M. MERLIEUX
«... Nous entendions les cris féroces des Lesghiens, le bruit des glaces brisées , des meubles mis en pièces, de V argenterie tombant des coffres éventrés. Des mains sauvages faisaient rendre des sons confus aux deux pianos.
De notre asile, la vue embrassait tout le jardin; nous le voyions se remplir de cavaliers en turbans: de cinquante, de soixante que nous avions comptés d'abord, le nombre était devenu formidable. Le torrent, seul chemin accessible à l'ennemi , était couvert d'hommes qui marchaient sur le malheureux Tsinondale
«... Mais le pillage du château est commencé : coffres, vaisselle, argenterie, dentelles, diamants, châles de prix , passent tour à tour dans des mains avides et étonnées qui ne soupçonnent ni la valeur ni la rareté des objets qu'elles touchent pour la première fois. Tandis qu'un Lesghienbrisc des plats d'argent afin de les faire entrer dans son sac, un autre ramasse un vieux gant ou se saisit d'un bougeoir des plus ordinaires et croit aussi avoir fait une bonne prise. Chacun s'approvisionne de sucre, de café, de thé; celui -ci déguste des pots de pommade; celui-là avale de Yhuile de ricin qu'il a trouvée, s'imaginant sans doute que c'est un des condiments de nos tables: un autre y;eut me faire manger de la craie pour savoir si cela est bon. C'est à la fois horrible et burlesque : la barbarie se fait voir dans toute sa plénitude.
« On entendaitl.es cris desLesguiens, le bruit des vitres et des glaces brisées, de V argenterie bondissant sur le parquet, des meubles mis en morceaux.
Deux pianos criaient sous ces malus sauvages, comme épouvantés de ces inartistiques caresses. Par une lucarne, la vue plongeait dans le jardin.
Le jardin .se remplissait d'hommes à figures féroces en turban, en papack, en bachelik; on voyait, par l'escarpement du précipice, cru inaccessible jusque-là, monter des hommes tirant après eux leurs chevaux
« ... Le pillage s'organisa : chacun emportait ce qu'il pouvait, sans savoir ce qu'il emportait , l'un des châles , l'autre de la vaisselle, celui-ci des diamants, celui-là des dentelles. Les pillards mangeaient ce qu'ils trouvaient, de la craie pour marquer les points à la préférence , de la pommade ; ils buvaient à même les bouteilles; huile de rose ou huile de ricin, tout leur était indifférent. Un Lesiguien brisait de magnifiques plats d'argent pour les faire entrer dans sa carcine; un autre s'approvisionnait de sucre, de café et dé thé, abandonnant pour ces objets de peu de valeur des objets bien autrement précieux; un troisième serrait minutieusement un bougeoir de enivre et une paire de vieux gants.
«. C'était barbare, horrible et burlesque.
«Le café, le thé, les dentelles, les châles,le bougeoir, la craie, les diamants, la pommade, l'huile de ricin, les
m HISTOIRE CONTEMPORAINE
plats d'argent, jusqu'au vieux gantj uotre sieur Dumas
n'oublie rien : — rien n'y manque, pas même les adjectifs
horrible et burlesque. Barbarie es1 remplacée par
barbare.
