‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 51 sur 51 · Voir la biographie de ce dernier · texte numérisé non relu

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2. Ce personnage, aujourd'hui très-riche, était le factotum de Gavarni. Ses cheveux, d'un rouge ardent, l'avaient fait surnommer Flambeau-rouge. Depuis, Jules Sandeau l'a dépeint dans son roman du Docteur Herbeau, sous le nom de Flamborough.

\'rl IflSTOIHK CONTEMPORAINE.

Celui-ci étail alors ce qu il es1 aujourd'hui, c'est-à dire mi être capricieux et fantasque, mais excellent cœur, ami sincère, plein de dévouement et d'obligeance.

Il fut un jour épouvanté par une nouvelle terrible. Les gazettes annonçaient que le notaire Peytel venait d'ass siner sa femme et son domestique. Ce notaire avait été Ta mi d'enfance de Ga^arni.

— Oh ! c'est impossible, il D'est pas coupable! se dit l'artiste.

Aussitôt il prend la poste et court à grandes guides au secours du malheureux que la justice accuse. 11 fait partager sa conviction à Balzac, et Balzac raccompagne dans ce voyage. Six jours après, arrive à Paris la lettre suivante :

« A Monsieur Dutacq, gérant du Siècle.

a Toutes les prévisions de ceux qui croient à la nonculpabilité de Peytel sont réalisées; ainsi mon voyage et celui de Gavarni contribueront à sauver la vie et à rendre l'honneur au pauvre condamné qui, sans nous, aurait péri par honneur x. Nous sommes forcés d'aller à Belley chercher quelques renseignements, et dans quelques heures nous partons pour Paris. Je suis en mesure de démontrer les erreurs commises par la justice et d'empêcher un de ces malheurs irréparables qui sont une flétrissure pour des époques éclairées, et, dans peu de temps, la presse pourra compter dans ses états de service une victoire de plus , en offrant au pays une vie exempte de blâme arrachée à Péchafaud. La famille Pey-

1. L'explication du drame et celle de l'innocence de Peytel se trouvent da"s ces trois mots de Balzac.

GAVARNÏ. M3

tel vous devra beaucoup pour le concours que vous allez nous prêter, et nous aurons tous fait une bonne action.

« De Balzac.

« P. S. Mon cher Dutacq, ce pauvre garçon n'est pas coupable, et il y a mal jugé. Nous triompherons. Gavarni, après notre entrevue avec Peytel, était fou de joie, et notre tâche ne sera pas aussi difficile que je le croyais. »

Hélas! Balzac et le dessinateur ne conservèrent pas longtemps leur illusion ! La cour d'assises maintint l'arrêt de mort, et Louis-Philippe refusa designer la grâce.

Gavarni était en bons termes avec le duc d'Orléans; et il ne manquait pas une soirée du prince. Puisque nous venons de citer une lettre de Balzac, en voici une de Paueur des Enfants terribles, qu'on ne lira pas sans intérêt:

« Chère madame,

« On est, depuis hier, fort triste à Paris. La poste vous portera nos journaux avant ce billet. — Pauvre duc d'Orléans ! jeune, beau, heureux, et si peu haï pour un prince! Et quelle mort ! Voyez-vous ce que la fatalité a ces joursci de brutal, et comment la Providence nous prend les hommes cette année ! Au chemin de fer, Dumont d'Urville. — Faites donc deux fois le tour du monde ! — Et les autres? Vous savez le mot du vieux maréchal Soult : « Il paraît qu'on fait l'appel là-haut! » Je pense que le pauvre prince a dû sourire à ce mot-là et le redire, — et il devait répondre à cet appel avant l'ancien. Je me souciais aussi peu de cette famille que de tout ce qui est de la politique; mais j'aimais personnellement ce pauvre jeune homme. — Il avait été gracieux et excellent pour moi. — Je n'aime pas le roi, il m'a refusé la grâce de Peytel avec

m HISTOIRE CONTEMPORAINE.

une sécheresse courtoise toute royale; mais qui n'aurait pas pi! i<' pourtaril de ce père à ce chevet et derrière cette litière? — Et la reine, une bonne mère, à ce qu'on dit ! Enfin, c'est fini, — tout finit. — On y pensera deux jours; — on parle déjà des conséquences politiques de l'événement. Il était vraiment temps que la politique eût quelque raison d'être ennuyeuse. — Et, à propos de cela, parlons un peu de cette science, comme on l'appelle, et de l'admirable nature de ses principes: voici trente-trois millions de personnes pour lesquelles l'avenir a été mis en danger, hier, par la mort d'un homme! cons-ti-tu-ti-onnel-le-ment parlant. — C'est ingénieux! Vraiment l'absolutisme a enfanté bien des énormités, — presque autant que le républicanisme; — mais le constitutionnel a dépassé les bornes de tout ce qui est imaginable dans le niais. En attendant que tout soit à feu et à sang, voilà ce pauvre homme mort, et je le regrette bien.

