‹ Portraits et notices historiquesChapitre 39 sur 46 · LE P. GRATRY · texte numérisé non relu

LE P. GRATRY

On ne peut oublier le P. Gratry lorsqu'on l'a vu, ne fût-ce qu'une seule fois. C'était la bonté qui apparaissait , la charité qui semblait tendre les bras pour étreindre tous les enfants du même Père, c'était l'espérance divine, le sursum corda, qui ne voulait jamais douter ni des hommes ni de l'avenir; c'était enfin le génie voilé sous la plus aimable bonhomie, et qui se rendait accessible aux âmes les plus simples, aux esprits les plus vulgaires.

On n'en saurait dire autant de ses écrits. Il faut une certaine dose d'instruction, il faut des connaissances préalables pour lire la Logique , la Connaissance de Dieu, la Connaissance de Vâme, les Sophistes; mais à toutes les jeunes filles sérieuses , aux mères de famille qui désirent former leur intelligence, afin d'éclairer celle de leurs enfants, nous conseillons la lecture des Sources, livre admirable et délicieux, qui renferme la direction la plus lumineuse que puissent désirer ceux qui veulent s'instruire et guider les autres dans les voies de la science et du devoir.

N'oublions pas non plus les pages émues, attendries, qu'il a consacrées à son élève et ami, M. l'abbé Perreyve, autre petit chef-d'œuvre digne de tous deux.

Toute la vie du P. Gratry a été consacrée au service de Dieu, au service des âmes, si chères à leur Créateur et à

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leur Rédempteur. Il fut appelé de bonne heure à une mission de zèle, et il a dit lui-même, dans les Sources, comment, après avoir considéré tous les biens que le monde pouvait offrir, tous ceux auxquels une légitime ambition aurait pu prétendre, la seule pensée de la mort, qui fauche si vite et les trésors du monde et leur triste possesseur, l'avait jeté soudain dans les bras de Dieu, et l'avait déterminé à servir le Maître éternel et les âmes qui ont l'immortalité pour partage. Il devint prêtre, et jusqu'à l'âge de quarante -deux ans il ne publia rien : la paisible activité du sacerdoce et l'étude solitaire occupèrent sa vie. Il prêchait, mais seulement à un auditoire restreint , car ses forces physiques ni sa voix ne pouvaient s'adresser à l'immense public des cathédrales.

Un de ses auditeurs a dit de lui : « J'ai entendu de grands orateurs, et j'ai senti plus d'une fois le glaive de leur éloquence aller, comme dit saint Paul, jusqu'à la moelle de l'âme. Je dois dire cependant que cette parole du P. Gratry, qui n'était qu'une conversation sur les choses de Dieu, me pénétrait et me remuait davantage. Quand on l'avait entendu, on voyait le christianisme sous un jour tout nouveau; on apercevait les harmonies de la religion révélée avec tout ce qu'il y a de plus grand dans la raison; on se sentait invinciblement attiré par le désir de devenir meilleur et plus pur, afin de pouvoir pénétrer plus avant dans l'intelligence de cette divine philosophie. »

Ces paroles photographient le talent du P. Gratry. Cette âme était avant tout une âme d'apôtre , et la science, le génie, l'éloquence, la pénétration ne servaient, chez elle, qu'à la diffusion de l'Évangile. Il voulait amener les incrédules à la fois et les croyants à la perfection : c'était là le but constant de sa vie et de ses œuvres, et Dieu permit en effet qu'il fût pour un grand nombre une lumière dans les ténèbres, un guide dans le chemin. Un mot de l'Évangile se trouvait souvent sur ses lèvres : Mon ami, montez

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2jIus haut! Plus haut dans la vérité, plus haut vers la charité, plus haut vers le renoncement, plus haut dans l'intimité divine, plus haut dans la pureté de la vie et dans les clartés de la foi!

Nous n'entrerons pas dans le détail de la vie du P. Gratry, où les pensées seules furent de grands événements. Quand les augustes mystères du christianisme, ses dogmes, son histoire furent pris à partie par une soidisant science, le P. Gratry n'hésita pas; il monta sur la brèche, il combattit le bon combat, et il eut la gloire de vaincre ses adversaires avec toutes les armes de la modération et de la charité. Amant passionné de la vérité, il abhorrait l'erreur; mais avec quelle charité vraiment évangélique il parlait de ses adversaires, de ses critiques, de ses ennemis! Ce souvenir demeure ineffaçable à ceux qui l'ont connu.

Cette vie de zèle et de travail fut couronnée par un grand acte d'obéissance au concile du Vatican et au vicaire de Jésus- Christ. Ce suprême devoir accompli, il ne lui restait plus qu'à souffrir , en union avec le divin Maître, ce qu'il fit avec un courage indicible. Une maladie de six mois consuma ses forces et sa vie sans altérer sa patience; il mourut le 7 février 1872, à Montreux (Suisse). Jusqu'au dernier instant il avait parlé de Dieu et de la France, dont les inexprimables malheurs avaient altéré sa santé et causé sa mort. Dans le cours de ses souffrances, il répétait fréquemment ces mots : « Oh! la charité! la science de réunir les hommes ! comme j'ai pensé à cette science, il me semble que je l'ai trouvée I »

Elle était dans son cœur, cette science sublime, et plaise à Dieu qu'il n'en ait pas emporté le secret 1

A quelqu'un qui le félicitait sur sa vaste érudition, sur la beauté, l'élégance de ses écrits, il répondait modestement :

« Je n'ai qu'un mérite, c'est de savoir m'appliquer un peu. »

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