livre-moi ton âme
Ceux qui défendent M.Dumas, — car il y a des gens qui le défendent, — osent objecter que les peintres, les sculp-
teurs, font aussi travailler leurs élèves, et que cependant les œuvres sont toujours signées du maître. Sottise et paradoxe ! 11 y a dans la peinture et dans la sculpture une partie essentiellement matérielle, qui n'existe en aucune façon dans les travaux littéraires, à moins qu'on ne tienne compte de la besogne du copiste, et nous sommes à peu près sûr que les collaborateurs de M. Dumas se révolteraient énergiquement contre celui qui les traiterait de copistes. Un livre n'a que deux choses, le fond et la forme, la conception et le style. Dans les arts, au contraire, la partie matérielle du travail laisse des traces visibles. Les élèves de Raphaël qui travaillèrent à la belle toile de la Transfiguration, les élèves de Michel-Ange qui travaillèrent à la Chapelle Sixtine, les praticiens de tous les maîtres en sculpture ont prêté leur labeur sans toucher à la pensée créatrice. Qu'ils aient couvert une toile de ces premiers plans de coloris, forme insignifiante qu'anime ensuite le souffle du maître, il n'y a aucune comparaison à établir avec ce qui se passe dans les lettres. Et voyez la différence ! Raphaël a pu emprunter la craie de Jules Romain pour transporter son carton sur la toile. Ce carton, dépositaire de la pensée du maître, est dans les arts ce que le plan d'un livre est dans les lettres. Or M. Dumas, au cas où il se bornerait à acheter des plans, serait tout au plus, vis-à-vis du vendeur, ce que Jules Romain était visà-vis de Raphaël.
Ajoutons que, dans les lettres beaucoup plus que dans les arts, la pensée première constitue l'œuvre véritable. ( In peut avoir le don du coloris ou le don des lignes, et être un grand artiste; mais sans la conception, sans l'étincelle créatrice, sans ridée, le poète ressemble à ces ouvriers tisserands qui rencontrent sous leurs doigts les fleurs les
plus éclatantes d'un cachemire,, sans se douter du mystère qui les fail éclore.
Enfin les grands maîtres en peinture n'onl jamais exercé leurs élèves en vue delà production; ils les faisaienl travailler en vue de l'étude. Durant les saintes veille- de ces laborieux enfants d'une école, le maître ne comptait point l'or que chaque heure de travail pouvait amener, mais les éclairs de génie que chacun de ses regards faisait luire sur le front de l'élève. Profanes, ne confondez point l'exploitation avec l'initiation ! De toutes les écoles d'Italie sont sortis des maîtres et des chefs-d'œuvre. Que sortira-t-il de l'usine littéraire de M. Dumas ? de la honte pour lui, de l'épuisement et de l'obscurité pour les autres. Raphaël enseignait à Jules Romain le sentier qui mène aux cimes de l'inspiration ; M. Dumas ne montre à ses travailleurs que la route qui descend aux abîmes. Raphaël prêchait à ses élèves le dogme de l'idéal et les pieux mystères de la beauté absolue ; M. Dumas apprend aux hommes de lettres qu'il exploite à se moquer des pruderies de la Muse, et ne se les rend féconds et fidèles qu'à force de les corrompre.
Résumons-nous. Les maîtres, dont on allègue ici les traditions d'atelier, donnaient le génie à leurs élèves en échange de quelques coups de brosse ou de pinceau, qui servaient à dégrossir une œuvre ; M. Dumas ne donne qu'un peu d'or, en échange d'une âme qu'il absorbe tout entière. Ses collaborateurs sont les Raphaël ; le copiste, le dégrossisseur ( forgeons le mot ), c'est lui.
S'il y a des élèves en peinture, il n'y^ a dans les lettres que des collaborateurs, qui sont forcément sur le pied d'une égalité parfaite. Où cette égalité cesse, la morale reçoit une grave atteinte. En peinture, c'est l'enseignement ; en littérature, c'est le vol. M. Dumas signant les œuvres
des hommes de lettres dont il s'entoure, c'est Horace Vernet signant un tableau d'Eugène Delacroix ; c'est Bosio signant un groupe de Pradier. M, Dumas puisant dans la pensée de Shakspeare, de Goethe, de Schiller, c'est Paul Delaroche transportant sur une de ses toiles le Crucifiement du Guide.
Nous prions le lecteur de nous pardonner cette longue thèse. Les détails biographiques ne perdront rien à. ce que nous croyons devoir reproduire, dans l'intérêt de la moralité littéraire.
. Devenu riche avec le travail des autres, le grand fabricant de livres quitte la rue de l'Université pour s'établir rue Saint-Lazare. Mais ce nouveau domicile ne suffit bientôt plus à. son train et à l'accroissement de sa fortune. Il emménage rue Bleue, dans un véritable appartement de prince. Il ne manque plus qu'une chose à son bonheur, c'est le ruban rouge.
