‹ Portraits et notices historiquesChapitre 38 sur 46 · LA BÉRÉZINA · texte numérisé non relu

LA BÉRÉZINA

Qui de nous n'a entendu dans son enfance, au foyer paternel, ce nom funeste de la Bérézina, de ce ruisseau fangeux auquel les immenses désastres accomplis sur ses bords ont donné presque des proportions épiques? Qui de nous n'a vu couler les larmes d'une aïeule ou d'une mère au souvenir déjà lointain d'un fils ou d'un frère, parti plein d'ardeur et d'espérance , et qui a trouvé au sein des flots glacés, dans le froid mortel d'une nuit de Russie, une mort sans gloire.

0 flols, que vous savez de lugubres histoires !

Toutes les horreurs de l'enfer étaient rassemblées dans cet espace où agonisait la grande armée; mais là aussi se rencontrèrent ces dévouements qui élèvent l'homme audessus de la chair et du sang, cette abnégation sublime qui pour le salut d'autrui triomphe de la souffrance et brave la mort, cette vertu enfin, cette force qui rendent l'homme plus fort que les éléments ennemis; quand dans une armée se trouvent des hommes comme Drouot, Ney, Éblé, Gorbineau, c'est assez pour l'honneur de l'humanité. On sait la calme énergie de Drouot, l'âme trempée d'acier du maréchal Ney, l'héroïque dévouement d'Eblé et de ses pontonniers; le service que rendit Gorbineau n'est pas assez connu, et on en aura ici le récit en peu de mots.

La grande armée, ombre d'elle-même, était amenée sur les bords de la Bérézina, ayant sur ses flancs, et non loin de son arrière -garde, les troupes de Platow et de Kutusoff, et voyant devant elle, comme un infranchissable obstacle, la rivière longée sur la plus grande partie de son parcours par ces marécages où les troupes ne pouvaient s'engager sans périr, sans être livrées, comme une proie facile, à des ennemis implacables. Quelques officiers généraux affirmaient cependant que la Bérézina était gnéable sur un de ses points, ce qui pouvait être le salut de l'armée, mais comment le trouver?

Le général Juvénal Corbineau, qui, la veille, avait soutenu un combat avec succès, se trouvait à une certaine distance de l'armée; il désirait la rejoindre et lui ramener sept cents cavaliers qu'au milieu des désastres de la retraite il avait su maintenir en bon état; il se mit à côtoyer la rive droite de la Bérézina au-dessus de Borisow, cherchant s'il n'y aurait pas un passage praticable, lorsqu'il aperçut, en traversant un fourré, un paysan qui était mouillé des pieds jusqu'à la ceinture, mais la ceinture seulement. Corbineau le suivit de loin et le vit entrer dans une pauvre hutte. Il frappa à son tour à cette porte; une femme ouvrit, et il vit le paysan, assis auprès du poêle, ayant ses petits enfants groupés autour de lui. Le général demanda en langue allemande la permission de s'asseoir et de se chaufl'er un peu. Le paysan, qui était lithuanien, lui répondit avec cordialité, et bientôt les enfants , un doigt dans la bouche, vinrent regarder l'étranger et toucher les broderies de son uniforme usé et la poignée de son épée. Il les regarda à son tour, les caressa, et fouillant dans ses poches, il y trouva quelques morceaux de sucre, dernière ressource qu'il avait gardée contre la faim. Il les donna aux enfants qui coururent montrer ce trésor à leurs parents. Le cœur du père et de la mère s'ouvrit à cette marque de bonté. Ils causèrent, et Corbineau enfin, d'un ton libre et familier, dit au paysan :

LA BEHEZLNA

« Vous êtes mouillé? vous avez donc traversé la rivière?

— Oui.

— Mais où donc? »

Passage de la Berézina.

Le Lithuanien hésita un instant, et puis se levant, il dit au général :

a Venez, je vous le montrerai. »

Ils sortirent ensemble, et le général vit un gué oii les chevaux pouvaient passer avec de l'eau seulement jusqu'au ventre. 11 rejoignit ses cavaliers qui l'attendaient, et courut

vers le maréchal Oudinot en lui révélant sa découverte. Oudinot le dépêcha à l'empereur.

