »
Voilà quelle fut la destinée de l'homme, contrariée d'abord par les mécomptes et battue par les orages -, puis consolée par l'étude et abritée par le silence ; mélange extraordinaire d'audace et de circonspection -, humble, mais illustre -, détachée, mais superbe.
Voici quelle fut surtout, de son temps, la destinée de ses ouvrages.
Tout Spinoza, ai-je dit, est compris dans le Théologico-Politicus et dans XEthique : dans le Théologico-Politicus^ le théologien ; dans XÉthique^ le philosophe. On doit reconnaître que, jusqu'à la fin du dix-septième siècle, ces écrits n'excitent guère qu'une longue et bruyante réprobation. Tel est même le scandale produit par la publication du Theologico- Politicus^ que V Éthique ne peut paraître qu'après la mort de son auteur.
La sensation, en effet, fut immense -, l'indignation à peu près unanime 5 la proscription de l'ouvrage immédiate. Le pays, qui venait à peine, au prixd'hé-
(l'esprit et d'érudition , aimant le plaisir avec raffinement, et débauché avec art et délicatesse; il se piquait d'athéisme. Il avait composé trois différents systèmes de la mortalité de l'àme, et avait fait le voyage de Hollande exprès pour voir Spinoza, qui cependant ne fit pas grand cas de son érudition, »
* Dicaonnaire, article cité.
roïques sacrifices et de sanglants efforts, d'inaugurer le règne de la tolérance, ne craignit pas de se montrer intolérant. Les théologiens protestants, en particulier, éclatèrent en gémissements. Ils crurent la foi de la nation calomniée, et leurs colères se tournèrent pour lors presque autant contre le Spinozisme que contre ce qu'ils appelaient le Papisme.
On trouve un monument curieux de ces émotions dans un livre que cite Colerus, dont Bayle a donné des extraits, mais qu'il faut avoir lu, d'un bout à l'autre, pour se faire une juste idée de ce qu'était, à cette époque, la polémique d'un ministre hollandais et rétat de l'opinion à l'endroit de Spinoza. Ce volume est un in-18, aujourd'hui assez rare, imprimé à Amsterdam , chez Abraham Wolfgank , 1675 , et qu'on classe même parmi les Elzévirs. Il est dédié au prince d'Orange, et longuement intitulé : La véritable religion des Hollandais^ avec une apologie pour la religion des états généraux des Provinces- Unies^ contre le libelle diffamatoire de Stoupe^ qui a pour titre: La Rehgion des Hollandais représentée en plusieurs lettres écrites par un officier de l'armée du roi à un pasteur et professeur en théologie de Berne, par Jean Brun, ministre du roi des armées, « Hac casti maneant m religione Nepotes. » Cy est joint le conseil d' extorsion ou la voleriedes Français exercée en la ville de Nimègue par le commissaire Methelet et ses supôts.
Stoupe, lieutenant-colonel d'un régiment suisse au serviceduroi de France, commandait dans Utrecht en 1673, passa plus tard brigadier, et fut tué à la journée
St>tNOZÂ. 431
de Steinkerque. Érudit et bel esprit, c'était lui qui avait suggéré à Condé le désir de voir Spinoza, qu'il avait entretenu familièrement à cette occasion. Cependant, dans un libelle publié en 1673, à Paris, contre la religion des Hollandais, il rept'ocbait expressément à leurs ministres de n'avoir pas répondu au Tract attis theologico-jjoliticus^ .
« Je ne croirais pas vous avoir parlé de toutes les religions de ce pays, écrivait Stoupe dans sa troisième lettre, si je ne \^us avais dit un mot d'un homme illustre et savant, qui, à ce que l'on m'a assuré, a Un grand nombre de sectateurs qui sont entièrement attachés à ses sentiments. C'est lin homme qui est né juif, qui s'appelle Spinoza, qui n'a point abjuré la rehgiorï des Juifs, ni embrassé la rehgion chrétienne^ aussi il est très-méchant juif, et n'est pas meilleur chrétien. Il a fait depuis quelques aniiéesurt livre en latih, dont le titre est Tractatus theologo positivus (sic), dans lequel il semble avoir pour but principal de détruire toutes les religions ; et particulièrement la judaïque et la chrétienne, et d'introduire l'athéisme, le libertinage et la hberté de toutes les rehgions. Il
* Paris, 1G73, François Clousier et Pierre Auboïn. — La première lettre montre par quels moyens et par quels motifs la religion réformée s'est établie dans les Provinces-Unies, La seconde et la troisième parlent de toutes les religions qui sont en Hollande et de leurs principales opinions. La quatrième et la cinquième prouvent que l'on ne peut pas dire que les Provinces-Unies soient un état de la religion. La sixième fait voir que, quand les Hollandais seraient les chrétiens du monde les plus réformés, ce serait une grande imprudence à ceux de la religion d'entreprendre de se liguer ensemble pour les secourir dans la guerre que le roi leur fait.
soutient qu'elles ont toutes été inventées pour l'utilité que le public en reçoit, afin que tous les citoyens vivent honnêtement et obéissent à leur magistrat, et qu'ils s'adonnent à la vertu, non pour l'espérance d'aucune récompense après la mort, mais pour l'excellence de la vertu en elle-même, et pour les avantages que ceux qui la suivent en reçoivent dès cette vie. Il ne dit pas ouvertement dans ce livre l'opinion qu'il a de la Divinité, mais il ne laisse pas de l'insinuer et de la découvrir. Au lieu que dans ses discours il dit hautement que Dieu n'est pas un être doué d'intelligence , infiniment parfait et heureux comme nous nous l'imaginons ; mais que ce n'est autre chose que cette vertu de la nature qui est répandue dans toutes les créatures.
