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trine, ne prêchez plus ! Vous jetez votre drapeau, n'enlevez pas un autre ! En passant par votre bouche, la vérité même s'altère f on refuse de vous croire, vous êtes dépouillé de tout prestige. L'insolent aristocrate de la Vigie de Koatven n'avait le droit d'écrire ni le Juif El ont, ni les Mystères de Paris, même dans l'hypothèse où ces deux monstruosités sociales et littéraires seraient des ouvrages moraux. Vous le voyez, nous allons loin. Si nous raisonnons maintenant au point de vue de l'art pur et simple, Louis Desnoyers a du style, Eugène Sue n'en a pas l'ombre. Donc, nous admettons l'un et nous repoussons l'autre. On réimprimera toujours certains livres du premier; dans vingtcinq ans, il ne restera pas une ligne du second. Laissez marcher le siècle, et vous direz si nous avons tort.
Outre les œuvres de Louis Desuoyers dont nous avons plus haut donné le titre, citons les Mémoires d'une pièce de cent sous, — une Maison de Paris, travail d'observation comique, relatif aux différentes variétés de locataires ; — Gomment la gaieté revient aux dames, — et les Etudes sur les femmes, dont la première partie, Gabrielle, forme la valeur de quarante-cinq feuilletons. Il n'y avait pas trop de ce nombre pour servir de recueil à Timmense érudition de notre écrivain sur la matière.
Ajoutons à ses travaux toutes les revues qu'il écrit dans le Siècle, revues musicales, revues de Paris, revues politiques et revues de salon. Les sept dixièmes du Veau d'or, roman posthume de Frédéric Soulié, sont dus à la plume de Louis Desnoyers.
Nous aurions tort de ne pas faire mention d'un article surprenant, publié dans Paris révolutionnaire, où il formule, dix-sepl ans à l'avance, le résultat (Vidées en fermentation. C'est une véritable prophétie, annonçant la
Révolution de février dans ses détails les plus infimes et en apparence les plus fortuit^. 1! va jusqu'à parler de la rue Lamartine, sans dire néanmoins qu'elle supplantera la rue Coquenard.
Essayanl d'échapper à des séductions toujours renaissantes et forl ]!(iu compatibles avec le travail de l'écrivain, Desnoyers fonda le Charivari pour s'imposer un surcroM de besogne,, et contracta des noeuds devant monsieur maire, afin de briser d'un seul coup toutes se? chai; illégitimes. Par une bizarre coïncidence, le jour même de son hymen fut celui de l'apparition du nouveau journal.
Au sortir de la messe, notre époux de fraîche date court à l'imprimerie. Tout le numéro est à faire. 11 écrit une première colonne, l'envoie aux compositeurs, en rédige une autre en attendant répreuve, et, de rédaction en correction, travaille sans désemparer jusqu'à près de minuit.
Il était temps, comme on le voit, d'aller rejoindre Tépousée; mais, dans le feu de l'improvisation, Louis a perdu le souvenir de ses noces. Albert Clerc et Altaroche surviennent. On cause longtemps. Ces messieurs laissent Desnoyers composer un dernier article, revoir une dernière épreuve, et celui-ci, rompu de fatigue, s'endort, après leur départ, sur un canapé des bureaux. Quatre heures sonnaient à la paroisse voisine. Le lendemain, les amis de notre journaliste le retrouvent à la même place. Il vient de s'éveiller et lit tranquillement son premier numéro en fumant un cigare.
— Eh ! s'écrient-ils, est-ce que tu ne t'es pas couché?
— Non, répond Louis.
— Malheureux ! . . . et ta femme ?
Desnoyers se lève. La havane lui tombe des lèvres. 11 regarde ses collaborateurs avec stupéfaction, et murmure:
— Ah ! miséricorde! je n'y songeais plus.
Nous ne savons pas à quel genre de raisonnement il eut recours, lorsqu'il dut justifier aux yeux de Madame cette inconcevable distraction .
L'ancien Charivari, avec ses trois hommes d'État et sa plume bouffonne, est encore trop près de nous pour que nous en fassions l'histoire. Six années durant, le héros de cette notice et ses deux collègues ont dépensé là pins d'esprit que n'en contiendraient cinq cents volumes d'Alexandre Dumas et deux mille comédies de M. Scribe. Directeur de quatre journaux à la fois, Desnoyers travaillait nuit et jour. 11 s'était habitué h dormir en regagnant son domicile et en marchant, de trois à cinq heures du matin, dans les rues désertes et silencieuses. Ceci est un fait que tous ceux qui le connaissaient alors peuvent certifier. De temps à autre, il ouvrait l'œil instinctivement pour reconnaître à quel point de sa route il pouvait être; puis , refermant la paupière , il se remettait en marche et finissait par arriver chez lui , guidé par la Providence beaucoup plus que par ses jambes.
