‹ Portraits et souvenirsChapitre 16 sur 23 · S PORTRAITS · texte numérisé non relu

S PORTRAITS

varié de ses œuvres, les influences diverses qu'il a exercées, on peut hésiter un instant à dire ce que Vinet a été avant tout et par excellence, ce qui a fait Tunité de sa pensée et de sa vie^ bien que Ton sente immédiatement dans tout ce qu'il a fait et dans tout ce qu'il a écrit une admirable harmonie d'inspiration et de convictions. Est-il avant tout un lettré? un philosophe? un théologien? un réformateur religieux? un novateur ecclésiastique?

Lettré, Vinet Tétait jusqu'aux moelles. Il a consacré à l'étude et à l'enseignement de la littérature la plus grande partie de son activité de professeur et d'écrivain. Pendant vingt ans il enseigna à Bâie la langue et la littérature françaises ; et à Lausanne il occupa pendant deux ans la chaire de littérature française à l'Académie (1844-1846) ; pendant toute sa vie il ne cessa de fournir des articles de critique à divers recueils périodiques, surtout au Semeur et à la Revue suisse. C'est de ces cours et de cette collaboration que sont sorties ses œuvres les plus connues ; les études sur Biaise Pascal, sur les Moralistes français, sur les Poètes du siècle de Louis XIV, sur la Littérature française au xvni® et au xix® siècle, sur les Prédicateurs protestants. C'est pour son enseignement qu'il composa son admirable recueil de morceaux choisis, la Chrestomathie, dont une édition complétée a été donnée de 1876 à 1883 par M. Rambert. Ce recueil, divisé en : Littérature de l'enfance, de l'adolescence, de la jeunesse et de Tâge mûr, est

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accompagné de deux introductions qui montrent ce qu'aurait pu être Vinet s'il s'était voué tout entier à la carrière littéraire : un discours sur la littérature firançaise qui donne en quatre-vingts pages un tableau précis, brillant et complet de l'histoire littéraire de la France, et une lettre sur l'histoire des langues et l'histoire de la langue française en particulier, qui prouve avec quelle profondeur et quelle pénétration il avait étudié la langue et le style. Sa sensibilité littéraire était extrême et au début de sa carrière, il se demanda certainement s'il ne se vouerait pas entiè- Tement aux lettres, a Les études littéraires, écrit-il le 22 janvier 1820, ont tous les jours plus de charme pour moi à mesure que je les connais mieux et que je puis m'y livrer sans distraction. Les préparations théologiques m'étaient une forte épine au pied... ; il est si nécessaire à l'homme de lettres de n'avoir qu'une chose en vue. Quel charme de marcher avec indépendance dans cette vaste, riche et noble carrière de la beauté littéraire, à laquelle se rattachent les questions et les idées du plus haut intérêt pour l'esprit humain I » Sur son lit de mort il se faisait encore lire les Girondins de Lamartine. Tout en reconnaissant que <x la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus terribles démons », il respectait dans le soin du style une des formes de l'amour de ^^ vérité ; « mal dire la vérité, dil^il, c'est être injuste envers elle, c'est lui refuser ce qui lui appartient »« ^ L'ami du vrai doit être l'ami du beau. »

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Toutefois, si grande qu'ait été la pa^t donnée par Vinet aux lettres dans sa vie, elles n'en ont pas été le but. S'il les aimait, ce n'était pas seulement, ce n'était pas surtout à cause des jouissances qu'elles procurent; c'était essentiellement parce que « la littérature a l'homme pour objet », parce qu'elle est « l'écho de la vie », « l'expression de la société », parce qu'elle « humanise la science » et qu'elle reproduit, sous une forme idéale, la vie de l'humanité. D voyait en elle « Tinfatigable messagère qui rapporte au dépôt du vrai et de l'utile, cet utile et ce vrai traduits sous l'aspect du beau ; du beau qui est peutêtre le vrai dans toute sa vérité, dans toute sa lumière, avec tous ses reflets. » Jusque dans le style il cherchait l'homme. « L'analyse de l'expression, disait-il, est une étude de l'homme, la rhétorique est de la psychologie. Voilà le côté sérieux de la litt<^ rature, dans laquelle tant de lecteurs ne cherchent que l'amusement et la jouissance. » L'art n'avait toute sa valeur à ses yeux que comme manifestation de la vie, de la nature, de l'homme. L'art pour lui, « c'est l'homme même » . « L'art a pour mission, de même que le christianisme,, de nous ramener à la nature. » Aussi n'estime-t-il l'art que dans la mesure où il nous conduit à l'étude de l'âme et éprouve-t-il une secrète méfiance contre la recherche exclusive de la beauté de la forme. H voit « un grand piège » dans le talent littéraire ; il proteste contre l'idée de la culture esthétique de l'âme, parce qu'on n'est exclu-

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sivement artiste « qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la conscience puisse y souscrire ». Aussi Vinet, critique littéraire et historien de la littérature, si sensible qu'il fût à la pureté et à l'éclat du style, à la richesse des images, à la fécondité et à la puissance du talent et du génie, at-il cherché dans les livres qu'il analysait et jugeait autre chose que la beauté purement littéraire et artistique. Tandis que les uns voient dans les œuvres littéraires la poursuite et la réalisation d'un certain idéal d'art, d'autres le produit d'un certain milieu historique et social, d'autres encore l'expression d'une individualité et d'un tempérament particulier, Vinet y cherchait les manifestations diverses de l'âme humaine une et multiple à la recherche de la vérité. Ce qui l'intéressait dans ces œuvres, c'était le fond durable de vérité morale qu'elles contiennent. Il y découvrait moins les variations du goût à travers les âges, que l'histoire de l'âme humaine à la poursuite de l'idéal et de l'absolu. Aussi n'attachait-il qu'une

importance secondaire à la perfection de ses propres écrits. Ils étaient avant tout des actes ; actes d'enseigaement, de propagande, de prédication. Ses hvres de critique et d'histoire littéraire sont des recueils de ^^lis ou d'articles de revues écrits, non pour des revues indifférentes aux doctrines, mais pour des Tenues consacrées, comme le Semeur^ à la défense et ^ la propagation d'idées morales et religieuses. La plupart de ces livres n'ont même pas, comme je l'ai

dit, été publiés de son vivant, mais après sa mort, d'après ses notes et des cahiers d'élèves. Dans leur composition comme dans leur style, ils portent la marque des conditions défectueuses où ils sont nés. Vinet d'ailleurs, à aucun moment, ne s'était donné tout entier aux travaux littéraires. D n'oubliait pas qu'il avait fait toutes ses études en vue du pastorat, et il ne se passait point d'années sans qu'il prêchât ou écrivît sur des sujets religieux ou ecclésiastiques. En dehors de sa Chrestomathie, les ouvrages publiés de son vivant sont tous des recueils de sermons ou des écrits de morale religieuse ou sociale et de polémique ecclésiastique. Ses vacances mêmes, ses séjours dans des villes d'eaux n'étaient qu'une occasion de développer son activité pastorale. Enfin, pendant sept ans, à Lausanne, de 1837 à 1844, il fut professeur de théologie pratique et ses deux dernières années, de 1845 à 1847, furent presque entièrement consacrées à la fondation d'une Église libre et d'une Faculté libre de théologie. Dans la hâte, l'encombrement et les difficultés d'une vie remplie par des occupations multiples et absorbantes, par des soucis matériels souvent fort graves, par de cruelles épreuves, parles soins d'une santé toujours chancelante, par des polémiques incessantes, Vinet n'avait ni le loisir ni le goût d'être un artiste. D a laissé des pages admirables ; il n'a jamais rien écrit d'indiflférent ni de banal; il abonde en traits ingénieux, en images poétiques et pittoresques, en expressions fortes et heu-

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reuses, parce qu'il a une pensée toujours personnelle, une conviction profonde, une intelligence d'une rare puissance; mais en dehors de quelques morceaux, celui sur Bourdaloue, le Discours sur la littérature française, quelques articles et quelques sermons, il n'a rien produit d'achevé. Il avait trop à dire et il n'a janaais eu le loisir de le dire d'une manière lai^e et coniplète. De là des obscurités, des insuffisances, des gaucheries. Il a dit lui-même avec quelque excès de modestie : « Je ne suis pas de ces écrivains qui naissent traduits ; j'ai besoin qu'on me traduise, et l'on me traduira si ce que j'ai dit en vaut la peine. » — 11 n'est pas vrai qu'il ait besoin d'être traduit, mais pour bien le goûter, pour le comprendre, il faut une certaine dose d'application et d'effort. On sera amplement récompensé de la peine qu'on aura prise par le profit moral et intellectuel qu'on aura retiré de son commerce.

