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PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE NAPOLÉON

(Août 1859)

Jeunes Élèves,

Cette nombreuse et brillante assistance, cet appareil, ces frémissements, disent assez que dans ce sanctuaire de l'étude le régime ordinaire est suspendu. Au travail a succédé la fête du travail ; à la lutte, la récompense. Une commune joie remplit d'ailleurs toutes vos âmes. Car ces murs, qui vous possèdent encore, ne vous retiennent déjà plus. Yous allez en franchir le seuil, dire adieu aux leçons, vous appartenir à vous-mêmes, pour quelque temps ou pour toujours.

Nous ne vous envions, jeunes élèves, ni ce repos que vous avez mérité par vos efforts, ni cette liberté dont tout nous garantit que vous saurez faire un digne emploi.

Mais avant que vos maîtres, qu'une affection dé-

vouée confond ici avec vos familles , se séparent de vous, souffrez que l'un d'entre eux, interprète de tous, vous rappelle, suivant l'usage, quelques-uns de ces conseils qu'ils vous ont prodigués avec leurs soins. Certes, la matière est abondante et le choix embarrassant. Quelles vérités en effet n'ont-ils pas cherché à inculquer dans vos esprits ? Quelles aptitudes, quelles vertus n'ont-ils pas pris à tâche de susciter en vous, d'y développer et d'y nourrir? Cependant, puisqu'il faut se borner, me réduisant à un point unique, j'irai droit à ce qui me semble, en toutes choses, une condition essentielle, non pas seulement pour réussir, mais encore pour vivre comme il convient. Je vous entretiendrai un instant, et dans quelques-unes de ses applications principales, de la nécessité de la réflexion. Si je m'arrête à un sujet aussi sévère, c'est que son importance permet qu'il se passe d'agréments, et si je n'hésite pas à m'engager dans des considérations sérieuses , c'est que je vous sais faits pour me comprendre et assez patients pour m'écouter.

Messieurs, lorsque les philosophes ont voulu définir l'homme, ils ont dit que c'est un être qui pense, une inteUigence qui se sert d'organes. La raison est en effet le trait dominant qui distingue l'homme et lui donne sur les êtres qui l'entourent une-absolue supériorité. « L'homme, écrivait Pascal, n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser-, une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer^ mais quand l'univers l'écraserait,

l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.... Toute notre dignité consiste dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée K »

Ainsi, les plantes végètent, les animaux cèdent irrésistiblement à leur instinct. Résumé de la création, dont il occupe les cimes, l'homme seul a reçu en partage cette merveilleuse faculté de penser, par où il se connaît soi-même, immobile se transporte dans les lieux qui lui plaisent, converse avec les absents, sourit à leur sourire, évoque ce qui n'est plus, imagine ce qui n'est pas, des sommets du présent ressaisit le passé ou atteint l'avenir, et, du fini, par un vol que rien n'arrête, s'élève jusqu'à l'infini.

Ce n'est pas tout. Cette pensée, que le spectacle de l'univers attire et captive, elle peut, se repliant sur elle-même, oublier l'univers, le supposer anéanti. Et ne craignez pas qu'alors elle expire dans les ténèbres et dans le vide. Loin qu'elle s'affaisse, son existence n'en deviendra que plus pleine et plus active. Le monde des corps se sera évanoui, je le veux, mais pour laisser apparaître dans une éclatante lumière le monde de la conscience et le monde des idées.

Ce mouvement, cette expansion, ce retour de la pensée sur elle-même, c'est précisément ce qui constitue la réflexion. Or, il le faut reconnaître, si la faculté de penser fait de l'homme un être excellent, la faculté de réfléchir met le sceau à sa grandeur. C'est

ï Penséesy 1" partie, art. IV.

là véritablement l'image de Dieu en nous, et(( comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage *, » les philosophes n'ayant jamais conçu de Dieu une notion plus sublime que lorsqu'ils l'ont défini « la pensée de la pensée, la pensée qui se pense elle-même éternellement^. »

Il suit de là, Messieurs, que plus l'homme pense , plus il est homme, et que moins il pense, moins il est homme. La réflexion le rapproche de Dieu ; l'irréflexion le ravale au niveau des bêtes.

