Delestre-Poirson
2. Le directeur du Gymnase avail collaboré avec M. Scribe au Vaudeville.
bravos avec Léontine dans les Deux collégiens, la Petite sœur, la Famille normande et dans le Plus beau jour de la vie, cette charmante création de MM. Scribe et Varner.
La vie théâtrale est une vie de perpétuelles intrigues, où les amours-propres se heurtent, où les ambitions se froissent et où la confraternité reçoit souvent de pénibles atteintes. Notre héroïne fut toujours au-dessus des querelles intérieures et des jalousies de coulisses. Franche, dévouée, sincère, bonne fille avant tout, elle a résolu le problème de la conciliation perpétuelle et de l'amitié constante. Avec beaucoup de finesse d'esprit et un cœur plein de droiture, elle échappe aux embûches, tourne les inimitiés et change l'envie en admiration. Pas un de ses camarades qui ne l'adore ; les femmes elles-mêmes lui pardonnent ses succès.
Quand le Gymnase modifia son répertoire et parut renoncer au genre frétillant pour adopter les pièces mélancoliques, Déjazet fit ses adieux au Gymnase. Elle vint, sur la place de la Bourse frapper à la porte du théâtre des Nouveautés1. On y accueillit avec enthousiasme la jolie transfuge. Potier, Philippe, Lepeintre, Bouffé, madame Albert, etVolnys, qui n'avait pas encore épousé Léontine, accoururent au-devant d'elle. Cette pléiade d'artistes comprenait qu'elle allait avoir un surcroit de rayonnement.
Dès que Virginie quittait un théâtre, elle entraînait à sa suite nombre d'auteurs. C'était à qui lui composerait les plus beaux rôles. Bonaparte à l> ri en ne , Henri IV , Henri V, le Fils de V homme > furent pour Déjazet de magnifiques triomphes sur la nouvelle scène dont elle venait de faire choix. Nous avons recueilli quelques anec-
1. Bâti sur li' lieu même où se trouvail l'ancienne salle Feydeau, ci devenu plus tard théâtre du Vaudeville, après l'incendie de la pue de Chartres.
dotes curieuses, qui se rattachent à cette phase de l'existence de l'actrice.
La Révolution de 1830 étail consommée. Sous le règne <los Bourbons personne n'osait mettre l'empereur au théâtre. Le nouveau régime donna cette hardiesse aux écrivains dramatiques. Deux hommes d'espril , MM. Gabriel et Michel Masson, eurent l'initiative dos pièces bonapartistes. Montrer sur les planches le vainqueur d'Àrcole, de ^Yagram et d'Austerlitz n'était pas une petite affaire. On pouvait craindre que le public, en voyant Napoléon sous les traits de mademoiselle Déjazet, trouvât entre celle-ci et le héros une médiocre ressemblance. Aussi l'administration des Nouveautés se récria -t- elle tout d'abord et déclara le projet absurde. Les auteurs insistèrent.
— Mais, dirent-ils, nous représentons Bonaparte enfant.
— Très-bien! pourquoi pas au maillot? fit le directeur.
— Parce que Déjazet n'est plus de taille à jouer dans le jardin des Capucines, répondit Gabriel, qui ne se déconcerte pas aisément. Nous choisissons l'époque où Tempereur était élève à l'école de Brienne. Voulez-vous écouter notre œuvre ? Il est défendu de juger une pièce avant de la connaître.
Il n'y avait plus rien à répliquer. Le directeur entendit les cinq actes.
— Eh bien? firent les auteurs.
— Hum ! ... je l'avoue, l'idée ne manque pas d'un certain mérite. Mais Déjazet en Napoléon!... Vous rêvez l'impossible.
— Du tout, elle sera charmante.
— Tant qu'il vous plaira. La pièce exige une vingtaine de mille francs de dépenses; je ne veux pas exposer une pareille somme.
— Et si nous vous garantissons les frais?
— Les frais de votre pièce ?
— De notre pièce.
— Oh ! oh ! c'est différent ! Je reçois vos cinq actes. Chose convenue, chose faite. Le soir même, on passe
un traité revêtu de toutes les formes et offrant les garanties désirables. Il faut une recette moyenne de deux mille francs pendant un mois pour que MM. Gabriel et Masson rentrent dans leurs avances. Bientôt le secret du théâtre est connu. La curiosité publique s'éveille, et les amateurs assiègent les portes du bureau de location. Il y a une émeute sur la place de la Bourse, le soir de la première, parce qu'il est impossible de donner des places à tous ceux qui en demandent. Les auteurs, palpitants, montent à la loge de mademoiselle Déjazet, pour juger de l'effet de son costume. Ils trouvent auprès d'elle un monsieur vêtu d'une redingote longue, boutonnée jus-qu'au menton. Armé d'une paire de ciseaux, cet individu est en train de rogner les bords du tricorne de l'actrice, qui le regarde faire en continuant de s'habiller.
