‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 4 sur 51 · Pièce de MM. Dumanoir, Desforges ei Leuwen · texte numérisé non relu

Pièce de MM. Dumanoir, Desforges ei Leuwen

Déjazel ues'émeul en aucune façon. Elle s'approche de la rampe, Exe hardiment le public et semble lui demander comptede ce bruil incongru, qui pour la première ibis frappe son oreille. Les sifflets redoublent. Intrépide et calme, elle envoie <les bouiîées de tabac aux siffleurs, se tournant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon que la tempête gronde à droite ou devient plus violente à gauche. Cette lutte terrible dure dix minutes. Fatigué dé siffler, le public, par une de ces brusques transitions qui se remarquent parfois au théâtre, admire le sang-froid de l'actrice, et se prend à l'applaudir avec autant de frénésie qu'il en montrait à lui exprimer son mécontentement. Le silence se rétablit peu à peu .

— Me permet-on de me justifier? dit mademoiselle Déjazet, fumant toujours.

— Oui ! oui ! parlez, expliquez-vous !

— Eh bien, Messieurs, la clé de ma loge s'est trouvée perdue. On s'est hâté de courir chez le serrurier voisin. Personne ! Il a fallu en chercher un autre. Le temps s'est écoulé, la pièce marchait et, décemment, je n'ai pu me rendre ici qu'entièrement vêtue.

— Bravo ! bravo f cria le public.

Il acheva de casser les banquettes en signe de satisfaction. Jamais l'actrice ne fut plus applaudie que ce soir-là .

Les principales créations de mademoiselle Déjazet au Palais-Royal, outre celles que nous avons déjà citées, sont : La Ferme de Bondy, — Indiana et Charlemagne , — la Comtesse du Tonneau, — Nation , — Suzanne, — Vert-Vert, — la Maîtresse de langues? — le Philtre champenois, — les Beignets à la Cour, — Sous clef, • — le Café des Comédiens, — Judith, — Un

Scandale , — Richelieu, — Létorière , etc. Nous en pourrions citer vingt autres. Le soir de chaque première représentation, mademoiselle Déjazet prenait un bain russe. Elle entrait en scène, vive comme une anguille et fraîche comme une rose.

On croyait l'actrice à bout de triomphes , quand une nouvelle mine de gloire fut découverte. L'idée vint à quelques auteurs de mettre en action les chansons de Béranger. Frétillon fit gagner plus de trois cent mille francs à la caisse, déjà raisonnablement gonflée, de M. Dormeuil. Les directeurs de théâtre, il faut le dire, sont en général peu intelligents. Il est rare qu'ils pressentent un succès; on est presque toujours obligé de le leur imposer de vive force. Frétillon resta deux années entières dans les cartons de M. Dormeuil, malgré les instances réitérées de ses pensionnaires pour jouer ce rôle. Bayard, auteur de la pièce , avait fini par la considérer comme un ours. Elle eut deux cents représentations. Vinrent ensuite la Marquise de Prêt intaille, la Bonne Fée, la Gaudriole. Une fois sur le chemin du succès, notre pétulante actrice ne s'arrêtait plus.

En parlant tout à l'heure de la Ferme de Bondy, nous avons oublié de dire que Levassor fît ses premières armes dans cette pièce. 11 était auparavant commis de nouveautés, et continuait de vendre des foulards à ses camarades entre deux répétitions. Les bravos qu'il sut conquérir, aux côtés de Déjazet, dans le rôle du paysan jaloux, le décidèrent à renoncer tout à fait au commerce pour ne plus s'occuper que de son art. En bonne camarade, l'actrice l'appuya devant le public et doubla son succès.

Virginia a un cœur d'or. Les qualités les plus précieuses, les sentiments les plus élevés, la bienveillance la

plus noble el la plus absolue forment sa nature. Elle possède à elle seule tous les élans g'énéreux, tous les instincts délicats de la femme. Jamais elle ne s'est déshonorée par des jalousies mesquines, par des intrigues malveillantes. On la vue protéger sans cesse le talent qui commençait à naître et lui aplanir les obstacles nombreux dressés dans la carrière. Déjazet à deviné Racliel. L'actrice du Palais-Royal comprit tout ce qu'il y avait de ressources dramatiques dans ce large cerveau. Elle usa de son influence et de celle de ses amis pour accélérer les débuts delà sublime juive. Hermione reconnaissante, mais dépourvue d'ortographe , lui envoya ses remerciments avec cette suscription :

« A la meilleur des femmes. »

Mademoiselle Dejazet, fille tendre et dévouée, n'a jamais voulu quitter sa mère. La bonne femme habitait au-dessous d'elle, rue Montpensier, n° 20 , un appartement mieux soigné, plus confortable que celui de l'actrice, et où se trouvaient réunies toutes les douceurs, toutes les aises de l'existence . Elle mourut à un âge très-avancé, appelant sur la tête de sa chère Virginie les bénédictions dues à l'amour filial.

On peut dire de mademoiselle Déjazet qu'elle a pris constamment ses affections au sérieux. Vous entendrez raconter au Palais-Royal qu'elle descendait parfois en costume, pendant un entr'acte, montait en voiture et se faisait conduire à toutes brides aux coulisses de la Gaîté, pour y presser la main d'un jeune artiste, d'un confrère1. Un soir qu'il était libre, elle lui dit:

1. Le héros do relie liaison a obtenu depuis de grands el légitimes sueeès. Nous lui avons entendu déclarer qu'il doit son avenir aux conseils el à la noble amitié de l'actrice, el qu'aujourd'hui encore il est prêt à donner sa

— Nous avons deux pièces nouvelles, Un Scandale et Jes Beignets à la cour. Venez me voir dans les Beignets, mais je vous défends de rester à Un Scandale. Ils me font là dedans ce que je ne suis pas. Vous auriez mauvaise opinion de moi.