« Napoléon, a écrit M. Thiers, connaissait et aimait les frères Corbineau, dont l'aîné avait été tué à côté de lui à Eylau *. Il accueillit Juvénal comme un envoyé du ciel, lui fit décrire minutieusement les lieux, bien expliquer la possibilité de passer la rivière à Studianka sur de simples ponts de chevalet, et résolut sur le champ de l'essayer. Il envoya sans différer le général à Oudinot, avec ordre de commencer de suite et très secrètement les préparatifs de passage à Studianka au-dessus de Borisow, mais en faisant des démontrations très apparentes au-dessous de cette ville, de manière à tromper Thitchacoff et à détourner son attention du véritable point où l'on voulait passer. Ce n'était pas tout, en effet, que d'avoir miraculeusement trouvé un point où, grâce au peu de profondeur de la Bérézina, des chevalets suffiraient pour la franchir; il fallait que le travail auquel on allait se livrer restât assez longtemps inaperçu de l'ennemi pour que l'on pût porter sur l'autre rive des forces capables d'arrêter les Russes et de les empêcher de s'opposer au passage. »

Dieu permit en effet que le travail d'Eblé et de ses pontonniers demeurât inaperçu des Russes; Celui qui avait donné la sagacité au général Corbineau donna la force et la persévérance aux ouvriers soldats, qui, plongés dans l'eau glacée, travaillèrent pendant un jour et une nuit entière à enfoncer les chevalets et à fixer les rondins sur lesquels l'armée entière devait passer. De ces trois cents pontonniers, héroïques victimes dévouées au salut de tous,

* On lit à son sujet, au tome III des Rues de Paris, biographies et légendes (I3ray et Retaux, ■1872) : a II sabrait à Eylau un corps de Russes, lorsque tout à coup l'arme échappe de ses mains, a Ramasse-moi mou sabre « et rends-le-moi, « cria-t-il au Russe qui se trouvait le plus près de lui. Stupéfait, le soldat ennemi, qui peut-être ne comprenait pas notre langue, mais cédait à l'éloquence du geste et à la fascination du rej;ard , se baisse, ramasse le sabre et le remet à Constant Corbineau, et celui-ci continue ù charger... »

JEANNE DE GONSTANTINOPLE 103

douze seulement survécurent, et en arrivant à Kœnigsberg le vieux compagnon des gloires de Masséna, le digne Eblé, succomba à son tour sous le poids des fatigues et l'excès du froid qu'il avait enduré. Plus heureux, Corbineau revit la France et la servit longtemps encore. Presque jamais il ne parlait du service qu'il avait rendu à ses compagnons d'armes. Mais l'empereur Napoléon ne l'avait pas oublié, et, dans son testament daté de Sainte -Hélène, il léguait cent mille francs au général Juvénal Corbineau ou à ses descendants directs. Ce legs ne put recevoir son exécution , car le général était mort sans autre postérité que des neveux, et Mme Napoléon de Ghampagny, sa nièce, la fille du plus jeune des trois vaillants frères.

La vie de Mme Récamier a été très simple, très unie, et cependant elle n'est semblable à aucune autre. Douée de cette beauté suave et souveraine qui jadis faisait lever les vieillards de Troie à l'aspect d'Plélène, qui rassemblait le peuple de Toulouse sous le balcon de la belle Paule, elle se vit, dès ses premières années, placée sur une espèce de piédestal; elle attirait les yeux; elle enlevait les cœurs, et, dans une situation si dangereuse, au milieu d'un monde très peu austère, n'étant pas défendue par de vives affections domestiques, elle eut cependant le rare bonheur d'observer la modestie au milieu des triomphes, de conserver sa réputation au milieu de la fougue des passions que son regard excitait, et elle eut l'art de convertir en amitiés pures et fidèles les sentiments trop vifs qu'elle avait inspirés. Elle ne joua de rôle ni politique ni littéraire ; toute l'histoire de sa vie est renfermée dans celle de ses amitiés.