— C'est le chapelier du théâtre, dit Michel Masson l\ l'oreille de son collaborateur.
— Je le présume, répond Gabriel.
Le monsieur rognait toujours. Enfin il parait content du tricorne, le pose sur la tête de Virginie, lui baise les mains, salue et quitte la loge.
— Quel est ce personnage, ma chère? firent les auteurs.
— Vous ne le connaissez donc pas?
— Non vraiment.
— C'est le duc de X...
— Bail !... L'ancien général de l'Empire?
— Oui, et, de plus, l'ami d'enfance de Bonaparte. Il était avec lui à Brienne. Vous venez de le voir faire à coups de ciseaux de la vérité historique. Suis-je gentille ainsi?
— Ravissante !
— Vous croyez toujours au succès?
— A un succès éclatant, puisque vous jouez le rôle. Ces messieurs ne se trompaient pas. Jamais actrice
aimée du public n'eut une ovation semblable. On rappela mademoiselle Déjazet. Les avant-scènes et les loges la couvrirent d'une pluie de couronnes. 11 va sans dire que, le soir même, l'administration reconnut ses torts et déchira le traité .
Bonaparte à Brienne est la pièce de prédilection de mademoiselle Déjazet. Elle l'a jouée cent cinquante fois à Paris et trois cents fois en province. On l'applaudissait à fureur dans le grand couplet de facture où le petit caporal 1 raconte son rêve.
Déjà la couronne est prête,
Elle brille sur l'autel.
J'y monte. Elle est sur ma tète;
Je ne suis plus un mortel.
Des rois formaient dans ce rêve
Mon cortège triomphal ;
Un coup de foudre l'achève...
Je redeviens caporal!
Le réveil, hélas! fut trop prompt.
0 mes amis, Dieu me pardonne!
Je crois encor de la couronne Sentir l'empreinte sur mon front.
1. Ce titre, devenu populaire, appartenait à l'élève de l'école de Brienne. Bonaparte avait, parmi ses camarades, le grade de caporal.
Toute la pièce est dans ce sens. Elle roule entièrement sur une sorte de révélation du glorieux avenir qui attend
le jeune élève. Beaucoup de mots historiques y sont placés en avant-goût avec un à-propos remarquable. Dans une bataille à coup de boules de neige, un des camarades du petit caporal tombe, atteint par un projectile, qui le frappe en plein visage. On emporte le blessé. Bonaparte lève la main, suspend le combat, se découvre, et dit : « Honneur au courage malheureux ! » A une autre scène, il admire la gentillesse et le doux regard de la fille de son professeur, nommée Joséphine. « Si je me marie jamais, lui dit-il, je veux une femme qui s'appelle comme vous. » Ces mots étaient dits par Déjazet avec une grâce charmante et un aplomb délicieux.
Bouffé-Tonneau 1, qui administrait le Vaudeville en 1855 et donnait les preuves cV une habileté parfaite, voulait reprendre le Bonaparte à Brienne, en y ajoutant un prologue, où le rêve eût été mis en action, avec les pompes du couronnement de l'empereur à Notre- Dame, et l'orgue de la vieille basilique jouant le Te Deum. La mort le surprit avant l'exécution de ce plan, qu'un autre directeur plus heureux réalisera peut-être. Déjazet n'est-elle pas là, toujours jeune, toujours vive, toujours sémillante et toujours adorée du public?
La célèbre actrice quitta les Nouveautés en 1832, pour entrer au Palais-Royal, qu'on venait d'ouvrir sur l'emplacement de l'ancienne salle Montansier.
Nous suspendrons un instant, le récit des triomphes de l'artiste pour juger la femme, que beaucoup de personnes
I. Surnommé de ta sorte en raison de In prodigieuse quantité de Champagne qu'il absorbait. Cela servait, ni outre, ;'i le distinguer de l'acteur du même nom.