c( Ce Spinoza vit dans le pays -, il a demeuré quelque temps à La Haye, où il était visité par tous les esprits curieux, et même par des filles de qualité qui se piquent d'avoir de l'esprit au-dessus de leur sexe. Ses sectateurs n'osent pas se découvrir, parce que son livre renverse absolument les fondements de toutes les religions et qu'il a été condamné par un décret public des états, et qu'on a défendu de le vendre, bien qu'on ne laisse pas de le vendre publiquement. Entre tous les théologiens qui sont dans ce pays, il ne s'en est trouvé aucun qui ait osé écrire contre les opinions que cet auteur avance dans son Traité. J'en suis d'autant plus surpris, que l'auteur faisant paraître une grande connaissance de la langue hébraïque, de toutes les cérémonies de la religion judaïque, de toutes les coutumes des juifs et
de la philosophie, les théologiens ne sauraient dire que ce livre ne mérite point qu'ils prennent la peine de le réfuter. S'ils continuent dans ce silence, on ne pourra s'empêcher de dire, ou qu'ils n'ont point de charité en laissant sans réponse un livre si pernicieux, ou qu'ils approuvent les sentiments de cet auteur, ou qu'ils n'ont pas le courage et la force de les réfuter ^ »
A ce libelle, Jean Brun oppose un autre libelle, et la diffamation la plus ardente à ce qu'il regarde comme une diffamation. Car il n'y a pas jusqu'aux mœurs de Stoupe qu'il n'incrimine, et jusqu'à son courage qu'il ne mette en suspicion. On sent que les imputations lui sont surtout odieuses parce qu'elles viennent d'un officier français , et qu'il voudrait venger Utrecht du commandant Stoupe, aussi bien que Nimègue du commissaire Methelet. Aucun reproche d'ailleurs ne paraît lui aller plus au cœur que celui d'avoir laissé sans réponse les enseignements du Tractatus theologico-politicus. Il repousse en conséquence avec une extrême vivacité cette calomnie-, il proteste que les gardiens du sanctuaire n'en ont point permis, par connivence, indolence, ou impuissance la profanation. Il dégage l'Église hollandaise d'une sohdarité abominable.
(( M. Stoupe dit donc que Spinoza est un homme qui est né juif, qui n'a point abjuré la religion des juifs, ni embrassé la religion des chrétiens. S'il est juif ou non, cela n'étabUt ni ne ruine pas la religion
1 la religion des Hollandais, p. 91 et suiv. Cf. Lettre V, p. 152.
des Hollandais. Je crois pourtant que Stoupe se trompe, quand il dit qu'il n'a point abjuré la religion des juifs, puisqu'il ne renonce pas seulement à leurs sentiments, s'étant soustrait de toutes leurs observations et de leurs cérémonies^ mais aussi qu'il boit et mange tout ce qu'on lui propose, fût-ce même du lard et du vin qui viendrait de la cave du Pape, sans s'informer s'il est Caschar ou Nesech. Il est vrai qu'il ne fait pas profession d'aucune autre, et il semble être fort indifférent pour les religions, si Dieu ne lui toucbe le cœur. S'il soutient toutes les opinions , comme Stoupe les lui attribue, je ne le rechercherai pas, et Stoupe se serait passé avec plus d'édification d'en parler^ il s'en pourra justifier lui-même s'il veut. Je n'examinerai pas non plus s'il est l'auteur du livre qui a pour titre : Tractatus theologico-politicus; au moins l'on m'assure qu'il ne le veut pas reconnaître pour son fruit, et, si l'on doit croire au titre, il n'est pas imprimé en ces provinces, mais à Hambourg ^ Mais prenons que ce méchant livre soit imprimé en Hollande ^ messieurs les états ont tâché de l'étouffer en sa naissance, et l'ont condamné, et en ont défendu le débit, par un décret public, dès aussitôt qu'il vit le jour en leur pays, comme Stoupe lui-même le confesse... Je sais bien qu'il s'est vendu en Angleterre, en Allemagne, en France, et même en Suisse aussi bien qu'en Hollande ; mais je ne sais
1 Ce n'est point à Hambourg, suivant le titre que Spinoza avait donné à son Traité, mais à Amsterdam, que le Theologico-Polilicus avait été imprimé.
pas s'il a été défendu en ces pays-là. Messieurs les états , encore présentement que je suis occupé à écrire ceci, témoignent leur piété, et le défendent de nouveau avec plusieurs autres de cette trempe.
« Stoupe trouve pourtant de quoi accuser les Hollandais : c'est qu'ils n'ont pas réfuté un livre si pernicieux. Entre tous les théologiens, dit-il, qui sont dans ce pays, il ne s'en est trouvé aucun qui ait osé écrire contre les opinions que cet auteur avance dans son traité. Presque dans tout son libelle, il ne se prend qu'à messieurs les états et aux marchands; mais pour montrer que toute la nation lui déplaît, il faut aussi donner un coup de peigne à leurs théologiens. Puisque ce livre a été imprimé à Hambourg, au moins comme porte le titre, il me semble qu'il devrait plutôt avoir fait ce reproche aux théologiens de cette ville-là qu'aux Hollandais. Prenons pourtant que Spinoza en soit l'auteur, et qu'il soit imprimé en ce pays-ci : faudrait-il justement que les théologiens de Hollande le réfutent. f' Tout ce qu'il y a de chrétien au monde ne devrait-il pas accourir pour le réfuter, s'il le jugeait nécessaire.?
« Mais peut-être les théologiens, tant suisses que hollandais, ont jugé qu'il n'était pas nécessaire de se presser tant pour réfuter Spinoza, croyant que l'horreur de sa doctrine se réfute assez d'elle-même , d'autant plus qu'il n'y a rien de nouveau dans ce traité, tout ce qu'il contient ayant été mille fois récrit par les profanes, sans avoir pourtant, grâce à Dieu, fait grand mal à l'Église. J'ai couché moi-même plusieurs remarques contre ce détestable livre sur le
papier, et, si les malheurs de la guerre ne me l'avaient empêché, je ne sais ce que je n'aurais pas fait, quoique je croie néanmoins avoir employé mon temps plus utilement à d'autres ouvrages-, je ne l'ai même jamais jugé si pernicieux que le libelle diffamatoire de Stoupe. Je me suis imaginé que cet homme, sonnant le tocsin, criant aux armes, pour exciter les Suisses et tout le monde à la ruine des Hollandais, après être revenu tout sanglant du massacre de Bodegrave, employait des moyens plus efficacieux pour perdre la religion, et par conséquent qu'il était plus digne de réfutation que Spinoza. Mais enfin, le traité de Spinoza a été réfuté par un excellent homme, en Hollande, qui était très-bon théologien, aussi bien que grand philosophe, c'est à savoir, par M. Mansfeldt, professeur en sa vie à Utrecht^ »
Ce Mansfeldt n'est point cité par M. Saisset au nombre des écrivains contemporains qui combattirent Spinoza. Aussi bien cette mention n'étaitelle pas nécessaire ^ car, Spinoza mort, le scandale de Y Éthique aggravant le scandale du Tractatus theologico-politicus ^ les opposants du philosophe hollandais deviennent presque innombrables, et c'est contre lui comme un déchaînement universel.