Si Vinet n'était pas à proprement parler un lettré, il était encore moins un philosophe. Ce n'est pas à dire assurément qu'il fût incapable de spéculation philosophique et il y a dans ses écrits plus de pensées

profondes, plus de vues fécondes sur le monde et sur rhomme que dans les œuvres de tel ou tel philosophe en renom; mais il n'avait ni le goût ni, semble-t-il, le don de Tabstraction. Son esprit, qui savait si merveilleusement comprendre la vie, avec sa complexité, ses nuances, ses métamorphoses, ses mystères, ne sentait à aucun degré le besoin des clartés de Tévidence rationnelle et des rigueurs de la logique absolue. L'imagination et le cœur dominaient chez lui la raison, et cette domination avait été rendue plus impérieuse par Tétat de maladie qui lui

fut habituel depuis sa vingt-cinquième année et qui tenait sa sensibilité constamment en éveil.

Ne fallait-il pas avoir résolument renoncé aux exigences de la logique et de la raison pour écrire ce qui suit sur le mystère de la divinité du Christ et de la rédemption : « Pour apprécier et sentir i iwimensité d'amour et de bonté qu'il y a dans l'œuvre de la rédemption, il est essentiel de ne pas perdre de vue que, pour ne pas frapper l'espèce humaine. Dieu se frappe lui-même dans ce qu'il a de plus cher. Si Dieu nous est représenté voulant une victime quel- ^ conque, et indifférent sur le choix, qu'y a-t-il de moral dans la rédemption ? Ni la justice ni la mis^^' ricorde ne sont satisfaites par cette manière de procéder ; mais si Dieu se frappe lui-même, c'est alors que la justice et la miséricorde se trouvent admirablement conciliées. Et voilà que le dogme de la Tnnité cesse d'être un dogme indifférent. On fait biea

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i'insister sur l'idée que le sacrifice expiatoire est volontaire de la part de Jésus-Christ, mais ce mérile de Jésus-Christ d'avoir voulu le salut des hommes par son sang, n'est pas moins réel en Dieu. Si le Fils est venu souffrir, le Père l'a envoyé. D y a autant d'amour dans l'un que dans l'autre. »

Les grands spéculatifs ont été ou des célibataires exclusivement occupés de leurs idées comme Descartes, Spinoza, Kant, ou des hommes placés dans une situation heiureuse et prospère qui laissait à leur esprit toute sa liberté, comme ce fiit le cas pour Hegel. Vinet eut à lutter contre la pauvreté et contre la maladie. H avait fait un mariage d'amour et son affection pour la noble compagne qu'il s'était choisie tint une grande place dans sa vie, tut une source de grandes joies et de grandes douleurs. U n'eut que deux enfants, tous deux maladifs, iufirmes de corps et d'esprit, dont l'un, son fils Auguste, fut condamné à une existence précaire et à des fonctions subalternes, et dont l'autre, une fille tendrement aimée, lui fut enlevée à dix-sept ans. Joignez à cela les luttes politiques et religieuses auxquelles il fut mêlé à Bâle et à Lausanne, et jugez s'il était dans des conditions favorables à la pensée spéculative. Non seulement il ne prit point plaisir à raisonner sur les principes métaphysiques, mais il ne semble pas que la philosophie pure ait jamais tenu une grande place dans ses lectures et ses études ; en tout cas elle en tient une à peu près nulle dans

ses écrits. C'est que sous la pression des croyances de son enfance, des expériences de sa vie et des besoins de son cœur, il s'était fait sur les conditions de la recherche de la yérité une théorie qui lui per* mettait de négliger la raison pure pour ne tenir guère compte que de la raison pratique. Il suivait en cela aussi l'instinct profond de sa nature qui, de même qu'elle voyait dans la littérature plus encore une révélation de l'homme et de la vie qu'une révélation du beau, cherchait dans la philosophie non une construction abstraite et logique, une mécanique rationnelle, mais une explication de la vie tout entière, une doctrine qui satisfit l'homme tout entier, son cœur conmie son esprit. Il n'admettait pas que l'inteUigence eût le droit de travailler seule à la recherche de la vérité. « L^esprit qui raisonne et conclut, n'est rien sans l'âme qui devine. Ses révélations sont les données sur lesquelles la raison opère. » — « L'amour est peut-être le plus fécond principe de la connaissance. » — « Pour que la science eût toute sa pureté de science, l'Allemagne l'a trop séparée de la vie ; elle a trop sévèrement, dans le savant, isolé le savant de l'homme. Elle a trop exclu du labeur scientifique le cœur, les intérêts, la conscience. L'intelligence, en refusant leur concours, s'est privée de ses aides les plus légitimes ^^ les plus indispensables ; elle a écarté comme à plaisir quelques-uns des éléments les plus essentiels à la solution de ses problèmes. » Pour lui, la pensée

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c'était, au fond, non la raison, mais « la pensée morale, la pensée de la conscience ». C'est sur cette autorité de la conscience qu'il fondait la croyance en Dieu ; c'est de la conformité du christianisme avec les affirmations de la conscience et les besoins du cœur qu'il tirait la démonstration de la vérité chrétienne. H disait dans un langage admirable : « Qu'est-ce que la conscience sans Dieu? Qu'est-ce que la consdence, sinon l'organe et le ministre résident de Dieu au dedans de nous ? Quand nous aurions le malheur de ne pas vouloir entendre parler de Dieu, et que pourtant nous n'aurions pas renié le devoir, il nous faudrait, bon gré mal gré, faire de la conscience une personne et lui conférer un droit. » — « La conscience n'est pas nous, elle est contre nous, elle est donc autre que nous. Si elle est autre que nous, elle ne peut être que Dieu. Si donc elle est Dieu, il faut traiter ce Dieu comme il le mérite, et ne pas respecter moins le roi que l'ambassadeur. Si Dieu nous a assigné un but, ce but ne peut être hors de lui. » Au fond, tout en disant que le cœur et la conscience doivent être les aides de l'intelligence, tout en disant qu'il faut que l'homme tout entier, raison, conscience, cœur, cherche la vérité et non la raison seule, Vinet ne faisait de l'intelligence que Taide de notre conscience et n'admettait la raison qu'à une place subordonnée et dépendante, pour expliquer et justifier les croyances saisies par le cœur. C'est à ce point de vue qu'on peut dire que