ne eonnaissenl pas, et contre laquelle on peut avoir des préventions injustes. Certes, toul n'esl pas n^* dans la vie de théâtre. Il faut qu'un individu de l'un ou de l'autre sexe ait le sentiment de l'art bien développé pour aborder cette carrière périlleuse, au seuil de laquelle le monde exige en quelque sorte qu'un homme abandonne sa considération et une femme sa vertu. Dans ce préjugé, que les doctrines civilisatrices, toutes puissantes qu'elles soient, n'ont pu détruire, il y a une sorte de mauvaise foi réfléchie, de haine jalouse et d'instinct méchant, qui tendent à déshériter les artistes et à leur faire payer les succès qu'ils obtiennent parla perte de l'estime publique. L'esprit bourgeois surtout, cette lèpre de nos jours, donne au système que nous signalons un développement fatal. Vous avez du talent et de la gloire, et vous voulez être honoré? Que nous restera-t-il, à nous, modestes industriels, pauvres commerçants, perdus dans l'ombre d'une arrièreboutique, et guettant l'acheteur, comme l'araignée guette la mouche, pour le rançonner au passage et pour entasser, sou par sou, de malheureuses rentes, dont nous jouirons seulement à l'heure de la vieillesse ? Que nous laisserat-on, s'il vous plaît, à nous, fidèles épouses ; à nous, mères attentives, qui donnons tout au devoir et à la famille ? Allez-vous nous confondre avec ces créatures légères et volages auxquelles on prodigue l'encens et les adorations? Elles prennent les fleurs de la vie, en nous laissant les ronces, et vous osez soutenir qu'elles ont droit aux mêmes égards, à la même vénération, à la même estime.... Pourquoi pas? répondrons-nous. Est-ce parce qu'elles ne vous semblent point honnêtes ? Mais c'est vous qui les empêchez de l'être. Vous les flétrissez d'avance par le préjugé. Fussent-elles des Lucrèce, elles ne
retireraient aucun avantage de leur héroïsme, puisque vous déclarez intrépidement qu'il ne peut y avoir de vertu au théâtre.
La généralité des comédiens donne dans ce piège odieux, tendu par l'injustice, l'envie et la sottise. Ils jettent, pour nous servir d'une expression vulgaire, le manche après la cognée, convaincus de leur impuissance à changer l'opinion et se résignant à n'être dans la société que des espèces de parias, consolés du mépris du jour par les applaudissements du soir. Aussi doit-on regarder comme des phénomènes ceux ou celles qui, au milieu des mœurs isolées et des habitudes excentriques auxquelles on les condamne, conservent la dignité, la franchise, le désintéressement et les plus belles qualités du cœur. Mademoiselle Déjazet est de ce nombre.
Bonne, compatissante, sensible, on l'a toujours vue prête à secourir la détresse, à soulager l'infortune. L'or qu'elle recevait en récompense de son génie pleuvait de ses mains en aumônes. Jamais elle n'a refusé de jouer pour les pauvres ; jamais, par un caprice ou par un de ces pitoyables subterfuges que d'autres inventent, elle n'a fait manquer une représentation destinée à tirer d'embarras un artiste malheureux.
Traversant une petite ville de province , elle apprend que la Dugazon d'une troupe nomade vient de se fouler le pied, juste le matin du jour où elle avait une représentation à bénéfice. On parlait de changer le spectacle. Déjazet va regarder l'affiche, examine quelle pièce on annonce, court au théâtre, où on ne la connaît pas, et demande à remplacer la bénéficiaire. — Y songez-vous? répond le directeur; nous ne ferons rien. — Bon! dit l'actrice, je vous assure deux mille francs de recette. Préparez une
12 HISTOIRE CONTËMPOKAINK.
bande, et écrivez dessus que mademoiselle Déjazet du Palais-Royal se charge de remplir le rôle. Homme on se l'imagine, l'administration eut hâte d'obéir. Les places furent augmentées, et Ton fit trois mille francs. Le directeur préleva cent écus; le reste fut pour la bénéficiaire.
Quand Virginie rend un service, elle en triple la valeur par le tact et la grâce qu'elle sait unir à sa douce obligeance. L'intérêt ne la guide point dans ses liaisons, Lien différente en cela de beaucoup d'actrices qui dressent le tarif de leurs sourires et les font payer par la ruine. On a cruellement affligé mademoiselle Déjazet toutes les fois qu'on a paru douter de sa délicatesse à cet
égard. Voyant un de ses plus chers amis, le comte G
se livrer à un jeu frénétique et laisser chaque soir des sommes folles sur le tapis vert :
— Prenez garde, lui dit-elle, prenez garde ! ce n'est pas votre argent que vous perciez, c'est ma réputation.
Ceux qui connaissent cette loyale et franche nature, cette âme noble et généreuse, la défendent, comme nous, contre la calomnie. Mademoiselle Déjazet donne tout ce qu'elle possède. Elle est aujourd'hui sans fortune.