Il obéit scrupuleusement. Déjazet lui demanda, le lendemain :

— Comment m'avez-vous trouvée ?

— Ravissante ! J'envie le sort de ceux qui soupentavec le roi Louis XV.

— Ah ! fit-elle, devenant rêveuse.

— Qu'avez-vous donc? demanda Tarni.

— Rien... C'est-à-dire... Je réfléchissais justement que je dois souper, ce soir, avec quelqu'un.

— Chez vous?

— Chez moi. Vous aurez soin de ne venir qu'à minuit.

— Par exemple !

— Ah ! point de réplique. Il le faut.

Elle disparut, le laissant confondu de surprise et rongé par l'angoisse du soupçon.

Les habitants de la rue Montpensier virent, à onze heures moins quelques minutes du soir, un individu, couvert d'un manteau, se dissimuler sous l'angle sombre d'une porte. Il attendait la sortie de mademoiselle Déjazet du théâtre, et murmurait entre ses dents :

— Si elle rentre en compagnie d'un homme, malheur! Cet homme, je le tue.

Des pas légers se firent entendre sur le trottoir. Il s'effara plus encore dans l'ombre et vit passer l'actrice à quel-

fie pour elle. Il y avait là vingt personnes. (Votait en plein foyer de théâtre, feu de femmes inspirent une semblable reconnaissance.

If HISTOIRE CONTEMPORAIN!;.

que distance. Dejazel était seule. Elle portait un paquet

sous le bras. Peu de secondes après, elle eut gagné son domicile

— Malédiction ! cria le personnage au manteau. Je n'y songeais pas... Il est chez elle, sans doutera L'attendre?..-.

Onze heures sonnaient à l'horloge du Palais-Royal. Il monta les deux étages de l'actrice et pénétra dans l'appartement, dont il avait une clef. La femme de chambre voulut s'opposer à son passage.

— On n'entre pas, dit-elle.

— Silence ! ... Où est l'homme qui soupe ici ?

— Je ne sais pas si on soupe.

— Tu ne le sais que trop, malheureuse?... Arrière !

Il la poussa rudement. La femme de chambre se réfugia dans le boudoir de sa maîtresse. Notre jeune artiste, — car le lecteur devine que c'est lui, — ferma la porte d'entrée à double tour et mit la clef dans sa poche.

— Maintenant, s'il m'échappe, nous le verrons bien, gronda-t-il d'une voix sourde.

Il entre dans la salle à manger et la trouve étincelante d'illuminations. La table, servie en vaisselle plate, est couverte de splendides cristaux de Bohême- et garnie de fleurs. On ne voit que deux couverts.

— Ah ! traîtresse ! murmure l'artiste de plus en plus furieux.

Il court au boudoir, dont la femme de chambre a tiré le verrou.

— C'est moi ! crie-t-il avec un accent terrible. Ouvrez!

— Non, je n'ouvre pas, répond Déjazet d'une voix calme. Qui vous a permis de venir sitôt ?

— Gela vous gêne, Madame !

— En aucune sorte. Vous attendrez, voilà tout.

Un quart d'heure s'écoule. Le malheureux artiste atteint le paroxysme de la rage. Il essaie, à tout hasard, la pointe d'un couteau catalan dont il s'est muni. Tout à coup le boudoir s'ouvre. Il se dresse, l'œil enflammé, la bouche frémissante, le couteau a la main, comme le Maure de Venise à l'approche de Desdemona. La femme de chambre sort la première. Elle tient un candélabre à six branches et crie de toutes ses forces :

— Le roi î

Déjazet la suit, portant son joli costume des Beignets à la cour. Adressant à l'artiste déconcerté le plus majestueux des saluts, elle lui dit :

— Vous n'envierez plus, j'espère, le sort de ceux qui soupent avec le roi Louis XV, puisque vous allez avoir cet honneur... Allons, à table, vilain jaloux, à table !

Elle lui servit gaiement une aile de perdreau, et le drame n'eut pas de suite.

Toutes ces anecdotes, d'une authenticité incontestable, réussissent beaucoup mieux à peindre la femme que les études approfondies auxquelles nous pourrions nous livrer sur son caractère. Mieux vaut, selon nous, faire vivre l'histoire et la dramatiser, quand la chose est possible, au moyen de données certaines, que de l'exposer à la forme languissante du récit.

Vers 1838, mademoiselle Déjazet fut menacée d'une maladie du larynx. On était en train de répéter les Premières armes de Richelieu. Ne voulant pas que son indisposition causât le moindre retard à la pièce, elle fit appeler le docteur du théâtre, qui lui dit :

— Allez toujours ! je réponds de vous.