« Adieu, chère madame; écrivez-moi, parlez-moi de vous et de notre Zaza. Voici un petit mot pour elle.

ce Gavarni. »

On peut renouveler le mot d'Alfred de Musset sur Eugène Delacroix, et dire: « Ce dessinateur a un joli bec de plume à son crayon . »

Curmer, pour sa Pléiade, demanda tout à la fois à Gavarni des esquisses et des nouvelles. L'auteur du Carnaval écrivit une légende fantastique, appelée Madame Ackerx. Il était, à cette époque, fort bel homme. Nous ne savons plus quel atelier de parfumerie s'avisa de choi-

\. Le Salmigondis, collection en dix volumes in-8°, dans le genre du livre des Cent et un, renferme deux autres petits romans de Gavarni. Un éditeur ^s'occupe de les réunir et d'eu publier une seconde édition.

sir son portrait comme enseigne , après lavoir calqué sur une étude prise aux Beaux- Arts de Curmer. Bientôt le célèbre artiste eut l'agrément de se voir, à chaque étalage de parfumeur, collé aux pommades, aux savons et aux cosmétiques.

Tout en faisant les dessins du Charivari, de la Caricature et du Figaro x, Gavarni se chargea d'illustrer les Contes d'Hoffmann, la Philosophie de la vie conjugale de Balzac et les Physiologie s d'Aubert et de Philippon. C'était une véritable locomotive artistique chauffée à toute vapeur. Il livrait au commerce une infinité d'aquarelles, fournissait par an douze costumes nouveaux à la maison Martinet, composait dans les Français peints par euxmêmes les types les plus réjouissants, et trouvait encore moyen de se mettre à la disposition d'Hetzel pour ce fameux Diable à Paris, dont chaque esquisse fut couverte d'or.

Exclusivement généreux de sa nature, Hetzel ne comptait pas avec les artistes. Gavarni le sait mieux que personne. La plupart des dessins du Diable à Paris lui appartiennent. Tout compte fait, il y a de lui, dans ce livre, cinq grandes séries 2 et deux cent cinquante gravures. On affirme qu'il eut l'impardonnable audace d'enrichir la collection du portrait de quelques bas bleus dont il avait

1. Trois dessins par jour, à quarante francs le dessin. Gavarni dessine avec une rapidité merveilleuse, travaillant toujours debout cl en fumant la cigarette. 11 a un pouce, couleur de bistre et complètement rôti

2. Oraisons funèbres. — Boudoirs et mansardes, — les Cabarets. — les Gens de Paris et les Gens de la banlieue. Ou retrouve là toute sa verve et tout son esprit. L'une des pochades les plus curieuses est celle de l'ouvrier trop ému, qui descend de la barrière avec son épouse : «— Que veux-tu, Zcnobie? chacun s;» misère! Le lièvre a le taf; le chien, la puce; le loup, la faim... L'homme a la soif. » Zénobie répond : « — El la femme a l'ivrogne! »

fail la rencontre dans le salon de madame Waldor. Au lias de ces portraits, on 1x1 plusieurs légendes en vers assez piquantes. Nous eu citerons deux.

L'heure du repas approche. One première muse, trop pauvre pour avoir sa cuisinière à gage, dépose la plume et s'entoure les flancs d'un prosaïque tablier.

Laissant inachevé l'hymne qu'Amour inspire, Il faut vers d'humbles soins ramener ses esprits. Mettons aux petits pois l'oiseau cher à Cypris. Voici l'heure où le gril va remplacer la lyre.

Vis-à-vis d'un monsieur qui absorbe gloutonnement une gibelotte, et dont la chevelure, longue et flottante, annonce un peintre, la seconde muse (elle a, Dieu nous pardonne, son encrier près de son assiette ! ) épanche son cœur en rêves amoureux et poétiques :

Une odeur de cuisine aux myrtes est mêlée, Et suit jusqu'en ses vers la muse échevelée. Combien, dans ces ébats tendres et pudibonds, Le civet a de pleurs et l'amour a d'oignons! De regrets bien amers illusion suivie ! Où cacher ta couronne, auguste poésie, Quand la Réalité marchandera demain Le portrait du galant et la peau du lapin?

