LAD Y FRANKLIN
le capitaine Mac-Clintock s'embarqua sur une coquille de noix, et ce fut cette tentative désespérée et hasardeuse qui jeta une lumière plus vive sur ce drame mystérieux. Le capitaine Mac-Glintock trouva sur la terre du roi Guillaume les livres de bord de John Franklin et prouva par leur contenu, d'une façon irréfragable, que les deux navires saisis par les glaces avaient été abandonnés par leurs équipages, après deux ans de misères affreuses (de 1846 à 4848), et que les infortunés marins, chefs et matelots, avaient succombé dans cette solitude aux affres de la faim et du froid.
Quelle fut la douleur inconsolable de l'épouse, la douleur de cette âme qui avait si longtemps et si ardemment espéré, à qui l'espérance était interdite, à qui le voile des veuves était imposé I Lady Franklin survécut à cette cruelle certitude; pendant vingt ans encore elle vécut pour honorer la mémoire de son mari, pour élever ses fils dans le culte de leur père et le culte du devoir; elle eut la joie de voir honorer et grandir le nom qu'elle portait, de le voir associé aux grandes découvertes géographiques de notre temps. L'Angleterre éleva à l'infortuné capitaine un monument parmi ceux des rois et des grands hommes de son pays; la noble veuve a succombé à la vieillesse, soutenue jusqu'au bout par sa foi en Dieu et par la force de son âme. Au moment de sa mort ses deux fils venaient de s'embarquer pour le pôle. Les deux époux ont tracé chacun leur sillon, l'un dans la voix de la science et du courage, l'autre dans la voie du devoir et de l'amour*.
* Ce passage nord -ouest, tant cherché, a été découvert, presque par hasard, par le capitaine Mac-Glurc en octobre 1853; mais cette découvorte Bera-t-elle jamais d'une utilité prali([ue? La rigueur du climat, les iiiillo difllcultcs que l'on rencontre sous cette latitude, n'éloiiincront-ellos pas les navires d'une voie où le moindre danger est d'être ronterraé dans les banquises, comme le furent VÉrèbe, la Terreur et V Investigateur? Cette opinion sur le peu d'utilité pr.itique des voyafjes au pôle est empruntée à VAnnée géographique, de M. Vivien de Saint- Maitin.
LIVINGSTOISE
Les voyages lointains et périlleux sans but moral ontils bien une raison d'être? Le pôle Nord, la mer libre dans les régions boréales méritaient- ils le sacrifice de nobles existences, comme celles de Franklin ou du lieulieutenant Bellot? L'Afrique équatoriale, ses lacs, ses montagnes, ses fleuves, ses mystères, valaient- ils que tant de vies généreuses leur fussent immolées? Le missionnaire seul, portant l'Évangile aux païens, mérite une admiration que nous sommes tentés de refuser à la science pure, que nous dénions absolument aux vues commerciales et cupides, et, grâces à Dieu, le nombre des vrais ambassadeurs de Jésus-Christ est grand, les anges du ciel seuls pourraient dire le chiffre et les noms de ces martyrs du zèle, depuis saint François Xavier et ses successeurs, depuis le vertueux Las Cases et ses imitateurs, jusqu'au plus obscur envoyé de la bonne nouvelle, qui s'épuise et se consume au service des Océaniens, des Chinois ou des tribus errantes de l'Amérique, et qui meurt, comme il a vécu, avec Dieu seul pour ami et pour consolation. L'Afrique a eu ses nombreux apôtres , et un saint prêtre de nos jours, le P. Libermann, l'a aimée comme on aime sa patrie et a institué, pour la sauver et la servir, une
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compagnie de missionnaires, qui défriche péniblement le sol ingrat des fils de Cham. Mais voici qu'un savant, un voyageur, mérite aussi, par ses aspirations généreuses, d'être rangé parmi les apôtres du bien, qui ont laissé une
Livingstone.
trace sur la terre et dont les œuvres ont été agréables au Ciel.
On le sait : depuis les temps les plus reculés, l'Afrique est le grand marché de l'esclavage; de tout temps elle a justifié la terrible prophétie des saints Livres : Cham sera assujetti à ses frères; les Romains tiraient des esclaves de l'Abyssinie et de la Nubie; toute l'Asie en recrutait
pour ses princes et ses grands seigneurs. Lorsque la loi chrétienne régna, l'Europe ne connut plus d'esclaves; mais le Bas- Empire, et plus tard les soudans et les émirs, comptèrent toujours des esclaves noirs parmi leurs richesses.