g M. l'avocat Impérial Barrey du Couderc a soutenu la
prévention et a terminé en ces tenues:
« Le délit de contrefaçon es1 incontestable, el si je
conseille au Tribunal d'agir avec rigueur, c'esl principalement à l'égard de M. Alexandre Dumas. M. Dumas devra être satisfait de voir que la loi force à respecter la propriété littéraire; s'il y a un auteur qui doive craindre la contrefaçon, c'est à coup sûr M. Alexandre Dumas. »
« Le Tribunal condamne MM. Dumas, Blot et Gharlieu chacun à cent francs d'amende; Delavier à vingt-cinq francs d'amende, et à payer, conjointement et solidairement à Merlieux la somme de cinq cents francs à titre de dommages-intérêts, fixe à six mois la durée de la contrainte par corps, valide les saisies et confiscations pour les numéros du Caucase; ordonne la saisie des clichés qui ont servi à tirer ces numéros, l'insertion du jugement dans deux journaux, et condamne les susnommés aux dépens. » Alexandre Dumas ne fit -plus au théâtre que des pièces insignifiantes. Le Verrou de la reine m Gymnase et la Tour Saint- Jacques au théâtre de M. Hostein reçurent mauvais accueil du public. L'auteur avait promis une loge à Augustine Brohan pour la représentation de cette dernière pièce. Il la lui envoya mauvaise, en lui écrivant ce bout de lettre :
a — One voulez-vous, ma chère? on fait ce qu'on peut et non ce qu'on veut. »
Le lendemain, la spirituelle soubrette lui expédia cette réponse :
« — J'ai vu votre pièce, et je suis bien de votre avis. » Nous avons, dans ces longues pages, glissé systématiquement sur la peinture du caractère de l'homme, par cela même que nous l'avions autrefois trop approfondie, et nous terminerons par quelques anecdotes.
Alexandre Dumas tranche, perpétuellement du matamore. Il tire sa flamberge h tout propos. Mais ses duels ne sont pas sérieux. On fait sur le terrain quelque mise en scène (car le public regarde), puis on s'arrange. Une de ces comédies manqua néanmoins de tourner au tragique. C'était à l'époque du premier Figaro. Notre homme, un soir, entre au journal et menace de tout briser. Deux articles ont paru contre lui. Quel est l'auteur de ces articles ? Vite, son nom !
— Je n'en sais rien, dit Maurice Alhoy, chargé de la rédaction en chef.
— C'est impossible ! crie Dumas , vous devez le savoir.
— Je vous proteste que je l'ignore. On s'informera.
— Non! je n'attendrai pas une minute. Il faut que je tue quelqu'un.
— Mon cher, dit Maurice Alhoy, vous m'échauiïez la bile, à la fin. Je réponds de toutes les lignes qui paraissent dans le Figaro, et je suis votre homme. Battonsnous.
Des amis s'interposent. Alexandre consent à ne pas tuer Maurice ; mais il csU'oiïensé, son honneur doit rester sauf. On ira, le lendemain, au point du jour, dégainer au bois de Boulogne. Seulement, on ne se touchera pas, et l'on ne fera qu'un simulacre de duel. Nos deux adversaires sont exacts au rendez-vous. Les (('moins ne savent rien de l'arrangement. Alexandre est sublime de courage. 11 ne
semble pas ému ; sa figure ue trahit aucune pâleur. On apporte des épées.
— Hein?... qu'est-ce que cela? crie Dumas : des épées bleues?... je ue me suis jamais servi d'épées bleues... Pierre ! pontinue-t-il, avec, une pose de héros, en se tournant vers son nègre, donne mes épées noires !
Le nègre s'empresse d'obéir. On croise Le fer. Maurice Alhoy, très-nerveux de sa nature, et déjà fort agacé par la mine intrépide de son homme, n'y tient plus lorsqu'il entend Dumas lui crier, tout en ferraillant :
— Défendez-vous , corbleu ! . . . Ferme donc ! . . . J'aurai trop facilement raison d'un adversaire de votre force... Aïe! s'exclama- t-il , en laissant tomber son arme .
Pour châtier le fanfaron, Maurice venait de le blesser légèrement à l'épaule.
— Eh! cpie faites-vous donc? ajoute Dumas en s'oubliant. Ceci n'était pas convenu. •
Toutes ses histoires de duel sont du même genre. Son amour-propre colossal lui a joué parfois d'assez vilains tours. A un dîner chez mademoiselle G***, il osa dire, en présence du critique Becquet, prédécesseur de Janin aux Débals : ^
— Ma foi, je vous assure que j'aime beaucoup mieux avoir fait Christine qn'Athalief
Becquet ne put retenir un geste d'indignation. Les convives se regardèrent tout saisis.
— Permettez ! balbutia Dumas , voyant l'effet qu'il venait de produire. Il faut me comprendre. A t halte... enfin, que diable, vous l'avouerez, Christine est plus amusante !
— C'est juste, dit Becquet. Vous êtes un grand homme,
et Racine est un polisson. J'ai l'honneur de vous saluer.
