‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 26 sur 51 · Véritable nom do Marguerite Gautier · texte numérisé non relu

Véritable nom do Marguerite Gautier

— la Vie à vingt ans, — Diane de Lys, — un Paquet de lettres, — le Prix de pigeons, — la Boite d argent,

— le Pendu de la Piroche, — la Dame aux Perles, — Ce que Von voit tous les jours, — un Cas de rupture, — les Revenants, — Contes et Nouvelles, — Sophie Printemps, etc. N'oublions pas Atala, petit drame lyrique, représenté, en 1848, sur le théâtre que dirigeait alors Dumas Ier. Vers la même époque, Alexandre rédigea dans la Presse des Courriers de Paris remarquables. Il signait : Un provincial. Dans ses romans, lorsqu'il imite son pure, ce qui lui arrive quelquefois encore, il ressasse des vieilleries et descend jusqu'au médiocre ; mais, au contraire, s'il use de ses propres ressources en faisant appel à son talent d'observation, il reprend une allure sérieuse, un style sage, et donne au public de véritables œuvres. La Dame' aux Camélias, le Roman d'une femme et Diane de Lys appartiennent-^ cette seconde catégorie de ses livres.

— Pourquoi ne transportez-vous pas vos romans à la scène, mon cher Alexandre? lui dit, un jour, en lui frappant sur l'épaule, Antony Béraud, vieil ami du père.

— Tiens, fit le jeune homme, c'est une idée, cela !

— Voulez-vous que je vous apporte un scénario ?

— Sur quoi?

— Sur l'histoire de Marguerite Gautier.

— Va pour le scénario !

Huit jours après, Alexandre avait entre les nriins le plan d'un mélodrame pur. Trouvant qu'il était absurde de traiter le sujet de cette façon grossière, il se mit lui-même à l'œuvre, ne conserva pas une ligne du scénario primitif et tira de son roman les cinq actes délicieux que tout Paris est venu applaudir. Or, Gomme Antony Béraud avait eu le premier l'idée de transformer le livre en pièce, Alexanj^ m u

voulut qu'il touchai moitié des droits d'auteur, excès louable de conscience Littéraire, dont, certes, il ne rencontrait aucun exemple dans les traditions de famille. Aujourd'hui, la Dame aux Camélias a près de trois ccn (s représentations. La censure avait d'abord défendu la pièce. M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur, fermant l'oreille à toutes les sollicitations, déclarait net liment qu'elle ne se jouerait pas. Or il quitta bientôt le ministère. M. de Morny, son successeur, daigna parcourir lui-même les cinq actes de Dumas fils. Il ne partagea point l'opinion de dame Censure, et leva l'interdit. Le lendemain de la première représentation , notre jeune auteur écrivit à son père, alors réfugié à Bruxelles, ou il se tenait à l'abri des poursuites inconvenantes dirigées contre sa personne par les créanciers du Théâtre-Historique :

« Grand succès! ... Des fleurs, des bravos... Je croyais assister à l'une de tes pièces. »

Il est présumable que Dumas Ier fut satisfait de voir son fils réussir. Jamais cependant il n'avait montré jusque-là beaucoup de confiance en l'avenir littéraire du jeune homme. Il lui reprochait d'avoir une nature trop sérieuse, des idées de bourgeois. Un matin, le grand marchand de phrases, éveillé par deux de ses collaborateurs, voulut s'habiller et ne trouva point ses bottes. Il dit, en haussant les épaules :

— Figurez-vous qu'Alexandre en a douze paires, étalées sur une planche de sa garde-robe. Ce garçon-là n'aura jamais de génie !

Très-souvent le fils grondait l'auteur de ses jours et lui adressait des sermons, au sujet de certains détails de conduite assez répréhensibles. Dumas Ier riait comme un

bienheureux en écoutant ces leçons de morale. Voyant ses discours inutiles, Alexandre se désespéra d'abord, puis il finit par tout accepter en philosophe.

— Mon père, disait-il à qui voulait l'entendre, est un grand enfant, que j'ai eu quand j'étais petit.