La découverte de l'Amérique, l'extinction de la race indienne fît naître la traite des noirs, et la justice divine seule a pu mesurer les désastres, les douleurs et les immolations causés par ce commerce barbare. L'Amérique reçut, en deux siècles, neuf millions d'esclaves; il en restait à peine quatorze cent mille vers le commencement du xixe siècle, tant les mauvais traitements, les fatigues et le désespoir avaient vite décimé ces familles infortunées. L'Église avait élevé la voix contre ces crimes de lèse-humanité; elle ne fut pas "entendue. Pitt, à la tribune de la Chambre des communes; en France, Montesquieu, Turgot, Gondorcet, Bernardin de Saint- Pierre, plaidèrent la cause des noirs; il fallut des années pour que l'humanité et la justice eussent raison des intérêts privés; la traite fut enfin interdite, et peu à peu la liberté fut donnée à tous les esclaves des colonies anglaises et françaises. L'Europe pouvait dorénavant se laver les mains de ces atrocités, mais elles n'étaient pas bannie^ de la terre, et les torrents de sang versés sur les champs de bataille sont peu de chose auprès de ceux que fait répandre le commerce d'esclaves sur la terre d'Afrique. Le marché s'était transporté de la côte occidentale à l'Orient, Zanzibar alimente les contrées musulmanes.
C'est là qu'aboutissent ces tristes caravanes, tantôt captifs de guerre, tantôt enfants livrés par leurs parents, ou malheureux volés par les commerçants arabes; c'est là qu'on les voit arriver, liés les uns aux autres, le long d'une fourche de bois, nus, épuisés de fatigue, nourris d'une poignée de grains par jour; ils y arrrivent par terre, marchant sous le soleil africain et dans le sable embrasé; ils y arrivent par mer, dans des barques où on les foule, où
on les entasse, au point que dans leur amoncellement l'œil ne distingue plus de forme humaine. De Zanzibar, on les dirige sur la Perse, l'Egypte, la Turquie, l'Arabie. Chaque esclave vivant représente la vie de dix hommes, tant les souffrances, la faim, la douleur en tuent sur ces routes du désert, pavées d'ossements humains. Ces excès étaient peu connus en Europe; Livingstone, un des premiers, les fit connaître, et l'humanité, la charité qu'il montra, les cris qui, sortis de son cœur allèrent retentir dans la vieille Angleterre , attachent à son nom une gloire touchante et impérissable.
David Livingstone était né dans la classe la plus obscure, mais il avait une volonté ferme et persévérante qui surmonta tous les obstacles. Il a raconté lui-même comment il poursuivit ses premières études : tout en travaillant comme rattacheur dans une filature , il acheta un rudiment sur la paye de sa première semaine.. « Je continuais, dit-il, mes études pendant les heures que je passais à la filature, plaçant le livre sur mon métier, de manière à saisir les phrases les unes après les autres, tout en marchant pour faire ma besogne... A dix-neuf ans j'eus un métier à conduire; c'est une fonction pénible, mais j'étais payé en conséquence : je pus me suffire, poursuivre mes études médicales, suivre des cours de grec et de théologie. »
Cette nature vigoureuse était tendre en même temps. Voici comment il parle de son père : « Mon respect et ma gratitude lui sont acquis pour m'avoir donné l'exemple de cette piété ferme, dontBurns a tracé l'idéal dans le Samedi soir au cottage. Il mourut en 1856, comptant avec confiance sur cette miséricorde dont nous devons tous espérer les effets par les mérites de Notre- Seigneur Jésus- Christ. A cette époque je descendais le Zambèze, ne me promettant pas de plus grand plaisir que de m'asseoir à notre coin de feu et de lui raconter mes voyages... »
A l'âge de vingt-quatre ans (il était né en 1813, à Blantyr.
en Éco?se), Livingslone obiint le diplAme de docteur en médecine; il faisait déjà partie de l'Église anglicane, et, un an après , il partait pour le Cap en qualité de missionnaire. Il s'y maria avec la fille d'un ministre. Il s'occupa activement des noirs et des Cafres; il étudia leur langue avec succès, et peu à peu le désir lui vint de s'avan» er dans l'intérieur des terres. Sa vocation d'explorateur se dessinait; nous mentionnerons très brièvement les découvertes importantes dues à son courage et à sa persévérance; il découvrit le lac Ngami; il vit, le premier, un pays fertile, coupé de lacs et de rivières navigables, plein de richesses, habité par des peuplades douces et laborieuses : cette contrée heureuse s'appelle le Mikalolo; il traversa, au prix d'incroyables fatigues, le continent africain dans toute sa largeur et arriva aux possessions portugaises de Saint- Paul de Loanda, et il retraversa encore l'Afrique, dans la partie méridionale, pour aboutir à Quilimane, sur la côte orientale.