Cette simple considération, qui aussi bien résume tout, serait suffisante pour établir la nécessité de la réflexion. Je pourrais, d'un autre côté, vous faire voir qu'aux progrès de la réflexion se mesurent les progrès mêmes de l'humanité. Mais sans me perdre dans des généralités ni m'enfoncer dans les abstractions, j'en viens à une immédiate expérience, et je remarque tout d'abord que la réflexion est la maîtresse de la vie.

Ne vous est-il jamais arrivé, Messieurs, d'assister à quelqu'une de ces réunions où, après un long temps, se retrouvent des hommes qui ont passé ensemble leurs jeunes années dans la fraternelle égalité du collège? Les conditions paraissent encore plus changées que les visages. A ceux-là tout abonde -, les voilà élevés aux charges et aux honneurs ; quelques-uns même se sont acquis de l'illustration. Ceux-ci languissent dans une médiocrité voisine de la gêne j leur état est

1 Descartos, 111* Méditation.

2 Aristote, Métaphysique, y 1. Xll, ch. ix.

obscur, et, s'ils n'ont pas à en rougir, ils éprouvent du moins le déplaisir extrême de se sentir dédaignés.

Où chercher l'explication de ces inégalités chagrinantes et pourtant inévitables? Les hommes, je l'avoue, ne sont pas tous également doués. Les uns ont de la naissance, tandis que les autres n'en ont pas. Enfin, la fortune est aveugle et pousse loin ses caprices. Toutefois, ceux qui ont obtenu ses faveurs n'ontils rien fait pour les mériter? et si la nature s'est montrée libérale à leur égard, n'ont-ils rien ajouté à ses dons? Considérez de près ces existences brillantes, 011 l'on serait tenté de ne voir autre chose que des jeux éblouissants du hasard. Yous ne tarderez pas à vous apercevoir qu'elles tiennent à des idées arrêtées, à un dessein suivi, à une raison invariable. Semblables à un drame bien conduit, rien n'y marche à l'aventure^ tout s'y enchaîne étroitement, et des épisodes qu'on dirait incohérents et disparates s'y ramènent à une inflexible unité. Quand donc on entreprend de rendre compte des inégalités sociales qui se rencontrent entre les hommes, ce n'est pas seulement à l'inégalité des facultés et des chances qu'il faut les attribuer, mais aussi et notamment à l'inégalité de la réflexion.

Messieurs, vers le milieu du siècle dernier, deux jeunes ouvriers s'associaient à Philadelphie et montaient en commun une imprimerie. L'un, après avoir tout essayé sans réussir à rien, a fini obscurément, et nul d'entre vous peut-être ne se rappelle ou ne connaît Hugues Mérédith. L'autre, resté imprimeur, peu à peu a grandi^ il est devenu l'instituteur, puis

un des libérateurs de sa patrie. Les sciences et la civilisation se disputent sa mémoire. Vous m'avez tous prévenu ^ il se nommait Benjamin Franklin. Or, avant c( d'arracher la foudre aux cieux et leur sceptre aux tyrans, » Franklin assujettit sa pensée à une austère discipline. Il traita son esprit, comme un auteur fait son livre, le remaniant, le corrigeant sans relâche, en préparant une édition chaque jour meilleure sous la dictée de la réflexion.

Que la réflexion contribue puissamment à créer les fortunes, à préserver les destinées ou à les agrandir, certainement. Messieurs, cela seul témoigne avec évidence de sa nécessité. Mais, en même temps qu'on découvre dans la réflexion le ressort de la pratique journalière, il est aisé de se convaincre qu'elle est l'âme des œuvres les plus hautes. Comme elle assure la base du sens commun, elle fonde aussi l'inspiration.

Qu'est-ce en effet que l'inspiration? Croyez-vous que ce soit une apparition soudaine et passagère, un souffle sacré qui nous pénètre et nous transporte, une ardente flamme, qui, se posant sur les têtes, les illumine d'une auréole étincelante?

Toutes ces figures servent à exprimer ce qu'il y a de divin dans l'inspiration, qui révèle le génie. Mais le génie a, de plus, sa partie humaine, qui est la patience, et la patience ici, c'est la réflexion.