Au commencement de 1846, le dessinateur se maria. Deux beaux garçons, issus de cet hymen, portent le nom d'artiste de leur père. Afin de les mettre à même de signer un jour ce nom légalement, Gavarni le fit inscrire à l'état civil comme prénom. L'employé de la mairie trouvait à cela de graves difficultés.

— Monsieur, dit-il, on ne peut donner aux enfants que des noms pris dans l'histoire ancienne ou dans l'histoire moderne.

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— Justement, dit Gavarni, je vous donne un nom emprunté à l'histoire contemporaine.

Piqué par la mouche du caprice, il fait un matin ses malles et se dirige sur Calais. Il se jette en paquebot, traverse la Manche, débarque à Douvres, et, trois années durant, on ne le revoit plus. Pendant cet intervalle, il se livre à des courses sans nombre et à une étude approfondie des mœurs britanniques. Le sac sur le dos, le bâton de touriste à la main, il arpente de long en large les trois royaumes i et se confie à un navire danois pour al!er dans la mer du Nord visiter les Hébrides et la grotte de Fingal. Pendant toute la durée de ce voyage, il envoya nombre de dessins en France, et quelques articles curieux, insérés dans les journaux avec cette rubrique : Points de vue sur l Angleterre. Un de ces factums, à la date du 30 septembre 1850, raconte l'enterrement de Pex-roi Louis-Philippe, auquel Gavarni a eu Fhonneur d'assister. De retour en France l\ la fin de décembre, et riche d'observations nouvelles, il publie les Anglais chez eux, — les Bohèmes, — les Invalides du sentiment, — les Loretles vieillies, — les Parents terribles, — Histoire de politiquer , — les Petits mordent, — la Foire aux amours, — les Propos de Thomas Vireloque, — les Parlageuses, etc., etc. C'est un autre déluge de croquis où l'artiste devenu plus grave, plus philosophe, multiplie les enseignements et les études sérieuses. La re-

1. Il s'est représenté lui-même, voyageant dans les montagnes de l'Ecosse avec un peintre de ses amis. Au bas de la vignette (voir la collection des Masques et visages) se trouve ce dialogue :

« - Paul?

« — Hein?

« — Les nulles d'Ecosse, ça n'est pas gai!

t — JNi V Emile du Rousseau non plus. »

ils HISTOIRE CONTEMPORAINE.

marque s'applique surtoui aux Propos de Thomas \ ireloque et aux Lord (es vieillies.

Thomas Vireloque es1 unesortede Diogène moderne, sans tonneau, mais plus déguenillé que l'ancien, et pour

le moins aussi fort en cynisme.

« — Belle créature!... et pas de corset! » dit-il, admirant dans les prés une vache superbe.

Ailleurs il s'écrie :

« — L'homme est le roi de la création !... Qui a dit cela? L'homme. »

Penché sur une muraille en ruine, il aperçoit des marmots qui tiennent un rat par la queue et lui font subir des tortures.

« — Misère-et-corde ! dit le vieux cynique, faut pas chagriner ces petits mondes-là, des animaux comme nous autres... Ça se dévore entre soi! »

Écoutez sa leçon d'histoire à une troupe de collégiens en promenade; elle est aussi profonde que laconique :

« — L'histoire ancienne , mes agneaux, c'est mangeux et mangés. Blagueux et blagués, c'est la nouvelle. »

Debout contre un poteau du télégraphe électrique, Thomas Vireloque se livre au monologue suivant :

« — Y avait la parole, y a eu l'imprimerie... Misère-etcorde ! ne manquait plus que ce fil de fer du diable à la menterie humaine pour vous arriver de longueur aussi roide qu'un tonnerre ! »

Dans les Lorettes vieillies, le grand artiste donne la conclusion morale de ses premiers dessins. Nous trouvons là des pages effrayantes et bien capables d'inspirer d'amères réflexions aux folles créatures lancées par le dé-

sordre sur la route semée de fleurs qui leur cache l'abîme. Une de ces déesses vieillies, abominable de décrépitude et de laideur, dit, en regardant ses mains :

« — De la beauté du diable, voilà ce qui me reste... des griffes ! »

Une autre, en tête-à-tête avec une bouteille de troissix, dernière consolation de ces dames, rêve à son passé honteux.