Or Louis-Philippe garde rancune à M. Dumas. Son fils, le duc d'Orléans , dans la maison duquel Fauteur de Henri III a la gloire d'être admis, poste, un beau jour, notre romancier sur le passage du roi. C'était à Versailles. Alexandre tombe à genoux devant son ancien protecteur 'l reconnaît humblement ses torts. On le relève par l'oreille, en présence de toute la cour, avec cette apostrophe peu flatteuse :
« — Grand collégien ! »
Mais la croix est au bout de cette petite humiliation; notre héros ne se plaint pas. Quelques mois après, ayant eu Pétourdérie de conduire mademoiselle Ida Ferrier ' à
I. Celle actrice, après avoir passé par le théâtre Comte et celui des Batignolles, avilit fini par jouer avec succès à la Pnrle-Sa.ni-.Marlin les pièces de M. Dumas, ci ses relations avec le dramaturge devinrent très-intimes.
un l>al chez le duc d'Orléans, le prince s'approcha du couple, el dit, sur un ton forl digne, au trop chevaleresque auteur:
a — Il esl entendu, mon cher Dumas, que vous n'avez pu me présenter que votre femme, o
Ces paroles renfermaient un ordre exprès, dont l'inexécution eût été suivie de la disgrâce. Le mariage eut lieu. Toute la littérature y fut conviée. Chateaubriand daigna servir de témoin à M. Dumas. Personne n'ignore que celuici, à cette époque, se décorait hautement du titre de marquis de la Pailleterie. Madame la marquise et son époux dépensaient gros pour soutenir l'éclat de leur noblesse. Ils ne furent ni économes ni sages. Bientôt une séparation devint nécessaire. Le marquis resta rue Bleue, et la marquise partit pour Florence, où elle mourut dans une épidémie. Cependant, grâce à la fécondité de ses collaborateurs, Alexandre Dumas gagnait deux cent mille francs, année courante ; mais cette somme ne suffisait ni à son luxe ni à ses besoins.
Il avait sans cesse les hommes de chicane à ses trousses, et voici une excellente histoire qui date de cette époque.
Un huissier de province, n'ayant pu réussir dans sa petite ville, ne fut pas plus heureux à Paris, où il avait cherché refuge. Il mourut de chagrin et de misère dans un pauvre logement de la rue Cadet. Les voisins furent obligés de faire une collecte et de s'adresser aux notables du quartier pour obtenir la somme nécessaire aux frais du convoi. Naturellement Alexandre Dumas se trouvait en tête de la liste des personnes auxquelles on pouvait avoir recours. On se présente chez lui. Sans s'informer des droits du défunt à sa commisération, il ouvre son secrétaire et donne quinze francs.
— Ah ! Monsieur Dumas , dit l'individu chargé de la collecte, si tout le monde se montrait aussi généreux que vous, nous pourrions avoir un convoi de deuxième classe, et ce serait plus convenable, car ce pauvre M... a longtemps exercé les fonctions d'huissier.
— Peste! fit Dumas, c'est donc un huissier qu'on enterre? Tenez! tenez! voici quinze autres francs... tâchez d'en faire enterrer deux !
Une fois orné du ruban rouge, M. Dumas dirigea ses regards vers l'Institut. L'auteur de Louis XI venait de mourir, laissant deux belles places vacantes, l'une à l'Académie, l'autre à la bibliothèque de Fontainebleau. Notre homme avise que l'héritage académique lui revient de droit, et que la place de bibliothécaire va merveilleusement à son fils Alexandre. Mais le duc d'Orléans, ce trop aveugle protecteur, n'est plus. Les prétentions à la bibliothèque échouent les premières, et M. Dumas se dit:
— Sauvons au moins l'Institut !
En conséquence, il envoie au Siècle, qui la répand l\ quarante mille exemplaires, la jolie réclame suivante :
« Monsieur le rédacteur,
« Plusieurs journaux ont annoncé que j'avais sollicité et obtenu la place de bibliothécaire à Fontainebleau. Veuillez, je vous prie, démentir cette nouvelle, qui n'a aucun fondement. Si j'avais ambitionné un des fauteuils que l'illustre auteur des Messéniennes et de V École des Vieillards l a laissés vacants, c'eût été seulement son fauteuil à l'Académie. »
1. Notez que, dans ses Mémoires, il maltraite abominablement Casimir Dekiviirne.
Ce magnifique seulement toucha fort peu les Quarante. M, Dumas nobtinl pas un vote. Il esl vrai qu'u audacieuse brochure, donl l'auteur aujourd'hui ne se repenl guère, dessilla bien des yeux alors, el montra que la gloire de M. Dumas n'est pas une gloire qu'on récompense, mais une gloire qu'on châtie. Les secrets de la fabrique nue l'ois au grand jour, beaucoup d'ouvriers honteux la désertèrent. Notre marchand de phrases ne put livrer toutes les fournitures promises : la Presse el l<i Constitutionnel lui intentèrent un procès pour n'avoir pas donné ses romans à l'époque convenue. Maquet luimême, le fidèle Maquet, déclara qu'il allait déserter comme les autres, si le patron ne lui permettait pas de signer avec lui au moins les pièces de théâtre *. Alexandre Dumas céda bien à contre-cœur. Mais, en ce moment même, il bâtissait à Saint-Germain sa villa de Monte- Christo, pour laquelle il fallait des sommes prodigieuses. Or, point de manuscrit, point de billets de banque : Girardin se montrait inflexible, et Vérori fermait sa caisse à double tour. Trop beureux d'avoir conquis une modeste part de célébrité, Maquet travailla comme aurait dû travailler le patron, c'est-à-dire comme un nègre. L'arcbitecte de Monte-Christo put achever ce curieux édifice, où la vanité dïm homme engloutit tant d'or, et rassembla, deux années durant, les fantaisies les plus coûteuses.