Mais la direction avait peur; mais Bavard, père de la pièce, tremblait pour son enfant. Déjazet malade, Dé-

jazet menacée de ne plus chanter ! Que deviendront les couplets? Combien de milliers (Vécus va perdre la eai— <■ de M. Dormeuil? Il est temps de se mettre à la recherche de quelque sujet aussi éveillé, plus jeune et mieux portant. Virginie n'a plus le même entrain, la même verve; elle est loin d'exciter chez le public le même enthousiasme. Aux répétitions, voyez plutôt, elle manque les effets; elle n'a plus le feu sacré. C'est une actrice en décadence, c'est un talent qui meurt. Quelques-uns de ces jolis propos revenaient aux oreilles de l'actrice ; elle en était blessée jusqu'au fond de l'àme. Mais sa faible nature de femme a des ressorts d'airain. Toutes ces préventions, filles de l'intérêt et de l'égoïsme, elle jura de les dissiper; tous ces doutes injurieux exprimés sans vergogne, elle annonça qu'ils se changeraient en un concert d'éloges.

— Vous verrez, disait-elle, vous verrez! le soir de la première, Dormeuil et Bayard seront à mes genoux.

La chose arriva comme elle l'avait prédit. Personne n'ignore que le rôle de Richelieu est une des plus magnifiques créations de mademoiselle Déjazet.

— Ce pauvre Dormeuil! dit-elle en frappant sur l'épaule du directeur, qui accourait, à la fin de la pièce, lui adresser de chaudes félicitations, le voilà forcé de gagner encore trois ou quatre cent mille francs avec sa vieille actrice !

Elle lui gardait rancune et n'avait pas tort. Bientôt les Variétés réussirent à enlever mademoiselle Déjazet au Palais-Royal. Frétillon partit, chargée du bagage énorme de son répertoire. Le public, moins ingrat que les directeurs et plus judicieux que les auteurs , la suivit à son nouveau théâtre.

Elle v créa Gentil-Bernard ', Colombine et le Moulin

à paroles. Le soir de la réprésentation de cette dernière pièce , M. Gabriel , un des auteurs , est accosté par M. Bayard, qui lui dit :

— Ce n'est pas un rôle de femme que tu as donné à Déjazet?

— Si, mon cher, c'est un rôle de femme.

— Alors Dupeuty et toi, vous êtes fous ! La pièce est perdue...

— Pourquoi cela?

— Parce que Déjazet ne peut plus jouer que les rôles d'homme.

— Ah ! tu crois ? Eh bien, voici ma dernière place d'orchestre; je te la donne. Tu seras en face de Virginie, et tu m'en diras des nouvelles.

Bayard accepta. Il revint au bout d'une heure et cria du plus loin qu'il aperçut l'auteur du Moulin à paroles :

— Délicieuse, mon cher ! délicieuse ! Je viens de lui porter un bouquet de vingt-cinq francs dans sa loge.

— Vil flatteur ! dit Gabriel, en éclatant d© rire. Et Bayard retourna voir le second acte.

Le Vaudeville, à son tour, se souvenant des succès obtenus sur la scène des Nouveautés, engagea l'actrice. Il ne fut pas heureux. Frétillon ne trouva là que des rôles absurdes, faux, guindés, indignes de son génie et de sa verve. La Douairière seule amena quelques recettes.

Nous avons vu Déjazet, en 1854, rentrer aux Variétés, où elle joua les Trois Gamins, de MM. Glairville et Vanderburk. On eût donné tout au plus aux gamins douze ou treize ans, mais la pièce en avait soixante.

Ici, peut-être, on nous fera observer que nous n'avons pas dit l'âge de la célèbre actrice, et qu'un biogra phe cons-

cienciem Qe manque point ainsi à scs devoirs. Nous reconnaissons la justesse de l'observation. Par malheur, l'acte de uaissance de mademoiselle Déjazet n'est pas

entre nos mains. Toutefois, à la première vue, nous pourrions dire qu'elle entre dans sa dix-huitième ou dixneuvième année.

Quelle folie! s'écriera-t-on. Tout à l'heure, au commencement de ce livre, vous parliez du Directoire.

Sans doute. Alors, si vous calculez, pourquoi nous interrogez-vous? Déjazet vous apprendra son âge, le jour où Ninon de Lenclos a Lien voulu l'apprendre à l'abbé Gédoyn. C'était an jeune prestolet fringant, musqué, grand admirateur du sexe. Il se montrait curieux comme vous et cherchait à tout savoir. Ninon lui dit :

« — Monsieur, j'ai quatre-vingts ans. »

Or Ninon ne mentait pas, et l'abhé Gédoyn était à ses genoux?

Mademoiselle Déjazet, nous pouvons le certifier, sera de la même force. Quand elle ne joue pas au théâtre qui porte aujourd'hui son nom, elle parcourt la province et moissonne des bravos dans les principales villes de France. Le pays tout entier la connaît, l'aime et l'accueille avec sympathie. Jeune, légère, frétillante comme elle était à ses plus beaux jours, on lui retrouve le même œil mutin, le même geste, le même sourire. Elle a conservé son timbre de voix sonore, ses allures mignonnes , et ce merveilleux talent, qu'elle seule possède jusqu'ici, de jeter par-dessus la rampe un mot risqué, sans éveiller une susceptibilité, sans blesser en rien la libre si délicate de la pudeur publique. Avec mademoiselle Déjazet s'éteindra le dernier écho de la gaieté française. On ne rit plus, on ne chante plus de nos jours. Des gri-

settes étiolées mettent sur nos théâtres la phthisie à la mode. Elles s'attendrissent devant les fleurs et les constellations, prennent la pose mélancolique d'un ange exilé, mangent des soupirs, boivent des larmes et font bâiller le parterre.