A neuf heures, son domestique avait ordre de l'éveiller. Il fallait songer au numéro du lendemain.
Chose bizarre ! la nature, à époque fixe, prenait sa revanche, et notre rédacteur en chef payait d'un Seul coup sa dette au sommeil. Il tombait, à la fin de chaque mois, dans une sorte de léthargie effrayante qui durait deux nuits et deux jours. Alors madame Desnoyers écrivait à. Altaroche : s Mon mari dort ; ne comptez sur lui qu'aprèsdemain. »
Le jour où Fieschi consomma son crime sur le boulevard duTemple, des ordres furent donnés en haut lieu pour jeter immédiatement dans un cul de basse fosse tout ce
qui tenait une plume républicaine. M. de Bassano, char| de L'exécution de ces ordres, el trouvant qu'ils péchaient
par un excès de rigueur, fit transmettre à chacun des individus menacés un avis secret, pour les engager à quitter Paris, au moins pendant quelques semaines. Desnoyers et Philippon se trouvaient dans les bureaux du Charivari, quand arriva ce conseil officieux. Ils déguerpirent au plus vite, comme on peut le croire. Le jour même, deux Messieurs bien vêtus, entrant dans les bureaux, y rencontrent un vieil homme de lettres, nommé Caron, chargé, depuis un temps immémorial, de la rédaction exclusive des articles de modes. Caron, pourvu d'une -dose d'amour-propre fort grande, trouvait que les trois hommes d'État ne rendaient point à son talent toute la justice désirable.
— Monsieur le rédacteur en chef, s'il vous plaît? lui demandent les visiteurs , avec un salut plein de politesse.
— C'est moi ! répond fièrement Caron, enchanté de se trouver seul et de passer, une fois dans sa vie, pour un personnage littéraire.
Les agents font un signe du côté de la porte. Six gardes municipaux se montrent, prennent le soi-disant rédacteur en chef au collet , le contraignent de descendre malgré ses protestations énergiques, le fourrent dans un fiacre et le mènent droit aux cachots de la Conciergerie. Caron y resta quinze jours, en expiation de son orgueil. Si le Charivari, pendant ce laps de temps, n'imprima point de compte rendu de modes, il ne manqua pas d'autres articles, et la rue de Jérusalem, qui savait les rédacteurs en fuite, ne comprenait rien à ce mystère. Cachés à Passy , les uns chez le vaudevilliste Desvergers, les
autres chez l'avocat Crémieux, nos trois hommes d'État expédiaient leur copie, soit dans une hottée de légumes, soit dans un panier de fruits.
L'année suivante, au milieu de ses nombreuses occupations de journaliste et de ses fatigues de chaque instant, Louis Desnoyers fut chargé par M. Dutacq de rédiger le numéro spécimen du Siècle. Il passa soixante-douze heures sans dormir, et, la dernière ligne écrite, il fut saisi d'un transport au cerveau, qui mit ses jours en grand péril. La convalescence lui montra le Siècle fondé. Sa fortune était faite. Par un acte en règle, notre écrivain doit rester, sa vie durant, rédacteur en chef du feuilleton. Il touche huit cents francs par mois d'honoraires, sans compter ce que lui rapportent ses nombreux articles. *
Desnoyers écrira, quelque jour, l'histoire de ses relations avec les grands seigneurs de la littérature, qui lui viennent en équipage, et avec les pauvres aspirants, qui lui viennent sans bottes. Ce sera un livre que s'arracheront les lecteurs. Il serait mal à nous de le déflorer. Nous citerons seulement quelques détails.
Le poète Lassailly, paresseux de premier ordre et bohème enraciné, sembla tout à coup saisi d'une ardeur extrême pour la prose. Sa plume devint infatigable, et ses nouvelles envahirent les cartons du Siècle. Desnoyers ne tarda pas à s'apercevoir qu'elles se ressemblaient toutes et reproduisaient constamment les mêmes phrases, dites par les mêmes personnages. Il finit par en demander le motif à l'auteur. Lassailly confessa très ingénument qu'il correspondait, au moyen du feuilleton, avec une jeune fille de province dont le père était abonné au Siècle.
m HISTOIRE CONTEMPORAINE.