M. Dumas appela d'Afrique deux Arabes, qui lui décorèrent une chambre à l'algérienne, couvrirent les murs
1. Jamais, avant la publication do la brochure Maison Alexandre Dumas et compagnie , Auguste Maquet n'avait sIltuô un seul drame. Il nous doit sa renommée actuelle. Tout en lo blâmant d'avoir vendu sa plume, nous l'avons l'ail connaître, , et nos révélations ont servi d'appui à ses légitimes exigences. Plus d'une l'ois on est venu nous dire qu'ilnous appelait son cher ennemi.
de versets du Coran, et s'engagèrent par écrit à ne point exécuter en Europe un travail semblable.
Autrefois Y Illustrât ion a donné le détail de toutes les féeries de Monte-Christo. Elle a fait la peinture des pavillons gothiques, des tourelles garnies de cloches, des jardins, de File, du torrent, et de ce fameux kiosque au plafond d'azur, semé d'étoiles, qui servait de cabinet de travail au maître i . Il y avait à Monte-Christo un atelier pour les peintres, douze chambres pour les visiteurs, un petit palais consacré aux singes, un autre aux perroquets, et un troisième aux chiens, sans compter une écurie quasi royale abritant huit superbes chevaux. Le grand salon, tendu d'étoffes d'or et de soie, contenait toutes sortes de merveilles artistiques, et le salon intime, ou boudoir, avait pour rideaux de fenêtres d'immenses cachemires. C'était un encombrement de tableaux, de statues, de meubles de Boule , de curiosités bizarres, jetés pêle-mêle du rez-de-chaussée aux combles. Il y avait abus de sculptures et profusion de moulages. En tous lieux, à défaut dégoût, régnait l'ostentation. Tant de richesses, tant de splendeurs, ne donnaient point à ce magnifique séjour le cachet d'aristocratie qu'il aurait voulu prendre. Un parfum de bohème s'exhalait du milieu de ce luxe, et les mœurs de coulisses les plus extravagantes réglaient l'étiquette du château. On n'avait eu garde d'oublier sur la façade les armes du marquis de la Pailleterie. L'écusson portait cette devise :
y aimé (fui m'aime.
Alexandre Dumas inaugura Monte-Christo par nu festin
l. Tout autour du péristyle, do riches médaillons sculptés portaient triomphalement le litre (le 868 (l'iivrcs.
de six cents couverts, dressé en l'honneur de la littérature, du théâtre el des arts. Il y eul ensuite spectacle. On représenta une pièce composée toul exprès pour la circonstance, «M donl le titre, — ne nous accusez pas de mentir, — étail :
Shakspeare et Dumas.
L'impudeur n'a pas été poussée jusqu'à l'impression du chef-d'œuvre. Il fallut, après ces folies, mettre les recettes au niveau des dépenses. La fabrique de livres, un instant en désarroi, reçut une activité nouvelle; (Vautres ouvriers remplacèrent ceux qui avaient été pris de vergogne, et M. Dumas osa publier de front, dans quatre journaux, quatre ouvrages différents et de très-longue baleine, signés de lui. De 1845 à 1846, il imprima plus de soixante volumes.
Certes, il est difficile d'assigner des bornes à la fécondité d'un écrivain et de supputer le nombre de lignes qu'il écrira dans un temps donné. Le roman surtout, ce genre frivole, a le droit de courir la poste et de semer à profusion les volumes. Encore faut-il néanmoins mûrir un sujet , dresser un plan , rassembler les fils d'une intrigue et coordonner les diverses parties d'un ouvrage. Or, en tenant compte de ces préparatifs, en supposant qu'un auteur ne prenne que le repos absolument nécessaire, qu'il mange à la' hâte, qu'il dorme peu, que l'inspiration chez lui soit constante, toutes choses impossibles, — dans cette hypothèse, disons-nous, l'écrivain le plus fécond produira peut-être quinze volumes par an... quinze volumes, comprenez-vous, monsieur Dumas? Encore lui défendons-nous de châtier son style et de trouver une minute pour la correction des épreuves.
Vous avez publié soixante volumes en 1845. Eh bien, nous ferons le simple calcul que voici :
Le plus habile copiste, écrivant douze heures par jour, obtient à peine 3,900 lettres à l'heure, ce qui lui donne, sa journée finie, 46,800 lettres, ou soixante pages ordinaires de roman. Donc il pourra copier cinq volumes inoctavo par mois, et soixante par an, mais à condition qu'il ne s'arrêtera pas une heure et ne perdra pas une seconde. Or, vous êtes un expéditionnaire de mérite, Monsieur ! Du 1er janvier au 31 décembre, vous travaillez régulièrement douze heures par jour, vous dormez peu, vous mangez à la hâte, vous ne consacrez pas une minute au plaisir, vous ne voyagez guère, on ne vous rencontre jamais dehors : en conséquence, si nous supposons que vos travaux dramatiques, la confection de vos pièces, votre courrier vis-à-vis des journaux et des théâtres, les visites importunes et quelques articles de circonstance ne vous enlèvent que la moitié juste de votre* temps, vous avez pu non pas écrire, mais recopier trente volumes dans le courant de Tannée 1845. Tous les autres ont dû l'être par ceux que vous dressez à imiter votre écriture, afin que les proies de la capitale ne puissent conserver aucune preuve contre vous *.
Ah! faut-il détruire ainsi jusqu'à la possibilité du doute? Reprenons le fil biographique.