DELACROIX (Eugène)

En septembre 1792, le département de la Marne élut au nombre de ses députés à la Convention nationale un citoyen qui s'était fait remarquer par son dévouement à la République une et indivisible , par ses déclamations contre les prêtres, et par tout ce qu'on appelait alors du patriotisme. 11 se nommait Charles Delacroix-Constant. On l'avait vu, — chose admirable ! — . organiser en un clin d'oeil les phalanges de volontaires prêtes à rejoindre Dumouriez dans l'Argonne. Bien plus, il avait tenu positivement à équiper à ses frais la moitié d'un bataillon, son âge ne lui permettant pas de marcher lui-même à la défense du territoire. Il n'était pas loin d'atteindre son douzième lustre. Delacroix-Constant prit place au milieu des hommes de la plaine. Jusqu'au 9 thermidor, il ne parut qu'une seule fois à la tribune, et ce fut à l'occasion du procès de Louis XVI. Rejetant l'appel au peuple, il vota la mort sans sursis. Nature peureuse, caractère nul

fourvoyé dans cette mêlée ardente, il grossit le nombre

despersonnages qui améliorent autant de maux par leur faiblesse que (Vautres par leurs crimes, gens trop communs à cette époque déplorable, et que l'histoire accuse

avec raison d'avoir sacrifié tour à tour le roi aux Girondins, et la Gironde à la Montagne.

Pour faire oublier le sang qu'ils avaient laissé répandre, les conventionnels de la plaine, ou les « crapauds du marais, » comme les nommait Danton, devinrent, à la chute de Robespierre, les principaux moteurs de la réaction thermidorienne. Le député de la Marne fut envoyé en mission dans les Ardennes. Il s'associa aux tendances de son parti, jusqu'au jour où il observa que la direction du mouvement réactionnaire échappait aux républicains modérés pour passer aux mains des aristocrates et des royalistes. On le vit reprendre alors sa vieille rigueur démocratique. Delacroix -Constant s'opposa de tout son pouvoir à la restitution des biens confisqués aux victimes de la hache révolutionnaire , et renouvela ses anciennes diatribes contre le petit nombre de ministres de l'Évangile qui n'avaient point été décapités. Élu au conseil des Cinq-Cents, il fut, quelques mois après, honoré du portefeuille des relations extérieures. Il le converva jusqu'au milieu de l'année 1797. Son successeur fut Tex-archevêque d'Autun, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. L'ambassade de Hollande fut offerte à Delacroix comme fiche de consolation.

Cependant les temps étaient venus. Après s'être levée du côté de l'Egypte, l'étoile de Bonaparte illuminait la France de ses rayons glorieux et lui annonçait une ère nouvelle, l'ère de la gloire et de la force incarnées dans un seul. Comme ces femmes impures, que d'irrésistibles

passions déshonorent, que la débauche flétrit avant l'âge, et qui, vieilles à vingt ans, hideuses à voir, sont insultées, couvertes d'opprobre par leurs amants eux-mêmes, la liberté, en expiation de ses excès, n'était plus pour la grande nation qu'une mégère en décrépitude, un impuissant fantôme. Le pied du héros des Pyramides la fit rouler dans l'abîme.

Notre conventionnel abjura ses doctrines farouches. Il suivit l'exemple de la France, et salua le jeune capitaine qui se- faisait son maître.

Bonaparte aimait les conversions, faiblesse ordinaire aux despotes. Si Marat eût échappé au couteau de Charlotte Corday, et se fût rallié à l'aigle vainqueur, nous aurions vu peut-être l'Ami du peuple grand chambellan ou prince archichancelier de l'Empire. Le duc d'Otrante et bien d'autres justifient l'hypothèse. Delacroix-Constant fut nommé à la préfecture des Bouches-du-Rhône. Il réchangea plus tard contre celle du chef-lieu de la Gironde, et ce noble proconsul mourut en 1805, à Bordeaux, sous l'habit brodé du fonctionnaire impérial.

Ferdinand- Victor-Eugène Delacroix, notre grand peintre, est son fils i . Il est né à Charenton-Saint-Maurice, près Paris, le 7 floréal an VI (26 avril 1798).

Sa première enfance fut en proie à nombre d'événements sinistres, dont le moindre, si le génie des arts n'avait eu sur son avenir des desseins mystérieux, aurait pu être le coup de ciseaux des Parques. A Marseille, où le premier consul venait d'envoyer M. Delacroix et sa famille, une bonne, infiniment trop passionnée pour les

1. Quand il vint au monde, son père avait cinquante-huit ans, cl son frère aîné suivait déjà la carrière des armes. Eugène avait, en outre, une soMir presque nubile.

romans, oublia d'éteindre, un soir, la bougie complice de son ardeur extrême pour la lecture, el qui brûlail entre elle h le berceau d'Eugène. Des flammèches tombèrent, mirent le feu au matelas du petit, puis à la couche de gardienne. Réveillée en sursaul par l'incendie qui lui grillait les liras et le visage, la domestique pul l'éteindre et sauver le malheureux enfant. Comme elle, celui-ci en fut quitte pour de fortes brûlures.

Madame Delacroix congédia l'imprudente personne, à laquelle il lui était impossible de rendre sa confiance. Afin d'éviter le retour de semblables accidents, elle la remplaça par une grosse fille du terroir, Marseillaise illettrée et parfaitement inculte.

Or le destin se plut à tromper ce sage et prévoyant calcul d'une mère. Si la phocéenne était incapable, et pour cause, de s'intéresser aux amours écrites, elle était en revanche, de première force pour la mise en action du sentiment. Les marins du port, ces hommes rudes, au front bronzé par la mer et le soleil, avaient surtout les sympathies de la nouvelle bonne. Un matelot, qui revenait du Levant, toucha son cœur. Elle se laissa prendre au pittoresque langage de ce Lovelace en vareuse, dont les poches étaient garnies d'or comme celles d'un prince.