Juliette Bernard était née à Lyon, rue de la Cage, d'une famille de négociants. Son angélique figure d'enfant promettait tout ce qu'elle devint plus tard, et malgré cette beauté, qui semblait lui réserver un sort brillant et romanesque, elle fut mariée toute jeune à un homme qui aurait pu être son père, et qui la traitait en fille

chérie. On Je sait, sa beauté était merveilleuse : la taille la plus élégante et la plus souple , une peau éclatante de blancheur, un port de tête noble et un peu fier, un oval parfait, des yeux lumineux et caressants, de longs cheveux châtain, un nez délicat, une bouche charmante formaient un ensemble qui attirait tous les yeux; cette figure idéale et suave rappelait plutôt les chefs-d'œuvre de la peinture que les beautés les plus célèbres dont l'histoire ait gardé la mémoire; aussi, dès son apparition dans les salons de Paris, la jeune femme du banquier fut-elle accueillie avec admiration, saluée avec transport, et suivie partout d'un cortège d'admirateurs. Elle faisait sensation, lorsqu'elle se montrait dans une promenade; la toilette n'ajoutait rien au charme virginal de ce beau visage. M^e Récamier ne portait habituellement que des robes blanches, dont elle variait l'étoffe et les ornements; jamais, dans le temps de sa grande fortune, elle ne porta de diamants; elle possédait de très belles perles fines et s'en parait de préférence à tous autres bijoux. Une femme célèbre aussi à cette époque par sa beauté, M"ie Méchin, parut dans un bal, la tête entourée d'un nuage de mousseline. Mme Récamier adopta cette coiffure, qu'elle portait encore à l'Abbaye-aux-Bois.

Tel était l'extérieur de cette personne dont la beauté était presque une dignité, ainsi qu'on le disait autrefois de la bure de M^e de la Vallière; la grâce et la douceur qu'annonçait cette noble figure n'étaient point trompeuses, La duchesse de Devonshire, qui se connaissait en mérite, disait agréablement en parlant de Mme Récamier : « D'abord elle est bonne, ensuite elle est spirituelle, après cela elle est très belle. » Cette proposition, qui semble renversée, explique le charme invincible qu'elle a exercé sur les plus brillants esprits de notre temps : M^e de Staël, Bal^ lanche, Chateaubriand. Elle avait un esprit aussi attirant que ses traits; peu à peu la fine douceur de sa conversation faisait oublier sa beauté. Ceux qu'elle admettait

dans son intimité la trouvaient indulgente , dévouée , sympathique , ardente pour la gloire de ses amis , vigilante à leur inspirer, dans les grandes crises de la vie, les résolutions les plus fières et les plus honorables. Ce que les autres femmes, plus heureuses peut-être que cette femme célèbre, donnent de dévouement à leur mari, à leurs enfants, à leur famille, elle, sans lien et sans postérité, elle le prodiguait à ces quelques amis éprouvés qui venaient s'asseoir à son foyer, et Chateaubriand, si orgueilleux et si irascible, pouvait, à la fin de sa vie, lui dire avec quelque vérité : « Vous m'avez transformé. »

Parmi ces amitiés auxquelles elle fut si fidèle, la première en date fut celle du duc Matthieu de Montmorency. a Je ne sais , dit la plume aimable qui a mis en ordre les souvenirs de M^e Récamier, je ne sais si on pouvait dire de Matthieu de Montmorency qu'il était ce qu'on est convenu d'appeler un homme d'esprit; il avait assurément l'âme plus haute et plus grande que son esprit n'était étendu; mais il y avait dans ses jugements, dans ses sentiments, dans son langage, une délicatesse et une distinction rares. Le souvenir des entraînements de sa jeunesse tempérait sa sévérité , et l'austérité de vie qu'il s'était imposée depuis sa conversion ajoutait par le respect à l'autorité qu'il prenait facilement sur tout ce qui l'approchait. » Son amitié pour M^e Récamier fut d'autant plus vive qu'elle ne fut jamais exempte d'inquiétude. 11 vivait dans la préoccupation constante des périls que faisait courir à cette âme si précieuse un désir de plaire dont il ne pouvait la guérir, et tant d'hommages frivoles, mais enivrants, intéressés à sa perte. Il l'aimait en père, il l'aimait comme Fénelon aimait ses amis, c'est tout dire. Voici une de ses lettres qui prouve cette constante préoccupation de son cœur.

M""' l.'or.imier.