Il remonta le Zambcze, le fleuve le plus considérable de l'AfriLjue australe, et il démontra que le centre de l'Afrique n'était pas, comme on le croyait, un désert inhabitable. Ce plateau central est, au contraire, d'une admirable fertilité, il est occupé par un peuple nombreux. Les premiers voyages de Livingslone durèrent sept ans. 11 en entreprit un second, qui fut pour lui l'occasion d'un grand malheur; car sa femme, qui l'avait accompagné, mourut d'une fièvre maligne, et toute l'expédition fut entravée par la haine des marchands d'esclaves, qu'il avait dénoncés à l'Angleterre, et dont il essayait par tous les moyens d'empêcher l'odieux trafic. Il consacra dix ans à ses explorations dans l'intérieur de l'Afrique, de 1856 à 1 866, et, pendant ce temps, toutes ses lettres, tous ses rapports ne cessèrent d'implorer la pitié de l'Europe en faveur des malheureuses victimes de la traite. Il essayait de faire pénétrer quelques idées de morale et de religion dans l'esprit de ses guides et des Africains avec lesquels il se trouvait
en rapport; il leur montrait le ciel et leur parlait du Père, créateur de tous les hommes , et il écrivait à lord Clarendon, en lui décrivant ses peines et ses fatigues excessives : « Je suis soutenu par l'espérance d'accomplir un acte utile, en faisant connaître au monde ces peuples et leur pays. Je crois, en propageant au milieu d'eux quelques notions
Stanley retrouve Livingstone.
d'un ordre supérieur, marcher d'accord avec les vues d'une Providence universelle, à laquelle croient les êtres les plus intelligents de notre race, et j'espère que mes efforts auront leur approbation dans l'heureuse vie à venir. » l
Il fallait un cœur héroïque pour poursuivre ses voyages et sa mission au milieu de souffrances inénarrables et d'oppositions continuelles; il fut menacé de mort, ses bagages furent entièrement pillés, et ses ressources furent tellement épuisées qu'il ne put ni poursuivre sa route ni
revenir sur ses pas. Aucune lettre, aucune missive ne parvint de sa part en Europe, Le bruit de sa mort se répandit; l'Angleterre s'émut et résolut d'organiser un voyage de recherche; mais pendant qu'on délibérait, un Américain, M. Stanley, prenait les devants. Il était rédacteur d'un journal américain, et le directeur de ce même journal, M. Bennett, mit à ses ordres un crédit illimité dans le but de retrouver enfin Livingstone. Stanley employa plus d'une année à ce voyage, mais il eut le bonheur de trouver celui qu'il cherchait. Livingstone était malade et abattu, privé de toute société, de tout secours, et pourtant jusqu'à l'épuisement de ses forces il avait toujours poursuivi ses investigations sur les cours d'eau qui arrosent l'Afrique équatoriale, et dont la connaissance est due à ses explorations.