— Mille boulets rames ! s'écria-t-il un soir, je veux, mignonne, vous faire les honneurs de mon chez moi !

Son chez lui, c'était le beau navire qui se balançait làbas dans le port. Il s'était entendu avec le maître coq pour régaler sa mie d'une collation fine et du meilleur goût. Le rhum de la Jamaïque devait y dominer essentiellement. Rien à craindre du capitaine, rien à craindre du second. L'un et l'autre étaient absents du bord. On y trouverait seulement quatre ou cinq camarades, garçons

bien élevés et respectueux avec les dames. Comment refuser cette invitation séduisante ? La bonne accepte, et, tandis que Madame la croit sur le Cours à promener Eugène, elle vogue sur l'élément perfide avec l'innocent rejeton confié à ses soins.

Déjà le canot touclie au navire, et l'ascension s'opère. Tout à coup un cri d'épouvante se fait entendre : l'enfant vient d'échapper des bras de sa bonne. Il tombe, on le voit disparaître sous les vagues.

Les matelots se précipitent et plongent. C'est l'amoureux qui parvient à repêcher le fils de monsieur le préfet. La poitrine d'Eugène est gonflée d'eau de mer; il a perdu connaissance. On arrive néanmoins à lui faire rendre le liquide absorbé. Ce nouvel accident n'a d'autre résultat qu'une fièvre de quelques jours et le renvoi de la grosse Marseillaise, incorrigible sirène, qui alla sécher ses larmes près du triton libérateur.

Arraché à l'incendie et sauvé des flots, Eugène, pendant les quelques mois qui vinrent ensuite, eut à subir trois autres épreuves , aussi terribles que celles du feu et de l'eau. D'abord il s'empoisonna, pour avoir avalé cinq ou six gouttes d'oxyde de cuivre destiné au lavage de cartes géographiques. Toute une semaine il fut entre la vie et la mort. Un autre jour, alléché par le fruit de la vigne, notre jeune gourmand faillit s'étrangler, non pas avec un pépin, à l'exemple du sage antique , mais avec une grappe entière , qu'il voulut inconsidérément faire passer par son œsophage. Mais l'histoire la plus enrayante est celle de sa pendaison. Cette histoire, comme les autres, est d'une authenticité parfaite. Eugène s'est suicidé à l'âge de deux ans et demi.

Bégayant à peine, il avait déjà le goût le plus vif pour

les images. On l<i voyail tracer, du matin au soir, sur (\<>> bouts de papier blanc, d'informes copies de toutes les estampes qui lui tombaient sous la main. Sa vocation de

peintre s'annonçait de lionne heure. Or son frère aîné, capitaine de hussards, lui avait fait cadeau dune gravure représentant un supplicié qui se tordait au bras d'une potence, et tirait la langue avec nne effroyable grimace. Doué d'un esprit d'analyse au-dessus de son Age, Eugène étudia l'action figurée, s'en rendit admirablement compte, et saisit avec une intuition parfaite l'ingénieux mécanisme de la corde, qui s'enroulait au cou du personnage suspendu à la potence , après avoir été fixée d'abord à la charpente horizontale du lugubre instrument. Cela bien compris, et mû par cet admirable instinct d'imitation qui est l'apanage des petits humains et des singes, il songe à réaliser lui-même le plaisant exercice qui donne une si drôle de mine au supplicié de l'estampe. En conséquence, il coupe les courroies de la sabretache de son frère, les noue ensemble, et, sans prévenir personne, monte au grenier de l'hôtel de la préfecture. Là, s'aidant de vieilles chaises hors de service, il attache le fatal ruban de cuir à une solive du toit et passe l'autre bout en cravate autour de sa gorge. Rien, jusque-là, de plus simple. Il ne s'agissait, pour en finir, que d'écarter la chaise. De ses jambes enfantines il l'agite, la recule, la renverse par un dernier effort, et, comme disent les Anglais, se lance dans l'éternité.

Mais, en ce moment même, sa mère, inquiète dîme aussi longue disparition, le cherchait d'un bout à l'autre de l'hôtel. Dieu la conduisit au seuil du greiiiér. Courir à son enfant chéri, dénouer la courroie, le presser à demi folle contre son cœur, tout s'exécuta plus vite que nous

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ne pouvons le peindre. Eugène avait la face cramoisie. Deux minutes plus tard, et l'auteur de Boissy d'Anglas n'eût jamais crayonné le moindre chef-d'œuvre.

A Bordeaux, où on le conduisit ensuite jusqu'à l'âge de sept ans, il ne lui arriva rien de remarquable, si ce n'est une étrange prédiction qui lui fut faite, et qui reçut mot pour mot son accomplissement. Nous laisserons ici le grand peintre raconter lui-même. Il a rédigé des mémoires; le passage qui va suivre en est un extrait. Les journaux, à diverses époques, ont obtenu l'autorisation de publier quelques chapitres de sa vie. Nous les avons sous les yeux, et nous reproduirons ce qu'ils peuvent avoir de piquant.