Vinet n'est pas à proprement parler un philosophe. 11 est rare qu'on trouve chez lui la rigueur nue d'une déduction rationnelle ; à tous ses raisonnements se mêlent les élans du cœur et de Timagination. Sans doute, on peut, avec un peu de bonne volonté, retrouver chez lui les grandes lignes du système de Kant : d'une part la raison pure considérée comme incapable de rien savoir en dehors d'elle-même et de juger d'autre chose que de ses propres lois; de l'autre, la raison pratique autorisée à reconstruire le monde moral et l'univers sur les données immédiates de la conscience. Mais Yinet n'a jamais repris pour son compte l'analyse de la raison pure, et d'un autre côté il n'accorde pas à la conscience toute seule la même vertu que Kant. Pour celui-ci, la conscience est la révélation de la loi morale que chacun porte en soi. Pour Vinet, elle n'est par elle seule que le sentiment général de l'obligation, l'empreinte confuse de la main divine qui s'est retirée de nous. Il faut à nouveau le secours de cette main pour nous conduire jusqu'à la vérité. Vinet, à ce point de vue, se rapprochait plutôt de Pascal ; aussi l'a-t-il compris mieux que personne n'avait fait avant lui. Il a compris comment chez Pascal le doute peut coexister avec la foi, puisque le scepticisme de Pascal n'est pas autre chose que la reconnaissance de l'incapacité de la raison à juger, sans les lumières de la grâce, des choses morales et religieuses. Toute la philosophie, toute l'apologétique

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de Vinet se ramènent au mot de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » Mais tandis que Pascal, avec sa logique de géomètre, n'admet point d'atténuation à la doctrine de la grâce et refuse à l'homme, en dehors d'elle, toute capacité non seulement de connaître et d'aimer, mais même d'entrevoir la vérité, Vinet croit à une révélation permanente de la vérité dans le cœur de l'homme, au testimonium animœ naturaliler christianœ. Aussi, de même qu'en littérature c'est l'homme seul qui l'intéresse, la philosophie n'est encore pour lui qu'une manifestation et une étude de l'âme humaine, et surtout des sentiments de l'âme humaine. L'intelligence est à ses yeux une forme vide, en dehors de sentiment. Le sentiment est a le générateur des idées iD. Il est aussi dangereux a de substituer des idées à des sentiments que des mots à des idées », car (( les motifs à donner en faveur de la vérité objective appartiennent aux profondeurs de l'âme bien plus qu'au domaine de l'intelligence ». Enfin la philosophie se ramène toujours au moi, et toute philosophie est subjective. L'état moral seul est « une réalité, dont l'action éuei^que suscite dans la nuit des mystères métaphysiques un rêve qui s'appelle philosophie ». Ce n'est donc pas faire tort à Vinet que de dire qu'il fait peu de cas des spéculations 'philosophiques et n'attache de prix qu'aux faits moraux.

S'il n'est pas un philosophe, il n'est pas davantage un théologien. Les mêmes raisons qui l'avaient détourné de la philosophie spéculative l'éloignaient de la théologie proprement dite. Il exagérait sans doute par modestie quand il écrivait à M. Lutteroth : « Je suis un simple amateur qui, à ses moments de loisirs, aborde en étranger les rivages de la science, mais ne pénètre pas dans Fintérieur d'un pays dont il ne connaît pas les routes ; » mais il y avait du vrai toutefois sous cette exagération. Les besoins scientifiques de son esprit étaient aussi faibles que les besoins moraux de son âme étaient grands. Il n'était pas de ceux pour qui la logique et la simplicité sont des signes distinctifs de la vérité. Pour lui vérité et vie étaient synonymes, et la vie n'estelle pas chose complexe et mystérieuse, qui se sent, se voit, mais ne se démontre ni ne s'explique? Si la vérité philosophique et morale échappe déjà à la froide précision d'une analyse, combien plus la vérité religieuse I Vinet répugnait à soumettre les choses de la foi, c'est-à-dire les choses de la conscience et du cœur, aux formules scolastiques de la dogmatique, aux subtilités de l'exégèse. On

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peut lire tous les écrits de Vinet sans arriver à connaître avec certitude ce qu'il pensait sur les points essentiels de la doctrine chrétienne. Sans doute il croyait à la divinité du Christ, à la rédemption, à rinspiration des Écritures ; mais il serait impossible de dire ce qu'il pensait exactement de la doctrine trinitaire, de la prédestination, de Texpiation, de toutes les questions critiques relatives aux livres saints. Il parle de la chute d'Adam, il parle de Satan et des démons ; qui oserait affirmer pourtant qu'il crût à la légende du Paradis perdu ou à la personnalité du Diable? Non, il acceptait en bloc les expressions traditionnelles de la dogmatique protestante, mais en évitant d'en presser le sens, en s'attachant surtout au côté moral des doctrines, en les laissant, au point de vue intellectuel, enveloppées d'un vague mystère. Aussi certains de ses amis et disciples ont-ils pu, comme M. Chavannes, prétendre que Vinet était resté toute sa vie attaché à l'orthodoxie du Réveil, tandis que d'autres le montrent de plus en plus détaché des formules orthodoxes et s'élevant peu à peu à un spiritualisme, à un mysticisme chrétien qui voit dans les dogmes une traduction imparfaite et symbolique des réalités ineffables du monde invisible. Je crois que Vinet n'est jamais arrivé à préciser sa pensée sur tous ces points. Un peu par suite des nécessités d'une vie souffrante et surchargée, un peu par suite d'un certain sentiment de timidité intellectuelle, il

est resté dans rindécision, non sur le fond même des croyances, mais sur leur forme. Ce qu'il écrivait en 1832 en refusant une chaire de théologie à Genève me paraît caractéristique, et nous le montre tout entier : « Votre lettre n'a fait que me rendre plus vif le sentiment de mon incapacité. De cette incapacité, vous pourrez juger a priori, pour ainsi dire, si je vous dis que j'ai fait à l'Académie de Lausanne les études les plus faibles, les plus insignifiantes..., que je me suis trouvé engagé dans une carrière où, si j'ai été jusqu'à un certain point utile aux autres, je ne l'ai pas été à moi-même ; que, pendant quatorze ans, je n'ai pas gagné en instruction théologique ce qu'une bonne année d'études aurait pu me procurer ; que des souffrances physiques ont absorbé une grande partie de mes loisirs, que j'ai été mauvais économe du reste... Il vous faut des hommes qui joignent à la vertu la science ; il vous faut des théologiens, des savants armés de toutes pièces... Je ne suis point de ces hommes-là. Mes forces intellectuelles et physiques sont au-dessous de ces conditions. Mais surtout il vous faut des hommes de foi, des chrétiens complets, des serviteurs éprouvés. Oh 1 monsieur, cherchez-les ailleurs. Vous ne savez pas que celui que vous appelez à votre sainte guerre est à peine un chrétien commencé ; qu*il y a dans sa foi et surtout dans sa vie de profondes lacunes; qu'il ne marche pas, qu'il chancelle ; qu'il ne parle pas, qu'il balbutie; qu'il ne veut pas, mais seule-

ment qu'il voudrait. » Vinet fait allusion ici évidemment à ces tourments du doute dont il parle dans une lettre de février i832 : « Il faut aller plus profond, le besoin du siècle demande davantage, et si les tourments intellectuels d'autrui égalent ceux par lesquels j'ai passé, je n'ai fait qu'effleurer le grand problème. J'essaierai de redescendre dans mon Tartare ; j'y chercherai encore quelques-uns de ces doutes insolents et jusqu'à ces effroyables visions de la raison contre lesquelles je ne sais qu'un asile. Sommes-nous venus à l'époque de tout dire ? Fautil révéler tous les secrets de l'incrédulité ? aller audevant des objections qu'elle-même n'avoue pas? Je ne sais. » L'état d'âme qui nous est révélé par ces lettres est à quelques égards resté jusqu'au bout celui de Vinet. Sans doute ses angoisses se sont calmées, sa foi est devenue ferme et sereine, mais il n'a jamais répondu aux objections de la raison au nom de la raison même, trouvé dans la critique la solution des difficultés de la critique. Il leur a échappé en se transportant résolument sur un autre terrain, le terrain de la conscience morale et des faits moraux, trouvant dans la conformité des besoins de la conscience avec les enseignements de l'Évangile des motifs suffisants pour croire. Mais il aurait été effrayé, lui qui se considérait comme un « ignorant frotté de science », d'occuper une de ces positions « qui ordonnent d'être officiellement et systématiquement convaincu, fidèle, vivant, où l'on représente,

en vertu même de son titre, tout l'ensemble d'une doctrine publique ». H a bien pu accepter plus tard, en 1837, à Lausanne, une chaire de théologie pratique, c'est-à-dire d'homUétique et de catéchétiqœ ; mais jamais il n'aurait accepté une chaire de dogmatique ou d'exégèse. Il ne se serait pas cru capable de la remplir et il aurait été peut-être effrayé de l'obligation de scruter et de résoudre certains problèmes qui lui avaient causé de si cruelles angoisses, de si terribles visions.