M. Dumas, tout en inondant la presse d'un déluge de feuilletons, ne cesse pas d'écrire pour le théâtre des actes par centaines; mais trop de gourmandise en matière de
1. Alexandre Dumas fils, alors très-jeune, avait une écriture absolument identique à celle de l'auteur de ses jours. Depuis, le hasard a voulu que M. Vieillot, secrétaire du romancier, cl quelques antres, jouissent (\\\ même avantage.
I7i HISTOIRE CONTEMPORAINE.
primes ayanl scandalisé les entreprises dramatiques, notre homme se trouve tout à coup dans l'impossibilité d'écouler ses* produits. Il songe alori à bâtir une salle destinée à la représentation exclusive de ses pièce». M. Bostein, directeur de la Gaîté, lui vient en aide. On a bientôl le plan d'un théâtre, un architecte e1 des Fonds. Son Altesse le duc de Sfontpensier, très-jeune alors et facile à séduire, continue à M. Dumas la prof celion dont l'honorait le duc d'Orléans. 11 lui obtient un privilège et lui permet de placer la nouvelle scène sous le patronage de son nom.
Ceci devenait grave. Louis-Philippe, qui avait du flair et pressentait les périls d'argent, dit au jeune prince :
— Prends garde, Montpensier! tu n'es pas riche. Donne-toi, si bon te semble, la fantaisie d'un théâtre; mais songe qu'il n'est pas permis à un membre de la famille royale de faire banqueroute.
Le protecteur effrayé retire sa parole. Au lieu de s'appeler Théâtre Montpensier, la salle nouvelle reçoit le nom de Théâtre Historique. M. Dumas transfère son privilège A Hostein pour une somme de cent mille francs, avec la réserve .expresse d'être son unique fournisseur. Puis, en attendant que les constructions entamées s*acbèvent , il part pour l'Espagne , assiste au mariage du duc de Montpensier , dépense dix mille écus afin de soutenir dignement à la cour d'Isabelle sa gloire littéraire, signe au contrat, fait ses adieux à la noble race des hidalgos, et va s'embarquer à Cadix sur un bâtiment de l'Etat mis à sa disposition par le ministre Salvandy.
Ses compagnons de voyage sont Alexandre son fils, les peintres Giraud et Desbarolles, cl M. auguste Manuel, Y aller ego du grand homme.
On aborde sur la cote africaine. Dumas visite Oran, Bone, Alger, Tunis, Phiiippeville, chasse au lion, délivre (c'est lui qui l'affirme) douze prisonniers des mains d'Abd-el-Kader j, et regagne la France. A peine est-il de retour, qu'un député malappris monte à la tribune, et s'avise d'interpeller le ministère au sujet du voyage de certain entrepreneur de feuilletons (textuel ) sur un vaisseau de l'État.
— « Pourquoi ce gaspillage des deniers publics? demande l'orateur. »
Les ministres rougissent et n'osent pas défendre M. de Salvandy, auteur de la bévue. Ce dernier, fort heureusement pour lui, n'était point à la Chambre.
Alexandre Dumas publia, le lendemain de cet épisode parlementaire, un article dans les journaux. Il n'expliqua ni la complaisance coûteuse du ministre, ni la nature de cette bizarre excursion africaine ; mais, en revanche, il fît de sa personne et de son mérite une de ces apologies grotesques dont lui seul a eu le secret jusqu'à ce jour.
De Madrid et de Tunis il rapporta nombre de distinctions propres à enrichir sa fameuse brochette. On vit paraître aux Tuileries, le jour de la Saint-Philippe, un homme plus décoré à lui seul que trois maréchaux ensemble. Cet homme était M. Dumas, l'illustre fabricant de feuilletons ; M. Dumas, le châtelain de Monte-Christo, le commandant delà garde nationale de Saint-Germain.
1 . Cos prisonniers traitèrent eux-mêmes de leur rançon, L'un d'eux, M. Cabasse, aujourd'hui chirurgien major, esl auteur (rime brochure très-remarquable ayant pour titre : Relation médico-chirurgicale de la captivité des prisonniers français chez les Aral/es. il nous a positivemenl certifié que M. Duma; n'avait été pour rien dans leur délivrance.
i76 HISTOIRE CONTEMPORAIN
H portait cinq croix sur la poitrine, quatre crachats et trois colliers d'ordre. Sa vanité, sousce rapport, excède toutes les limites connues. Charles Nodier, devanl lequel il Se prélassait, un soir, dans son magnifique attirail, lui dit avec cet air doux el paterne qui faisait passer tant de
choses :
— Ali! Dumas, mon pauvre garçon, que de babioles! Serez-vous donc toujours les mêmes, vous autres nègres, et rechercherez-vous éternellement la verroterie et les
hochets?
Cependant le Théâtre-Historique annonçait avec pompe son ouverture. On donna la Reine Margot, comme pièce d'inauguration, le 20 février 1847, et, pour la première fois, Auguste Maquet, réclamant l'exécution pleine et entière delà parole donnée, signa sur l'affiche avec Dumas.