Quel artiste imaginer plus accompli que ce Phidias, dont, après plus de deux mille ans écoulés, les frises nous ravissent encore d'admiration, ou que ce Raphaël qui semble avoir emporté avec lui le secret de ses chastes et suaves peintures? Ni Fiaphaël, ni Phi-

dias, n'ont dû simplement à une inspiration heureuse tant'de chefs-d'œuvre inimitables. Je les vois l'un et l'autre étudiant le ciel de l'Italie ou le ciel de la Grèce, ces horizons limpides, ces lignes aux pures arêtes, cherchant à démêler, parmi tous les beaux corps qu'ils rassemblent^ les traits épars de la beauté; puis, se détournant de ces incomplets modèles, pour contempler en eux-mêmes, face à face avec leur pensée, le type excellent, le parfait idéal qu'ils s'efforcent de réaliser dans leurs ouvrages *.

Je ne vous parlerai pas d'Homère. Mais oii Milton, cet aveugle sublime, a-t-il pris les couleurs de sa divine épopée? Tous ses sens sont fermés, et c'est à peine si la voix de ses filles fait parvenir à ses oreilles des lectures cent fois écoutées. Cependant, il pense, il se souvient, il réfléchit, et de la réflexion, comme d'une source vive, jaillissent les chants immortels du Paradis,

Il en est de l'orateur comme du sculpteur, du peintre, du poëte. Cette phrase harmonieuse et cadencée, cette souple et nerveuse diction, ces accents pathétiques et vainqueurs, qui terrassent ou relèvent, qui oppressent ou raniment, calment ou irritent, tout ce prestige de la parole humaine vient moins encore de la nature que de l'art. Avant de paraître à l'Agora, armé de son éloquence comme Jupiter de son tonnerre, Démosthène, durant de longs mois, s'enferme dans une inaccessible retraite d'où il n'entend rien, d'où il ne voit rien, de telle manière que nul objet ne

* Cicéron, De Orator. — Raphaël, Lettre à Castiglione.

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puisse distraire sa pensée ^ Ouvrez les dialogues oratoires, où Cicéron a consigné les préceptes de sa rhétorique, et vous apprendrez au prix de quel luheur, de quelle attention scrupuleuse, de quelle observation infinie de détails, le défenseur de Roscius et de Ligarius, l'accusateur de Catilina et d'Antoine, a su fléchir les juges, émouvoir le sénat, régner sur le Forum. En un mot, Cicéron et Démosthène sont des orateurs incomparables^ ce sont de puissants magiciens, ut magus ^, mais leur baguette enchantée, c'est l'étude, c'est la réflexion.

Si les lettres, si les arts tirent de la méditation leur fécondité, que dire des sciences? Il est vrai, des hasards heureux, des rencontres inespérées, l'esprit d'entreprise et d'audace conduisent parfois aux découvertes. Mais les découvertes n'ont-elles pas surtout pour origine la réflexion ?

A coup sûr, j'admire avec Horace ^ l'indomptable courage de celui, qui, le premier, osa, sur un bois fragile, affronter la tempétueuse soHtude des mers. Mais ce que j'admire bien davantage, c'est la pensée qui permit à l'homme d'asseoir sa domination sur les flots-, c'est cette puissance qu'il a de réfléchir « par où il va tâtant toute la nature ^, » et, dès qu'il a fait un premier pas, n'ayant plus de bornes à ses connaissances et à ses inventions.

1 Quintilien, De Instit. orat., 1. X.

^ Horace, Épîtres, 1. II, i.

3 Jd., Odes, 1. I, III.

* Bossuet, Œuvres complètes, t. XXII, p. 227, 257, Connaissance de Dieu, etc., ch. v.

Effectivement, voyez! Qu'est-ce que l'homme? Un atome 5 et cet atome a mesuré l'espace, assigné aux astres leurs lois, tracé la géographie des abîmes que recouvrent les océans, indiqué aux vents les aires infranchissables où ils doivent souffler 1

Qu'est-ce que l'homme ? Un être d'un jour, et cette éphémère créature a calculé les révolutions du globe qu'elle habite; sous les détritus amoncelés, retrouvé d'innombrables espèces englouties, et, pénétrant comme au centre de la terre, expliqué les causes des cataclysmes, la formation des montagnes ou des continents!

Qu'est-ce que l'homme? le plus frêle des êtres-, et cet être fragile a plié la nature entière à son usage, fait de la vapeur son char, et de l'électricité sa messagère. La plus infirme des créatures est parvenue en quelque sorte à supprimer la douleur!

Encore une fois, que sont tous ces prodiges, sinon des conquêtes de la réflexion ?