Au moment même où Vinet mourait, un de ses amis les plus chers, un de ses compagnons d'armes, Edmond Schérer, subissait cette crise de la foi à laquelle Vinet avait échappé en se maintenant sur le terrain du christianisme pratique et en renonçant à poursuivre la chimère d'un christianisme rationnel. Des observateurs superficiels ont pu croire que Schérer et Vinet avaient la même conception religieuse, parce que Schérer, au moment où sa croyance orthodoxe dans l'autorité de la Bible s'est ébranlée, a parlé un instant le même langage que Vinet, a cherché le fondement de la foi dans « raccord de nos sentiments intimes avec les paroles de Jésus-Christ » . Mais Schérer était un esprit d'une tout autre nature et d'une tout autre trempe cp^ Vinet. Tout en ayant des besoins et des inclinations mystiques^ il était essentiellement intellectualiste. Des tendances scientifiques et critiques le dominaient, même au temps de sa plus grande ferveur religieuse;

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il était philosophe et théologien. Quand il adopta les doctrines calvinistes du Réveil, il n'y vit pas seulement un aliment à la piété, mais une explication rationnelle de l'univers et il crut avoir trouvé dans la théorie de l'inspiration des Écritures et dans les dogmes de la chute et de l'expiation les inébranlables bases de la vie religieuse et morale, l'appui nécessaire des lois de la conscience. D osa accepter à TËcole de théologie de Genève cet enseignement de la dogmatique et de l'exégèse devant lequel Vinet avait reculé. Mais plus il approfondit cette notion de l'autorité objective qu'il croyait si solide, plus il reconnut que la doctrine de l'inspiration plénière des Écritures ne résiste pas à la critique des textes sacrés, et que les dogmes de la chute et de l'expiation, s'ils n'ont plus pour appui les textes incorruptibles d'une révélation écrite, ne supportent pas l'examen de la raison. Une fois lancé sur cette voie, une fois le principe d'autorité, le surnaturel, l'idée du péché mis en question, Schérer, avec son besoin impérieux de clarté et de logique, ne devait s'arrêter qu'aux conséquences extrêmes de ses doutes, au scepticisme universel, à l'idée de la relativité de toutes nos connaissances, des lois morales comme de tout le reste. On lira dans le beau livre que lui a consacré M. Gréard le récit de ce tragique conflit de la foi, de la conscience et de la raison. Schérer employa toute sa subtilité et toute sa science de théologien, toute sa puissance de dialecticien à détruire

les croyances qui avaient fait sa joie et sa force pendant quinze années, et comme il avait pris pour point de départ de ses doctrines, non la conscience individuelle, mais Tautorité extérieure d'un livre et d'un dogme, quand ce livre lui apparat faillible et ce dogme faux, Tautorité de la conscience se trouva atteinte. Il en fiit tout autrement pour Vinet. Son attitude à l'égard des hommes et des doctrines du Réveil en est une preuve. Il commença par leur être très hostile, parce qu'il fut choqué de ce qu'il y avait d'étroitement dogmatique dans les prédications des méthodistes ; de l'obstination chagrine avec laquelle ils niaient la liberté de l'âme et ses plus nobles aspirations pour ne laisser subsister que la grâce divine ; du caractère mécanique de leur conception de la conversion et de la foi. Plus tard il se rapprocha d'eux, parce qu'il vit les fruits de leur enseignement, l'ardeur de piété qu'ils éveillèrent, la puissance de leur foi. Au milieu des Églises d'État des cantons suisses, endormies dans des pratiques traditionnelles et dans la répétition de formules sans efficacité et sans vie, les hommes du Réveil avaient excité un mouvement rehgieux d'une intensité extraordinaire et dorme à une foule d'âmes le besoin d'un christianisme personnel. Pour Vinet c'était là l'essentiel : une foi individuelle sincèrement acceptée, sincèrement professée, devenant un principe de vie et pour laquelle les vérités religieuses sont, non des doctrines, mais des faits. Dans la dernière partie de

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sa vie, Vinet sentit de nouveau ce qui le séparait de la stricte orthodoxie issue des prédications du Réveil, ce qu'il y avait d'étroit, d'excessif dans les théories prédestinatiennes et théopneustiques, et il s'écarta de plus en plus d'une dogmatique autoritaire et hautaine qui risque d'arrêter les élans du cœur en même temps qu'elle choque et rebute l'intelligence, qui transforme en théologie la vie religieuse, qui met le Credo à la place de l'Évangile. Tandis que Schérer, par besoin de certitude, arrivait à l'incertitude universelle, et pour échapper aux contradictions entre la raison et la foi finissait par conclure que tout est contradictoire et « qu'aucune assertion n'est plus vraie qu'une assertion opposée », Vinet jetait un voile sur les incertitudes de la raison et sur les difficultés de l'exégèse, pour rester fermement attaché aux révélations infaillibles de la conscience, aux preuves vivantes de la vérité religieuse que la foi apporte par ses fruits. Nous admirons le douloureux courage avec lequel Schérer, « ce Pascal à rebours », comme dit si bien M. Gréard, par respect pour la vérité, par devoir de sincérité, arracha de son cœur des croyances qui lui étaient chères, mais oserionsnous affirmer que Vinet n'avait pas choisi la meilleure voie, et la plus sage?

Après ce que nous venons de dire, il est aisé de nous rendre compte de la nature de Tinfluence religieuse de Vinet, comme aussi de ses limites et de ses lacunes, de déterminer dans quelle mesure il peut être appelé un réformateur religieux. Il n'est point de ceux qui, comme Wesley et Witefield, comme certains prédicateurs piétistes de nos jours, entraînent des multitudes après eux, remuent Tâme d'un peuple jusque dans ses profondeurs, et déterminent des courants tout nouveaux de vie religieuse ; il n'est pas davantage de ceux qui, par la puissance de leur parole et de leur pensée, ont créé des Églises nouvelles, comme les réformateurs ou les grands hérésiarques, comme Calvin ou comme Sodn. Vinet disait lui-même : « Je n'ai pu parler que pour peu de personnes. ï) Il ne représente même pas, dans l'histoire de la pensée religieuse, des doctrines nettement déterminées, comme Gaussen, Schleiermacher ou Channing. Mais son action n'en a pas moins été très étendue et très profonde ; elle s'est exercée lentement, graduellement, et elle a fini par se faire sentir dans l'Église protestante tout entière, du moins dans les pays de langue française. Elle