« — J'ai pour moi qu'on peut dire que l'être choisi par mon cœur m'a fichu plus de coups que de satisfaction ! »

« — Les poètes de mon temps m'ont couronnée de roses, dit une troisième... et, ce matin, je n'ai pas ma goutte î et pas de tabac pour mon pauvre nez ! »

Qu'est devenue leur opulence? Où se sont engloutis les trésors que leur prodiguait la débauche? Ils sont retournés au vice.

« — Ma petite maison, maman l'a mangée ; mon frère Zidorajoué mes chevaux, mes châles, mes bagues.... et feu mon père a bu le reste. »

En voici une qui, de sa calèche, est tombée dans le ruisseau. Le passant lui fait l'aumône, et la reconnaissance de la malheureuse lui dicte ces paroles, bien capables de donner le frisson :

« — Charitable monsieur, que Dieu préserve vos fils de mes filles ! »

Dans Histoire dejoolitiquer, dans les Maris me font toujours rire y dans la Foire aux amours et dans les Partageuses, Gavarni retrouve la verve comique de ses anciennes collections. Au poste de l'Hôtel-de-Ville, deux gardes nationaux épiciers règlent entre eux les affaires de l'Europe.

« — Giboyeux, dit l'un, vous ne vous méfiez pas assez dé l'Angleterre.

« — Et la Prusse, dil L'autre, qu'en ferons-nous? »

Un de ces maris trop calmes, dont la confiance, l'amour -propre et la sottise couvrent les yeux d'un triple bandeau, se promène en compagnie de son beaupère.

« — Ah çà ! mon gendre, vous ne craignez pas d'envoyer votre femme comme ça faire trois cents lieues en diligence ? »

Le mari répond :

« — Je connais le conducteur. )•

Gavarni, dans la Foire aux amours, nous donne une reprise du Carnaval. Regardez cet affreux Pierrot causant avec un débardeur.

« — Moi, dit le Pierrot, je n'ai pas de chance : je n'ai fait qu'une fois une femme au bal masqué... et c'était la mienne ! »

Yoici les Partageicses. Une de ces galantes personnes, penchée avec grâce, considère son fournisseur en titre, — un museau fort laid, du reste , — et murmure:

« — Plus je te vois, plus je l'aime ! »

Tournez le feuillet, notre donzelle est en conversation avec une de ses amies, qui lui donne ce machiavélique conseil :

« — A ta place, moi, je lui reprocherais tous mes torts, et ce serait fini! »

a Deux lions se promènent. Une femme passe.

« — Tu connais cette charmante personne? — Paroleu ! c'est la femme de deux de mes amis ! »

Nous assistons maintenant à une scène de rupture. Le

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monsieur fait des reproches bien naturels en semblable circonstance, et la dame répond :

(C — Vous ne m'avez jamais de la vie donné qu'un petit chien et un bouquet de dix sous : eh bien ! vous avez eu pour un chien dix sous d'amour. »

Il est de fait que nous en passons, et des meilleures. La série des Partageuses se complète, comme citations , par le propos de la bonne qui brosse les chaussures de madame et celles de monsieur :

« — Faut dire que ces bottines-là auront fréquenté pas mal de paires de bottes ! »

Gavarni donna presque tous ces dessins au journal Paris. La grande maison lithographique de M. Lemercier, rue de Seine, se chargeait du tirage des planches. On était obligé souvent de courir chez l'artiste, à cinq heures du soir, pour obtenir le croquis du lendemain. Il le crayonnait séance tenante, et en vingt minutes, devant M. Lemercier confondu. Celui-ci, rapportant un soir la planche, s'aperçoit que le dessinateur ne lui a pas donné la lettre. Le dessin représentait un lion braquant son binocle sur une promeneuse en toilette splendide. M. Lemercier retourne chez Gavarni de toute la vitesse de son cabriolet.

— Que faut-il écrire au bas? lui demande-t-il.

— Mon Dieu, ce que vous voudrez, répond l'artiste, la première chose venue. « Ma blanchisseuse ! »

Le journal Paris, feuille imprudente, se fit suspendre, par excès de confiance dans la prose de M. Alphonse Karr.