Interrogez le physicien, le chimiste, l'astronome-, demandez-leur comment ils sont arrivés aux découvertes qui ont immortalisé leur mémoire, honoré l'humanité ou accru son bien-être, et chacun d'eux vous répondra comme Newton : « En y pensant toujours. ))

Il n'y a pas jusqu'à cette science « si fatale à la vie humaine, mais qui est en même temps, observe Bossuet S ce qu'elle a de plus ingénieux et de plus habile-, )> il n'y a pas jusqu'à cette science de la

* Œuvres complètes, t. XI, p. 153; Oraison funèbre du prince de Condé.

guerre, par où les peuples peuvent être foulés et asservis, mais aussi délivrés et vengés, où n'éclate le triomphe de la réflexion. En eff'et, « dans le feu, dans le choc, dans l'ébranlement \ « est-ce la machine qui décide tout et le nombre qui fait la force? Nullement. L'intelligence se joue du nombre et la matière n'a de force que celle qu'elle emprunte à l'esprit. Ni les gros bataillons, ni les positions choisies de longue main, ni les retranchements, ni les remparts des fleuves, ne sont inexpugnables à cette pensée souveraine qui dirige et soutient les courages. Sûre dans ses conséquences, parmi le fracas des armes intrépide, sereine au milieu des périls, elle presse, détermine, enchaîne la victoire, et la France palpite émerveillée aux noms glorieux de Magenta et de Solferino.

Ce sont là les formidables rencontres, où, à travers le sang et les larmes, l'esprit se manifeste dans sa foudroyante majesté, plus majestueux encore lorsqu'il relient sur le penchant les aff'aires qui se précipitent, et s'arrête à ce point où le succès deviendrait de l'ivresse et une ardeur généreuse de l'entraînement.

Mais, Messieurs, l'esprit n'est pas l'àme tout entière. L'homme est cœur et esprit. Or, quand le cœur parle, ne faut-il pas que l'esprit se taise? Lorsqu'en nous s'émeut le sentiment, ne convient-il point que la pensée fasse silence? En d'autres termes, au lieu que la réflexion soit nécessaire au cœur, ne serai t-eUe

* Bossuet, Œuvres complètes, t. XI, 156; Oraison funèbre du prince de Condé.

pas plutôt à ses élans un obstacle, à sa chaleur une glace, flétrissant toutes ses amours, corrompant toutes ses joies, et, par le désenchantement qu'elle amène, précipitant les âmes dans une incurable tristesse ?

Je ne nie pas ces pernicieux effets de la réflexion sur le cœur. jMais je m'empresse d'affirmer que c'est l'abus de la pensée qui les produit, non l'usage. La réflexion qui est le retour de la droite raison sur ellemême et non pas de la raison corrompue, loin de frapper le cœur de stériUté, le féconde parce qu'elle le règle ; loin de briser son énergie, la décuple parcô qu'elle l'éclairé; enfin, loin de tarir ses joies, les vi-. vifie parce qu'elle les épure.

Messieurs, où va le cœur, si la raison ne le modère^ ou plutôt où ne va-t-il pas ? Les moralistes ne se sont pas lassés de nous redire en combien de manières pour lors il s'égare, et les romanciers ont mis tout leur art, souvent même une coupable industrie, à nous donner le spectacle de ces égarements. Affranchi de contrainte, le cœur se croit libre, et il s'asservit à tout; ses sentiments dissipés s'évaporent; il se dessèche, s'endurcit et meurt.

Appauvri, exténué, lorsque la raison n'est point présente, qui « retire de çà et de là les petites parcelles de ses désirs épars de tous côtés ^ )> ou qui prévienne cette dispersion, le cœur ne sait plus ou sait mal à quels objets appliquer ces redoutables puissances, funestes tour à tour et bienfaisantes , qu'on appelle les passions. Laissées à elle-mêmes, les pas-

' Bossuet,

sions finissent par ressembler aux forces brutes de la nature. Incendies ou torrents, elles dévastent tout. C'est pourquoi, laissées à elles-mêmes, elles dégénèrent inévitablement en faiblesse. Si donc il reste indubitable que sans passion il n'y a rien de grand, assurez-vous du moins que ce ne sont pas les passions aveugles, mais les passions réfléchies, qui font les grands siècles, les grandes choses et les grands hommes. L'enthousiasme a pu être qualifié de déhre^ mais c'est dans une supériorité de raison que gît son apparente déraison.