Bayle, dans l'article de son Dictionnaire ^uW consacre à Spinoza, le nomme un « athée de système -, » Leibniz, « l'auteur subtil, mais profane, d'une détestable doctrine. » Malebranche qualifie cette même doctrine « d'épouvantable et ridicule chimère, » et
' Apologie pour la religion des Hollandais, p. 158 el suiv.
s'emporte jusqu'à appeler l'auteur « le misérable Spinoza. » «Quandje l'ai trouvé en mon chemin, écrit de son côté Huet, je ne l'ai pas épargné, ce sot et méchant homme, qui mériterait d'être chargé de chaînes et battu de verges, vinculis et virgis. » Il serait facile d'ajouter à cette liste, déjà longue. Ainsi Richard Simon et Abbadie tiennent à peu près le même langage que Huet \ Fénelon et Lami, qu'inspire Bossuel, ne parlent pas autrement que Malebranche ou que Leibniz. Poiret rédige une réfutation où il combat pied à pied le Spinozisme^
Toutefois, je rapporterai encore un autre témoignage, parce que je ne sache pas qu'on l'ait relevé, et qu'il me semble néanmoins, à plusieurs égards, digne de l'être. C'est une pieuse diatribe, fulminée du haut de la chaire par Massillon contre Spinoza et ses adeptes.
« Pourquoi croyez-vous, s'écrie Massillon, que les prétendus incrédules dont nous parlons souhaitent si fort de voir des impies véritables, fermes et et intrépides dans l'impiété-, qu'ils en cherchent, qu'ils en attirent même des pays étrangers, comme un Spinoza, si le fait est vrai qu'on l'appela en France pour le consulter et pour l'entendre? C'est que nos incrédules ne sont point fermes dans leur incrédulité, ne trouvent personne qui le soit, et vouji
1 Fundamenta allieismi eversa, sive spécimen absurditatis atheismi Spinoziani, per examen de/initionum , axiomatum, et decem priorum propositionum suce EtJiices, ubi totius ejus impiœ pseudo-philosophiœ fundamenta, quœillic contincnlur omnia, radiciius exslirpa>ilur, Amstelodami, 1685.
draient, pour se rassurer, trouver quelqu'un qui leur parût véritablement affermi dans ce parti affreux. Ils cherchent dans l'autorité des ressources et des défenses contre leur propre conscience, et n'osent devenir tous seuls impies^ ils attendent d'un exemple ce que leur raison et leur cœur même leur refuse, et par là ils retombent dans une incrédulité bien plus puérile et bien plus insensée que celle qu'ils reprochent aux fidèles. Un Spinoza î ce monstre qui, après avoir embrassé différentes religions, finit par n'en avoir aucune, n'était pas empressé de chercher quelque impie déclaré qui l'affermît dans le parti de l'irréhgion et l'athéisme : il s'était formé à luimême ce chaos impénétrable d'impiété, cet ouvrage de confusion et de ténèbres, oii le seul désir de ne pas croire en Dieu peut soutenir l'ennui et le dégoût de ceux qui le lisent, oii, hors Timpiété, tout est inintelligible, et qui, àlahontedeThumanité, serait tombé en naissant dans un oubli éternel, et n'aurait jamais trouvé de lecteur, s'il n'eût attaqué l'Être suprême. Cet impie , dis-je , vivait caché, retiré, tranquille 5 il faisait son unique occupation de ses productions ténébreuses, et n'avait besoin, pour se rassurer, que de lui-même ; mais ceux qui le cherchaient avec tant d'empressement, qui voulaient le voir, l'entendre, le consulter, ces hommes frivoles et dissolus, c'étaient des insensés qui souhaitaient de devenir impies, et qui, ne trouvant pas dans le témoignage de tous les siècles, de toutes les nations et de tous les grands hommes que la religion a eus, assez d'autorité pour demeurer lidèles, cherchaient dans le témoignage
seul d'un homme obscur, d'un transfuge de toutesles religions, d'un monstre obligé de se cacher aux yeux de tous les hommes , une autorité déplorable et monstrueuse qui les affermît dans l'impiété et qui les défendît contre leur propre conscience K »
Qu'on y songe 1 c'est vers la fin du dix-septième siècle (1698) que Massillon laisse échapper ces brûlantes invectives. Certes, loin d'amortir les haines, le temps les a plutôt envenimées : Spinoza n'est déjà plus simplement un impie. A lire les inexactitudes incroyables, et pourtant sans nul doute involontaires, dont l'illustre Oratorien a semé son discours, il est clair que Spinoza est devenu la personnification vivante et comme le héros légendaire de l'impiété.
La doctrine contenue dans les ouvrages du philosophe hollandais méritait-elle donc tous ces anathèmes ?
Evidemment, le génie de Spinoza est ici hors de cause. En effet, je tiens le spéculatif du Pavilioengragt pour un des logiciens les plus subtils, pour un des raisonneurs les plus puissants qui aient existé.
Je n'ai point, d'autre part, à m'occuper du théologien. Je ferai seulement observer qu'il est assez naturel que ses écrits théologiques aient soulevé contre lui les chrétiens de toutes les communions, les protestants et les cathohques. Car la divinité du christianisme y est niée formellement.
* Œuvres, Paris, 1842, Sermon pour la quatrième semaine du Carême : Des doutes sur la religion, t. I, p. 395.
Je laisserai donc de côté l'auteur du Theologico- Politicus , pour m'attacher d'une manière exclusive au seul philosophe.
Toute sa doctrine, si on en considère les traits essentiels, est renfermée dans Touvrage qu il a intitulé Éthique^ à cause des conclusions morales qu'il poursuit. Cet écrit posthume est vraiment le testament qu il lègue à la postérité^ il y a mis son âme tout entière-, il y a consacré ses suprêmes, ses plus fortes méditations, et M. Saisset démontre clairement :
c( 1° Que l'idée fondamentale de X Ethique ^ la forme géométrique et l'ordonnance de tout l'ouvrage, étaient déjà fixées en 1661 \
« 2** Qu'en 1675 VÉthique était entièrement achevée et prête pour le public 5
« 3° Que, de 1661 à 1675 et de 1675 à 1677, VÉthique reçut une sorte de demi-publicité par les copies qui circulèrent de main en main , sans sortir toutefois d'un cercle assez étroit de disciples et d'amis ^ »
Spinoza a divisé en cinq livres cette composition, appareil formidable et lentement préparé. Le premier traite de Dieu -, le second, de la nature humaine; le troisième, des passions-, le quatrième, de la servitude humaine-, le cinquième, de la liberté humaine.