Ses éternelles redites étaienl d'éternels serments <1 aiiioui^ coiiiiue il convienl aux amoureux d'en faire.
Dn modeste homme de lettres de province écrivaità Desnoyers, en lui expédianl son œuvre :
« Monsieur,
« Bien certainement les lignes que je vous envoie sont indignes de la publicité ; mais j'espère que vous serez assez aimable pour venir en aide à mon inexpérience. Refondue par vous, et corrigée avant l'insertion, ma nouvelle sera digne de vos lecteurs. »
Impossible de faire un aveu plus humble et une proposition plus candide. Un autre débutant littéraire , fatigué de rompre tous les jours la bande du journal, et de ne pas trouver sous le pli son article, envoya au rédacteur en chef cette lettre pleine de laconisme de désespoir :
« Si demain je ne suis pas imprimé, je me brûle la cervelle. Vous aurez mon trépas sur la conscience. »
Enfin nous avons lu nous-même, un soir, dans les bureaux du Siècle, cette phrase touchante, qui terminait la missive d'un littérateur orphelin :
ce Daignez accueillir ma nouvelle, et ma mère vous bénira du haut des cieux ! »
Mais, insensible à tout, Desnoyers n'ouvre ses colonnes qu'au mérite, et ne cède même pas — héroïsme sublime pour un homme de sa nature ! — aux douces œillades de nos dames poètes, qui savent si bien donner i\ leurs supplications le charme qui manque à leurs vers.
Un jour, à sa grande surprise, il vit entrer dans son cabinet un ministre de Louis-Philippe. C'était le grand philosophe Victor Cousin, qui venait solliciter lui-même, en
personne, pour obtenir l'insertion de quelques poésies, refusée à une muse de sa connaissance intime. Mais chut ! . . . Souvenons-nous de la leçon tragique donnée à cet indiscret d'Alphonse Karr par madame Louise Collet, née Révoil. Honneur et respect aux muses qui jouent du couteau !
De méchantes langues affirment que le rédacteur en chef du Siècle, une fois son feuilleton lu et corrigé, s'endort, comme un autre Annibal, dans les délices de Capoue. Ceci est une calomnie flagrante. Le Siècle est loin d'être pour Louis Desnoyers une sinécure. Il est obligé de lire, année courante, quatre cents manuscrits ; il en relit, corrige et recorrige deux cents, et cette occupation monotone, qui lui prend au moins huit heures par jour, ne l'empêche pas de fournir son contingent à la littérature active.
DUMAS (père)
Figurez-vous un voyageur à qui Ton a fait la peinture d'un Eldorado délicieux, peuplé de villas splendides, aux jardins riants , aux pelouses émaillées . Là , sous un ciel d'azur et par un printemps éternel, chantent sans cesse les oiseaux et la brise. Doux murmures, grands ombrages, fleurs éblouissantes, tout se réunit pour charmer Toreille et le regard. Chaque détail est une poésie, chaque pas fait naître un rêve. Notre voyageur prend son bâton de touriste et se dirige vers ce pays ravissant. Il arrive. 0 spectacle affreux ! Les villas, les jardins, les pelouses, les ombrages, sont ravagés, sont flétris. Uncyclope absurde prend ses ébats au milieu de la poétique région. Sur son passage, il ne laisse que ruine et désastre.
Le voyageur, c'est nous ; l'Eldorado, c'est le domaine des lettres; le cyclope, c'est Alexandre Dumas.
A notre arrivée dans la littérature, nous avons trouvé cet homme brisant tout, gâchant tout, ne respectant rien,
violant la Muse, et se moquanl avec effronterie des. choses respectées jusqu'à ce jour. Nous étions jeune, l'indignation dans notre âme étail bouillante. Peut-être nous sommesnous donné tort par un excès de colère. Aujourd'hui nous
serons câline en révélant au public les malheurs causés ; cet écrivain; notre voix non sera que mieux entendue.
Alexandre Dumas est né à Villers-Cotterets, le 24 juillet 1802. Nous ne discuterons pas ses prétentions à avoir des ancêtres. Son grand-père, le marquis Antoine Davy de la Pailleterie, épousa, disent les uns, n'épousa point, disent les autres, une négresse de Saint-Domingue, appelée Tiennette Dumas. Les armes de la famille, affligées ou non de la barre de bâtardise, n'en sont pas moins d'azur à trois aigles d'or, aux vols éployés pour deux, avec un anneau d'argent placé en cœur.