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s'est exercée de deux manières : d'une part en atténuant la raideur dogmatique du mouvement piétiste et orthodoxe sorti du Réveil, en substituant la conception d'une foi large et vivante, exclusivement attachée aux grands faits de l'Évangile et de la vie religieuse, la mission et la passion de Jésus- Christ, la révélation, le péché et le pardon, à la conception étroite d'une foi intellectuelle qui s'attache aux formules de la théopneustie ou de l'expiation par le sang ; d'autre part en ramenant à un christianisme positif et à la foi au surnaturel des esprits que rebutait l'intolérance dogmatique de l'orthodoxie. Sans s'être jamais posé en chef d'école ou en fondateur d'Église, Vinet est devenu le maître par excellence du Christianisme évangélique^ c'està-dire de la doctrine qui tient le miUeu entre l'orthodoxie et le rationalisme protestants et qui tend de plus en plus à les absorber et à les réconcilier, de la doctrine qui, tout en conservant les bases historiques et les dogmes essentiels de l'Église chrétienne, voit dans le christianisme, non un système théologique et ecclésiastique, mais la forme normale et nécessaire de la vie religieuse. Avec Vinet, c'est toujours à la vie, à la vie de l'âme que Ton revient. Sans doute, on peut reprocher à cette tendance de Vinet et du christianisme évangélique de laisser beaucoup de questions dans le vague, d'employer beaucoup de formules traditionnelles en les détournant de leur sens ancien, d'éviter les difficultés au

lieu de les résoudre et d'accorder souvent la foi et la raison dans le silence de l'une et de l'autre ; mais n'a-t-elle pas, d'un autre côté, rendu au christianisme des forces nouvelles en humanisant et en élargissant l'orthodoxie, en arrêtant le rationalisme sur la pente de la négation critique ? Vinet n'a point été un docteur de l'Église, mais son enseignement a répandu dans l'Église un esprit nouveau de vie et de piété.

N'est-il pas pourtant un point sur lequel Vinet a été un docteur et un théoricien? N'a-t-il pas été un novateur ecclésiastique, et la doctrine de la séparation de l'Église et de l'État n'a-t-elle pas eu en lui le plus convaincu, le plus profond et le plus éloquent de ses défenseurs ? Joignant la pratique à la théorie, Vinet n'a-t-il pas été un des fondateurs de l'Église libre du canton de Vaud? Vinet a en effet pris une part très active aux luttes en faveur de la liberté religieuse qui se sont produites dans le pays de Vaud de 1823 à 1847. Une seule Église y était reconnue, l'Église protestante nationale, et cette ÉgUse était étroitement soumise à l'autorité du pouvoir civil.

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Les coQventicuIes des méthodistes étaient tantôt tolérés, tantôt persécutés, jamais légalement autorisés. II était défendu aux pasteurs de TÉglise nationale de tenir d'autres réunions religieuses que les serviœs officiellement fixés. La révolution politique qui, en 184S, fit passer le gouYemement entre les mains des radicaux, ne fit que rendre cette dépendance plus étroite et amena une véritable persécution contre ceux qui refusaient d'approuver l'intolérance ecclésiastique du nouveau gouvernement. Vinet fut l'infatigable apôtre de la liberté de conscience et de la liberté des cultes ; il fut toujours sur la brèche, par ses lettres, ses discours, ses brochures, ses livres; il eut à subir deux procès, et à la fin de sa vie il dut renoncer à son enseignement à l'Académie de Lausanne pour défendre la liberté des cultes. Toutefois, ici encore, il importe, pour bien comprendre l'action de Vinet et sa pensée, de voir comment il a été amené à devenir le théoricien de la séparation de l'Église et de l'État. Ce serait se méprendre entièrement que de voir en lui un théoricien politique qui, au nom de ses conceptions sur l'État et sur l'Église, en détermina théoriquement les relations. D'autres ont soutenu l'idée de la séparation parce que l'État leur parait incompétent en dehors du domaine poUtique et administratif; d'autres, parce que l'union avec l'État leur paraît nuire à la puissance et à l'autonomie de l'Église, mais sans être pour cela partisans de la liberté des cultes; d'autres encore.

parce que l'union avec l'État leur paraît grandir et affermir l'Église, qu'ils voudraient voir affaiblie et délaissée. Vinet, tout en ayant joué dans les querelles religieuses un rôle qu'on peut qualifier de politique, n'a jamais été guidé par la pensée de se mêler du gouvernement et de réformer FÉtat conformément à certaines vues théoriques. Il n'a songé qu'à deux choses: défendre des opprimés et des persécutés d'abord; puis chercher la forme d'organisation religieuse qui permet le plus grand développement de la vie chrétienne et qui respecte le plus complètement les droits de la conscience. Nous le retrouvons ici, comme dans toute son activité, préoccupé exclusivement des intérêts de la conscience et de ceux de ce christianisme personnel qui était à ses yeux le seul vrai christianisme. Toutes les idées poUtiques et sociales de 'Vinet décotdent de là. S'il a été un individualiste décidé, s'il a combattu avec ardeur le socialisme, ce n'est certes pas qu'il craignît l'égalité et la démocratie, qu'il manquât d'esprit de charité ou d'intérêt pour les classes déshéritées et souffrantes; c'est qu'il croyait que rien de bon ne peut être créé par la contrainte, que le progrès social doit avoir sa source dans le perfectionnement des individus. Il était si peu disposé à se poser en réformateur politique que bien qu'il eût, dès 1825, dans son Mémoire sur la liberté des cultes, combattu l'idée d'une Religion de VÉtat comme également funeste à rÉglise et à l'État, au bien des âmes et à Ja paix

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sociale^ il parut eu pratique pendant de longues années s'accommoder à l'idée de l'union de l'Église et de rÊtat pourvu que l'Église restât libre dans sa sphère et que les dissidents pussent, eux aussi, manifester librement leur foi et célébrer leur culte. Il déclarait même, en 1838, qu'il ne désirait pas la séparation. Hais la loi ecclésiastique de 1839, qui aggravait encore la servitude de l'Église, le ramena avec force aux théories qui s'étaient déjà imposées à son esprit en 1285, et il exposa d'une manière magistrale, dans son Essai sur la manifestation des convictions rdigieusesj paru en 1842, ses vues sur le caractère individuel de la foi et la nécessité de la liberté absolue de la société religieuse pour que la foi soit smcère et efficace. Nous touchons ici au fond même de la pensée de Vinet. Toutes ses doctrines ont pour point de départ le respect de la conscience humaine. La conscience, sincèrement interrogée, doit conduire à Dieu et à l'Évangile, mais pour que cette adhésion de la conscience à la vérité chrétienne ait quelque valeur, il faut qu'elle soit absolument libre, que la négation et le doute aient les mêmes droits que l'affirmation et la foi. Sur aucun point Vinet n'a parlé un langage aussi net, aussi clair, n'a déployé une dialectique d'une logique aussi rigoureuse et aussi pressante. « Je suis toujours de plus en plus convaincu^ écrivait-il en 1824, que ce que Dieu réclame de nous par-dessus tout, c'est la sincérité. » El en 1842 : « La manifestation des convictions indi-

viduelles est un devoir pour chaque croyant... C'est aussi un droit. Le chrétien ne peut accepter ni la protection, ni la persécution. La religion n'est pas un langage, c'est une vie... Si l'État a une conscience, je n'en ai pas... Toute ma théorie vient de là. La conscience de l'État, s'il en a une, doit être souveraine et doit absorber la mienne... Le christianisme est inconciliable avec l'idée d'une alliance entre r%lise et l'État, qui n'est ni plus ni moins qu'une hérésie, La religion est le choix fait par l'âme entre le monde et Dieu, entre le visible et l'invisible. On doit être libre de choisir, et là où il n'y a pas liberté, il ne peut y avoir ni amour ni obéissance. » Entraîné par sa préoccupation exclusive de la liberté et de la sincérité des consciences, Vinet nous paraît avoir restreint à l'excès les attributions de l'État, les droits et les devoirs de la société vis-à-vis de l'individu ; il nous paraît aussi avoir rétréci la notion d'Église, et méconnu la puissance légitime qu'elle exerce comme institution sociale, historique et traditionnelle. S'il avait étudié ces problèmes d'organisation ecclésiastique à un point de vue plus théorique et plus historique, Vinet eût fait dans sa théorie une plus large place à cet élément multitudiniste et traditionnel qui fait la grandeur et la force du catholicisme, et sans lequel, à vrai dire, nulle Église ne peut subsister.