Dans le premier livre, Spinoza, posant sa définition de la substance, de laquelle tout découle, définit la substance « ce qui est en soi et ce qui est conçu par soi. »
1 Saisset, t. 11, Notice bibliographique, \). lx.
Définie de la sorte, la substance est nécessaire et infinie : nécessaire, puisqu'elle est à soi-même sa raison d'être^ infinie, puisqu'elle a la plénitude de l'être. Nécessaire et infinie, la substance est une, car deux infinis sont contradictoires : une, elle est indivisible. La substance, c'est Dieu.
Mais, sans attributs, une substance est pour nous un pur néant ^ en outre, une substance infinie ne peut avoir que des attributs infinis et en nombre infini. Il en est ainsi de Dieu : il a un nombre infini d'attributs infinis. Toutefois, dans ce nombre infini d'attributs infinis, notre faiblesse ne nous permet d'en discerner que deux, qui sont l'étendue infinie et la pensée infinie.
D'ailleurs, de ce que Dieu a pour attribut l'étendue infinie, il ne s'ensuit pas, d'après Spinoza, que Dieu soit corporel, par conséquent divisible. Le philosophe affirme qu'il n'y a que l'étendue finie qui soit divisible. Par son infinité même, l'étendue divine échappe à toute division.
Et de même que, pour être infiniment étendu, Dieu n'est pas divisible, l'infinie pensée n'implique pas non plus en Dieu d'entendement. Dieu en effet n'a d'autre pensée que son essence même. Ou si, par métaphore, on parle de l'entendement divin, il ne faut pas plus le confondre avec l'entendement de l'homme que le chien, signe céleste, ne peut être confondu avec le Chien, animal aboyant.
Etendue infinie sans être divisible, infinie pensée sans qu'il ait d'entendement, Dieu doit être considéré comme libre, pourvu que Ton ne se méprenne
pas sur le sens de ce mot de liberté. Croire que Dieu ait à choisir et lui attribuer une liberté d'indifférence, croire qu'arbitrairement il accommode certains moyens à certaines fins et parler de causes finales . c'est tomber dans l'anthropomorphisme. Là liberté de Dieu est cette vertu qui fait que tout procède de Dieu comme il en procède. Les développements de Dieu sont aussi inhérents à Dieu qu'au triangle ses propriétés. Par conséquent, tout est bien comme il est, ou plutôt, tout est pour le mieux. Car tout vient de Dieu, tout est par Dieu, tout est Dieu. Dieu est la cause efficiente, immanente de tout ce qui est.
Dans la langue de Spinoza, Dieu s'appelle la nature naturante, (.iïiahira natiirans, » Or, si la nature naturante, substance infinie, douée d'un nombre infini d'attributs infinis, se révèle à nous par les deux attributs de l'infinie étendue et de la pensée infinie, ces attributs, à leur tour, se manifestent par des modes. De là le monde, ou la nature naturée, u natura naturata. »
Ce n'est pas qu'il y ait création. Immobile dans sa plénitude infinie, les attributs de la substance sont contemporains de la substance et ne lui cèdent qu'en dignité.
Ce n'est pas davantage qu'il y ait émanation. Tout étant dans tout, tout étant un, entre les modes des attributs et les attributs eux-mêmes, il y a non procession, mais degrés.
Les modes de l'attribut, qui est l'infinie étendue, sont les corps,
SPINOZA. m
Les modes de l'attribut, qui est l'infinie pensée, sont les idées, les âmes. Entre les corps, modes de rétendue infinie, et les âmes, modes de l'infinie pensée, se découvre un parallélisme constant. En effet, les corps , les âmes ne sont rien que les modes de deux attributs , qui appartiennent à une substance unique.
C'est pourquoi aussi cette dualité de l'âme et du corps se retrouve partout, et Spinoza accorde une âme non-seulement aux animaux , mais même aux minéraux.
Considéré séparément au milieu de l'universalité des choses, l'homme est un mode complexe de l'étendue divine et de la pensée divine. Son âme est une idée, une succession d'idées divines. Et comme toute idée a un idéal, c'est-à-dire un objet, le corps est précisément l'objet de cette idée , qui est l'âme. « L'âme n'est que le corps se pensant, et le corps n'est que l'âme s'étendant. » D'ailleurs, ni le corps ne peut déterminer l'âme à la pensée, ni l'âme le corps au mouvement. Dieu, substance de l'âme et substance du corps, fait l'harmonie de l'âme et du corps. Car rien ne peut survenir en Dieu, étendue de notre corps, qui ne se réfléchisse en Dieu, pensée de notre âme.
Quelles facultés Spinoza accordera-t-il à l'homme ainsi conçu?
En premier heu, il lui attribue la connaissance. Et cette connaissance est tantôt adéquate, tantôt inadéquate 5 adéquate comme celle que nous avons de l'esprit^ inadéquate, comme celle que uo us avons du
corps. En outre, la connaissance a des degrés, opinion, imagination, raison. Mais, en tout cas, et l'erreur n'étant qu'une négation, toute connaissance en nous est divine, et toute idée est une idée de Dieu.
Avec cette connaissance, telle quelle, l'homme jouit-il de quelque liberté? Parler de liberté, c'est, suivant Spinoza, rêver les yeux ouverts. En effet, la volonté n'est rien que le jugement, et, entre pâtir et agir, il n'y a d'autre différence que celle qui sépare l'idée obscure de l'idée claire. Toute autre liberté, qui n'est pas simplement l'idée distincte que nous avons de la cause de notre action, est une illusion d'enfant, la chimère d'un homme ivre. Dieu détermine tout en nous. Nous sommes comme l'argile entre les mains du potier, qui la tourne comme il lui plaît, la destine à de nobles ou à de vils usages. L'homme, en un mot, est « un automate spirituel. »
La théorie des passions chez Spinoza convient en perfection avec cette théorie de la liberté. Spinoza définit la passion l'idée d'une plus ou moins grande puissance d'être. La passion naît du désir. Le désir, qui s'appelle appétit lorsqu'il s'agit de l'àme et du corps, est l'effort naturel que nous faisons pour conserver et développer notre être. Mille causes extérieures modifient nos désirs. C'est pourquoi, sans chercher à donner une classification régulière des passions, Spinoza admet autant de passions différentes qu'il y a d'objets auxquels peuvent s'appliquer les passions.