M. DE MONTMORNCY A M^e RECAMIER (1803).

« Quelles charmantes choses vous savez dire et sentir ! Quel baume vous savez mettre sur le mal que vous faites d'un autre côté à un ami sincère 1 Ah ! Madame, vous me voyez, vous me jugez avec les préventions du sentiment le plus aimable et le plus indulgent qui, réellement, embellit et ne juge pas. Mais je voudrais vous apparaître mille fois plus encore ce que je ne suis pas; je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami, obtenir votre amitié, votre confiance entière pour une seule chose au monde, pour vous persuader votre propre bonheur, et vous voir entrer dans la seule voie qui peut vous y conduire, la seule digne de votre cœur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle vous êtes appelée; en un seul mot, pour vous faire prendre une résolution forte : car tout est là. Faut-il vous'l'avouer? j'en cherche en vam avec avidité quelques indices dans tout ce que vous faites, dans tous ces petits détails involontaires dont aucun ne m'échappe. Rien, rien qui me rassure, rien qui me satisfasse 1 Ah! je ne saurais vous le dissimuler, j'emporte un profond sentiment de tristesse. Je prierai Dieu sans cesse; lui seul peut dessiller vos yeux, et vous faire sentir qu'un cœur qui l'aime véritablement n'est pas si vide que vous le pensez. Lui seul aussi peut vous inspirer un véritable attrait, non de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des œuvres et des occupations qui seraient, en elfet , bien appropriées à la bonté de votre cœur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile beaucoup de vos moments. Ce n'est point en plaisantant que je vous ai parlé de m'aider dans mon travail sur les sœurs de Charité. Rien ne me serait plus agréable et plus précieux.

(( Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise pas le cœur, ce qui ne laisse aucun regret. Mais, au nom de Dieu, au nom de l'amitié, renoncez à ce qui ne vous rendrait jamais heureuse. »

Si cette noble amitié ne put obtenir tout ce qu'elle désirait , le sacrifice entier des triomphes de l'amourpropre, au moins exerça-t-elle une grande influence sur Mme Récamier, qui, sous l'inspiration de son saint ami, concourut toujours et avec chaleur aux bonnes œuvres qui s'ofTraient à elle. Une autre liaison lui donna probablement les goûts littéraires qu'elle à cultivés jusqu'à son extrême vieillesse. Elle-même a raconté l'impression que lui fit sa première entrevue avec Mme de Staël.

« Un jour, et ce jour fait époque dans ma vie, M. Récamier arriva à Clichy avec une dame qu'il ne nomma pas, et qu'il laissa seule avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui étaient dans le parc. Cette dame venait pour parler de la vente et de l'achat d'une maison; sa toilette était étrange: elle portait une robe du matin et un petit chapeau paré, orné de fleurs. Je la pris pour une étrangère; je fus frappée de la beauté de ses yeux et de son regard; je ne pouvais me rendre compte de ce que j'éprouvais ; mais il est certain que je songeais plus à la connaître, et, pour ainsi dire, à la deviner qu'à lui faire les premières phrases d'usage, lorsqu'elle me dit avec une grâce vive et pénétrante qu'elle était vraiment ravie de me connaître, que M. Necker, son père... A ces mots, je reconnus M^e de Staël I Je n'entendis pas le reste de sa phrase, je rougis; mon trouble fut extrême. Je venais de lire ses lettres sur Rousseau , je m'étais passionnée pour cette lecture. J'exprimai ce que j'éprouvai plus encore par mes regards que par mes paroles : elle m'intimidait et m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en elle une personne parfaitement naturelle dans une nature supérieure. De son côté, elle fixait sur

moi ses grands yeux, mais avec une curiosité pleine de bienveillance, et m'adressa sur ma figure des compliments qui eussent paru exagérés et trop directs, s'ils n'avaient pas semblé lui échapper, ce qui donnait à ses louanges une séduction irrésistible. Mon trouble ne me nuisit point; elle le comprit, et m'exprima le désir de me voir beaucoup à son retour à Paris, car elle partait pour Coppet. Ce ne fut alors qu'une apparition dans ma vie, mais l'impression fut vive. Je ne pensais qu'à M^ne de Staël, tant j'avais ressenti l'action de cette nature si ardente et si forte. »

L'impression avait été réciproque, et l'amitié de Mme de Staël fut aussi constante que vive. On en jugera par cette lettre qu'elle adressait à son amie, le lendemain du jour oii M. Récamier ayant dû déposer son bilan, la charmante Juliette se trouva réduite à la position la plus modeste.