Regagnant la France après avoir été quelque temps gouverneur de Saint-Domingue, Antoine Davy de la Pailleterie ramena un jeune mulâtre, qu'il avait reconnu. Ce dernier s'engagea comme simple soldat, sous le nom de sa mère défunte, en voyant le vieux marquis contracter mariage avec une demoiselle Retou, sa femme de charge. Le fils de Tiennette Dumas se distingua bientôt dans l'armée française par de brillants faits d'armes. A cette époque ( 1792 ), l'avancement était rapide. Notre volontaire monta de grade en grade, et conquit les épaulettes de général de division. Disgracié sous l'Empire, il prit sa retraite, et mourut sans fortune, à Villers-Cotterets, vers 1806.
L'illustre guerrier, si l'on en croit son fils, était fort bel homme. Voulant nous en donner une preuve irréfragable, Alexandre Dumas certifie, dans ses Mémoires, que le mollet du héros, le jour où il épousa sa mère, était juste de la grosseur de la taille de celle-ci, — détail authentique et
DUMAS. Ul
singulier, que l'histoire ne s'attendait guère à enregistrer dans ses annales.
Madame Dumas, après la mort de son époux, resta, diton, dans un état voisin de l'indigence. Le fait nous semble improbable. Napoléon Ie'' n'était pas homme à priver de pension la veuve d'un général.
Alexandre commença ses études auprès d'un certain abbé Grégoire, cpii eut une peine extrême à lui apprendre la langue latine, et qui ne put jamais réussir à le faire mordre à l'arithmétique. Son élève affectionnait spécialement l'école buissonnière , la chasse à la pipée, le braconnage, l'équitation , l'escrime et le tir au pistolet. Tous ces exercices physiques développèrent chez Alexandre une santé puissante que rien jusqu'à ce jour n'a pu détruire.
A l'âge de dix-huit ans, il entra comme troisième clerc dans l'étude de maître Menesson, notaire royal à Villers- Cotterets. La petite cité picarde abritait alors la famille de Leuven, exilée de Paris, en 1815, au retour des Bourbons. Déjà vaudevilliste, Adolphe de Leuven répondit au jeune Dumas, qui manifestait un désir violent d'arriver à la for-f tune :
— Faites-vous auteur dramatique, mon cher. Le Théâtre est une mine d'or, et je vous offre ma collaboration.
Alexandre le prend au mot. Trois pièces ayant pour titre : le Major de Strasbourg, — Un dîner d'amis, — et les Abencerrages, sont expédiées aux directions parisiennes, et refusées partout. Le fils du général ne se décourage point. Son collaborateur Adolphe a regagné la capitale. Tourmenté d'un désir irrésistible de connaître les acteurs en vogue, Alexandre se décide à faire le voyage de Paris avec l<i principal clerc de maître Menesson. Cesmes-
i \-i HISTOIRE CONTEMPORAINE.
sieurs ont le gousset vide el l«i fusil sons le bras. Ils tuent, chemin faisanl , nombre de lièvres h de perdreaux, les vendent aux marchands de comestibles, Le long de la route, et gagnenl ainsi la grande ville.
Adolphe de Leuven accueille à liras ouverts son jeune collaborateur et lui donne un billet pour aller voirTalma. Bien plus, il lui ouvre l'entrée privilégiée dos coulisses el le présente au célèbre tragédien pendant un entr'acte. Talma reçoit affectueusement le Nemrod picard , étudie son œil, regarde son front, et ne manque pas d y découvrir le sceau manifeste du génie.
« — Alexandre Dumas, lui dit-il, je te baptise poète au nom de Shakspeare, de Corneille et de Schiller. Retourne en province, rentre dans ton étude, et Fange de la poésie saura bien t'aller trouver où tu seras, t'enlever par les cheveux comme le prophète Habacuc, et Rapporter là où tu auras affaire. »
Loin de nous la pensée de révoquer en doute cette prédiction merveilleuse de Talma, puisque c'est le véridique auteur des Imjiressions de voyage lui-même qui la rapporte. A défaut d'un ange, un diable ennemi de la littérature ne tarde pas, en effet, à prendre par les cheveux Habacuc-Dumas et à le transporter définitivement à Paris pour le plus grand malheur des écrivains modernes. Ne voulant plus, cette fois, mitraille? sur sa route perdreaux et lièvres, Alexandre gagne son vovage, en quinze points liés au billard, à l'entrepreneur des voitures publiques, prend cinquante francs dans la bourse de sa mère, demande à quelques électeurs de l'Aisne des lettres de recommandation pour les vieux généraux de l'Empire, et vient s'installer dans une mansarde de la place des Italiens. Le jour même de son arrivée, il se présente chez le maréchal Jour-
dan, qui lui fait piteux accueil, chez Sébastiani, qui le reçoit mal, et chez le duc de Bellune, qui ne le reçoit pas du tout. Enfin il trouve un protecteur dans le général Foy. Reconnaissant au jeune homme une belle écriture, celui-ci le fait entrer au secrétariat du duc d'Orléans avec douze cents francs d'honoraires.