Spinoza considère ensuite l'influence que les passions exercent sur notre destinée. Laissées à elles-
mêmes, elles nous jettent dans la servitude la plus dure. Afin de passer de l'esclavage à la liberté, il importe de les régler.
Au vrai, nous ne sommes jamais sans passions, et toujours une passion plus faible cède en nous à une passion plus forte. Pour être sans passions, il faudrait que l'homme fût infini, car alors il n'aurait pas d'idées obscures.
En effet , c'est par la connaissance , non par la liberté que nous pouvons modifier nos passions. Nous en serons d'autant plus maîtres que nous aurons des idées plus claires sur leur objet. Or, celui qui se serait fait ainsi des idées claires sur les objets des passions, comprendrait aisément que ce qu'il doit chercher avant tout, c'est ce qui lui est utile.
Est-ce à dire que toute la morale de Spinoza se réduise de la sorte à une rénovation de l'Epicurisme? Par une volte-face inattendue et un subtil détour, Spinoza s'empresse de remarquer que ce qui nous est utile plus que tout le reste, c'est ce qui se rapporte à la pensée. Par conséquent, tourner notre esprit vers la contemplation de Dieu , non-seulement convertir nés idées obscures en idées claires, mais encore quitter l'idée de ce qui est périssable pour nous attacher à l'idée de ce qui est éternel, voilà le précepte suprême de toute conduite humaine et le secret de tout affranchissement. Qu'on se persuade, en outre, que toutes choses ne peuvent être autrement qu'elles sont. Cette nécessité nous portera à la résignation, qui, s'ajouiant à la vertu, produira une paix inaltérable.
A ces conditions, d'esclave l'homme devient libre. Ce n'est pas que toutes jouissances lui soient interdites. Loin de là. Pour l'homme libre, il n'y a de passions mauvaises que celles qui engendrent la tristesse. Toutes les passions sont bonnes, qui produisent la joie. Ce qui messied à l'homme libre, c'est d'être triste. C'est pourquoi il bannira la pitié, qui est une faiblesse^ il sera exempt de l'humilité, qui est un abaissement; il chassera le repentir, qui accuse doublement son impuissance, puisqu'il témoigne d'une faute qu'il a commise et qu'il ne peut réparer. La sagesse ne lui sera pas une méditation de la mort, mais de la vie.
Et ici, il s'agit uniquement de la vie présente. Car, suivant Spinoza, la pensée de l'immortalité n'est, en aucune façon, un encouragement nécessaire à nos actions.
Ce n'est pas que Spinoza nie toute immortalité. Ainsi, ce qu'il y a de divin dans notre corps, en tant qu'il est un mode de l'infinie étendue, et, de même, ce qu'il y a de divin dans notre âme, en tant qu'elle est un mode de la pensée infinie, tout ce fonds impersonnel de notre être échappe à la destruction.
A V Ethique il faut rattacher le Tractatus Politicus; à la morale la politique de Spinoza.
De même que la puissance de Dieu est la mesure de sa volonté, de même l'homme qui tient de Dieu, qui est Dieu, peut tout ce qu'il veut. Tel est l'état de nature.
Et sans doute, si les hommes étaient raisonnables, ils n'auraient pas la volonté d'empiéter les uns sur
les autres. Mais il n'en va pas ainsi, et l'homme est naturellement l'ennemi de l'homme. De là, la nécessité des gouvernements.
Chaque homme, en échange de la protection qu'il réclame, se dépouille de ses droits. Le gouvernement, dès lors, les possède tous; c'est lui qui fait la justice; il ne peut commettre d'autre faute que celle de s'affaiblir; les citoyens lui doivent, en tous cas, une passive et absolue obéissance.
Il est vrai que Spinoza voudrait adoucir tout ce qu'il y a de dur dans une semblable théorie. En conséquence, il ajoute qu'encore que le gouvernement puisse faire tout ce qu'il veut, il ne fera jamais que ce qu'il doit. Car, s'il agissait contrairement à la raison, il s'affaiblirait, se détruirait même. Partant, son intérêt devient contre les abus une gaVantie.
C'est également au nom de l'intérêt que Spinoza nie qu'on s'avilisse par une aveugle soumission. Il n'y a pas de honte en effet à obéir pour son propre bien. De plus, Spinoza réclame avec une liberté illimitée de penser, le droit illimité aussi de manifester sa pensée, soit par la presse, soit par la pratique d'une religion quelconque. Les paroles, suivant lui, ne sont pas punissables, mais les actes. Il a horreur de l'hypocrisie qui naît du silence forcé des opinions et de l'oppression des consciences. Enfin , par haine du despotisme, repoussant la monarchie absolue, n'admettant qu'une monarchie représentative, il proclame que la fin du gouvernement est la liberté.
Le droit international n'est, pour Spinoza, que le prolongement du droit naturel et du droit civil ainsi
compris. Les Etats sont, à leur tour, assimilés à autant d'individus qui n'ont d'autre borne à leur vouloir que leur puissance. La force, non la justice, détermine leurs rapports ^
Telle est, dans son ensemble, la doctrine philosophique de Spinoza. Je n'entreprendrai pas d'examiner en détail cette philosophie. Une semblable tâche dépasserait la mesure que je me suis prescrite. D'ailleurs, ce serait vouloir refaire l'introduction de M. Saisset, laquelle n'est point à refaire. Je renvoie, par conséquent, à ce beau travail, où je n'aurais guère que des incidents à discuter. Je demanderai simplement s'il ne suffit pas en quelque sorte d'exposer la doctrine de Spinoza pour qu'elle devienne odieuse, et si ce n'est point assez, sinon pour justifier toutes les*attaques dont le Spinozisme a été l'objet, du moins pour les expliquer, que d'être contraint par la force même d'une critique calme, impartiale, étendue, de s'arrêter, touchant ce système, aux conclusions que propose M. Saisset, et que, pour ma part, j'adopte sans hésitation ni restriction.