« Genève, 17 novembre 1806.

« Ah! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée à l'afïreuse nouvelle que je reçois 1 Que je maudis l'exil qui ne me permet pas d'être auprès de vous, de vous serrer contre mon cœur 1

« Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l'agrément de la vie; mais s'il était possible d'être plus aimée, plus intéressante que vous ne l'étiez, c'est ce qui vous serait arrivé. Je vais écrire à M. Récamier, que je plains et que je respecte. Mais dites-moi, serait-ce un rêve que l'espérance de vous recevoir ici cet hiver? Si vous vouliez, trois mois passés dans un cercle oiî vous seriez passionnément soignée? Mais à Paris aussi vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins à Lyon où jusquà mes quarante lieues j'irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour vous dire que je me suis sentie pour vous plus de tcndrfsse que pour aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire comme consdlation, si ce n'pst que von«; s<^i'oz nimée et considérée plus que

jamais, et que les admirables traits de votre générosité et de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur, comme ils ne l'auraient jamais été sans lui. « Certainement , en comparant votre situation à ce qu'elle était, vous avez perdu; mais s'il m'était possible d'envier ce que j'aime, je donnerais bien tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux, quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l'on marche si dépouillé 1 Chère Juhette, que notre amitié se resserre, que ce ne soient plus simplement des services généreux qui sont tous venus de vous, mais une correspondan-e suivie, un besoin réciproque de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c'est vous qui me ferez revenir à Paris'. Vous, vous serez toujours une personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours, et comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, c'est nous qui en avons joui; votre fortune a été la nôtre, et je me sens ruinée parce que vous n'êtes plus riche; croyez-moi, il reste du bonheur quand on sait se faire aimer ainsi. Matthieu m'écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère amie, que votre cœur soit calme au milieu de ses douleurs; hélas I ni la mort, ni l'indillérence de vos amis ne vous menacent, et voilà les bles>ures éternelles. Adieu, cher ange, adieu. J'embrasse avec respect votre visage

charmant.

« Necker de Stael-Holstein. »

Cette lettre si bonne et si délicate honore infiniment le cœur de Corinne, et, cette fois-ci, la sibylle fut douée de prophétie.

' M">« de Staël, par la volonté de l'empereur, était exilée à quarante lieues do T'.iris.

M^e RÉCAMIER 203

Elle avait vu juste : la considération dont jouissait M'ne Récamier tenait à d'autres causes qu'à la fortune, et en la perdant elle ne perdit pas le rang qu'elle occupait. Le courage sans ostentation, la dignité naturelle qu'elle montra dans cette occasion pénible, lui attachèrent plus fortement ses amis, et lui en firent acquérir de nouveaux.

Son affection pour M^e de Staël, qui fut sans orage, ne fut pas sans douleur. L'empereur en fut offensé, et un nouveau décret d'exil bannit M^e Récamier de Paris; elle se réfugia à Lyon, où elle devint bientôt le centre d'une société choisie et brillante. Ce fut là qu'elle connut le philosophe Rallanche, à qui elle eut la gloire d'inspirer la plus pure et la plus vive amitié. Ballanche a été un des prosateurs les plus éminents de ce siècle : philosophe chrétien, il mit dans ses écrits les trésors d'une âme angélique, renfermée dans l'enveloppe la plus disgraciée, et cette âme trouva dans celle de Juliette un doux et fidèle écho^ Du jour où il la vit, son cœur fut enchaîné; il lui appartint tout entier. Il lui écrivait :

« Permettez- moi, à votre égard, les sentiments d'un frère pour sa sœur. J'aspire après l'instant où je pourrai vous offrir avec ce sentiment fraternel l'hommage du peu que je puis. Mon dévouement sera entier et sans réserve. Je voudrais votre bonheur aux dépens du mien ; il y a justice à cela, car vous valez mieux que moi. »

Dans une autre lettre il lui dit en parlant du besoin de dévouement que toujours elle avait ressenti :