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Maintenant que nous avons achevé cet examen des diverses manifestations de l'activité intellectuelle et religieuse de Vinet, nous pouvons, ce me semble, dégager aisément ce qui fait Tunité de sa doctrine, de sa pensée et de son œuvre. Connaître le cœur humain, montrer à Thomme que le christianisme seul est capable de satisfaire ses insatiables désirs de vérité et de sainteté, assurer à la conscience la pleine liberté dans la recherche et la manifestation de ses convictions religieuses : toute la pensée, toute Tactivité, toute la vie de Vinet se résument dans ces quelques mots. S'il a été un lettré, un philosophe, un théologien, un théoricien politique, il ne Ta été qu'accessoirement, par moments et par voie de conséquences. Ce qui fait l'unité fondamentale de son œuvre et le fond de sa nature, c'est qu'il est un moraliste et un moraliste chrétien. Aussi, bien qu'il n'ait laissé aucun ouvrage qui contienne une exposition systématique de ses idées, et qu'il ait eu à peine le temps de tracer les linéaments d'une PhUo- Sophie du christianisme qui aurait donné la synthèse de sa doctrhie, tous ses écrits, quels qu'ils soient, ne sont que des chapitres de cette Philosophie, et il est

facile d'y retrouver, comme l'a fait M. Astiê dans son Esprit de Vinet, cette Philosophie tout entière, parfaitement cohérente, et merveilleusement riche en développements et en applications pratiques.

Vinet était un grand moraliste. Il était tout d'abord un moraliste au sens où Ton entend d'ordinaire ce mot quand on l'applique à un La Rochefoucauld, à un La Bruyère, à un Joubert; il était un observateur, un analyste, un connaisseur de l'âme. Ses ouvrages de littérature comme ses sermons renfennent des trésors d'observation morale ; on y rencontre à chaque page des pensées profondes exprimées bous une forme tantôt austère dans sa concision, tantôt ingénieuse et spirituelle, tantôt émue et poétique. Voici trois pensées qui nous disent tout Vinet et toute sa vie : « Rien n'apprend plus de choses à l'âme que la douleur. » — a La solitude véritable est dans le cœur. » — « Ce sont ceux qui oublient la mort qui oublient de bien vivre. » En voici d'autres qui nous montrent l'esprit fin et ingénieux de l'écrivain et du lettré : « Eo P^^ diguant les mots, on use les idées. » — « Les mots sont les signes représentatifs des valeurs intellectuelles. Les écrivains sans pureté ou sans correctioû sont comme des faux monnayeurs, qui introduisent de la perturbation dans les transactions intellectuelles et diminuent le crédit de la parole. Le respect de b langue est presque de la morale. » — « La forme ne tient que sur un fond soUde, oonmie la couleur ne tient que sur une bonne étoffe. » Enfin n'était-il p^

un poète celui qui a trouvé pour parler des aspirations prophétiques de Tâme cette admirable image? « Vous rappelez-vous les usages de l'antique hospitalité? Avant de se séparer de Tétranger, le père de famille, brisant un sceau d'argile où certains caractères étaient imprimés, lui en donnait une moitié et conservait Tautre ; après des années, ces deux fragments, rapprochés et rejoints, se reconnaissaient pour ainsi dire, opéraient la reconnaissance de ceux qui se les présentaient mutuellement, et en attestant d'anciennes relations, ils en formaient de nouvelles. Ainsi, dans le livre de notre âme, se rejoint à des lignes commencées leur complément divin ; ainsi notre âme ne découvre pas, mais reconnaît la vérité ; ainsi elle juge avec évidence qu'une rencontre impossible au liasard, impossible au calcul, est l'œuvre et le secret de Dieu. »

La qualification de moraliste ne définit toutefois que bien imparfaitement la nature d'esprit de Vinet, La plupart des moralistes étudient l'homme en savants et le peignent en artistes, sans chercher à leurs peintures d'autre but que ces peintures mêmes, le mérite d'avoir bien vu et la gloire d'avoir bien dit ce qu'ils ont vu. Les vertus, les vices, les passions, les ridicules, les intéressent au même titre, et ils ne cherchent qu'à connaître l'homme sans prétendre à l'amé- Uorer. Non seulement ils se font un devoir d'être, comme on dit, purement objectifs, mais ils trouvent ]^ ne sais quel malin plaisir à découvrir dans la

nature humaine ses instincts les moins nobles, à railler ses faiblesses, à ramener à des mobiles mesquins ou égoïstes les sentiments auxquels on est accoutumé à attribuer quelque noblesse. Il n'en est pas ainsi de Vinet. Il n'est point un froid psychologue indifférent à son modèle; encore moins serait-il disposé au mépris ou à la raillerie envers lui. S'il Tétudie, c'est parce qu'il l'aime et veut lui faire du bien. Cela n'enlève rien à sa perspicacité, au contraire ; il est comme le médecin que le désir passionné |de guérir rend d'autant plus clairvoyant dans son diagnostic, d'autant plus scrupuleux dans ses recherches physiologiques. Vinet est doublement un moraliste, parce qu'il étudie la nature morale de l'honmie et parce qu'il enseigne la morale. Mais, et c'est là son originalité, il n'enseigne pas la morale par préceptes, par recettes, sous forme systématique; il la rend évidente à l'homme en la lui faisant lire dans son propre cœur. Pour Vinet, l'analyse de l'âme est, par eUe seule, une préparation de l'âme à chercher et à recevoir la vérité morale et religieuse. Non certes qu'il exagère les vertus et les mérites de l'homme et fasse, comme certains moralistes de xvni® siècle, le roman de la bonté naturelle du cœur humain ; mais s'il en décrit les misères, c'est avec une tendre compassion, avec un ardent désir de relèvement. Il montre d'ailleurs que ces misères sont, selon la forte expression de Pascal, « misères de grand seigneur », et il cherche avec une pieuse jalousie, dans ce cœur humain faible

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et corrompu, toutes les traces d'une haute origine, toutes les aspirations à un état meilleur ; il rend à rhomme des titres de noblesse que celui-ci pourra faire valoir dès qu'il aura reconnu le domaine où Dieu lui a assigné son héritage.