11 y aurait d'ailleurs une erreur grave à se persua- 'der que, par la mesure qu'elle nous prescrit, par les préceptes qu'elle nous enjoint, la réflexion, conseillère morose, nous interdise tous les plaisirs. En effet, appliquée à la vie du cœur et au gouvernement des passions, le fruit de la réflexion, c'est la vertu, de telle manière que personne ne pouvant contester qu'afin d'être heureux il faille être vertueux, il s'ensuit que, même en vue du bonheur et sans ramener pour cela la vertu à un calcul, il est nécessaire de réfléchir.

Aussi bien, l'intelligence n'a-t-elle pas des plaisirs qui lui sont propres et en comparaison desquels languissent les déUces les plus raffinées? Je ne déclame point. Mais la satiété ou le dégoût, le remords ou la mélancolie, n'est-ce pas là le terme fatal où aboutit la volupté? Oui, « pareille à un vil cristal, elle fond entre les mains et n'y laisse que de la boue ^ » Après les plaisirs de la vertu, je n'en sache pas, au con-

traire, de plus solides que ceux de l'esprit. Nous n'avons point à les mendier de droite et de gauche, ne les possédant jamais dans leur plénitude ni jamais en sécurité-, trop souvent donnant en échange notre fierté ou notre honneur-, inclinés par l'habitude bien plus qu'amorcés par la jouissance. Nous en portons en nous-mêmes le trésor inestimable. Nulle violence ne peut nous les ravir, nul accident les compromettre. Les goûter, c'est nous ennoblir, au lieu de les diminuer les accroître, et loin d'en émousser la pointe, l'aviver. La félicité que nous leur devons est sans mélange-, nous y oublions ce qui se rapporte au temps, pour nous souvenir de ce qui est éternel.

Tel est. Messieurs, le nouveau bienfait de la réflexion, le dernier que je me sois proposé de signaler, mais non pas, à beaucoup près, le moins considérable. Apanage de notre nature, la réflexion , qui ramène l'homme par la prudence au devoir, qui l'inspire dans ses œuvres les plus relevées, qui purge ses passions, qui lui procure d'ineffables jouissances 5 la réflexion, d'autre part, détachant son âme de la terre, l'invite et l'oblige à porter ses regards plus haut. Comment, en effet, ne pas nous enquérir de ce que nous sommes, ne point songer à notre origine, demeurer indifférents à notre destinée? Ce sont là les problèmes qu'agite cette réflexion pratique, en quoi consiste la philosophie. Car, négligée ou rabaissée par l'opinion, le rôle de la philosophie n'en est pas moins vital. Elle ne se borne pas à orner l'inteUigence ou à contenter une louable curiosité. Son influence sur les mœurs comme sur la spéculation est décisive. Elle nous instruit de

nos devoirs, nous révèle nos droits, dont elle nous montre en Dieu l'indéfectible principe, et, par delà les obscurités du présent, fait briller à nos yeux la perspective consolante de l'immortalité. De la sorte, la philosophie ne lutte point avec la religion, elle conspire avec elle -, elle ne contrarie pas les enseignements du christianisme, elle y prépare et en ouvre l'accès. Ceux-là donc ont avancé des paradoxes détcFlables, qui ont prétendu que « l'homme qui médite est un animal dépravé *, » ou encore « qu'il nous faut abestir pour nous assagir^. » Loin de nous ces mensongères et odieuses maximes ! La demi-science ou la frivolité, non la science ou la raison, combat seule contre la foi.

Et maintenant, Messieurs, que conclure?

Jeunes élèves qui devez nous revenir , lorsque , après avoir joui des vacances , vous reprendrez le cours de vos études, soyez, avant tout, dociles comme par le passé. Mais continuez aussi de vous exercer à la réflexion. On l'a écrit avec justesse : « L'esprit s'étend ou se raccourcit suivant l'application ou l'inapplication où il vit. L'esprit est comme un cuir souple qui prête ^ il s'allonge et il s'élargit, à proportion de la bonne volonté et de l'exercice ^. » Les développements de votre intelligence dépendront du degré même de votre réflexion.

* Rousseau, OEuvres complètes, t. IV, p, 136 j Discours sur Vori' gine de l'inégalité, etc.