« Si mes objections sont fondées, écrit en terminant le savant traducteur, il faudrait conclure que Spinoza, partant d'un principe abstrait et stérile, savoir la substance, et développant ce principe à l'aide d'une méthode tout artificielle, savoir la déduction purement géométrique, aboutit finalement à défigurer l'idée de Dieu et à dégrader celle de l'àme, c'est-
1 Cf. Tableau des progrès de la pensée humaine, etc., p. 370 et suivantes.
à-dire au renversement de toute religion et de toute moralité. Principes arbitraires, conséquences impies, tel m'apparaît, malgré sa puissante et belle ordonnance, le système de Spinoza '. »
Soit, répondra-t-on peut-être. Mais enfin, qu'at-on le plus àprement objecté et reproché à Spinoza? Son athéisme. FÀi bien, cette accusation est à la fois une bévue et une calomnie. Spinoza athée ! Mais « il est ivre de Dieu ! » Loin de supprimer Dieu, il déclare qu'il n'y a de substance que Dieu. Le Spinozisme athéisme ! Mais c'est plutôt « acosmisme » qu'on devrait dire. Car, tandis que l'athée imagine un monde sans Dieu , c'est presque un Dieu sans monde que conçoit Spinoza.
11 faut s'expliquer.
Certes, c'est déjà contre une philosophie une note accablante que de violer le témoignage de la conscience, que de nier la liberté, que d'abolir toute espérance en une immortalité personnelle. Si les dépositions de la conscience sont mensongères, sur quoi fonder la certitude? Si la liberté est une illusion, comment retenir les saintes idées du devoir et du droit? Si l'immortalité personnelle est une chimère, où est le prix de la vie? De quelque nom qu'on la pare et qu'on la dore, une pareille philosophie n'est qu'un mauvais roman de l'âme et non pas sa véritable histoire.
C'est pourquoi , je ne m'étonne pas qu'on abandonne ces côtés ruineux du Spinozisme, pour porter
Saisset, t, I, p. 262. Introduction.
sur la métaphysique de Spinoza le fort de la discussion. De la métaphysique de Spinoza en effet tout découle. A contre-sens, il en a dérivé sa psychologie, et de sa psychologie se déduisent sa logique, sa morale, sa politique, sa religion. C'est donc cette métaphysique qu'il convient d'envisager isolément, froidement, et dont il s'agit de décider si elle est ou si elle n'est pas athéisme.
L'avoucrai-je? Cette question, souvent posée et vivement débattue, m'a toujours fait sourire, et je n*ai jamais mieux senti qu'à cette occasion la nécessité de définir tous les termes qu'on emploie.
Ni ceux qui accusent Spinoza d'être athée, ni ceux qui s'indignent qu'on lui inflige cette imputation flétrissante, n'ont songé, au préalable, à s'entendre sur le sens qu'ils attachaient au mot athéisme. Rien pourtant n'était plus nécessaire.
L'athéisme est-il, à la lettre, l'absolue négation de Dieu? Je ne ferai point remarquer, pour la centième fois, que cette négation n'est pas même possible. Je suppose qu'elle le soit, et j'accorderai qu'à ce compte Spinoza n'est pas un athée. Mais, à ce compte aussi, les fanatiques de Djaguernat ne sont pas non plus des athées.
L'athéisme n est-il , à le prendre dans sa possibilité, qu'une erreur si énorme touchant la nature de Dieu, qu'elle frappe de stérihté la notion même de Dieu, et la rende contradictoire ? Alors, je crams bien qu'on ne soit obligé, quoiqu'on en ait dit, de ranger Spinoza parmi les célèbres athées.
Effectivement, qu'est-ce que Dieu pour Spinoza?
Une indéfinissable idole, non des sens, non de l'imagination, mais de la raison. Substance unique, Dieu est tout. En eux-mêmes et non plus par eux-mêmes, ni l'homme, ni le monde ne sont rien. Il n'y a d'être que Dieu. D'un autre côté, Dieu est étendu et néanmoins incorporel ; Dieu pcns3, et il n'a pas d'entendement^ Dieu est libre, et il n'a pas de volonté*. Qui débrouillera ce chaos ? Qui résoudra ces énigmes ? « Spinoza, écrivait magistralement Leibniz, Spinoza a prétendu démontrer qu'il n'y a qu'une substance dans le monde, mais ses démonstrations sont pitoyables ou non intelligibles^. »
Cependant, admettons que l'on conçoive cette substance unique. Encore un coup, que devient le monde ? Un tissu réguher d'apparences. Que devient l'homme? Un fantastique Sosie, pas même un phénomène substantifié. Dieu, du moins, s'enrichira-t-il de ces pertes ? Nullement. L'absurde appelle l'absurde, et le Dieu vers lequel pousse Spinoza l'aveugle élan d'une mysticité inqualifiable, se trouve être l'abstraction en même temps que la plénitude de l'être ; indicible puissance qui est tout ce qui est et qui n'est rien de ce qui est -, idéal insaisissable et animal immense, dont la respiration produit le rhythme fatal de la vie et de la mort,
Monstrum horrendum, informe , ingens, cui lumen ademptum.
1 Cf. Saisset, t. 1, p. 70.
2 Erdmann, OEuvres philosophiques de Leibniz, p. 179; Consi' dérations sur la doctrine d'un esprit universel.
De bonne foi , un tel Dieu est-il le Dieu qu'adore et que peut adorer l'humanité ?
Quand on s'est rendu compte de tout ce qu'il y a de factice, d'erroné, de pernicieux dans la doctrine de Spinoza, on ne peut assez admirer qu'elle ait survécu à son auteur, et on se demande comment un système qui repousse, à l'égal de préjugés vulgaires, les idées les plus claires et les plus sacrées sur le monde, l'homme et Dieu, a pu conquérir quelque faveur.
Le prestige du génie ne saurait expUquer ici un semblable prodige. Quelque grand qu'il puisse être, le philosophe hollandais ne possède aucune de ces grâces populaires qui captivent les imaginations. Il rebute plus qu'il n'attire, et la sombre horreur du livre de X Éthique n'a rien qui n'en doive éloigner le gros des lecteurs.
Cependant c'est un fait hors de conteste que Spinoza a laissé dans les inteUigences une empreinte durable, et qu'avec le temps une sorte de tradition spinoziste s'est organisée. Il peut être intéressant d'en rechercher les causes.