Depuis la disparition de ce journal, notre dessinateur, jeune encore, semble décidé à mener la vie de paresse. Retiré à Auteuil dans une petite maison charmante, située

auPoint-du-Jour, il s'occupe à bouleverser dos quinconces, renverse des pans do mur, et passe avec les maçons {]<>+ journées entières. Duvolloroy eut toutes les peines imaginables à obtenir le dessin d'un éventail commando par la reine Victoria.

Gavarni méprise l'argent. Plus d'une fois on lui a dressé un pont d'or, sur lequel il n'a pas voulu passer, retenu qu'il était dans le domaine de ses originalités et de ses caprices.

Il a loué une partie de sa maison à un instituteur, afin que l'éducation de ses enfants put être faite sous ses yeux. On assure même qu'il a congédié sa cuisinière, et qu'il se rend au réfectoire, quand la cloche sonne, pour dîner en compagnie des élèves.

Sa villa d'Auteuil a des jardins immenses. Il a trouvé convenable d'acheter la plupart des petites propriétés du voisinage. Le jour où il fit l'acquisition de ces terrains, il dut se rendre, pour signer l'acte, chez le notaire Leroux, rue de Grenelle.

— Gavarni î ... Ah ! très-bien, je connais ce nom-là, dit l'officier public... Oui, oui !... C'est vous qui faites un tas de petites bêtises?

Aimable appréciation de l'art, au point de vue bourgeois! Cela dut flatter l'acquéreur. L'opinion de M. Leroux contribua peut-être à augmenter, chez Gavarni, cette indifférence étrange qu'en tout temps on lui a connue pour ses œuvres. On dirait que les grands artistes sont possédés d'un diable fantasque et mutin, qui se loge dans un coin de leur cervelle, tout exprès pour y susciter des rêves extravagants et les détourner, si faire se peut, de leur avenir. Heureusement le bon sens public est là pour les tixer sur la ligne droite. Ils regimbent, ils se démè-

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rient, toujours pressés par le diable ennemi. Si la peinture est la spécialité de leur talent, ils veulent aller du côté des lettres; si la nature les fait écrivains, ils veulent être peintres, virtuoses, sculpteurs; ils s'indignent de voir qu'on les admire précisément sous la face où ils f e trouvent le moins dignes de louanges ; ils accusent de stupidité le public, qui leur amène la fortune à droite, quand, à les en croire, leur véritable mérite est à gauche. Gavarni, dans tous les temps, a eu cette originalité singulière. Lorsqu'on lui parle de ses délicieux albums, il s'écrie :

« — Allons donc ! en dessin je n'ai fait qu'une chose un peu passable : c'est un éventail pour l'impératrice. »

A l'époque de la fondation de Y Artiste, Ricourt lui écrivit: « Cher maître, je compte sur vous; donnezmoi quelque chose, » et Gavarni se hâta de lui expédier sous enveloppa une pièce de vers. En revanche, on sait que Victor Hugo, sur une invitation analogue, fit parvenir à Ricourt, au lieu de stances, un fort beau dessin.

Aujourd'hui ce n'est plus son talent de rimeur que Gavarni préfère. 11 se croit un algébriste de premier ordre et s'occupe jour et nuit d'approfondir les sciences mathématiques. Le résultat de ses études, assure-t-il, est la découverte, non de la pierre philosophale, mais d'un procédé sûr pour arrivera diriger les ballons. Son beau talent de dessinateur, misère et fumée ! Nous l'avons dit au début de ce livre, il y croit à peine; mais sa découverte aréonautique, peste! n'essayez pas d'en mettre en doute la certitude : fussiez-vous son ami le plus cher, il vous prendrait en grippe immédiatement. Gavarni est superbe quand il démontre par a plus b cette fameuse théorie. La craie en main, il couvre d'équations un tableau

noir de deux mètres carrés. On se croit en présence d'un examinateur de L'école Polytechnique. Il cherche, depuis six ans, les deux millions nécessaires pour construire sa machine. Dieu veuille qu'il les trouve ! Certes, la gloire d'Euelide et de Pascal ne nuira pas à sa gloire- Mais, jusqu'à nouvel ordre, bornons-nous à admirer le dessinateur, et non le mathématicien.

Le portrait de Gavarni peut se tracer en deux mots : c'est tout Pesprit français au bout d'un crayon.

Nancy, 25 novembre 1866.

Au moment où nous mettons sous presse, les journaux nous annoncent la mort du célèbre artiste. Hier, 24 novembre, toutes les celé! rites artistiques et littéraires ont suivi son convoi.

Gavarni entrait dans sa soixante-cinquième année.

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