Cette constante et exclusive préoccupation morale fait l'originalité de Vinet comme littérateur et comme prédicateur. La littérature était pour lui le spectacle de la vie ; il y cherchait à la fois le témoignage le plus sincère, le plus naïf des transformations de la société, témoignage plus vrai que celui de l'histoire même, la manifestation la plus complète de l'homme lui-même, dans son essence, sa généralité permanente, tel qu'il persiste à travers les siècles. La littérature lui révélait non seulement les idées et les impressions d'un siècle, mais aussi, par la voix de la poésie, ce qui manquait à ce siècle. La poésie était pour lui comme « une médaille vivante, où les vides creusés dans le coin se traduisent en saillies sur le bronze ou sur l'or ». La littérature a pour mission, ïw>n d'enseigner des doctrines, mais de dire le vrai sous la forme du beau. Dans ses ouvrages de critique, Vinet a deux objets constamment en vue : dégager les vérités psychologiques et morales, particulières ou générales, contenues dans les œuvres des écrivains ; montrer dans ces œuvres la permanence et la force chez tous les peuples et à toutes lés époques des mêmes besoins de l'âme. Dans sa prédication, Vinet n'impose pas la doctrine chrétienne

d'un ton impérieux, au nom d'un dogme ou d'une Église ; il ne subjugue pas par le prestige de l'éloquence et par l'autorité d'affirmations hautaines; il cherche dans le cœur même de ses auditeurs le point de départ de ses exhortations; il leur fait de leurs propres sentiments, de leurs passions, de leurs faiblesses, de leurs fautes, de leurs désirs, un tableau si vivant et si vrai, qu'ils sont contraints de lui accorder une pleine et confiante adhésion. C'est alors seulement, quand ils lui ont donné leur cœur, comme à un maître clairvoyant et discret, qu'il leur montre, dans les enseignements de l'Évangile, l'explication de toutes les contradictions, le remède à toutes les misères de leur nature. Les Discours et les Études évangéliques de Vinet occupent une place à part dans la littérature homilétique. Ils ne sont pas faits pour les grandes foules qui veulent des émotions fortes et des affirmations sans réplique; ils s'adressent aux âmes délicates et aux esprits réfléchis. Le prédicateur s'y place tout près de nous, à notre niveau, près de notre oreille, près de notre cœur ; il s'entretient avec nous, de nous et de lui, à demi- voix; il semble chercher avec nous le bon chemin qui mène à h lumière et à la vie, et dans cet entretien confiant et familier, sans que nous nous en apercevions mêtnet il nous conduit où il l'a voulu.

C'est au pied de la croix qu'il nous a conduits. Car ce moraliste est un moraliste chrétien. Ces deux mots sont pour lui indissolublement unis. Ses observations

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de moraliste sont pour lui la démonstration de la vérité chrétienne, et sans le christianisme Thomme lui parait un monstre incompréhensible, comme la loi morale une chimère. « Les premières données du christianisme, dit-il, gisent profondément dans toute âme d'homme ; sous ce rapport le christianisme, tout surnaturel qu'il est dans son histoire, est, sous d'autres rapports, une chose éminemment naturelle ; il ne faut que s'examiner avec candeur en face de l'infini, pour être poussé de conséquence en conséquence vers la nécessité de la religion chrétienne, et tout esprit sincère arrivera par cette route à un point de vue d'où tous les détails du christianisme lui apparaîtront dans une coïncidence si parfaite avec tous les besoins de son âme, avec toutes les données de sa nature, que, comme Thomas à la vue des stigmates divins, il se prosternera en s'écriant : a Mon Seigneur et mon Dieu ! » Vinet insiste avec une persistance presque blessante sur l'absolue solidarité de la morale chrétienne et du dogme chrétien. On se demande s'il est bien sage d'exiger avec cette insistance de ceux qui ont accepté ses prémisses morales, qui ont admis que la vie doit être une lutte contre le mal, un effort continu vers la perfection du bien qui est Dieu, d'exiger, dis-je, qu'ils admettent aussi des dogmes que leur raison repousse ? N'est-ce pas risquer de les écarter à jamais de la morale chrétienne en même temps que de la doctrine chrétienne? Schérer lui aussi, à la fin de sa vie, mettait la même insistance

que Vinet à soutenir que la morale ne pouvait subsister sans base religieuse ; mais tandis que Schérer éprouvait je ne sais quelle irritation à voir des hommes aussi incroyants que lui conserver néanmoins, par des détours qui lui semblaient illogiques, des convictions tnorales qu'il souffrait d'avoir sacrifiées avec le reste, Vinet éprouvait un tout autre sentiment. Je ne pense pas qu'il ressentît de jalousie envers ceux qui conservaient avec de fortes doctrines morales le privilège de la liberté intellectuelle et leur indépendance vis-à-vis des dogmes ; je crois au contraire qu'il redoutait pour eux une conversion incomplète à la morale chrétienne et aux sacrifices qu'elle entraîne, si elle n'était pas accompagnée d'une pleine adhésion aux doctrines chrétiennes. Ces doctrines, d'ailleurs, n'étaient pas à vrai dire pour lui des doctrines, encore moins un système, c'étaient des faits, c'est-à-dire une vie ; la vie du Christ, qui doit devenir la vie de chaque chrétien. « Le christianisme, dit-il, est autre chose qu'un ensemble de dogmes; il est surtout le principe d'une nouvelle vie. » Si Vinet exige qu'on accepte le dogme comme nécessaire à la morale, il n'exige pas moins qu'on accepte la morale comme conséquence nécessaire du dogme. Le christianisme pour lui n'est beau et vrai que parce qu'il est la morale même. « Une religion qui n'est pas de la morale a moins de valeur oicore qu'une morale qui n'est pas de la religion... La religion n'est autre chose que de la morale continuée*

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La religion n'est autre chose que la morale plantée sur le sol de la grâce... La religion, c'est le devoir remontant à Dieu, rattaché à Dieu : la religion véri* table a donc son siège dans la conscience. »

Yinet ne s'est pas contenté de répéter sous toutes les formes, dans tous ses écrits, que le christianisme est une vie, et qu'il doit se manifester par ses fruits, il a rendu lui-même par sa vie le plus admirable témoignage à ses doctrines. Sa vie est la plus complète et la plus persuasive de ses œuvres ; elle est comme l'illustration de tous ses écrits et de tous ses discours. Je n'entreprendrai pas de raconter la biographie de Yinet. Je rappellerai seulement que sa vie a été toute de travail, de renoncement, de dévouement. De 1817 à 1835 il s'est contenté des humbles fonctions de professeur de français au Paedagogium ou collège de Bâle; il y a lutté contre la pauvreté dans les premiers temps de son mariage, obligé de s'endetter pour s'acheter des livres. En 1835 seulement, après avoir, par modestie et par attachement à ses fonctions, refusé des appels à Paris, Montauban, Berne, Francfort, il devint professeur de

littérature à rUniversité de Bâle, et en 1837 il accepta une chaire de théologie à TAcadémie de Lausanne. Cet enseignement qui lui était si cher, il y renonça volontairement en 1844 parce que ses principes ecclésiastiques étaient en contradiction avec ceux du gouvernement qui le payait. Deux ans après, il était violemment expulsé de la chaire de littérature qu'il avait acceptée en échange de celle de théologie, et malade, presque mourant, il commençait au nom de l'Église libre une nouvelle activité professorale et pastorale. A ses travaux comme professeur s'ajoutaient son labeur de critique littéraire comme collaborateur de divers recueils périodiques, la part très importante et fatigante qu'il prit aux luttes ecclésiastiques par ses articles et ses brochures, les nombreux sermons qu'il prêcha à Bàle, à Lausanne et dans les villes d'eaux où le conduisait le soin de sa santé, enfin une correspondance très étendue que le souci du salut des âmes changeait en une véritable prédication par écrit. C'est le même souci qui lui interdisait de fermer sa porte aux visiteurs, dût son travail en souffrir, afin de ne pas risquer de refuser une parole bienfaisante à l'âme qui venait la solliciter. Cette prodigieuse activité, chose étonnante, était celle d'un homme qu'une grave maladie avait réduit, depuis l'âge de vingt-cinq ans, à l'état de valétudinaire, et qu'un grave accident, à l'âge de quarante-cinq ans, après l'avoir mis à deux doigts de la mort, avait condamné, pour les cinq courtes années qui lui restaient à vivre,

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à de continuelles souffrances. A ces épreuves physiques se joignaient des épreuves morales plus cruelles encore. S'il trouva dans sa femme la compagne qu'un homme comme lui pouvait souhaiter, la faiblesse intellectuelle de ses enfants fut pour lui une croix lourde à porter, et la mort de sa fille en 1839 mit en pleine lumière l'élévation de son âme et sa force de résignation chrétienne. Elles trouvèrent leur expression dans un admirable cantique dont je ne citerai que quelques vers :

Pourquoi reprendre,

Père tendre, Les biens dont tu m'as couronné ?