Je noterai d'abord que le Spinozisme traditionnel n'est rien moins que le Spinozisme original. On a aisément méconnu les prémisses d'où part Spinoza, perdu de vue ses déductions , moins rigoureuses , après tout, qu'arbitraires ^ et laissant de côté les fantômes, on s'est attaché à la réalité que dissimulent
SPiNOZA. 47 3
mal les constructions d'une métaphysique indiscrète. En deux mots , tandis que le Spinozisme orii'inal est acosmisme, le Spinozisme traditionnel est naturalisme.
Et cela devait être.
Effectivement, à qui persuadera-t-on, ainsi que le prétendait Spinoza, que l'homme n'est rien, que le monde n'est rien, que Dieu est tout? « hd, pratique soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. )> Une pareille doctrine ne laisse pas néanmoins que de porter ses fruits. Si Dieu est tout, se disent les esprits naïfs, sans doute il est quelque chose. Mais s'il est quelque chose, que peut-il être autre chose que l'homme et que les corps? Et cette conclusion, qui s'offre d'elle-même aux simples, s'impose également aux habiles. Car, pour qui ne se paye point d'abstractions, cette conclusion demeure indéclinable. Donc la nature est Dieu : « Spectatiim admissi ! »
Spectacle ridicule, en effet, mais attristant et monotone ! Leçon sans cesse répétée et qu'on oublie sans cesse ! On raffine, on subtilise, on se guindé péniblement au-dessus de la réalité vivante, sur les cimes mortes de Tabstraction ; et bientôt, bon gré, mal gré, on retombe de tout son poids, pour s'y noyer et s'y perdre, dans ce monde de la sensation dont on a voulu s'affranchir. L'histoire tout entière en témoigne : le naturahsme devient le terme fatal oii aboutit le faux mysticisme. C'est là une des pentes par où l'esprit humain se précipite. C'est une de "ses tendances les plus entraînantes. Qui l'exprime
fortement est assuré de s'illustrer jusque dans l'erreur. Tel est le genre d'illustration qui s'est attaché au Spinozisme, même défifïuré.
Les circonstances d'ailleurs expliquent les vicissitudes de sa fortune au dix-huitième siècle et de nos jours.
Quoi qu'on ait, dans ces derniers temps, singulièrement abusé des considérations sur l'esprit de race, on ne saurait nier que le génie de l'Allemagne ne se prêtât d'une manière particulière aux développements du Spinozisme. Les viriles maximes de Spinoza, brillant comme autant d'éclairs au milieu de ses syllogismes ténébreux -, sa fausse mais séduisante mysticité -, surtout ce principe essentiel qu'il n'y a qu'une substance-, cet amalgame bizarre de poésie et de géométrie ne pouvaient manquer de plaire à des intelligences rêveuses, à une épocjue où les sciences physiques et naturelles avaient pris un merveilleux essor. Aussi ne fut-ce pas seulement une réhabilitation de Spinoza qu'entreprirent les Allemands ; ce fut presque une apothéose.
C'est au nom de Spinoza que Lessing prononce que tout est un, èv y.ai r.âv. Le Spinozisme est le miroir ardent où s'allument les feux poétiques de Gœthe. Schleiermacher invoque Spinoza à l'égal d'un saint. Novahs célèbre les sublimes transports de sa' piété. Fichte, Schelling, Hegel ne font que développer, à leur manière, ses enseignements.
Certes, Spinoza aurait eu de la peine à retrouver la doctrine de XÈthique dans les théories alambiquées de ses modernes imitateurs. Et cependant,
en résumé, toutes ces imaginations encyclopédiques ont pour fond le Spinozisme. On y transporte à l'esprit humain les évolutions de la substance divine. C'est l'idée qui est tout -, Dieu et le monde n'en sont que les créations. Vrais abstracteursde quintessence, les penseurs Allemands, je parle de ceux qui comptent, s'imposent de visibles mais inutiles efforts pour ne point tomber à plat dans le naturalisme, par où le Spinozisme finit, et se tenir comme suspendus à la métaphysique, par où il commence.
Au contraire, c'est grâce à ses conséquences que le Spinozisme parvint à s'insinuer en France, dans ce pays de pratiques esprits. Boulainvilliers, sous prétexte de le réfuter, le préconise ^ ; l'abbé Sabalier en écrit ouvertement V Apologie'^ \ Voltaire, sur un ton moitié plaisant, moitié sérieux, donne à entendre que la doctrine du juif d'Amsterdam a du bon^. Et en effet, le Spinozisme n'est-il pss une négation violente du christianisme , que le dix-huitième siècle repousse, parce qu'il croit y trouver le support d'un pouvoir discrédité ? N'est-il pas en même temps une négation secrète du spiritualisme, que le dix-huitième siècle répudie, parce qu'il y voit le support du chris-
* Opère citato.
2 Apologie de Spinoza et du Spinozisme. Allona, 1806.
3 « Vous êtes Irès-confus, Bariieh Spinoza ; mais êtes-vous aussi dangereux qu'on le dil ? Je soutiens que non; et ma raison, c'est que vous êtes confus, que vous avez écrit en mauvais latin, et qu'il n'y a pas dix personnes en Europe qui vous lisent d'un bout à l'autre, quoiqu'on vous ait traduit en français? » — « Ce Robinet est encore du fatras ; je ne sache que Spinoza qui ait bien raison ; mais on ne peut le lire. »
tianisme qu'il combat ? Toutefois, au dix-huitième siècle, le Spinozisme n'est guère en France qu'une doctrine occulte , que les philosophes reproduisent sans en avoir clairement conscience, comme Diderot; ou qu'ils réfutent sans la bien connaître, comme Rousseau. Nos admirations expansives pour Spinoza nous sont venues plus tard, par contagion, des admirations de TAUemagne. Je m'empresse d'ajouter que chez les philosophes, cet engouement n'a pas duré. Mais, promptement banni des sphères supérieures de la science , le Spinozisme est descendu dans les basses et moyennes régions des lettres et de l'utopie. Il en est devenu la métaphysique ambiante, et a constitué pour les âmes comme une stupéfiante atmosphère. Parmi les romanciers , écoutons l'un d'entre eux. Je ne choisis pas même au nombre des plus célèbres, et je cite presque au hasard :
« Oui, il y a un Dieu, non un Dieu comme on vous le peint dans les Églises.... — Mais un Dieu qui vous entoure, dont vous faites partie vous-mêmes; un .Dieu qui est tout, depuis la pierre cachée dans les entrailles de la terre jusqu'à ce nuage jaune qui glisse en légère vapeur devant la lune -, un Dieu que vous aspirez en humant l'air et le parfum des chênes ; un Dieu qui est à la fois l'eau qui coule et le vent qui mugit, et la fleur qui s'ouvre au soleil, et le soleil qui la fait s'ouvrir, et Tabeille qui se roule dans le
calice des fleurs Ce Dieu, hasard, nature, vous
ne pouvez l'oifenser ^ »
1 Karr, le Chemin le plus court, 183G.
Celte étrange et grossière philosophie, à l'aide de laquelle les romanciers cherchent à rajeunir la tr^me fanée de leurs fictions, est précisément la même dont s'autorisent les apôtres de nouveautés.