On pourrait croire, en assistant aux pièces échevelées qu'on s'est plu, de tout temps, à créer pour elle, que le caractère de la femme est en analogie avec ses rôles. Il serait difficile de tomber clans une plus grave erreur. Mademoiselle Déjazet est calme, rangée, méthodique. Sa maison est d'une tranquillité presque bourgeoise. Devant le parterre seulement, et grâce à messieurs les auteurs, elle se comporte en bacchante, fume, jure et boit du Champagne ; mais à la ville tout change, n'en déplaise à ceux que le renseignement désillusionnera.
Déjazet, hors du théâtre , est gaie quelquefois , spiri-
tuelle souvent, décente toujours. Elle est d'une sobriété de colombe et ne boit que de l'eau. A aucune époque on ne Ta vue souper ni passer les nuits au bal. Ses uniques débauches sont des débauches d'esprit. Elle a dans la réplique beaucoup de finesse et d'à-propos. Mais le langage un peu libre usité dans les coulisses ne nous permet de reproduire certains mots que dans un autre style et avec les voiles obligés.
Un soir, au foyer des acteurs, Yolnys parut, tenant un journal et donnant les signes d'une consternation profonde.'
— Eh ! qu'as-tu donc? demanda Déjazet.
Yolnys lut à haute voix, sous la rubrique d'Autriche, un article annonçant que Marie-Louise venait de se remarier.
— Par exemple ! voilà qui est fort !
Déjazet prit le journal , s'assura par ses propres yeux de l'authenticité de la nouvelle et s'écria :
— Quelle honte!... Après avoir été la femme de César ! . . . Autrichienne, va !
Puis, se tournant vers ses camarades, qui partageaient son indignation :
— Si j'avais eu l'honneur, moi qui vous parle, ajoutât-elle, de toucher une seule fois la main du grand homme, je n'aurais plus de ma vie lavé les miennes !
On écrirait des volumes avec les mots fins et chatoyants que notre héroïne sème sur sa route. Jamais elle ne cherche un trait d'esprit : il tombe de ses lèvres comme une perle tombe d'un écrin entr'ouvert. A l'époque où les théâtres venaient au secours des inondés de la Loire, Déjazet, non contente d'avoir joué au Palais- Royal pour cette bonne œuvre, concourut à la représenta-
lion donnée à l'Opéra. Le rideau venail de tomber sur Le dernier acte de Gwillaume Tell. Habillée pour la pièce qui allail suivre, l'actrice voulul voir s'il y avail beaucoup de spectateurs. Comme elle regardait par un trou de la toile, un habitué de coulisses vint par derrière et lui prit la taille d'une façon inconvenante.
— Vous vous trompez, Monsieur, dit-elle en se retournant : je ne suis pas de la maison.
Mademoiselle Déjazet ne se friche point avec les insolents. Son esprit la venge beaucoup mieux que ne ferail la colère.
Un de ces beaux-fils, auxquels la destinée semble n'avoir accordé un nom illustre que pour justifier les vers de Boileau :
Et la postérité d'Alfane et de Bayard,
Si ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard...
un de ces hommes, disons-nous, qui obligent le passé à rougir du présent, qui, de débauches en débauches, ont consommé leur ruine et vivent peut-être encore, à l'heure où nous écrivons, d'opprobre et de scandale, un de ces indignes héritiers de l'honneur, un de ces transfuges de la gloire, s'embusqua un beau jour, au coin d'une borne de la presse, et se mit à harceler de sa plume l'actrice du Palais-Royal. Il désirait amener mademoiselle Déjazet à composition. Dans quel but? C'est peut-être ce que pourrait nous apprendre une cantatrice du théâtre de Drury- Lane, à Londres.
Les femmes ont la fibre de l'amour-propre très-susceptible, et, d'ailleurs, elle ne possèdent contre ces lâches attaques aucun moyen de défense. Mademoiselle Déjazet crmt devoir se livrer à quelques démarches pour obtenir
de la feuille hostile un peu plus d'aménité. Son ennemi profita de Focasion pour se présenter chez elle.
En face de l'actrice, il changea tout à coup de langage, laissant pressentir que sa conduite n'avait eu d'autre but que de provoquer une entrevue, afin de pouvoir dévoiler le sentiment profond qui lui avait envahi le cœur. Il se disait très-probablement, en aparté, que l'affection d'une artiste aussi en vogue que mademoiselle Déjazet lui offrirait beaucoup de ressources. Par malheur, celle-ci fit la sourde oreille. Repoussé avec perte, le visiteur s'écrie d'une voix plaintive, en essayant un dernier effort :
— Ah ! Mademoiselle, aurez-vous la cruauté de me laisser mourir d'amour ?