De temps à autre, néanmoins, quand les excentricités paternelles dépassaient les bornes, Alexandre se fâchait et il lui échappait certains mots l très-rudes.

— Mon père a tant de vanité, dit-il un jour, qu'il est capable de monter derrière sa voiture pour faire croire qu'il a un nègre.

Un autre jour, impatienté d'entendre l'auteur de Henri ///parler de sa noblesse et de ses armes, lui qu'il avait vu tant de fois se targuer de républicanisme, Alexandre s'écria :

— Farceur!... on les connaît, tes armes, tu les montres assez souvent... Beaucoup de gueule sur très-peu d'or!

Ceci, pour être véridique, n'en est pas moins irrespectueux. A un dîner de jeunes hommes de lettres, on raconta certaine histoire d'argent, où le débiteur se comportait comme don Juan vis-à-vis de M. Dimanche, et dindonnait son créancier le mieux du monde. Dumas fils riait aux larmes.

— Ignorez-vous qu'il s'agit de votre père ? lui dit à l'oreille un des convives.

— Hein ?... de mon père... C'est impossible : il aurait écrit cela dans ses Mémoires !

L'auteur du Demi-Monde a donc infiniment d'esprit. Sa conversation , ses livres, ses œuvres dramatiques

1. Nous ne mentionnerons pas celui des bottes et des femmes, qui se raconte partout. La plume est obligée à plus de décence que le discours.

abondent en traits fins e1 délicats, qui, chez lui, comme chez Dumas lw9 n'arrivent poinl artificiellement el à l'aide

d'une ritournelle Alexandre a la réplique vive. Ses mots ne trahissent aucune recherche. Qs portent lecachel d'une originalité véritable. On parlait devant lui d'une aventurière déchue.

— Dire que cette femme a tenu jadis le haut du pavé ! s'écriait un naïf interlocuteur.

— Mon Dieu, fit Alexandre, c'est que probablement alors il n'y avait point de trottoirs.

A l'orchestre d'un théâtre du houle vard, un spectateur demande à son voisin, en levant les veux vers les dernières places :

— Pourquoi diahle appelle-t-on cela le Paradis ?

— Sans doute parce que c'est le ciel relativement au parterre, répond celui qu'on interroge.

— Du tout ! s'écrie Dumas fils, intervenant dans le dialogue : c'est parce qu'on y mange des pommes.

Au foyer de la Comédie-Française, à une représentation de Charlotte Corday, un démocrate sensible s'apitoyait sur le sort de l'ami du peuple, assassiné dans une baignoire.

— Infortuné Marat ! s'écrie Alexandre : pour un bain qu'il a pris, il n'a pas eu de chance !

L'éditeur Cadot parle d'une aventure singulière arrivée à notre héros. Elle date de huit ou dix ans à peine. Certains beaux du noble faubourg se permettent assez fréquemment, lorsqu'ils ont à celer quelque sottise, d'emprunter le nom d'un écrivain ou d'un artiste célèbre, au moyen duquel ils réussissent parfois à usurper plus de considération que ne leur en eût donné le retentissement de la naissance ou de la fortune. Un de ces mes-

sieurs jugea convenable de s'appeler Dumas fils, dans une de nos provinces du Nord, où il faisait, avec une jeune veuve, comme lui de haute volée, d'assez fréquents voyages. Ils allaient visiter ensemble le fruit d'une liaison peu légitime, placé là en nourrice, à quarantecinq lieues delà capitale. M. le duc (le faux Dumas était un duc), se trouvant dans cette province à l'époque du dernier choléra, porta généreusement secours aux victimes du fléau, et conquit à un tel point l'estime des autorités de l'endroit, qu'on demanda pour lui le ruban rouge au ministère. Le préfet, dans son rapport, manifestait une satisfaction très-vive de pouvoir inscrire le nom de Dumas fils sur la liste des hommes dévoués qui avaient le plus énergiquement combattu l'épidémie. On accorda la croix. Jugez du saisissement de M. le duc, ainsi récompensé à l'improviste, et sous un pseudonyme ! Il p^it la fuite, n'osant point avouer la supercherie, et laissant l'étrange nouvelle arriver l\ la connaissance du vrai Dumas, tout stupéfait d'avoir obtenu la décoration comme sauveur de cholériques. On devine qu'il courut se désenrubaner au ministère et mettre obstacle à l'insertion au Moniteur.