Là-dessus, il quitta la table et s'en alla furieux .
M.Dumas connaît, ou veut avoir l'air de connaître intimement toutes les célébrités de son époque. Rencontrant un ami d'Horace Vernet au foyer des Variétés, il court lui presser la main en s'écriant :
— Ali ça , mais ce cher Horace ne revient donc pas d'Afrique?... C'est incroyable!... Je ne saurais vous dire combien sa longue absence me chagrine ; car nous sommes au mieux ensemble. Avez-vous reçu de ses nouvelles ? . . . Il va bien ?
— Le voici, répond son interlocuteur avec un sourire narquois, en montrant Horace Vernet lui-même, qui lui donnait le bras.
Jamais Alexandre n'avait vu le peintre. Il perdit contenance, passa du noir au rouge, et du rôuge au bistre ; puis, tournant les talons, il disparut. C'était véritablement ce qu'il avait de mieux à faire.
— Quel malheur d'avoir écrit cinq cents volumes ! s'écriait Dumas, un jour de pluie, en baillant sur un fauteuil.
— Pourquoi lui demanda-t-on.
— Eh! répondit-il, parce qu'on n'a plus rien à lire. Chose bizarre, cet homme, qui a gagné des millions,
s'est constamment trouvé dans la gêne. L'or fond entre ses doigts. Versez-lui cinquante mille francs, demain il aura besoin de cent sous. Une personne qu'il avait beaucoup connue tomba dans la misère.
— Allez lui-dire, s'écria Dumas, que je lui fais douze cents livres de rente sur mes droits d'auteur.
Malheureusement, ces droits étaient saisis jusqu'à
196 HISTOIRE I ONTEMPORAINE
concurrence (rime somme de vingl mille écas. On vin! remémorer celle circonstance au trop fécond romancier.
— Diable! s'écria-t-il. En ce cas, qu'elle prenne le double.
A Saint-Germain, après un hiver humide, le propriétaire d'une glacière, voyant sa provision restreinte, refusait obstinément de vendre de la glace, n'importe à quel prix. Très-partisan de la littérature Dumas, il réservait tout pour la fourniture de Monte-Christo/Un riche ' bourgeois du pays, voulant frapper quelques bouteilles de Champagne, a recours à une ruse de guerre, et envoie son domestique demander vingt livres de glace au nom de M. Alexandre Dumas. On les donne.
— Combien est-ce ? demande le commissionnaire, présentant une pièce d'or.
— Ah ! gredin ! tu ne viens pas de la part de M. Dumas, s'écrie le fournisseur. Rends la glace, et va-t-en ! M. Dumas ne paye jamais.
Si nous attaquons rudement l'auteur de Henri III au point de vue de la moralité littéraire, nous devons dire que beaucoup de gens n'ont jamais compris cette violence. Acheter des livres qu'on n'a pas faits et y apposer sa signature leur semble chose toute simple. Ils regardent cela comme une manœuvre commerciale très-permise, et M. Dumas ne perd absolument rien dans leur estime. Ceci implique que, malgré ses torts, il a des admirateurs sincères, des amis enthousiastes.
M. Porcher, l'illustre chef de claque, était du nombre. Il offrit un jour au grand mousquetaire un dîner splendide. Le moët pétillait, la gaieté la plus charmante régnait d'un bout delà table à l'autre. Porcher seul regardait son verre et ne le vidait pas. Il faut dire qu'il avait
absorbé déjà de nombreuses rasades et que le vin le poussait à l'attendrissement.
— Qu'avez-vous donc, cher ami? lui demande Alexandre ?
— Suis-je bien réellement votre ami ? murmure le chef de claque.
— Vous n'en doutez pas, j'imagine?
— Non, Dumas ; mais il y a une chose qui me fait de la peine.
— Laquelle ?
— Vous ne m'avez jamais tutoyé. Je vous en prie, tutoyez-moi.
— Ce pauvre Porcher ! . . . Comment donc ! avec infiniment de plaisir : touche là, mon cher, et prête-moi mille écus.