« Vous étiez primitivement une Antigone, dont on a voulu à toute force faire une Armide. On y a mal réussi : nul ne peut mentir à sa propre nature. »

Et ailleurs :

a Ce qu'il y a de séparé dans votre existence n'est pas

' Il a écrit : Antigone, — Fragments , — l'Homme saus nom, — la Palingcnésie sociale, — la Vision d'ilcbul, chef de clan. Il t'inouvait uu plaisir naïf A faire remarquer (jue dans liébal et clan se retrouve Ballanche.

ce qui nous eût le mieux convenu, si vous en aviez eu le choix. Le phénix, oiseau merveilleux, mais solitaire, s'ennuyait beaucoup, dit- on. Il se nourrissait de parfums et vivait dans la région la plus pure de l'air, et sa brillante existence se terminait sur un bûcher de bois odoriférant, dont le soleil allumait la flamme. Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'êtes : l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-même; vous vous enivrez des parfums que l'on brûle à vos pieds. Vous êtes ange en beaucoup de choses, vous êtes femme en quelques-unes. »

On voit que le philosophe de Lyon partageait, sur le sort de sa jeune amie, les craintes du duc de Montmorency. Cette coquetterie du cœur, ce besoin d'hommage est, en effet, le seul tort que l'on puisse reprocher à Mme Récamier, et elle-même s'en inquiétait à la fin de sa vie. En dépit de ces préoccupations, l'affection de Ballanche dura autant que ses jours.

La Restauration ramena M^e Récamier à Paris, et un nouvel ami, plus cher, plus intime que les autres, M. de Chateaubriand, vint prendre alors dans son cœur et dans son existence une place que nul ne lui disputa. Elle avait besoin de consolation, car l'année 1817 venait de lui enlever M"ie de Staël ; avec elle demeura ensevelie la première partie de la vie de Mme Récamier, Chateaubriand occupa la seconde.

Elle ouvrit son salon, et hommes d'État, savants, gens de lettres, se disputèrent l'honneur d'y paraître. Ce fut pendant trente- cinq ans une réunion exquise, littéraire, polie, qui rappelait les élégantes traditions d'autrefois en accueillant toutefois les talents nouveaux, et l'Abbayeaux-Bois eut une célébrité aussi grande et plus pure que les salons de Mme Geoffrin ou de M'ie de Lespinasse. Tous étaient bien reçus, appréciés, estimés; mais Chateaubriand dominait à la fois par l'autorité du génie et par l'ascendant d'une exclusive amitié.

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M'"^ HECAMFER 207

« Dès l'instant que M. de Chateaubriand eut été introduit dans la société de Mme Récamier, l'apparition de ce roi de l'infelligence, ainsi que le qualifiait M. Ballanche dans les inquiétudes de son amitié, eut pour résultat de lui donner sur ce théâtre intime la place prépondérante que son génie lui assurait partout. Avec le besoin de dévouement qui remplissait l'âme de M^e Récamier, dévouement qu'elle portait dans toutes ses affections, et dont elle avait donné des preuves si touchantes à M^ne de Staël , on comprendra facilement , qu'à dater de cette époque, et toutes les fois que M. de Chateaubriand quittait Paris, l'intérêt de la vie dût se concentrer pour la belle recluse de l'Abbaye-aux-Bois dans la correspondance de l'ami qui, par son caractère agité, la disposition mélancolique de son imagination et les vicissitudes de son existence, excitait sans cesse chez elle l'inquiétude et la perplexité. Il est certain que l'enthousiaste amitié que Mme Récamier voua à M. de Chateaubriand mit souvent beaucoup de trouble dans son âme. Ses efforts constants, sa préoccupation journalière, avaient pour but de calmer, d'apaiser, d'adoucir en quelque sorte l'irritation, les orages, les susceptibilités d'une nature noble, généreuse mais personnelle, et que l'admiration du public avit trop occupée d'elle-même. »