« C'est un fou, dit-il, qui a tiré mon horoscope. Une bonne me menait par la main à la promenade, lorsqu'il nous arrête. Elle cherche à l'éviter; mais le fou la retient, m'examine attentivement trait par trait, à diverses reprises, et dit : — Cet enfant deviendra un homme célèbre ; mais sa vie sera des plus laborieuses, des plus tourmentées, et toujours livrée à la contradiction. »

Madame Delacroix, après la mort de son mari, regagna la capitale. Envoyé au lycée Napoléon, Eugène obtint de beaux succès dans ses classes. Il avait un tempérament bizarre : on le trouvait tour à tour distrait et réfléchi, calme et fougueux. Sur les bancs de la troisième, il eut l'inappréciable avantage de se lier avec un gros joufflu de condisciple, au nez retroussé, au menton déjà perdu dans une cravate énorme, paresseux, vantard, plus suspect de gourmandise que de science, qui devait devenir interne aux hôpitaux, et subséqucmment pharmacien, docteur, autocrate de théâtre, industriel et membre du comité des gens de lettres. Tout chemin mène à Rome.

Nos lecteurs onl deviné le célèbre Louis Veron. Jamais il n'appelail Delacroix autremenl que « Haon ami. »

Disons-le tout bas entre parenthèse, l'artiste, misanthrope renforcé sous les plus gracieux dehors de l'homme du monde, e1 puritain de mœurs comme de langage, se montrait excessivement peu flatté de ces prétentions camaradesques de l'homme à la pâte Regnault.

Nous racontions qu'Eugène Delacroix était fort dans ses classes et quittait rarement le banc d'honneur. Parmi ses maîtres, il y en avait un surtout qui ne tarissait point en éloges. C'était un professeur de dessin. De fait, il y avait une si grande différence entre les académies d'Eugène et les informes essais de ses condisciples, que le brave homme, renonçant à montrer à son élève ce que ce dernier savait mieux que lui, le priait parfois de le suppléer dans ses modestes fonctions.

— Votre place n'est plus ici, lui disait-il, mais dans l'atelier de David.

— Croyez- vous? répondait Eugène, au comble du ravissement.

— Oui, certes. Vous irez plus loin que David, si vous suivez la carrière des arts .

Un dimanche, notre lycéen, sans prendre le temps d'aller embrasser sa mère, courut au Musée impérial. Il était neuf heures du matin quand il entra dans les galeries ; il en sortit le dernier, à quatre heures du soir, la tête en feu, l'esprit bouleversé. A la vue de cette prodigieuse multitude de chefs-d'œuvre que le Louvre possédait alors, il avait eu la révélation de son avenir. Comme le Corrége devant une toile de Raphaël, il s'était dit :

— Moi aussi je suis peintre]!

L'année suivante, il entrait, non dans l'atelier de David, — l'artiste régicide venait d'être envoyé en exil par la Restauration, — mais dans l'atelier du baron Guérin, professeur à l'école des Beaux- Arts * . Eugène achevait sa dixhuitième année. Certes, il ne pouvait choisir un peintre dont le genre et la méthode fussent plus antipathiques à ses conceptions et *à ses sentiments innés. Aussi la plus grande froideur régna -t -elle constamment entre le maître et l'élève. Ne pouvant soumettre à ses doctrines ni convertir à sa manière cette nature opiniâtre et indépendante, Guérin affecta de traiter Eugène comme un écolier amateur.

— Laissez-le, disait-il en haussant les épaules'. Il perd son temps ici ; mais il est riche : mieux vaut qu'il fasse des croûtes que des dettes.

Jamais il ne lui adressa la moindre parole d'encouragement; son parti pris allait jusqu'à ne vouloir point reconnaître le zèle infatigable du jeune homme, sa persévérance et son assiduité quand même au travail. Six ans plus tard, avant de terminer son premier tableau, le Dante et Virgile, Delacroix se rendit chez le rigide professeur et le pria de venir voir cette œuvre. Guérin le reçut avec sa mine la plus renfrognée.

— Pourquoi faire ? demanda-t-il sur un ton rogue.

— Je désire m'éclairer de vos conseils, répondit humblement le jeune peintre.

— Soit, j'irai, fit le baron.

Quelques jours après, il se rendit à l'atelier d'Eugène, rue de la Planche, au fond du faubourg Saint-Germain.

1. Ary Scheffer était, chez le baron Guérin, le camarade d'Eugène Delà croix.

— Miséricorde!... Ah cielt... Que qu'ouest qtCça? murmura-t-i] toul d'abord en lorgnant l<i tableau.

— C'est le voyage du Dante aux enfers, répondit Delacroix avec déférence. Ici vous pouvez reconnaître l<i vieux Gibelin; Virgile raccompagne, et voici l'infernal nocher. Ces hommes qui se tordent dans les convulsions du dése poir, ce senties damnés.

— Je ne les trouve pas assez roussis, murmura dédaigneusement Guérin du bout des lèvres.

— Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme

— Ce que je veux dire... Ne le devinez-vous pas? Votre tableau est absurde. La composition en est détestable, la musculature exagérée, impossible... Ah! vous voulez jouer au Michel-Ange ! On se casse les reins à ce jeu-là, mon cher.

— Ainsi vous croyez que mon tableau...

— Sera refusé, parbleu! refusé d'emblée, je vous l'affirme. C'est désagréable ; mais à qui la faute ? Vous n'avez jamais tenu compte de mes avertissements : vous étiez plus obstiné qu'une mule... Serviteur, Monsieur, serviteur !