— Je n'y puis rien, répond Déjazet, je n'y puis absolument rien .
— Je vous en conjure, soyez compatissante ! Vous me ferez au moins l'aumône d'un baiser?
— Non Monsieur, dit l'actrice, j'ai mes pauvres.
Et ce mendiant d'un nouveau genre fut renvoyé couvert de honte.
On peut dire de M. Dormeuil, l'heureux directeur de l'ex-théàtre Montansier, que la Fortune et mademoiselle Déjazet sont entrées chez lui en se tenant par la main. Elles ont fait là dix ou douze années de séjour; puis l'actrice est sortie, sans remmener la Fortune. L'histoire du Palais-Royal est une sorte d'épopée qui trouvera quelque jour son Homère. Sur les pages de cette épopée, Déjazet, dans l'éclat de sa gloire et dans la force de son talent, ressemble à une véritable reine. Devant elle se prosternent les auteurs, les journaux la comblent d'éloges el le public l'enivre d'adulations et d'hommages. C'est l'actrice universelle; Ions les rôles vont à son génie,
comme tous les costumes vonl à sa taille. Tour à tour grisette au sourire mutin, grande dame <;i l'œil lier, paysanne aux gestes hardis, soldai querelleur, marquis impertinent, collégien timide, étudianl aux folles allures, fils de famille échappé courant la guinguette et le tripot, elle prend tous les masques, elle se plie à toutes les formes, elle parle tous les jargons, elle éblouit le regard par mille métamorphoses. Protée charmant, elle change de visage à sa guise et compose à elle seule un musée complet, une galerie de portraits historiques. Voltaire, Jean- Jacques Rousseau, Bonaparte, Henry IV, Ninon, la Champmêlé, madame Favart, Sophie Arnould, hommes ou femmes, peu lui importe. Ressemblance de figure ou ressemblance de caractère, rien ne lui coûte, rien ne lui est impossible dans le domaine de son art. Elle marche de prodiges en prodiges, ne laissant jamais reposer l'admiration et faisant crouler, chaque soir, la salle sous les bravos.
La femme qui a sur le public une telle puissance est soumise elle-même, quand elle se trouve dans la salle, à Timpression causée par le jeu des acteurs. Elle rit, elle s'émeut, elle verse des larmes absolument comme une bourgeoise de la rue Quincampoix; elle crierait volontiers : « La toile! » quand l'entr'acte lui semble trop long. Nous avons vu mademoiselle Déjazet à un théâtre de marionnettes : elle s'amusait au possible.
Jamais actrice à aucune époque, ni sur aucun théâtre, n'a fredonné le couplet d'une manière plus piquante.
Mademoiselle Déjazet a un fils, excellent musicien, qui lui disait un jour : — « Ma mère, tu chantes faux avec une justesse exquise. » Il est impossible de définir avec plus d'exactitude ce chant étrange, qui est tout entier dans l'accentuation, dans le mouvement des lèvres, et, pour ainsi
dire, dans les gestes et dans le coup d'œil. Déjazet se rit de la valeur de la note, comme de l'archet de l'orchestre, pourvu qu'elle vous insinue délicatement l'esprit du vers et que la pointe finale vous émoustille. On lui a fait répéter jusqu'à trois fois le couplet qui termine Sophie Arnould i.
Que la mémoire de Sophie, Ce soir, vous rende généreux.
Vous le savez, bonne et jolie , Elle n'a fait que des heureux.
Moi, j'observe un peu sa morale, Et mon succès sera complet, Si, par bonheur, j'ai dans la salle Autant d'amis qu'elle en avait.
Pour la première fois dans le Triolet bien, Déjazet fuma un cigare en compagnie de mesdames Lemesnil et Pernon. Nos souvenirs nous font défaut, et nous ne saurions nous rappeler si ce fut dans cette pièce du Triolet ou dans la Salamandre que nous avons été témoin du bizarre incident que voici.
Trois ou quatre acteurs sont en scène au Palais-Roya] . Ils suspendent tout à coup le dialogue, inquiets, effarés, ne sachant plus que dire. Déjazet manquait son entrée. Le public surpris gronde sourdement. Une minute se passe; on ne voit point l'actrice paraître. Aux murmures succèdent les clameurs. — « Elle viendra ! Elle ne viendra pas ! » Les cris sont effrayants, on brise les banquettes, et les acteurs désertent la scène, probablement pour se mettre à la recherche de leur camarade; mais on a beau les attendre, ils ne ramènent pas Déjazet. Enfin elle arrive tranquillement au milieu d'un véritable orage, le cigare aux lèvres et l'œil moqueur. On siffle.