Après son début triomphal au théâtre, il se hâta de convertir Diane de Lys en comédie. Cette seconde pièce, comme la première, fut arrêtée par la censure, et le jeune homme eut recours à un nouveau protecteur. Le prince Napoléon brisa les entraves qui empêchaient Diane de prendre le chemin du Gymnase , où l'attendaient tant de couronnes.

Ainsi que Marguerite Gautier, Diane de Lys et la Dame aux Perles sont des études prises sur nature. Écoutez ce que la chronique raconte. Une très grande

dame, épouse il'im diplomate hyperboréen, e1 pourvue des plus riches dons de la jeunes&e el de la grâce, se voyait, dit-on, négligée de son mari. Ayant beaucoup d'affaires sérieuses à conclure, ce dernier n'exerçait sur son ménage aucune surveillance. Il se doutait bien de quelque intrigue; mais il ne daignait pas descendre des hauteurs de la politique uniquement pour s'épargner une mésaventure conjugale. Toutefois, obligé de prendre ses passeports, il se lit un malin plaisir d'enlever Juliette à Roméo, sans leur permettre la consolation des adieux. Brusquement arraché aux plus douces ivresses du bonheur, Roméo apprend que le chemin de fer emporte du côté de la Belgique la berline des époux. Il s'élance lui-même en wagon à leur poursuite. Qui fut surpris, le lendemain? ce fut notre diplomate, en rencontrant l'amoureux de sa femme dans les rues de Bruxelles. Aussitôt il se dirige sur la route de Berlin, et comme on se l'imagine aisément, il entraîne toujours Juliette. Roméo les suit, traverse l' Allemagne et loge avec persistance dans les mêmes hôtels que le mari ravisseur, mais sans pouvoir approcher de sa déesse, gardée à vue nuit et jour. L'époux espérait machiavéïiquement que notre amoureux traverserait la frontière russe; mais, éventant la Sibérie, Roméo s'arrêta juste aux dernières limites de la puissance du czar. Pendant trois mois, logé dans un pauvre hameau prussien, il écrivit lettres sur lettres, et ne reçut point de réponse. Obligé de revenir à Paris, il pleura ses malheurs sur les pages de la Dame aux Perles. L'histoire n'aurait pas été complète, si Dumas Ier n'était venu raconter à son tour certains détails infiniment trop intimes de cette aristocratique liaison.

« — M'acompagnes - tu ? me demande , un soir , Alexandre.

« — Où ?

« — Dis oui ou non.

« — Oui.

« — Viens, alors.

« — Chez qui ?

« — Ne t'inquiète pas , c'est moi qui te présente.

« . — Alors, c'est chez une femme.

« — Qui désire te connaître.

« — Soit.

« — Allons.»

On arrive chez la noble dame, que Ton trouve étendue "sur un canapé, dans une pose d'odalisque.

« — Entre et embrasse, dit Alexandre.

« J'entrai.

« Je m'approchai du canapé ; je mis un genou en terre, et je baisai la main qu'on m'offrait.

« — Te voilà présenté, dit alors Alexandre.

« Un moment après :

« — Tu sais comment je l'appelle?

« — Non . Gomment rappelles-tu ?

« — La Dame aux Perles. »

Tout cela fait et tout cela dit, le père, le fils et la dame prennent le thé sans le moindre trouble et sans le plus léger remords. C'est madame qui verse.

« A la seconde tasse, elle reste un instant, la théière suspendue, immobile et écoutant.

« — C'est lui? demande Alexandre.

« — Je le présume, répond la Dame aux Perles.

a — Il rentre?

« — Probablement .

a ■ — El il se couol 10?

« — Mais il me semble que c'est ce qu'iL a de mieux à

faire. »

Effectivement, ce n'est que le mari. Dumas père, qui, lui aussi, trouve cela très-naturel, donne sa bénédiction aux deux amants, souffle la bougie», et s'en va.