Alexandre Dumas jugea convenable de fuir ses créanciers et cle se mettre à l'abri de leurs attaques, en faisant équiper un petit navire, sur lequel il transporta ses dieux Lares. Ce navire le conduisit en Italie, où le vaillant mousquetaire arriva fort à propos pour aide?' Garibaldi à vaincre les Autrichiens. Du moins c'est lui qui l'affirme dans les curieuses correspondances que chacun a pu lire.
Le héros de Caprera l'a nommé Directeur des beauxarts à Naples, et M. Dumas s'est empressé d'ouvrir aux curieux les portes du Musée secret, afin de participer dans la mesure de son pouvoir au développement de la moralité publique.
De retour à Paris, il a cherché à battre monnaie en donnant des Conférences qui n ont pas réussi le moins du monde et n'ont fait que scandaliser le public par l'étalage d'une personnalité indécente. Presque mort littérairement à l'heure où nous écrivons ces lignes, Alexandre
Dumas renonce <:i la gloire d1écrivain pour acquérir celle
de cuisinier. Ou ne dil pas s'il a (\^> collaborateurs pour la confection de ses sauces, qu'on s'accorde à vanter comme très-fines et très-succulentes.
Il sérail à désirer pour l'honneur des lettre- qu'il n'eût jamais fait d'autre cuisine.
DUMAS (fils)
Dans le travail difficile que nous avons entrepris et qui consiste à écrire l'histoire vivante, nous choisissons les personnages sur lesquels il a été possible de recueillir des renseignements exacts et complets. Le jour où le diable Asmodée viendra se mettre à notre service, enlever les toits et dévoiler ce qu'on nous cache, il sera permis au lecteur de se montrer exigeant et de nous demander telle biographie plutôt que telle autre.
Croyez-vous que certains héros de cette histoire contemporaine apportent une bonne volonté merveilleuse à se laisser peindre? Il suffit que nous ayons annoncé leur notice pour qu'ils cherchent à la rendre impossible.
Dumas {ils lui-même, par une défiance de notre loyauté que rien ne justifie, a voulu troubler la source historique et nous jeter dans le fossé de l'inexactitude. Heureusement nous avons aperçu le piège. Un contrôle rigoureux
des renseignements nous permel de garantir l'authenticité de la biographie qui va suivre.
Elle seracourte, paire que notreécrivain esl loin d'avoir fourni toute sa carrière. On se livrerait, du restera une
appréciation aussi injuste qu'absurde , si Ton mesurait l'importance de nos personnages au plus ou moins de lignes que nous leur consacrons. Le jeune et hardi peuplier qui s'élance vers les nuages ne couvre pas de ses rameaux, comme le vieux chêne, une surface immense, et cependant il n'en a qiie plus de noblesse peut-être et plus de vigueur.
Au milieu de la Restauration, Tannée même de la mort de Louis XVIII, une ouvrière en couture, voisine d'un modeste employé au secrétariat du duc d'Orléans, donnait le jour à un enfant mâle, dans la maison située derrière le théâtre actuel de l'Opéra-Comique *. Feuilletez les Mémoires du grand mousquetaire, vous y lirez cette phrase triomphante :
« Le 29 juillet 1824, tandis que le duc de Montpensier venait au monde, il me naissait, à moi, un duc "de Chartres, place des Italiens, n° I . »
On sait que le mariage avec mademoiselle Ida n'eut lieu que douze ou quinze années après. Cet hymen a été stérile. Dumas 1er daigna permettre que son duc de Chartres fût présenté au baptême sous le nom d'Alexandre. Il paya les mois de nourrice et la pension de sevrage. Puis, voyant le noble rejeton grandir, il l'envoya chez M. Goubaux, cet instituteur dramaturge qui savait moudre à deux moulins, et fabriquait une scène pour l'Ambigu-Comique entre une page de Lhomond et un paragraphe de Qninte-Curce. Dans
1. Sur l'ancienne place des Italiens, aujourd'hui place Boieldieu.
les loisirs que lui laissait l'éducation de la jeunesse française, M. Goubaux arrangeait pour le théâtre les admirables romans socialistes d'Eugène Sue.