— Point de signature, dit-il, point de travail ! Catilina,—\e Chevalier de Maison-Rouge,— Monte-
Christo, — la Jeunesse des Mousquetaires, — la Guerre des Femmes, — et Urbain Grandier, cinq grands drames à succès, trouvèrent également le jeune collaborateur debout et démasqué sous la rampe. Les autres ouvriers dramatiques n'eurent pas le même avantage. Le patron signa seul une traduction de VHamlet de Shakspeare faite par Paul Meurice. 11 signa seul la Barrière de Clichy, du même auteur, représentée au Cirque. Il signa seul le Cachemire vert, fait en collaboration avec Eugène Nus. Et les plagiats, bon Dieu! Nous les voyons recommencer avec beaucoup plus d'effronterie qu'autrefois. Là Jeunesse de Louis XIV, arrêtée par la censure, et devenue Jeunesse de Louis XV 'S sans être, pour cela, jugée plus
\. M. Dumas s'inquiète pou do l'histoire. Un roi ou uu autre, peu lui importe : los scènes restent telles quelles.
digne de la scène, n'est que la traduction servile d'une pièce allemande apportée au grand mousquetaire par M. Max de Goritz. La Conscience, jouée à, l'Odéon, est tout simplement une trilogie dlffland, cousue en une seule pièce, et traduite par M. Lockroy. Romulus, joué rue Richelieu, a été pris tout entier dans un roman d'Auguste Lafontaine 4. Après avoir arrangé ce roman pour le théâtre, M. Paul Bocage pria très-humblement Alexandre Dumas de signer son plagiat, et celui-ci fut mandé aux répétitions sans connaître un mot de la pièce.
Ah! nous n'exagérons rien! Toutes ces histoires sont authentiques; tous ces crimes littéraires se commettent au grand jour. M. Dumas ne s'en cache point. Depuis trente ans il a jeté le masque, et son audacieuse apologie du plagiat n'est que trop connue. Lisez et jugez!
« Ce sont les hommes et non pas l'homme qui inventent. Chacun arrive à son tour et à son heure, s'empare ries choses connues de ses pères, les met en œuvre par des combinaisons nouvelles, puis meurt après avoir ajouté quelques parcelles à la somme des connaissances humaines. Quanta la création complète d'une chose, je la crois impossible. Dieu lui-même, lorsqu'il créa l'homme,
i. M. Dumas a publié, dans le journal le Pays, le Pasteur d'Ashbourn, roman complet du même autour, copié littéralement d'une traduction de madame de Bfontolieù qui portait ce titre : Nouveaux tableaux de famille, ou la vie d'un pauvre ministre de village allemand et de ses enfants. Le seul travail de M.Dumas fut de changer les noms allemands en noms anglais. Précédemment, le grand fournisseur avait sign/î le Collier delà reine, écrit parMaquct, — le Trou de l'enfer, écrit par Paul Meuriae, — - la Tulipe noire, écrite par Maquet sur une donnée du bibliophile Jacob, — Dieu dispose, écrit par Meuricc, — Ange Pitou, écrit par Maquel cl pillé dans Yllisloire de la Révolution de M. Villiaumé, etc., Me.
ne /Jitf ou n'osa point Vinventer: il le fil à son image. (Test ce qui Faisait direâ Shakspeare, Lorsqu'un critique
stupide Tamisai! d'avoir pris parfois ii tir scène tout entière dans quelque auteur contemporain : C'est une fille que fai tirée de In ma niaise société pour la faire entrer dans la boum'. C'esl ce qui faisait dire plus
naïvement encore à Molière : Je prends /mm bien où je le trouve. Et Shakspeare et Molière avaient raison, car Y homme de génie ne voir jjnsy il conquiert... Je nie trouve entraîné à dire ces choses, parce que, loin de me savoir gré d'avoir fait connaître à noire public des beautés scéniques inconnues, on me les marque du doigt comme des vols, on me les signale comme des plagiats. Il est vrai, pour me consoler, que j'ai du moins cette ressemblance avec Shakspeare et Molière, que ceux qui les ont attaqués étaient si obscurs, qu'aucune mémoire n'a conservé leur nom... »
La simple lecture de ces lignes fait l'effet d un coup de massue. Voyez un peu ce qui nous arrive, à nous, simples moutons de Panurge, qui sautons le fossé pour imiter les autres, qui lisons M. Dumas parce que tout le monde le lit. Nous nous promenons çà et là, sur la foi des traités, dans les champs fertiles de son imagination, le nez en l'air comme de vrais flâneurs; nous croyons respirer l'atmosphère de son génie, humer le parfum de ses souvenirs ; nous arrêtons nos regards sur les roses éblouissantes de sa poésie... 0 bonnes gens que nous sommes ! Le voilà qui nous déclare lui-même qu'il n'est pas le propriétaire de ces champs; que cette poésie, ces fleurs, ces parfums, appartiennent à tout le monde.
Ah! ce sont les hommes et non pas Vhomme (/ni inventent! Merci beaucoup, monsieur Dumas. Nous vous
promettons de ne pas écrire dorénavant un seul ouvrage* pas le plus petit feuilleton, pas le moindre article, pas une ligne enfin, sans mettre au bas cette signature un peu vague, mais qui devient de rigueur :
Le genre humain.
Ou plutôt, réflexion faite, c'est à vous de nous donner l'exemple, en signant de la sorte tout ce qui sort de votre plume.
Ah ! chacun s empare des choses connues de ses pères! Les écrivains passés et présents sont, en conséquence , d'après vous , d'effrontés larrons ? Ainsi vous avez le droit cle reprendre les plus belles scènes de Shakspeare, de Caldéron, de Goethe, de Schiller? Comment donc ! Et, « loin de vous savoir gré d'avoir fait connaître à notre public des beautés inconnues, on vous les marque du doigt comme des vols, on vous les signale comme des plagiats F » Ceci nous paraît fort, et l'injustice est par trop criante. Méprisez, croyez-nous, tous les critiques stupides. On compte dans leurs rangs Sainte-Beuve, Latouche, Gustave Planche, Granier de Cassagnac; mais vous avez cette ressemblance avec Shakspeare et Molière, que ceux qui vous attaquent sont si obscurs, qu'aucune mémoire ne conservera leur nom. Persévérez sans crainte dans le pillage du théâtre étranger. Goethe, Schiller, Caldéron, sont des marauds qui en ont pillé d'autres. Emparez-vous de leurs chefs-d'œuvre, c'est de bonne prise.