« Dieu est un, écrivent les disciples de Saint-Simon . Dieu est tout ce qui est-, tout est en lui, tout est par lui, tout est lui. Dieu, l'être infini, universel, exprimé dans son unité vivante et active, c'est l'amour infini, universel, qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux, comme esprit et comme matière, ou, ce qui n'est que l'expression variée de ce double aspect, comme intelligence et com«Te force, comme sagesse et comme beauté. » — « L'idée de Dieu n'est pour l'homme que la manière de concevoir l'unité, l'ordre et l'harmonie, de se sentir une destination et de l'expliquera »
Cette doctrine a un nom fort connu *, elle s'appelle le panthéisme.
Est-ce à dire qu'il faille exclusivement rapporter aux influences de l'Allemagne spinoziste , sinon à l'étude directe de Spinoza, cette propagation en France des idées panthéistiques ? Non, sans doute. Je l'ai déjà fait observer, le panthéisme est une des tendances de la pensée humaine. Que le Spinozisme ait contribué à reporter les intelligences vers ce courant, cela n'est pas contestable-, mais c'est encore à une autre cause, beaucoup plus déterminante et plus pro-
^ Exposition delà doctrine saint-simonienne, 2^ année, p. 88. — 1'*^ année, p. 413.
fonde, qu'il convient suivant moi, d'attribuer ce résultat. Je la découvre dans les nnœurs du temps présent. Je tiens avec M. de Tocqueville que l'esprit démocratique a plus que quoi que ce soit au monde accrédité en France le panthéisme.
(( A mesure, écrit Téminent auteur de la Démocratie en Amérique^ à mesure que, les conditions devenant plus égales, chaque homme en particulier devient plus semblable à tous les autres, plus faible et plus petit , on s'hahitue à ne plus envisager les citoyens pour ne considérer que le peuple \ on oublie les individus pour ne songer qu'à l'espèce.
(( Dans ces temps, l'esprit humain aime à embrasser à la fois une foule d'objets divers^ il aspire sans cesse à pouvoir rattacher une multitude de conséquences à une seule cause.
« L'idée de l'unité l'obsède, il la cherche de tous côtés, et, quand il croit l'avoir trouvée, il s'étend volontiers dans son sein et s'y repose. Non-seulement il en vient à ne découvrir dans le monde qu'une créa-^ tion et un créateur ; cette première division des choses le gêne encore , et il cherche volontiers à grandir et à simplifier sa pensée en renfermant Dieu et l'univers dans un seul tout... — Un pareil système, quoiqu'il détruise l'individualité humaine, ou plutôt parce qu'il la détruit, aura des charmes secrets pour les hommes qui vivent dans les démocraties; toutes leurs habitudes intellectuelles les préparent à le concevoir et les mettent sur la voie de l'adopter. Il attire naturellement leur imagination et la fixe \
il nourrit l'orgnei! do leur esprit et flatte leur paresse * . »
Evidemment, ce n'était pas sans tristesse que l'éloquent publiciste consignait ces réflexions. Le panthéisme lui semblait un mal très-grave, et il le signalait comme un danger public. « C'est contre lui, concluait-il, que tous ceux qui restent épris de la vraie grandeur de l'homme doivent se réunir et combattre. ))
D'où vient néanmoins qu'à cette heure ce mal est si peu senti et ce danger si peu aperçu? D'où vient surtout que, tandis que l'Allemagne désabusée se détache de plus en plus du Spinozisme et du panthéisme, pour se tourner à l'expérience, au spiritualisme, au sens commun, il se produit en France une sorte de renaissance du Spinozisme et du panthéisme ? Il est vrai qu'on en déteste hautement quelques-unes des conséquences les plus déplorables. Mais si l'on en maintient les principes, qu'importent ces protestations ? Il est vrai qu'on afîecte de se réfugier dans une métaphysique dont on nie qu'elle soit identique au Spinozisme et au panthéisme. Mais, si Ton rejette un Dieu créateur, que signifient ces dénégations?
J'oserai dire à ces Spinozistes sans le savoir et sans le vouloir :
Vous êtes travaillés par une double passion, la passion de l'originalité et la passion du progrès. Vous ne
* De la Démocratie en Amérique, t. H, p. 33, ch. vu. Ce qui fait pencher l'esprit des peuples démocratiques vers le panthéisme.
trouverez dans la tradition spinoziste ni élément d'originalité, ni semence de progrès. L'originalité, aussi bien, n'est pas la singularité, non plus que le progrès le renversement. Une philosophie vraiment originale n'imagine pas l'homme, « elle le prend tel qu'il est. » Elle ne méconnaît pas nos besoins, en faisant de nous tour à tour des anges et des bêtes ; elle répond à toutes nos nécessités. Une métaphysique vraiment progressive n'est pas celle qui, pour exalter le sentiment religieux, le dénature, mais celle qui le complète en l'épurant. Vous annoncez avec une confiance superbe et en termes magnifiques une philosophie de l'avenir et une religion de l'avenir. Oui, saluons l'avenir et travaillons pour l'avenir. Mais croyez-moi, si votre philosophie de favenir doit être autre chose qu'un développement plus lumineux de la philosophie du passé-, si votre religion de l'avenir doit être autre chose qu'une application plus pénétrante de la religion du passé, craignez pour votre philosophie de l'avenir et pour votre religion de l'avenir le sort fâcheux de la musique de favenir. Les hommes, en définitive, ne s'intéressent d'une manière durable qu'à ce qui est humain -, tout ce qui n'est pas humain leur reste nécessairement étranger.