L'enfance de Dumas fils a beaucoup d'analogie avec celle de M. de Girardin.
Passé tout à coup à l'état de grand homme, en vertu des succès de Henri III et de Christine à Fontainebleau, son père menait un fort joli train de maison, et tous les quinze jours, le petit pensionnaire venait le voir. Il l'appelait monsieur Dumas. On jugeait convenable de laisser jusqu'à nouvel ordre les sentiments d'affection paternelle derrière une prudence mystérieuse. L'enfant déshérité de caresses, devint taciturne. Un jour, on le surprit absorbé dans la lecture d'un volume qu'il sembla vouloir cacher lorsqu'on s'approcha de lui. C'était le fameux livre qui a pour titre Emile.
— Ah ! diable ! fit M. Dumas, est-ce que tu trouves de l'intérêt à cela, toi ?
— Beaucoup, répondit Alexandre avec une assurance qu'on ne lui avait jamais connue.
— Peste ! . . . Tu vas me dire alors tes impressions.
— Je trouve qu'Emile a du courage.
— Vraiment, tu trouves cela?
— Oui, certes. Quand un père refuse de vous donner son nom...
— Eh bien?
— Il faut le prendre.
— Quel gaillard !.. Alors, tu veux porter le mien quand même, c'est clair. Prends-le tout de suite, et n'en parlons plus.
Alexandre entrait dans sa quatorzième année. Il y eut, à partir de ce jour, une transformation complète dans son
caractère. Sons l'écolier taciturne se révéla toul a coup un adolescenl joyeux, une nature intelligente el j»!<'i:!<i de sève, qui semblail n'attendre qu'un rayon pour se développer e1 fleurir. Hautemenl reconnu par le célèbre écrivain, il sentit son âme enflammée d'un noble enthousiasme. Peu do mois lui suffirent pour combler toutes ses lacunes classiques et dépasser les plus forts élèves. Il suivait les cours du collège Bourbon. Les premiers prix lui échurent en partage. Une amie intime du père, madame Mélanie Waldor, réunit, un soir, pour fêter les succès de notre collégien, une partie notable de la jeunesse artistique et lettrée. Gavarni, Félix Pyat, Christian, Julien Lemer, Auguste Lireux, et une foule d autres, se trouvaient déjà dans les salons de l'aimable muse, quand Dumas 1er parut, tenant par la main celui que, dès cette époque, il appelait avec raison son meilleur ouvrage. Le jeune Alexandre était chargé de livres et' de couronnes. On déposa sur une console la montagne de prix ; les lauriers furent appendus aux murs, et Ton servit le dîner.
Notre vainqueur au grand concours eut un esprit d'ange. Toutes les dames le comblèrent de cajoleries et de félicitations gracieuses. Il avait alors dix-sept ans, beaucoup d'assurance, une belle tête, dégagée des sombres nuances éthiopiennes, et ne conservant qu'une teinte créole imperceptible. Véritablement il fut le héros de la fête. On le complimenta de ses triomphes, et l'on n'oublia pas de porter aux nues deux 'ou trois pièces de vers, que le Journal des Demoiselles avait déjà publiées avec sa signature, et qui renfermaient des qualités poétiques trèspassables. Un bal joyeux suivit le gala. Le collégien dansa comme un perdu. Son père, en le voyant déployer avec les dames une galanterie digne de son sexe, mais au-
dessus de son âge, tomba dans un ravissement voisin de l'extase. Après minait, certaines gaietés devinrent excentriques. Félix Pyat, Gavarni et Lireux, le front ceint des couronnes de l'élève vainqueur, se livrèrent aux plus aimables farces et à nombre de danses importées du quartier Latin. Le jeune Alexandre avait disparu. Dumas Ier le retrouva dans un petit salon très à l'écart, aux pieds de la fille même de madame Mélanie Waldor, jeune pensionnaire de quatorze ans et demi, à laquelle il adressait une déclaration chaleureuse.
— Bravo ! bravo! s'écria l'heureux père. Je reconnais mon sang... Tu es bien mon fils !