Les lettres de Chateaubriand à M^e Récamier ressemblent à un vent d'orage qui apporte parfois de doux parfums, mais qui désole et ravage. Cependant elle fut fidèle à cette amitié comme à toutes les autres, et quelque difficile qu'eût été cet attachement, il survécut à tous et la consola de ce qu'elle avait perdu; car M^e Récamier eut le malheur de voir mourir les amis de son âge. Mme de Staël, Mme de Chevreuse, Matthieu de Montmorency, Ballanche, le duc de Laval, la précédèrent au tombeau; Chateaubriand restait seul de cette crénération. Tous les jours â la môme heure, le domestique annonçait, comme à l'époque heureuse de leur vie : « Monsieur le vicomte! »

et déposait le vieillard malade en présence de son amie, qui ne pouvait le voir, car elle était presque aveugle ; il ne pouvait lui parler, car il avait perdu la parole; ils restaient ainsi, recueillis en eux-mêmes et se comprenant par une mystérieuse communication. Telles furent les dernières années de M^e Récamier, mélancolique comme l'est toujours la vieillesse, plus triste encore pour elle, si isolée dans sa vie brillante. Elle survécut de deux ans à son illustre ami, et fut rapidement enlevée au milieu de nos troubles politiques. Sa mort cependant fut remarquée. L'académie de Lyon mit son éloge au concours, et, après dix ans de travail, la plume de sa fille d'adoption vient de publier l'intéressant travail dont nous avons tiré cette faible analyse.

Cette analyse servira à faire connaître un peu à notre public une femme qui a tenu une place si distinguée dans le monde intellectuel de notre temps; mais conclura-t-on de ceci que la vie de M^e Récamier ait été heureuse et enviable? Nous espérons que non. Une mère de famille, appui, conseil, guide de tous les siens, nous semble plus heureuse que la charmante Juliette; plus heureuse encore est la femme chrétienne qui a su mépriser le monde et dédaigner les triomphes de l'orgueil, qui a offert à Dieu le meilleur de son cœur, et qui aurait su repousser d'une âme ferme et sereine ces hommages idolâtres qui ne sont pas dus à la créature. Plus heureuse mille fois la chaste épouse, la mère dévouée, la sainte religieuse, la femme enfin qui a donné à ses facultés un but légitime, qui a trouvé un devoir pour alimenter en elle le feu des saintes afïections! Mme Récamier a été aussi pure que belle, mais au-dessus de la vertu fière qui triomphe se place la vertu humble qui fuit le péril, et qui combat le désir de plaire et le besoin de briller. Un spirituel auteur a dit, en parlant de celle qui nous occupe : « Elle aurait pu être sainte avec les efforts qu'il lui fallut pour rester pure. »

M™e RÉCAMIER 209

Elle l'avouait elle-même; dans une lettre écrite à sa nièce elle dit :

« 11 ne faut pas, ma chère enfant, te parler de bonheur quand ton cœur est déchiré, mais tes peines seront passagères, et ton sort me semble si doux, que je donnerais volontiers les plus beaux jours de ma vie pour tes jours les plus tristes. »

Quel aveu 1 et ne rappelle-t-il pas la pauvre infirme qui dit à Cormne, en lui demandant une aumône pour les pauvres : « Je voudrais vous voir aussi calme que moi. » Les dons éclatants, beauté, génie, ne font pas le bonheur, et c'est à sa bonté, à son cœur compatissant, que Mine Récamier dut les moments heureux de sa vie. Elle répète sans cesse ces mélancoliques confidences :

« Je suis ici (à Dieppe) au milieu des fêtes, de illuminations, des spectacles. Deux fenêtres de ma chambre sont en face de la salle de bal, et les deux autres vis-à-vis du théâtre. Au milieu de tout ce fracas je suis dans une parfaite solitude; je vais m'asseoir et rêver au bord de la mer; je repasse toutes les circonstances tristes de ma vie. J'espère que tu seras plus heureuse que moi. Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée, quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un tout autre sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries ; c'est par toi que j'ai un avenir...

<( En vérité, je suis si lasse de moi, que je crains surtout d'en lasser les autres; non assurément que je ne compte sur l'attachement de mes amis, mais n'être pour eux qu'un sujet de tristesse, ne contribuer en rien à l'agrément de leur vie est pour moi la plus vive peine que je puisse éprouver... »

Le néant de tout ce qui n'est pas dans la ligne très droite se voit au fond de ses plaintes si amères, et on peut y ajouter : Servir Dieu, c'est régner, régner sur l'homme, c'est servir I

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