PREFACE. V
vivante du dix-septième siècle, de cette époque d'autorité et de majesté. Je le montre défendant le dogme contre les raffinements ou les nouveautés , et le sens commun contre l'imagination ou l'esprit de système. Par les détails de sa vie je justifie ses conduites, que l'on calomnie trop souvent, parce qu'on en ignore le fond. Je rapporte pour la première fois, entre autres pièces inédites , l'histoire de sa candidature à l'Académie française*. Peut-être ajouté -je ainsi quelques traits à l'une des plus grandes figures d'un des plus grands siècles qu'ait vus l'humanité.
Mais, pour différent que soit le dix-septième siècle du dix-huitième, il n'y a point, comme on le pourrait croire, d'hiatus entre ces deux époques, parce qu'il n'y a d'hiatus nulle part. Natura non facit saltum. Tout s'enchaîne, et un observateur attentif découvre aisément parmi les écrivains du siècle de Louis XIV les ancêtres de ceux qui occupèrent le siècle du Régent et de Louis XY. A mes risques et périls , j'avance
* Ces pièces ont été, pour la première fois, publiées par moi en 1855. Elles se composent notamment de deux lettres écriles l)ar Bossuet à l'occasion de sa candidature à l'Académie française. En 1860, M. Alphonse Damier a reproduit dans la Revue Européenne (numéro du \^ mars) la première de ces deux lettres, qu'il croyait inédite.
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que madame de Sévigné fut un de ces précurseurs. Des grâces moqueuses et légères, un style étincelant et alerte, ce qu'il y a de plus exquis dans le goût, un impitoyable mais superficiel bon sens , la sécheresse du cœur dissimulée par le bel esprit , la fronde sans nulle réflexion ni souci du peuple, les adorations calculées du courtisan , mille ressemblances me font de la châtelaine des Rochers l'aïeule du patriarche de Ferney.
Plus complètement encore que Voltaire, J.-J. Rousseau exprime les aspirations tumultueuses du dixhuitième siècle, un désenchantement sénile s'unissant par un étrange contraste à d'impétueuses ardeurs, toutes les espérances du ciel transportées aux choses de la terre, un mépris aveugle et irrité du passé, une confiance sans bornes dans l'avenir. J'ai recherché sous quelles influences s'était formé ce fantasque et brûlant génie. En distinguant par l'analyse les éléments complexes de son style et les origines de sa pensée, j'en montre la nature et j'en détai^mine la valeur.
Lorsque, après Voltaire et Rousseau, on a cité Montesquieu, il ne reste plus qu'à nommer BufPon, pour clore la Uste des prosateurs éminents du dix-
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huitième siècle. « M. de Biiffoii, écrivait Rousseau, est la plus belle plume de son siècle ; je ne doute pas que ce ne soit là le jugement de la postérité. » Éyidemment, dans le style de Buffon, Rousseau louait un peu son propre style. La postérité ne cède point à de semblables préoccupations. Entre les Époques de la nature et Zadig ou Charles XII ; entre \ Histoire des animaux et les Lettres Persanes ou Y Esprit des lois, elle n'établit pas de comparaison. Elle admire dans ces différents ouvrages des beautés d'un ordre différent. BufPon, d'autre part, a deux styles, un style d'apparat, et, si l'on peut parler ainsi, un style de tous les jours. En publiant un certain nombre de lettres inédites, sorties de sa plume sublime S je découvre les différences profondes des deux styles qu'il emploie. La solennité, la pompe, la magnificence, voilà le ton des livres de Buffon ; la lourdeur, la trivialité, presque la bassesse, voilà le ton de sa correspondance. Mais si ses lettres diminuent l'écrivain, en revanche, elles grandissent l'homme, en le montrant fidèle et serviable ami. On y voit, en outre, sous
* Ces lettres ont été, pour la première fois, publiées par moi en 1853. En 18C0, M. Flourens et M. Nadault de Buffon les ont, dç nouveau, données comme inédites,