Et le baron Guérin s'en alla courroucé. Delacroix resta dans la consternation. Pourtant, malgré le fâcheux pronostic de son ancien maître, il envoya sa toile au Louvre. Ceci se passait en 1822. Le Dante et Virgile obtint un succès d'enthousiasme. Son auteur s'était endormi, la veille, parfaitement inconnu; le lendemain, il se réveilla célèbre. On vit dans ce tableau toute une révolution artistique, et ce fut là peut-être une des principales causes des louanges accordées au peintre. Le mérite de la composition ne venait qu'en second ordre. Selon nous, Eugène Delacroix n'a pas rendu cette grande figure du Dante

comme elle nous apparaît au travers des âges, avec son auréole d'éclatante poésie, avec son cachet de profondeur sublime. Le personnage est tout ce qu'on veut, mais ce n'est point l'auteur de la Divina Comedia. Peu de jours après l'ouverture du Salon, Delacroix rencontra Guérin à la porte de l'Institut.

— Ah ! ah ! cria le vieux peintre, vous êtes tout gonflé, tout ballonné ! Cela se voit à votre regard et à votre démarche. Savez-vous ce que prouve ce grand triomphe dont vous êtes si fier? Eh bien, cela prouve uniquement...

— Que vous auriez refusé mon tableau si vous eussiez fait partie du jury, cher maître ; je n'en doute pas, interrompit Delacroix : vous m'avez toujours témoigné tant de bienveillance !

— Ta ! ta ! fit le baron, je n'ai jamais eu de bienveillance pour les hérétiques. Le jour viendra, je l'espère, où nous brûlerons vos pinceaux en place de Grève.

— On y a brûlé quelquefois, cher maître, d'excellentes choses.

— Mais, cria Guérin furieux, décidément vous êtes donc un révolutionnaire !

Sa figure était pourpre. Eugène cessa la discussion pour ne point le mener jusqu'à l'apoplexie.

Avant d'aller plus loin dans cette notice biographique, notre devoir est de démentir un bruit calomnieux que des jaloux et des méchants ont fait courir à propos de la première toile de M. Delacroix. On a prétendu que son ami Géricault, l'immortel auteur du Naufrage de la Méduse, alors dans toute la maturité de son magnifique talent, avait travaillé au tableau de Dante et Virgile.

« Tout ce qu'il y a de bien dans cette composition est

de Géricault, disaient cc> acharnés détracteurs, les défauts seuls appartiennent en propres Delacroix. » Lâche mensonge, que l'artiste, Ser e1 digne avant tout, n'a jamais

daigné relever ni combattre. 11 a continué, depuis la mort de son ami, de présenter au public d'innombrables toiles, où sontalcni se développe et prend des proportions nouvelles. C'était la seule réponse à faire aux ennemis de sa gloire. Du reste, les éloges de Prudhon, de Gros et de Gérard, dédommagèrent amplement Delacroix de la méchanceté des critiques et de l'injustice de son premier maître.

— Ce jeune homme est très-fort, disait Gérard ; mais il court sur les toits.

Gros ne mit aucune restriction à la louange.

— Macle animo , gêner ose puer! Courage, vaillant champion! cria-t-il en pressant la main d'Eugène. Votre œuvre est magnifique ; c'est du Rubens châtié.

Puis il ajouta :

— Voyons , que puis-je faire pour vous ? Disposez de mon influence ; venez étudier avec moi et gagner le prix de Rome dans mon école.

Eugène déclina ces avances. Il sentait que son génie remportait vers une autre route.

— Que je puisse voir seulement , lui répondit-il , vos grands tableaux de l'Empire.

« Ces tableaux, ajoute Delacroix, racontant lui-même l'anecdote, étaient dans l'ombre de son atelier. Ils ne pouvaient être exposés au grand jour, à cause de l'époque et des sujets. Je restai quatre heures seul avec lui, au milieu de ses préparations et de ses esquisses. Il me donna les marques de la plus grande confiance, et Gros était un homme très-inquiet et très-soupçonneux. »

L'auteur de Sapho à Leucade 1 ne tarda pas à comprendre qu'il avait en Delacroix un rival terrible. Chaque jour le nom du jeune artiste grandissait, tandis que le sien, presque indifférent déjà aux générations présentes, menaçait de s'éteindre dans l'oubli, ce Quand ses élèves, peut-être pour le flatter, critiquaient mes tableaux, ajoute encore Delacroix, il les arrêtait, non pas en prenant le parti du peintre, mais en leur disant que j'étais un jeune homme parfaitement honnête et bien élevé, x Tout le monde connaît la triste fin du baron Gros : la douleur de voir sa renommée décroître le conduisit au suicide.

Jamais artiste, à ses débuts, ne souleva plus d'opposition que Delacroix. Sa peinture, hardie jusqu'à l'insolence, folle, échevelée, renversait toutes les règles prescrites et détrônait le genre grec par l'audace du dessin, par l'intrépidité de la couleur. Contre lui le journalisme se mettait en rage. Un seul homme, déjà grand ami des révolutions en tout genre, prit sa défense dans le Constitutionnel, dont, à cette époque, il était l'humble rédacteur. Nous parlons de M. Thiers. S'exprimant au sujet de la toile qui représente le Dante et Virgile, et portant aux nues la fermeté de pinceau de l'artiste, son imagination brillante, son goût sévère, sa richesse de couleur, il terminait par un parallèle bizarre et par le plus singulier de tous les mélanges de noms. « En résumé, disait-il, MM. Drolling, Dubufe, Cogniet, Destouches et Delacroix forment une génération nouvelle qui soutient l'honneur de l'école et marche avec le siècle vers le but que l'avenir lui présente. »

1. Ce tableau, avec la Bataille d'Aboukir, — Charles-Quint visitant les tombeaux de Saint-Denis, — le Champ de bataille d'Eylau, — Bonaparte un pont d' Aréole et la Bataille de Nazareth, constitue l'œuvre principale du baron Gros.