« Je quittai, dit-il, les beaux et insoucieux enfants à deux heures de la nuit, priant le dieu des amours de veiller sur eux, car eux, comme on le voit, n'y veillaient guère. »

Sérieusement, lecteurs, admettez-vous que la législation dïm pays permette à un écrivain d'afficher un pareil cynisme ? Doit-on souffrir qu'il initie le public à ces hontes d'alcôve et déshonore le sentiment le plus respectable aux yeux de la société comme aux yeux de la famille, celui delà dignité paternelle? Cachez votre lèpre, et ne l'étalez point ainsi à tous les regards : vous nous faites lever le cœur !

Dumas fils était malheureux lorsqu'il voyait ces révélations saugrenues de monsieur son père. Il le suppliait de garder le silence ; il s'efforçait de lui faire comprendre qu'on ne se déshabille point ainsi en plein journal et en plein boulevard. Dumas Ier ne voulait rien entendre. Boulé, son bailleur de fonds suprême, — c'està-dire le seul qui déboursait encore, quand tous les autres avaient fermé l'escarcelle, — Boulé demandait de la copie. Que deviendrait le Mousquetaire, bon Dieu ! s'il n'avait plus l'attrait du scandale et du poivre long? Patience! patience ! vous aurez bien d'autres histoires. Après Marie Duplessis, mademoiselle Liéven; après la Dame aux Perles, madame Poncin. Darcier, le chanteur, en rugira. Qu'importe ? Il faut que le Mousquetaire vive !

Le 20 mai 1855, la pièce du Demi-Monde fit au Gymnase son apparition solennelle. Alexandre la destinait d'abord à la Comédie-Française, où on la reçut avec un empressement que personne ne s'avisera de contredire, appuyé qu'il fut alors du témoignage de six mille francs de prime. Par malheur, mademoiselle Rachel, ayant contre Dumas fils nous ne savons quel sujet de rancune, fit accorder un tour de faveur à la Czarine et reculer indéfiniment le Demi-Monde.

Alexandre alla visiter M. Montigny, qui lui donna six mille francs au plus vite. Le jeune homme courut les jeter dans la caisse du Théâtre-Français, et les tristes sociétaires furent obligés de laisser couler le Pactole vers le boulevard Bonne-Nouvelle.

Cette comédie charmante obtint plus de couronnes encore et fut accueillie avec plus d'enthousiasme que ses sœurs aînées. D'ailleurs, à part le mérite intrinsèque de l'œuvre, le but moral y est manifeste. Suzanne d'Ange, créature sans nom, qui n'a jamais senti battre un cœur de femme sous sa poitrine de glace, est véritablement un rôle crayonné de main de maître. Il suffirait à illustrer la plume d'un écrivain dramatique. Les cinq actes du Demi- Monde sont semés de traits heureux et de mots pleins de finesse. On n'ignore pas que les pêches à quinze sous sont passées en proverbe. A la première représentation de la pièce, croira- t-on qu'une multitude de nos Phrynés modernes se glorifiaient à haute voix d'avoir été prises pour modèles, et palpitaient de bonheur à la vue de cette ignoble incarnation de l'intrigue? 0 siècle impur! où le Castigat ridendo mores n'est même plus possible, et où l'on prend un coup de fouet pour une caresse !

Les plus grandes folies de jeune homme d'Alexandre

Dumas (ils ont constamment été recouvertes d'une sorte de puritanisme, qui ne ressemble en aucune façon à l'hypocrisie. C'est du décorum et do la décence. Beaucoup d'héroïnes de ce Demi-Monde qu'il a si merveilleusement dépeint en ont eu la preuve

Voici encore ce que rapporte la chronique. One Suzanne d'Ange doublée de Messaline semblait, depuis quelque temps, vouloir écrire le nom d'Alexandre sur la liste de ses adorateurs actifs. Celui-ci n'y mettait pas opposition, quand, un soir, dans les salons mêmes de la dame, un personnage opulent, que nous laisserons sous l'anonyme, frappe sur l'épaule du jeune auteur, et lui dit :

— Je vous connais, mon cher. Vous n'êtes pas homme à jouer un rôle indigne de votre délicatesse et à vous cacher dans les alcôves. En conséquence, je vous annonce que je donne a mademoiselle X... trois mille francs par mois. Je la paie le 5, et si par hasard, le 6, elle n'a rien reçu, je ne manque jamais d'avoir une scène.