Livingstone a raconté lui-même dans son journal le bonheur que lui fit éprouver la généreuse démarche de l'Américain : a Je ne suis pas démonstratif, je suis même aussi froid que, nous autres insulaires, nous avons la réputation de l'être; mais cette pensée de M. Bennett, cet ordre généreux, si noblement effectué par M. Stanley, c'était bouleversant. Je me sens d'une extrême gratitude, et en même temps un peu honteux de n'être pas digne d'une semblable démarche. »
Stanley resta auprès de lui pendant une année; il parle avec un ardent enthousiasme du caractère de Livingstone. « Il approche de la perfection, dit-il, autant qu'il est donné à la nature humaine. Son inaltérable douceur ne se dément jamais : ni traverses, ni fatigues, ni troubles d'esprit, rien, pas même un long exil loin des êtres les plus aimés, ne peut lui arracher une plainte. Il a foi en la Providence. Abandonné, sans ressource, menacé de toutes parts, il s'en va aux portes du tombeau, mais il n'a pas déserté son poste. La religion n'est pas pour lui une théorie abstraite, c'est un sentiment profond qui pénètre le cœur et se traduit dans les moindres actes. La piété
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revêt en lui les traits les plus aimables ; elle règle sa conduite, non seulement envers ses serviteurs, mais encore envers les indigènes, les mahométans fanatiques et tous ceux qui l'approchent. »
Stanley s'associa à son ami pour signaler les excès et les crimes commis par les Arabes qui chassent à l'homme, et qui poursuivent les nègres désarmés pour les vendre : « Rien, dit-il, ne peut exprimer l'horreur qu'inspirent ces lâches bandits. » L'Angleterre s'émut en apprenant d'une part, grâce à Livingstone, que l'intérieur de l'Afrique n'était pas un désert; mais d'autre part elle apprit quelle lèpre dévore ces admirables régions. Les trafîcants de chair humaine dépeuplent ces contrées longtemps paisibles, et l'honneur de l'humanité, l'intérêt même des nations européennes exige qu'il soit mis un terme à l'horrible commerce dont Zanzibar est maintenant le centre, et dont les Arabes, cette nation cruelle, sont les agents les plus actifs.
Stanley engagea vainement Livingstone à revenir en Europe; il voulait poursuivre sa tâche et trouver, comme il dit, les quatre sources du fleuve dont un prêtre égyptien a parlé à Hérodote; il se remit donc en route, et l'on peut suivre dans son dernier journal les détails des fatigues et des excessives privations qui abrégèrent sa vie. Le courageux explorateur marcha pendant seize mois encore, sans arriver au but qu'il se proposait; lui et ses hommes souffrirent de la disette, du climat, des longues marches à travers des jungles, des marais et des prairies inondées; le 28 avril 1873, le lutteur invincible s'avoua vaincu; il ne pouvait pas aller plus loin, il se trouvait dans un pauvre village, appelé Tchitambo; on le porta dans une petite case, sur un lit que des serviteurs improvisèrent; il languit trois jours; le 30 avril il pria un de ses serviteurs, nommé Souzi, de lui donner un peu d'eau et de calomel; puis il lui dit d'une voix faible : « Maintenant vous pouvez vous retirer. »
Il resta seul. A quatre heures du matin un autre serviteur entr'ouvrit la porte de la case, et appela aussitôt son compagnon. Livingstone était à genoux, auprès de sa couche, le front sur l'oreiller, les mains jointes. Il était mort, mort en priant.
Ses serviteurs montrèrent à quel point le généreux caractère de l'étranger, venu vers eux de si loin, avait agi sur leurs âmes; ils traitèrent sa dépouille mortelle avec un respect admirable, et ils résolurent de la reporter à Zanzibar. Tous les papiers, les instruments de Livingstone, sa Bible, son livre de prières, furent religieusement conservés; le corps du voyageur reçut les honneurs funèbres selon la mode de ces populations africaines qu'il avait aimées. Un pleureur chantait d'une voix triste et en dansant lentement :
Aujourd'hui est mort l'Anglais,
Qui avait des cheveux diiïérents des nôtres;
Venez tous à la ronde voir l'Anglais !
Quand ces rites furent terminés, la caravane fidèle se mit en route, et à travers des fatigues et des périls sans nombre, elle rapporta à Zanzibar ces précieux restes qui, après une vie si active, avaient enfin trouvé le repos. On était au mois de février 1874, il avait fallu neuf mois de voyage et de dangers pour que ces admirables serviteurs accomplissent leur tâche.
L'Angleterre réclamait son enfant; Livingstone, qui avait ambitionné une tombe dans ces forêts vierges qu'il avait parcourues, repose à Westminster, auprès des rois et des grands hommes de son pays. Il est placé sous une dalle de marbre noir, qui porte cette inscription :
Rapporté par des mains fidèles, sur terre et sur mer,
ici repose
David LIVINGSTONE
Missionnaire, voyageur, philanthrope; né le iO mars iSl3, à Blantyr, comté de Lanarck; mort le P'' mai i813, au village de Tchitamho , à Hala. Pendant trente ans sa vie fut dépensée en infatigables efforts pour évangéliser les naturels, explorer des contrées inconnues, abolir le commerce d'esclaves qui désole l'Afrique centrale. Parmi ses dernières paroles, il écrivit : Puissent les bienfaits célestes descendre sur quiconque, Américain, Anglais ou Turc, aidera a guérir cette plaie sanglante du monde.