Il le retira de l'institution Goubaux, qui n'avait plus rien à lui apprendre. Aussitôt le jeune homme fit ses premières armes en littérature et publia les Péchés de jeunesse, livre plein de candeur et d'inexpérience. Naturellement on n'en vendit qu'un petit nombre d'exemplaires.
Le futur auteur du Demi-Monde, surexcité parla gloire paternelle, dont il n'avait pas encore aperçu le vide et sondé le néant, se faisait remarquer, à cette époque, par certaines allures cassantes et par des procédés de matamore, que remplacent aujourd'hui une tenue parfaite, des manières calmes, dignes, et d'une distinction rare. En 1 845, au moment de notre querelle avec son illustre père, Alexandre avait vingt et un ans. Il se crut dans l'obligation de nous égorger un peu, lorsque nous publiâmes, au sortir de Sainte-Pélagie, dans un petit journal d'alors, appelé la Silhouette, certains articles destinés à compléter une brochure connue 1. Ces articles s'intitulaient un peu prétentieusement : Le mie prigioni. A cette époque nous
1 Fabrique de romans, maison Alexandre Bnmas et O, imprimée en 1845.
demeurions rue des Martyrs, n" 15, Deux personnag moustachus pénètrent, un matin, dans notre cabinet «le travail.
— Monsieur Eugène de Mirecourl ?
— C'est moi, Messieurs.
— Vous êtes Fauteur du feuilleton que publie la Silhouette?
— J'en suis Fauteur.
— Il y a, Monsieur, récidive de votre part, comme outrage, et c'est une affaire qui ne peut se dénouer que par la voie des armes. Notre visite a pour but de vous demander satisfaction au nom d'Alexandre Dumas.
— Très-volontiers, Messieurs. Je vous enverrai, mes témoins quand il vous plaira. Celui dont vous êtes les mandataires n'a donc plus confiance aux tribunaux ?
— Permettez... ce n'est pas M. Alexandre Dumas père qui nous envoie, c'est M. Alexandre Dumas fils.
— Ob ! alors ma réponse ne sera plus la même ! Je sonnai, la bonne parut.
, — Allez me chercher le petit, lui clis-je.
Elle obéit, et rentra bientôt, tenant par la main un jeune garçon de six à sept ans, dont le visage était barbouillé de confitures.
— Messieurs, continuai-je, voici mon fils, qui, vous pouvez le croire, prendra pour moi fait et cause avec autant de courage que l'héritier de M. Dumas en apporte à défendre l'honneur paternel. C'est donc mon fils qui sera chargé de vous répondre, si vous le voulez bien.
— La plaisanterie n'est pas de saison, Monsieur ! crièrent les personnages moustachus.
— Pardonnez-moi. Je n'ai pas d'autre moyen de vous montrer le ridicule de la situation. L'auteur de Henri III
a bon pied, bon œil. Qui l'empêche de soutenir sa querelle? Si j'avais le malheur, je ne dis pas de tuer son fils, mais seulement de lui faire une égratignure, voyez- vous d'ici la portée des récriminations du père î II mettrait le public de son côté ; je n'y tiens pas. Qu'une lettre du grand romancier autorise le duel ; — ou, mieux encore, donnez à mes témoins, sur le terrain, votre parole d'honneur que vous*avez une autorisation verbale, et j'accepte. Voilà, Messieurs, mon ultimatum. Je suis votre serviteur.
Ils s'en allèrent et ne revinrent plus.
En homme d'esprit qu'il est, M. Alexandre Dumas fils comprit qu'il avait fait fausse route. Nous sommes heureux de n'avoir point été exposé à trancher dans sa fleur une existence qui promet d'être si féconde et si glorieuse .
Vers la même époque, Alexandre fit avec son père un voyage en Espagne et en Afrique. Revenu de ce voyage, il publia son second livre, qui a pour titre : les Aventures de quatre femmes et d\m perroquet. C'est une imitation plus ou moins heureuse des gasconnades paternelles. Deux hommes, dont l'un va se pendre, et dont l'autre a le projet très-arrêté de se faire sauter le crâne, suspendent l'exécution du suicide pour se raconter leur histoire. On trouvera peut-être que l'heure était singulièrement choisie. La double narration faite, nos originaux reprennent tranquillement, l'un son pistolet, l'autre sa corde, et partent de compagnie pour l'éternité. Sans être un chef-d'œuvre, ce livre est au-dessus des Péchés de jeunesse, comme style et comme intérêt. L'éditeur n'eul poinl h se plaindre de la vente.