On a double plaisir à voler les voleurs.
Après tout, comme les chefs-d'œuvre sonl rares; comme la gloutonnerie des coulisses parisiennes absorbe,
ISO HISTOIRE CONTEMPORAINE.
bon an , mal an, près d'un millier de pièces, il en résultera que les auteurs anglais, allemands, espagnols, n'auront plus rien à vous donner, quand VOUS leur aurez tout pris. Alors qui vous empêchera d'aborder nos écrivains
nationaux? Le dernier siècle vous présente une assez jolie marge. Ce vieux Corneille a rassemblé dans la moisson des gerbes nombreuse- ; ce maroufle de Racine peul vous offrir quelques petites choses; ce gredin de Voltaire n'a
pas mal de fournitures dans son bissac, et ce Blou de Poquelin n'est plus là. pour vous empêcher de prendre votre bien, comme il a pris celui de ses devanciers. Allons, vite à l'œuvre ! Quand vous aurez largement exploité cette mine nouvelle, vous retomberez sur vos contemporains. Vous y découvrirez sûrement encore nombre de beautés inconnues, dont vous gratifierez le public. Il serait bien étrange qu'on y trouvât à redire.
Mais tout s'épuise en ce bas monde. Vous arriverez au bout du magasin théâtral. Eh ! morbleu ! quittez alors les planches, et sonnez de la trompette épique ! Recopiez
Y Iliade de votre plus belle écriture ; faites main basse sur
Y Enéide : Homère et Virgile sont dans leurs torts. Prenez
Y Enfer du Dante, le Paradis de Milton, la Jérusalem du Tasse, et signez le tout : Alexandre Dumas. Puis, vous pourrez mourir à votre tour, après avoir ajouté quelques parcelles à la somme des connaissances humaines.
Pour excuser vos emprunts, vous ajoutez : « L'homme de génie ne vole pas, il conquiert. » Mille pardons ! L'homme de génie vole parfaitement toutes les fois qu'il. s'empare du bien d'autrui. Si Fauteur de Tartuffe, si le père à'Hamlet, ont été surpris la main dans le sac , on conçoit qu'ils aient essayé de se tirer d'affaire par un bon
mot. Au surplus, ce mot ne leur a pas donné raison. Molière et Shakspeare étaient assez riches de leur propre patrimoine ; ils n'avaient besoin d'écorner celui de personne. Retenez bien ceci, monsieur Dumas : il faut imiter les hommes de génie dans leurs immenses travaux, dans ]eurs élucubrations consciencieuses, avant de les imiter dans leurs torts. Puisque, de votre propre aveu, vous n'avez rien créé, vos plagiats n'en sont que plus indignes. Purpureus assuitur pannis ; vous taillez dans les chefsd'œuvre d'autrui pour coudre des lambeaux de pourpre à vos haillons. En pillant une scène tout entière, vous agissez en sens inverse de Shakspeare : C'est une fille que vous tirez de la bonne société pour la faire entrer dans la mauvaise, et Molière vous reprocherait à juste titre de prendre votre bien où vous ne le trouce z pas.
M. Dumas pille les anciens et achète des manuscrits aux modernes. Le monde des lettres s'en indigne. Jamais aussi insolent commerce n'a souillé le temple intellectuel. Prenez l'un après l'autre les plus beaux noms de la littérature française; remontez les siècles, allez jusqu'à Rome ; visitez la Grèce, cette mère patrie de l'éloquence et des beaux-arts, et dites-nous si vous rencontrez, dans ce trajet immense, un seul homme qui ait eu la pensée de signer les œuvres qu'il n'avait point écrites. Le propre de l'écrivain, c'est l'individualité ; où l'individualité s'efface, l'écrivain disparaît. Donc, M. Dumas n'est pas un écrivain. C'est un prêtre sacrilège qui se raille des choses saintes el blasphème Le Dieu qu'il esl chargé de défendre.
Notre devoir esl de l'arracher du sanctuaire pour le traîner devanl les juges de la loi.
Comme le lecteur s'y attend bien, nous ne donnerons pas ici la liste complète des livres el des pièces de théâtre auxquels le grand marchand littéraire a attaché son nom. Si, pour certaines œuvres, on ne lui connaît pas de collaborateurs, est-ce à dire que seul il les ait conçues, que seul il les ait écrites? Non, vraiment. Ses Impressions de voyage et ses Mémoire*, où Ton semble reconnaître, plus que partout ailleurs, le cachet de la personnalité, foisonnent de lieux communs rebattus, de détails et d'anecdotes pillés dans tous les ana. Ce bizarre homme de lettres ne travaille jamais sans avoir sous les yeux trente ou quarante volumes ouverts, dans lesquels sont annotés et soulignés les passages bons à prendre et relatifs au sujet qu'il traite. Un jour viendra, retenez la prédiction, — où un bibliographe patient, un Quérard infatigable,* après avoir visité les sources et recueilli les témoignages contemporains, prendra Tune après l'autre chaque page de Thomme (nous parlons des pages ayant quelque valeur et démontrera victorieusement qu'il n'a rien fait de luimême sans aide et sans concours.