Ce qu'en offrandes

Tu redemandes, Pourquoi donc Taylis-tu donné?

Parle, Seigneur, tes œuvres sont si grandes Et mon regard est si borné I

Oh I pour me rendre Fidèle et tendre Mon père, ne m'épargne pas !..« ... Sous ton ciseau, diyin sculpteur de Tàme, Que mon bonheur yole en éclats !

Tu peux reprendre,

Père tendre.

Les biens dont tu m'as couronné.

Ce qu'en ofl^ndes

Tu redemandes, Je sais pourquoi tu Tas donné ; Et le secret de tes œuyres si grandes S'explique à mon esprit borné.

Parmi les vertus que Vinet a montrées dans cette vie de labeurs et de sacrifices, celles qui frappent le plus sont le courage, la charité et rhumilité. Le courage : d'abord le plus difficile de tous, celui de tous les jours, de tous les instants, qu'il déploya dans les difficultés de l'existence, dans les soufi&ances, dans les épreuves; puis aussi le courage exceptionnel que réclament les grandes circonstances, lorsqu'il lutta sans faiblir un instant contre les tyranneaux ecclésiastiques du canton de Yaud comme il avait lutté contre la démagogie dans le canton de Bâie, lorsque surtout, par devoir de conscience, il renonça, à quarante-neuf ans, à toute position officielle pour commencer, à ses risques et périls, une carrière nouvelle dans TÉglise libre. Cet homme si doux et si bon avait toutes les yidaces et toutes les énei^ies quand il fallait proclamer ou défendre ce qu'il croyait vrai et juste; il savait que la baine du mal est me des formes nécessaires de l'amour du bien. Car il était la charité même. Sa générosité était royale. U donna, en 1847, à l'École supérieure de jeunes filles, qui se trouvait dans des difficultés financières, les treize cents francs que lui avait rapportés le cours qu'il y faisait. Pendant les diverses cures qu'il fut obligé de suivre, il songeait surtout à soulager les malades qu'il voyait autour de lui. Enfin la plus riche aumône était celle qu'il faisait si généreusement de son temps à tous ceux qui avaient besoin de lui. Sa charité avait encore une autre forme : l'humilia'

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a La vraie charité, a-t-il dit^ ne pénètre dans le cœur que par les ouvertures, par les fentes, pour ainsi dire, que Thumilité a pratiquées... Celui qui aime n'a pas de peine à s'humilier; celui qui ne s'humilie pas n'aime pas. » Vinet était l'humilité même. Il en donna des preuves non seulement en refusant des positions avantageuses pour lesquelles il ne se croyait pas les qualités nécessaires, mais aussi en sachant, maintes fois, reconnaître ses torts. Son journal porte à toutes les lignes la marque de cette humilité habituelle de son cœur. Il écrivait le 31 décembre 1833 : * Ici finit une année de ma vie. Année qui me couvre de confusion, où j'ai reculé au lieu d'avancer... où ma conscience a semblé se cautériser. Dieu me soit en aide l'année prochaine! » Sur son lit de mort, parmi ses dernières paroles, il dit : « Je demande pardon à Dieu et aux hommes des nombreux scandales que j'ai donnés, par mes impatiences et mon intolérance, d II fut récompensé de cette humilité, née de sa charité, par l'extraordinaire ascendant qu'il exerça autour de lui, même sur les âmes les plus simples. Il s'humiliait à leur niveau, à force d'amour. Une pauvre paysanne à qui il avait consacré une journée entière, disait de lui : « J'ai passé toute une

lournée avec lui, et il ne m'a pas dit un mot, pas ^ seul qui m'ait fait sentir qu'il vaut mieux que moi. J*ai cru que c'était mon frère. Et pourtant, un honune comme lui I »

Si je voulais résumer en une formule la doctrine et Tœuyre de Vinet, je la résumerais en trois mots : Liberté^ amouvy vérité. — La vérité est le but de la vie, de nos efforts, notre raison d'être; elle est la loi du monde ; c'est par Y amour que nous pouvons la connaître et la saisir; mais cet amour n'a de prix, ne rend témoignage à la vérité, que s'il est libre. C'est pourquoi Vinet, ce grand chrétien, fut aussi un grand libéral, un théoricien du libéralisme dans ses écrits, un défenseur de la liberté dans ses actes.

Vinet a fait une œuvre durable, précisément parce qu'il a été un grand moraliste en même temps qu'un remarquable prédicateur et un puissant apologète du christianisme. Son influence ne peut que s'étendre de plus en plus, même en dehors des paya pour lesquels Vinet a écrit, et des £;glises qui partagent ses croyances* Vinet n'a rien de l'étroitesse sectaire de certains protestants; son christianisme est purement évangélique, il est catholique dans le plus beau sens du mot* Cette humanité^ cette universalité de la doctrine et de l'esprit de Vinet lui assure un accueil sympathique et une influence sérieuse même sur ceux qui ne croient point aux dogmes chrétiens,

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mais qui croient à la conscience et à l'existence de réalités invisibles que la conscience pressent et révèle. — Au point de vue chrétien, l'apologétique de Vinet est la seule qui ail aujourd'hui quelque action sur les âmes. Les fondements historiques et philosophiques du christianisme ont été profondément ébranlés; mais l'âme humaine a toujours les mêmes besoins, les mêmes aspirations, qui la remplissaient de mélancolie et d'espérance au moment où le Christ allait mourir sur la croix. Ceux-là seuls seront amenés au christianisme, pour qui la présence d'un Dieu personnel, le pardon du péché par la vie et la mort de Jésus-Christ, seront des faits connus directement, par expérience, seront devenus sensibles au cœur, non intelligibles à la raison. Vinet n'a pas fait autre chose que chercher à rendre sensibles à d'autres ces grands faits spirituels qui étaieat pour lui les plus certaines des réalités, et que traduire sous les formes les plus pénétrantes le dialogue sublime et tendre de Tâme avide de sainteté et de vérité, qui réclame sans cesse les biens qu'elle a perdus, avec le Dieu saint et bon toujours prêt à se révéler à ceux qui le cherchent.

Si les chrétiens trouvent dans Vinet les meilleures raisons de croire et l'expression la plus émouvante de leur foi, ceux-mêmes pour qui le christianisme est impossible à croire et qui s'arrêtent à mi-chemin dans la voie où Vinet les conduit, ne reconnaîtront pas moins en lui un des maîtres de la vie morale^

un pasteur de leurs âmes, un des hommes qui ont le mieux connu et décrit l'homme, ses grandeurs et ses misères. Us liront avec émotion et reconnaissance les écrits de cet ardent chercheur de vérité qui a caractérisé lui-même son œuvre dans ces lignes si mélancoliquement belles : « La vérité morale et sociale est comme une des inscriptions tumulaires sur lesquelles tout le monde passe en allant à ses affaires, et qui de jour en jour s'effacent davantage, jusqu'à ce qu'un ciseau secourable vienne en approfondir les traits dans cette pierre usée, tellement que tout le monde est forcé de l'apercevoir et de la Ure. Ce ciseau est entre les mains d'un petit nombre d'hommes qui se tiennent obstinément baissés vers Tinscription antique, au risque d'être heurtés et foulés sur le marbre par les pieds inattentifs des passants. »

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