* Montaigne, Essais,

3 FéneloD, Lettres sur divers sujets de métaphysique et de religion^ lettre VI.

D'un autre côté , c'est par la réflexion que se formera votre caractère. Si vous ne réfléchissiez, vous risqueriez fort d'off'rir, dès maintenant, comme autant de copies de ce Fantasque que Fénelon a crayonné, et, plus tard, de ce Distrait qu'a représenté La Bruyère, ou de cet Étourdi que Molière a mis sur la scène. C'est trop peu dire-, vous iriez un jour grossir le nombre de ces esprits inquiets et turbulents, mobiles et irrésolus, qui préjugent plus qu'ils ne jugent, s'agitent plus qu'ils n'agissent et désirent plus qu'ils ne veulent, incapables de tout et capables de tout, fléaux de la société et d'euxmêmes.

La réflexion qu'on attend de vous n'a du reste rien de commun avec cette humeur critique et dénigrante, avec cette afî'ectation de maturité précoce, qui ne recouvrent d'ordinaire que la médiocrité ou la paresse. Non, gardez l'aimable entrain de votre àge^ gardezen Fallégresse et la simplicité. La réflexion qu'on vous demande s'allie très-bien avec la candeur^ elle s'appelle proprement l'attention. Mais, sans prétendre être hommes avant le temps, songez qu'un jour vous serez hommes, et par conséquent ne vous imaginez pas que pour vous le moment de réfléchir ne soit pas encore venu.

Et vous, jeunes gens, qui aujourd'hui même vous voyez presque émancipés, ne vous figurez pas que pour vous le moment de réfléchir soit déjà passé. Jamais, au contraire, l'examen, le scrupule, la vigilance, ne vous auront été plus nécessaires. Sur cette mer semée d'écueils où vous allez être lancés, vous

nagerez sans écorce, comme s'exprimaient les anciens, nabis sine cortice. Que la réflexion soit votre lest et qu'elle soit votre boussole. Car, pour parler sans métaphore, le choix d'une profession, et, la profession choisie, l'accomplissement des devoirs qu'elle impose, ne sont-ce pas là d'importants sujets et des sujets permanents de réflexion ? J'ignore d'ailleurs si de vos rangs sortiront des artistes, des écrivains des orateurs, des savants, des capitaines. Je l'ignore, mais ce que je sais, c'est que vos devanciers vous ont frayé de nobles voies. Vous n'avez qu'à marcher sur leurs traces^ vous n'avez qu'à imiter ces hommes, dont les statues et les portraits sont proposés ici même à votre émulation, comme les images des ancêtres. Laissez-moi, en tout cas, vous recommander aussi le culte de cette réflexion désintéressée, dont vous venez de terminer l'apprentissage, laquelle nous porte, comme sur des ailes, vers les sereines régions du vrai, du beau et du bien. Ahî puissent toutes choses ne vous être pas moins prospères que le souhaitent vos maîtres et que se le promettent vos familles ! Cependant, et quoi qu'il arrive, vous n'échapperez ni aux épreuves, ni aux misères de notre condition. Au milieu des maux que vous infligera le sort, ou que vous-mêmes peut-être vous serez attirés , jeunes gens , croyez-en un jeune homjne , un condisciple, un poète blessé et qui confesse avec son repentir sa douleur, c'est dans la méditation, dans l'étude, le travail, que vous trouverez quelques-uns des soulagements les plus sûrs qui puissent vous être otïerts.

(( Jours de travail l s'écriait le poëte attendri ; seuls jours où j'ai vécu! »

0 trois fois chère solitude !

Dieu soit loué, j'y suis donc revenu

A ce vieux cabinet d'étude !

Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,

Fauteuils poudreux, lampe fidèle,

0 mon palais, mon petit univers.

Et toi, Muse, ô jeune immortelle,

Dieu soit loué, nous allons donc chanter i !

Vous aussi, Messieurs, aux heures d'abattement et de mécompte , recueillez-vous pour écouter la Muse, la Muse de la Réflexion. Elle vous parlera de ce qui ne trompe ni ne passe; elle vous parlera de la patrie, de l'âme, de Dieu, et ses chants divins apaisant vos souffrances, vous sentirez renaître dans vos cœurs ces joies si pures qui vous ravissent en ce moment et auxquelles je veux enfin vous laisser tout entiers.

* A. de Musset, La Nuit d'octobre. On sait que M. de Musset a été élève du lycée Napoléon.

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