— Est-ce possible?

— Je vous le certifie.

Le lendemain, la dame s'étonne de la froideur d'Alexandre.

— Mademoiselle, dit celui-ci, je comprends qu'une grande artiste se passe une fantaisie de cœur, une gloriole, un caprice; mais qu'elle reçoive de l'argent, fi! Vous n'êtes qu'une femme entretenue.

— Oh! taisez- vous! s'écrie-t-elle. Ne me dites pas de semblables choses ; battez-moi plutôt !

— Je ne bats que les femmes que j'aime, répond Alexandre.

Il sortit, et ne la revit plus. On devine que Dumas Ier, après le succès du Demi-Monde, n'oublia pas d'annoncer

dans son journal qu'il avait beaucoup connu Suzanne d'Ange ; et il nous apprend que cette troisième maîtresse d'Alexandre s'appelait , de son véritable nom, madame Adriani.

« Tenez, Madame (c'est le fils qui parle), j'ai l'honneur de vous présenter monsieur mon père. — Mon père, je te présente madame Adriani, veuve avec douze mille livres de rente, et les yeux de l'emploi, comme tu peux le voir »

Suivent des compliments de la force de quarante chevaux, adressés par la dame à son illégitime beau-père. Le lendemain, Alexandre amène à Dumas Ier la filleule de madame Adriani. C'est le portrait vivant de la marraine, ou plutôt sa miniature.

« — Venez ici, Mademoiselle, qu'on vous embrasse.

« — Très-volontiers, Monsieur ; mais à une condition : c'est que vous me laisserez vous regarder tout à mon aise.

« — Pourquoi voulez-vous me regarder tout à votre aise?

« — Parce que Ton m'a dit que vous étiez un grand homme. »

C'est Dumas Ier qui raconte, chers lecteurs. M. Boulé, bailleur de fonds du Mousquetaire , donnait à l'illustre écrivain, pour se dire à lui-même de pareilles choses, environ cent francs d'honoraires par jour, somme excessive qu'il savait reprendre à d'autres journalistes. Les histoires saugrenues de M. Dumas amusaient beaucoup cet honnête homme.

« — Pourquoi madame Adriani se fait-elle appeler marraine par cette enfant-là? » continue Dumas Ier.

— « Parbleul parce que c'est sa mèrel répond Alexandre. »

Ici, comme on le voit, les détails sont moins saugrenus que dans les citations précédentes, le Bis ayant menacé le

père de le désavouer publiquement s'il osait tirer une troisième fois le rideau de l'alcôve.

Dans sa quatorzième pièce, qui a pour titre la Question d'argent, M. Dumas fils a flétri les hommes de Bourse et leur a posé sur le front un triple cachet d'opprobre. Cette comédie est plus qu'un chef-d'œuvre, c'est une bonne action. Deux autres pièces, le Fils naturel et le Père prodigue, représentées également sur la scène du Gymnase, ont mis le comble à la renommée de l'auteur.

Malheureusement, une maladie causée par la fatigue du travail, ne lui a pas permis pendant plusieurs années de reprendre le cours de ses succès. En 1864 seulement, il a pu donner au Gymnase Y Ami des femmes, comédie d'une moralité très-secondaire, et Tannée suivante il collabora au Supplice d'une femme, pièce tirée par M. de Girardin des cartons de sa célèbre et défunte épouse.

Dumas fils est très-digne dans ses relations et sait choisir ses amis. Au dessert d'un dîner de l'association dramatique, un vaudevilliste lui disait:

— Quelle singulière chose ! Votre père me tutoie, je tutoie votre père, et nous ne nous tutoyons pas ; il faut pourtant régulariser cette position?

— C'est facile, répondit Alexandre : ne tutoyez plus mon père.