Alexandre Dumas fils ne devait pas tarder n rencQntrer
sous sa plume une précieuse mine Littéraire. Doué d'une sensibilité forl vive, et ne voulant pas jeter au vent sa jeunesse, ainsi que beaucoup (Tétourneaux parisiens, sans se rendre compte des impressions reçues, il étudia profondément le monde du côté où il se présentait à ses regards. 11 s'écouta vivre lui-même, si nous pouvons rimis exprimer de la sorte, et il chercha la science du cœur humain, non-seulement dans les fautes et les passions d'autrui, mais dans ses propres passions et dans ses propres fautes. Voilà ce qui explique son succès rapide et durable. lia réussi, parce qu'il est vrai, parce qu'il est nature, parce qu'on sent palpiter la fibre et battre b artère. Depuis la Dame aux Camélias jusqu'au Demi-Monde, on peut dire qu'il a vécu toutes ses œuvres.
Bien que jeté fort jeune au milieu d'un entourage peu dévot, sa plume est chrétienne, et tout annonce en lui l'écrivain profondément imbu du sentiment religieux1. En mainte circonstance, il défend le christianisme avec chaleur. L'Évangile est sa lecture de prédilection. Ses livres en contiennent des citations fréquentes.
Composé en moins de quinze jours, dans une chambre d'auberge, à Saint-Germain en Laye, le roman de la Dame aux Camélias s'est placé du premier coup à la hauteur de Manon Lescaut, sinon pour le mérite littéraire pur et simple, du moins pour la conception saisissante du livre et ses poignants épisodes. L'intérêt, d'un
1. Néanmoins il n'est pas toujours orthodoxe et fait quelquefois de la fantaisie dans le dogme. On trouve, tome 1er, page 26, des Aventures de quatre femmes et d'un perroquet, une phrase qui eût fait brûler à coup sûr un théologien, au quinzième siècle : « Dieu, dit le jeune auteur, dans les deux grands symboles de la douleur humaine, a l'ait plus souffrir la Vierge que le Christ ; car peut-être le Fils, tout Dieu qu'il était, se fùt-il arrêté à mi-chemin de la souffrance de sa mère. »
bout à l'autre, se maintient avec une puissance réelle, et, si quelques tableaux pèchent sous le rapport d'une moralité sévère, la catastrophe qui frappe Marguerite et l'amour qui l'épure font jeter sur sa vie cynique le voile du pardon. L'ouvrage eut un succès prodigieux. Trois éditions successives furent enlevées chez Cadot. Messieurs les commis voyageurs de France et de Navarre, ainsi que ces dames du quartier Breda, s'obstinèrent mordicus à vouloir reconnaître la touche du père dans l'œuvre du fils. Quelle profondeur de discernement!
Ainsi que nous l'avons laissé pressentir, Alexandre est le héros de ce roman célèbre.
Dumas Ier, qui, dans son indiscret journal, se livrait nous ne savons à quel exercice curieux et à quelle parade insolente pour galvaniser la curiosité publique, osa imprimer ce qui va suivre. La scène se passe à la Comédie-Française, pendant un entr'acte.
«Je traverse le corridor, dit-il; une porte de baignoire s'ouvre. Je me sens arrêté par le pan de mon habit , je me retourne: c'est Alexandre qui m'arrête.
« — Ah ! c'est toi ! bonsoir, cher.
« — Viens ici, monsieur mon père.
« — Tu n'es pas seul?
« — Raison de plus. Ferme les yeux; passe ta tête à travers l'entre-bàillement de la porte. N'aie pas peur, il ne -(/arrivera rien de désagréable.
« En effet, h peine avais-je fermé les yeux, à peine avais-je passé la tête, que je sentais sur mes lèvres la