M. Thiersne connaissait pas Eugène Delacroix. Saprédilection, en conséquence, était puremenl artistique et désintéressée. Le peintre el son Axistarqçe ne se rencontrèrenl qu'à dix-huit mois de là, chez Le baron Gérard, à Auteuil. M. Thiers venait de publier un second article, dans le sens de l'autre, et plus élogieux encore l'occasion du Massacre de Solo. De la part d'Eugène, cette entrevue ne se passa point sans quelque embarras. Il fut obligé de s'accuser de négligence envers cet ami inconnu, le seul qui, dans toute la presse, eût eu le courage de le soutenir.

— A nos âges, Monsieur, répondit Thiers avec autant d'esprit que de bon goût, on ne se fait pas de visites. On travaille, chacun de son côté, dans l'atelier, dans le cabinet; on échange ses pensées avant que de se voir, et, quand la fortune met en présence l'artiste et l'écrivain, il n'est pas besoin de les présenter l'un à l'autre ; ils se connaissent, ils s'estiment, ils "sont amis.

Bien évidemment le Massacre de Solo est l'œuvre capitale d'Eugène Delacroix. Tous nos lecteurs ont vu cette toile admirable, soit au Musée du Luxembourg, soit à l'Exposition universelle. Chassées de leurs villages par l'incendie qui fume encore dans le lointain, des familles errantes se jettent clans la campagne et sont poursuivies par des égorgeurs turcs ou albanais. Hommes, femmes, enfants, vieillards, immobilisés par l'effroi, regardent venir à eux la mort ou l'esclavage. Un cavalier féroce traîne, attachée à la queue de son cheval, une jeune Grecque, dont le frère, ou l'amant peut-être, se précipite avec l'énergie du désespoir sur le ravisseur, qui tire à demi son cimeterre et va lui fendre le crâne. Par la science des poses, par l'habileté du dessin, mais suri ont par la magie de

la couleur, ce tableau rappelle les grands maîtres du seizième siècle ; il mérite une place à côté des plus belles toiles du Véronèse.

Arrêté devant l'aïeule accroupie, Girodet signalait à Delacroix un œil expressif jusqu'au sublime, disait-il, mais placé un peu bas dans le visage.

— Dieu me préserve d'y retoucher! s'écria le peintre. Je corrigerais le dessin, mais retrouverais-je l'inspiration?

Pendant ces premières années de sa vie d'artiste, Eugène Delacroix, de huit heures du matin, en hiver, et de cinq heures en été, travaillait sans repos ni trêve jusqu'au moment où la chute du jour le contraignait à quitter l'album ou la toile.

En 1826, il exposa le doge Marino Faliero, décapité sur l'escalier des Géants, à Venise ; la Grèce sur les ruines de Missolonghi, et plusieurs tableaux de petite dimension, le tout au profit des Grecs. La générosité d1un pareil acte est voisine de l'héroïsme, car, à cette époque, il ne jouissait point encore de son patrimoine. Il avait, rue des Maçons-Sorbonne, un atelier sombre, humide, ouvert aux souffles delà bise. Trois fois la semaine, il se rendait à l'amphithéâtre de dissection de Clamart, afin d'y étudier l'anatomie sur le cadavre même. Tout le monde le prenait pour un carabin. Delacroix s'est exercé du crayon plus encore peut-être que du pinceau. Le nombre de dessins qu'il avait chez lui est incalculable. Il montrait vingt cartons d'études ou de copies faites d'après l'antique et les grands maîtres.

Une fois le soleil couché, la métamorphose la plus complète avait lieu chez notre studieux artiste. Il endossai! le frac noir, se gaulait de blanc et faisait son apparition dans

les cercles ilUn monde choisi, tantôt chez le baron Gérard, tantôt chez madame Virginie Ancelot, tantôt chez Olivier, au Jardin des Plantes. La société qui! rencontrait dans ces

divers salons était à peu près la même. Prosper Mérimée, le sceptique, ami intime d'Eugène, y représentait la littérature, avec Henry Beyle et mademoiselle Delphine Gay. Victor Jacquemont, ce triste martyr que sa passion des recherches et des découvertes devait bientôl envoyer périr au fond de l'Inde l} y représentait la science. Quant à l'arl dramatique, il n'y comptait que deux noms, mais quels noms ! mademoiselle Mars et Talma. Ces assemblées charmantes se prolongeaient souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Le lendemain, néanmoins, au lever du jour, Delacroix reprenait la palette et les pinceaux. Il travaillait avec un redoublement d'ardeur, sans que la fatigue des joies mondaines altérât en rien son tempérament, devenu depuis si délicat et si impressionnable.

On était alors en pleine fièvre romantique. De chaleureux apôtres prêchaient à tout venant les dogmes de la religion nouvelle. Ils cherchaient à recruter n'importe où des prosélytes ; ils enrôlaient sous leur bannière quiconque se montrait novateur. Ainsi, voyant dans les beauxarts un peintre audacieux substituer l'étude des passions à la froide étude de la ligne, ils le déclarèrent disciple du romantisme, tout naturellement et sans le consulter. Delacroix, à les entendre, s'inspirait de la préface de Gromwell, et prenait le mot d'ordre du chef suprême de F école. Soit que l'artiste manquât de logique et ne se comprit pas lui-même, soit qu'il crût humiliant pour son orgueil de

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