De son propre aveu, M. Dumas était alors d'une ignorance extrême. Comme il n'avait dans les bureaux du prince que fort peu de besogne, il lut Walter Scott, Shakspeare, Gœthe et Schiller, dans la prévision que ces lectures lui seraient plus tard d'une grande utilité. Notre homme dit au général Foy :
« — Je vais vivre de mon écriture ; mais je vous promets de vivre un jour de ma plume. »
Il s'agit de tenir parole. Un vaudeville en collaboration avec Leuven et Rousseau , porté d'abord au Gymnase , eut le sort des pièces expédiées de Villers-Cotterets. La Chasse et V Amour, tel était le titre de cette élucubration, que l'Ambigu, trois mois plus tard, consentit à mettre à l'étude en stipulant pour chaque auteur quatre francs par soirée. Bientôt la Porte-Saint-Martin joua la Noce et V Enterrement , deuxième vaudeville de notre commis au secrétariat. Il avait alors pour collaborateurs MM. Gustave et Lassagne. Plus généreuse que l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin octroya six francs par représentation à chacun des auteurs. iUexandre commençait donc à tenir sa promesse, il vivait de sa plume. Madame Dumas quitta la province et vint demeurer avec le futur grand homme dans un modeste appartement du faubourg Saint- Denis.
Tout en conservant sa place d'expéditionnaire au secrétariat du prince et en recopiant nombre de dépêches à
l'adresse i\e> têtes couronnées de l'Europe, Alexandre traduit le Fiesque de Schiller el compose une tragédie des Gracqv£8. Ces deux ouvrages n'obtienneni pas l<is honneurs de la rampe. L'auteur en découpe plus tard des fragments, qu'il recoud à Henri III el à d'autres pièces, en homme qui comprend L'économie littéraire et sait tout utiliser. Après les Graeques vient Christine. Cette nouvelle tragédie semble destinée à une chance meilleure. Charles Nodier l'appuie de son patronage auprès du baron Taylor, commissaire-royal au Théâtre-Français. Dumas lit son œuvre; elle est reçue. Mais presque aussitôt M. Taylor part en Orient à la recherche de l'obélisque. Les sociétaires capricieux profitent de la circonstance et refusent de mettre la pièce à l'étude. Alexandre jette les hauts cris. On convient de part et d'autre de s'en rapporter à la décision de Picard.
« — Avez-vous de la fortune ? demande au jeune tragique l'auteur de la Petite Ville.
« — Pas l'ombre, Monsieur, répond Alexandre.
« — Quels sont vos moyens d'existence ?
« — Une place de quinze cents francs [.
« — Eh bien, mon ami, dit Picard, retournez à votre bureau. »
La sentence était cruelle, et, nous devons le dire, passablement injuste. Reconnaissant combien il était pauvre du coté de l'invention, M. Dumas avait adopté déjà le système d'emprunt le plus complet. Christine est faite avec les mémoires de la grande Mademoiselle, et Goethe en a fourni les situations les plus saisissantes. Picard outrageait
1. Les honoraires primitifs du commis au secrétariat avaient été augmentés. '
donc le génie de Goethe en ayant Tair de mépriser la pièce d'Alexandre Dumas.
Quant au drame de Henri III, que le jeune auteur réussit, avec la protection du duc d'Orléans, à faire représenter Tannée suivante à la Comédie -Française, il est composé de rognures prises dans Anquetil i, dans le journal de Pierre de TÉtoile %, dans Walter Scott 3 et dans Schiller. D'un bout à l'autre de cette œuvre, il n'est pas une conception ; pas une péripétie , pas une scène que notre écrivain puisse revendiquer. Nous tenons à en donner une preuve convaincante, afin que tout d'abord on ne nous accuse pas d'exagération.
SCHILLER (Dou Carlos, acte H, scène IV.)