MORTE POUR LES AMUSER
« Hier, la foule se pressait, rue Montmartre, autour
du corps d'une jeune fille en costume Pompadour. On disait que déjeunes dandys, après L'avoir enivrée, l'avaient conduite en cet état au bal de l'Opéra, où elle s'était comportée de manière à s'en faire expulser; qu'enfin la honte l'avait poussée au suicide... Quels
remords pour les premiers auteurs de cotte catastrophe ! »
(Chronique de Péris. 15 janvier L852.]
Elle travaille ; elle a le malheur d'être belle,
Le besoin la conseille et le vice l'appelle.
Par les quais, un matin, des beaux, des ravageurs,
Lovelaees blases qui ne sont pas majeurs.
L'ont suivie. Un d'entre eux, — elle s'en crut aimée î —
Acheta les baisers de sa bouche affamée.
Une fois dans la fange, elle leur appartint.
Leur sang bouillonne encor, si leur cœur est éteint.
Ils la mirent dès lors de toutes leurs orgies ;
Cela les amusait de voir comme aux bougies,
Sur des sofas tachés de fumée et de vins,
Roulaient effrontément ses blonds cheveux divins;
Comme sa beauté pure était abjecte, et comme
S'ouvraient ses lèvres d'ange aux sales propos d'homme.
Après deux ou trois mois de la sorte passés
Avec la malheureuse, ils en eurent assez.
11 fallut inventer quelque chose ; il rêvèrent.
Or, ayant bien cherché, voilà ce qu'ils trouvèrent :
« Mêlons dans son vin blanc le kirsch avec le rhum
(On a fait perdre ainsi le dernier décorum
A plus d'une duchesse), et, quand l'ardent breuvage
Allumera ses sens d'une ivresse sauvage,
Nous la lancerons folle au bal de l'Opéra. *
Musard ne peut prévoir tout ce qu'elle y fera...
Et nous en finirons par une bonne scène ! »
Le drame dépassa leur espérance obscène.
Quel masque Pompadour, aux flottants oripaux,
Se débat expulsé par trois municipaux?
C'est elle! — Comme on voit au sabbat mortuaire,
Un fantôme ivre au loin rejeter son suaire ,
Pour danser, libre et nu, la danse des damnés,
Ainsi, faisant voler ses linons effrénés,
Elle avait, au rapport d'un sergent véridique,
Offensé la pudeur de ce temple impudique !
Alors, le commissaire et tout son embarras.
Et ces messieurs riaient à se tordre les bras; Et la voilà, marchant comme une somnambule Dans tous les escaliers jusqu'au grand vestibule Nos lions, en riant, l'escortent hors du bal. Puis l'interrogatoire et le procès-verbal, Et le fiacre qui s'ouvre au milieu des huées Dont la foule partout suit les prostituées ;
lin HISTOIRE CONTEMPORAINE.
Ki ces messieurs, rianl toujours de plus en plus, Dans le cercle infernal rentrent avec le llu\
Pourtant, bouleversée encor de cette crise,
Le froid violemmenl la frappe el la dégrise.
A cette folle enfant le réel apparaît :
Police, tribunal, guichet, maison d'arrêt.
Or, comme on la menai! droit à la préfecture :
« Faites-moi, s'il vous plaît, descendre de voiture,
A ma porte, là-bas, brigadier... Un moment,
Que je puisse du moins changer de vêtement,
Et m'ôter tout ce rouge et celte poudre à l'ambre. »
— Accordé! t\cux sergents la suivent à sa chambre.
Tandis que gravement ils gardent le palier,
Elle entre d'un pied leste et d'un air cavalier...
Puis, d'un bond convulsif, elle est à la fenêtre !
Et, pensant à son père, un vieux soldat peut-être,
Oui ne se doute pas de quels fangeux amours,
De quel fumier lui vient son pain de tous les jours;
A sa mère, qui, jeune, en mourant l'a bénie,
Qui la verrait du ciel au banc d'ignominie :
« Non, dit- elle, jamais ! » Et, comme vous savez,
S'élance et va tomber du toit sur les pavés,
Martyre criminelle, en cette mort si prompte,
D'un reste de pudeur qu'on appelle la honte !
On attendit le jour pour relever le corps. Les bals, en se fermant, refoulaient au dehors Pierrots, turcs et brigands, marquises et poissardes. Charles-Quint et Don Juan regagnaient leurs mansardes, Et de nos merveilleux les chevaux, en passant, Ont pu heurter la morte et piaffer dans le sang. Les gazettes en ont grossi leurs anecdotes Trois jours, et tout fut dit.
— 0 mes compatriotes !
Jeunes gens du pays de France, du pays Où furent les beaux yeux si longtemps obéis; 0 mes frères cadets, dont l'heureuse jeunesse Du luxe de l'esprit écrase notre aînesse, Et pour qui du savoir tous les flambeaux ont lui, L'amour, l'amour vous manque, el tout manque avec lui; Ame de l'univers et soleil de la vie, Souffle ardent qui féconde ensemble et purifie,
Et dont le ciel pour nous daigna se dessaisir En jetant l'infini dans l'éclair du plaisir!... Écoutez : ce n'est pas d'éteindre la nature, De calfeutrer le cœur dans une sépulture, D'anéantir les sens.. Pour vous prêcher ce point, 11 faudrait être un saint, et je ne le suis point. Mais, au risque d'abord d'y paraître un peu gauches, Ayez des passions en place de débauches ! Avec les passions naissent plus d'un fléau, Les fautes, les malheurs dont est mort Roméo. La famille parfois n'était pas bien gardée ; Mais la race, après tout, n'était pas dégradée. Quelque chose de beau transfigurait le mal ; Le dieu, même en tombant, dominait l'animal.
Et vous !... Quand donc, lavés de tout plaisir immonde,
Oserez-vous aimer à la face du monde ?
Quand donc l'opinion, seule loi des esprits,
Voudra-t-elle confondre en un pareil mépris
La femme qui se vend et l'homme qui l'achète ?
Encor plus d'une pleure et rougit en cachette ;
Et pour ces vils marchés vous n'avez pas enfin,
Comme elles, devant Dieu, l'excuse de la faim !
Eh bien, le cœur sali de cette vie infâme,
Vous vient-il le caprice, un jour, de prendre femme,
Des anges frais et purs sortiront du couvent
Pour signer au contrat ... Car le siècle vivant.