M. Dumas, depuis vingt ans, bouche aux jeunes écrivains toutes les issues de la publicité. Par son trafic inqualifiable, il les dépouille de leur droit à l'héritage commun, il usurpe leur place au soleil.
Parmi ces jeunes auteurs repoussés de la lice, il en est un grand nombre dont le talent ne demandait qu'un peu d'espace pour se développer et grandir. Dans l'essor une fois libre du génie, bientôt ils eussent dépassé l'écrivain dont les indignes manœuvres retenaient leurs ailes captives, — et cela sans jeter ati public une pâture immorale.
sans en imposer aux lecteurs, sans commettre un crime de lèse-patrie, en souillant les pages les plus nobles de notre histoire.
Oui, monsieur Dumas, vous avez tué la littérature. Vous Favez tuée, en rassemblant autour de vous des écrivains sans conscience qui répudient la dignité de la plume, qui se cachent honteusement sous l'anonyme, et auxquels, dès lors, il importe peu de jeter au sein des masses le levain du mauvais goût, les principes corrupteurs. Avec le secours de ces ouvriers ténébreux, vous manipulez un poison lent qui s'infiltre dans les veines du corps social ; vous mettez au pétrin l'histoire avec le mensonge, et vous en faites un amalgame indigeste que vous donnez au peuple pour sa nourriture intellectuelle x . En présence des générations naissantes, vous ôtez à la vertu son prestige, vous chassez la pudeur comme une coureuse. Sur vos pages le vice a des allures aimables, la débauche est bonne fille, et le crime excite la compassion plutôt que le mépris. Vous propagez enfin cette littérature galvanique et furibonde qui remue les passions mauvaises, fouette le sang, et réveille les organes des hommes blasés. Grâce à vous, grâce aux cuisiniers qui manœuvrent sous vos ordres, le public refuse toute nourriture saine. Il n'aime plus que les ragoûts affreusement épicés. Le faux le séduit, l'extravagance le transporte; il chevauche en croupe avec vous sur la mule fantasque du caprice. Qu'on essaye de le ramener sur le grand chemin du sens commun, il piquera la bête et répondra par des ruades. Aujourd'hui les bons livres passent inaperçus, le beau style
1. Il y ;i plusieurs millions d'Individus, en France, qu'on no fera jamais démordre de certains points liisi<»ri<|ii<is étudiés par eux dans In Reine Margot ou dans les Mousquetaires.
181 IIISTOIItK CONTKMPOHAINE.
est dépouillé de ses charmes, le vrai paraîl fade, le naturel ennuie. Qu'on élabore un chef-d'œuvre, et l'on est sur que la préférence sera donnée sans conteste au premier venu d(3 vos Feuilletons grotesque e1 menteur.
Nous, sommes sévère, oui sans doute; mais la postérité le sera plus que nous encore.
,11 arrive souvent à -M. Dumas de ne pas même jeter les yeux sur le manuscrit qui va s'imprimer sous son nom. Dans un cercle de la rue Laffitte, un de ses lecteurs assidus, après l'avoir comblé d'éloges, se hasarde néanmoins à lui dire que, dans un de ses romans, il a commis une erreur géographique impardonnable.
— Bah! dans lequel? demande l'illustre écrivain.
— Dans le Chevalier cTHarmental, répond son inler locuteur.
— Ah ! diable ! je ne bai pas lu ! répond étourdiment notre homme. Qui m'a fait cela?... Bon! c'est ce petit Auguste. . . Je lui laverai la tête !
Après la Révolution de 1848, que M. Dumas se flatte d'avoir provoquée lui-même par ce malheureux Chœur des Girondins, hurlé dans tous les carrefours, il descendit sur le boulevard, vêtu de son magnifique uniforme de commandant de la garde nationale, et se prit à haranguer le peuple. On le reçut avec des huées.
— Vas-tu te taire ! lui cria malhonnêtement un titi en bonnet de police et en blouse. Tu as encore à la lèvre (il se servit .d'une expression plus pittoresque) un bout de cigare de Montpensier !
Un bout de cigare, et non pas un cigare complet : le gamin de Paris seul, avec son esprit satanique, trouve de ces nuances .
Alexandre Dumas dévora l'affront, et persista coura
geusement à se poser en démocrate pur. Nous le voyons, à cette époque, foncier un journal, auquel il donne pour titre la Liberté. Son but était de remplacer le feuilletonroman, que personne ne lisait plus, par de la politique amusante. Mais le sérieux des esprits contrastait beaucoup trop avec la légèreté des articles de M. Dumas. Il ressemblait à un jongleur qui fait des tours à un enterrement. La Liberté mourut peu de temps après sa naissance. On refusait de l'acheter sur la voie publique et à la porte des passages. Cet insuccès ne guérit pas notre romancier de la passion de vendre des canards. On vit presque aussitôt paraître une annonce ainsi conçue : « Le Mois, résumé historique et politique de tous les événements, jour par jour, heure par heure, entièrement rédigé par Alexandre Dumas. »
Sur le premier numéro, chacun put lire au-dessous du titre, cette épigraphe miraculeuse :
Dieu dicte, nous écrivons !
Or la France impie et républicaine fit au secrétaire de de la Divinité l'injure de ne pas acheter sa rédaction. Fatigué du journalisme, Alexandre se présente comme candidat à F Assemblée Constituante.