Depuis que le monde est monde et que la Gascogne est Gascogne on n'a rien vu de pareil à ce que Dumas Ier osa écrire, le lendemain de la représentation du Fils naturel. Yoici le résumé de son article :

ce Casimir Delavigne, Alexandre Soumet n'étaient que des poitrinaires du romantisme. Moi, Hugo et de Vigny, nous étions seuls les forts. J'ai fait Henri III et Antony ; Hugo Hernani et Marion-Delorme ; Vigny la Maréchale d'Ancre et Charleston. — Alexandre continue Ma gloire. De Musset, Balzac et vingt autres ne sont entre Moi et Alexandre que des hommes de transition, etc. etc. »

Nous plaignons sincèrement Fauteur du Fils naturel, et nous lui conseillons de faire interdire monsieur son père... en littérature.

Dumas fils a le cœur excellent. Toujours on le trouve quand il s'agit d'un chagrin à consoler, d'une infortune à secourir. Un soir, dans un salon du faubourg Saint-Honoré, à Tépoque du succès du Demi-Monde, l'entretien tomba sur l'auteur, et plusieurs personnes firent l'éloge de sa nature compatissante.

— Puisqu'il en est ainsi, dit la maîtresse de la maison, je vais lui écrire au sujet de notre quête pour les pauvres, et lui demander son offrande.

— A quoi songez-vous là, belle dame ? dit un ancien ministre de Louis-Philippe en haussant les épaules. Tous ces petits messieurs qui écrivent dépensent l'or à mesure qu'ils le gagnent. Ils ont beaucoup d'orgueil et jamais le sou.

— Vous vous trompez peut-être, répondit la dame. En tout cas, M. Dumas fils daignera sans doute me répondre. J'y gagnerai un autographe.

— Allons donc ! Vingt-cinq louis que l'autographe n'arrive pas !

— Je ramasse le pari pour mes pauvres, dit la dame, et je vais écrire devant vous, le plus simplement du monde, à M. Alexandre Dumas fils.

On porta la lettre au Gymnase ; l'adresse de l'auteur du

Demi-Monde était inconnue. Le lendemain, notre ex-ministre avait perdu sa gageure. Dumas Bis envoya généreusement sou offrande à la noble quêteuse, avec une charmante épîtreoù il la remerciait, en termes pleins de grâce, d'avoir bien voulu songer à lui pour l'accomplissement d'un acte charitable.

Comme romancier, Dumas (ils a des œuvres qui doivent rester à l'héritage des lettres françaises. Comme écrivain dramatique, il possède un mérite incontestable d'agencement et de charpente. Nous défions le grand mousquetaire de nous montrer, dans le chaos de ses œuvres théâtrales, une seule chose qui approche du premier acte du Demi-Monde et du troisième acte de Diane de Lys. Et cependant, — voyez le prodige ! — le fils est un garçon rangé, qui a des habitudes d'ordre, qui se montre économe sans avarice, et qui n'essaye pas de conquérir un brevet de génie en jetant les cent mille écus de droits d'auteur que lui ont rapportés ses pièces dans le gouffre des folles dépenses. Il mène une vie simple, ne construit aucun palais, paye ses dettes, songe à l'avenir, — et travaille seul.

DUPANLOUP (Monseigneur)

« Il y a dans notre belle langue française, si claire et si profonde en sa clarté, dit M. Henry de Riancey, certains mots dont l'antiquité païenne n'avait ni la définition ni le sens, et qui, vivifiés par le christianisme, rayonnent d'une splendeur jusqu'alors inconnue. L'un de ces mots, c'est le zèle. Il se définit par la devise fameuse : lucens et ardens, lumière et flamme.

« Or, ce mot, cette devise, c'est monseigneur Dupanloup tout entier l. »

Je suis d'autant plus heureux de rencontrer ces belles paroles et de les imprimer ici, comme début à la notice que je consacre au digne évêque d'Orléans, qu'un éditeur peu catholique, auquel j'avais eu la mauvaise chance de confier la publication de ma galerie contemporaine, s'avisa de la continuer, après mon départ de France, dans le môme format, sous la même couverture, avec un

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