Voici une- lettre circulaire curieuse, adressée par lui aux prêtres de tous les diocèses de France et de Navarre, à l'occasion des élections de 1848 :
« Monsieur le curé,
« Si, parmi les écrivains modernes, il est un homme qui a défendu le spiritualisme, proclamé Fàme immortelle, exalté la religion chrétienne, vous me rendrez cette jus-
186 HISTOIKE CONTEMPORAINE.
tice de dire que c'est moi. Aujourd'hui, je viens me proposer comme candidat «à l'Assamblée nationale. J'y demanderai le respecl pour les choses saintes , el parmi les choses saintes, la religion a toujours été mise par moi au premier rang. Je crois la nourriture spirituelle aussi nécessaire à l'homme que la nourriture matérielle. Je crois qu'un.peuple qui saura allier la liberté e1 la religion, sera le premier des peuples: Je crois enfin que nous serons ce peuple-là. C'esl dans le désir de contribuer autant qu'il sera en moi à cette œuvre sociale, que je viens vous demander non-seulement votre voix, mais encore les voix que la haute confiance inspirée par voire caractère peut mettre à votre disposition .
« Je vous salue avec l'amour d'un frère et l'humilité d'un chrétien.
ce Alexandre Dumas . »
Et dire que les curés de France n'ont pas fait nommer cet excellent chrétien. Quelle injustice !
« — Je suis un ouvrier de la pensée ! crie M. Dumas dans les clubs, et je donne du pain tous les jours, depuis vingt ans, à des centaines d'ouvriers, mes frères, compositeurs, imprimeurs, brocheurs, assembleurs, margeurs, relieurs et plieurs, qui travaillent à mes journaux et à mes livres ! »
En dépit de ce beau discours, on lui fait un accueil analogue à celui qu'il a reçu, le 24 février, sur le boulevard. Un ami le prévient que l'arrondissement de Corbeil annonce des candidats plus que médiocres. Pensant triompher là sans coup férir, lui, personnage célèbre, Dumas court haranguer les bons électeurs de Seine-et-Oise. Aiin de mieux les séduire, il met sa brochette.
— Ah çà, lui objecte-t-on, pour un républicain, vous avez bien des croix ?
— Mon Dieu, répond-il, si je les porte, ce n'est point du tout par amour-propre, je vous le jure ; c'est purement et simplement pour ne pas désobliger ceux qui me les donnent. A quoi bon chagriner ces malheureux rois?
Fouillant dans sa poche, il en retire un paquet cacheté.
— Ce matin même, poursuit-il, on vient encore de m'en envoyer une.
— Il ouvre le paquet.
— Oui, tenez, justement ! . . . C'est du roi de Hollande. . . Pourquoi voulez-vous que je lui fasse de la peine, à ce pauvre roi de Hollande?
M. Dumas amusa beaucoup les habitants- de Corbeil ; mais ils ne lui confièrent pas l'ombre d'un mandat. Notre homme, après toutes ces cabrioles politiques, retomba sur ses pieds, Gros-Jean comme devant. De guerre lasse, il en revint à ses drames. Or, chaque théâtre, en ces malheureux jours, se trouvait aux portes de la ruine. Plus intéressé que personne à soutenir la direction Hostein, Alexandre Dumas donne hypothèque sur Monte-Christo, palpe des fonds et les verse dans la caisse du Théâtre- Historique. Mais on sait que le gouffre d'une salle vide absorbe bientôt les mille francs par centaines. Tous les sacrifices furent perdus. Compromis dans la faillite du théâtre, par cela même qu'il avait fourni de l'argent à l'entreprise, Alexandre Dumas laisse aux hommes de loi le soin de débrouiller ses affaires *, et prend le chemin de Bruxelles. Il avait un sauf-conduit, rien ne le contraignait à la fuite. Mais, comme Victor Hugo venait de partir en
I. JMonte-Christo lui saisi ri vendu par autorité de justice,
exil, Dumas, assure-t-on, profita de La circonstance pour se donner à son tour des airs d'exilé.
N<»iis connaissons un autre motif de son départ. Auguste Maquel venail de lui fausser compagnie. Créancier du patron pour une somme considérable ', L'ouvrier réclame de la manière la plus énergique 1(3 prix de ses travaux. M. Dumas obtient quittance en signant un acte où il reconnaît à son collaborateur le droit de revendiquer une partie des romans sur lesquels il lui a été défendu jusqu'alors d'apposer sa signature. Ainsi les nouvelles éditions delà Reine Margot, — de Vingt ans après; — de Monte-Christo, — du Vicomte de Bragelonne, etc., donnent place au nom de Maquet sur la couverture et sur le titre, à côté du nom de Dumas. Cette pilule est amère ; le grand marchand de phrases ne Favale point sans grimace.
Entre le fidèle Auguste et lui toute collaboration cesse. Que devenir, et combien de plumes faudra-t-il pour remplacer cette plume féconde? M. Dumas réfléchit que Bruxelles donne asile, dans ses murs, à bon nombre de littérateurs républicains sans ouvrage. Corbleu ! voilà mon affaire! Esquiros et autres puiseront dans ma bourse, mangeront à ma table, et me feront de la copie. Partons pour Bruxelles.
Hélas ! Isaac Laquedem, premier produit de la collaboration démocratique et sociale de ces messieurs, brouille M. Dumas avec le Constitutionnel. Épouvanté de voir mettre en scène le Christ et la Vierge au début du livre, le patriarche biffe les chapitres profanateurs. Voilà M. Dumas en courroux. Il s'obstine à vouloir rétablir les