Voyez E. Lavisse, un Ministre : Victor Duruy j p
3. C'est à la réforme de l'enseignement supérieur que l'empereur a'vait d'abord surtout pensé. M. Mommsen, lors de sa \isite en France en 1862, lui avait exprimé son étonnement de
liberté et la responsabilité de son action, et l'empereur, avec un libéralisme qui est un de ses meilleurs titres de gloire, respecta cette indépendance et considéra le ministère de l'instruction publique conmie ayant sa vie propre dans l'État; il soutint pendant huit ans Duruy contre toutes les hostilités qui se manifestaient au sein même du ministère, à la cour et tout près du trône. Nous ne pouvons pas feire ici l'histoire du ministère Duruy; mais il est nécessaire de )*appeler que ce ministère, dont le chef déployait une activité infatigable, une fécondité extraordinaire d'idées et de ressources, un admirable esprit d'impartiaUté, de libérahsme et de justice, et animait de son ardeur tous ses subordonnés, parmi lesquels il faut citer au premier rang M. Charles Robert et M. Du Mesnil, a été le point de départ de tous les progrès et de toutes les réformes qui ont été accomplis depuis trente ans dans notre enseignement public. Duruy a pubhé le premier projet d'enseignement gratuit et obligatoire, et si l'empereur, qui l'avait approuvé la veille, eut la faiblesse de le désavouer le lendemain, il le fit dans des termes qui permirent à Duruy de continuer son œuvre sans qu'il en coûtât rien à sa dignité : « Nous sommes battus tous les
l'état d'infériorité où étaient nos Facultés par rapport aux Universités allemandes, et lui avait conseillé d'appeler au ministère, pour les réformer, un professeur qui fût aussi un savant. Ce fut cette conversation, dit-on, qui décida Napoléon III à choisir Duruy.
deux, — lui dit Napoléon III, — mais nous prendrons notre revanche. » C'était la République qui devait donner à Duruy la revanche que lui avait promise Tempereur. S'il ne réussit pas à accomplir cette grande réforme, il fit du moins tout ce qui était en lui pour relever la condition des instituteurs, pour améliorer leur situation matérielle, pour leur faire sentir leur solidarité avec tout le corps enseignant. C'est dans cette pensée qu'il fit une véritable décoration des palmes universitaires, qui avaient surtout pour objet de récompenser les services modestes de l'enseignement primaire, mais qui; distribuées aussi aux membres des deux ordres d'enseignement, établissent une sorte d'égalité entre tous les maîtres de la jeunesse. Depuis lors, cette institution s'est parfois fâcheusement écartée de l'esprit de sa fondation par la fantaisie avec laquelle les palmes ont été distribuées en dehors du corps enseignant, mais elles ont rendu à l'origine d'incontestables services. En même temps, par les cours d'adultes créés dans toute la France, Duruy travaillait puissamment à l'éducation du suffrage universel et donnait aux instituteurs un rôle important dans la vie nationale.
Dans l'enseignement secondaire, Duruy signala son ministère par le rétablissement de l'agrégation de philosophie, la supression du régime de la bifurcation, la création de l'enseignement spécial et de l'école normale de Quny, l'introduction de l'enseignement de l'histoire contemporaine dans les lycées.
et l'établissement des cours publics pour les jeunes filles. La supression de l'agrégation de philosophie et le régime de la bifurcation remontaient à la période dictatoriale du gouvernement de Louis-Napoléon, à celle où rUniversité avait été soumise à la plus odieuse compression. £n revenant sur ces deux mesures, Duruy déclarait qu'une ère nouvelle avait commencé, et l'opposition puérile que le clergé fit aux cours de jeunes filles accentua le caractère émancipateur du ministère Duruy. Les libéraux, par contre, protestèrent d'une façon non moins puérile contre l'enseignement de l'histoire contemporaine, qu'ils prétendaient inspiré par des arrière -pensées poli* tiques; une expérience de trente années a trop amplement justifié M. Duruy pour qu'il soit sur ce point nécessaire de le défendre. L'idée de créer un recrutement particulier de professeurs pour l'enseignement spécial peut par contre être critiqué par de bonnes raisons. Mais il faut songer que lUniversité ne formait alors qu'à grand peine le personnel su£Bsant pour l'enseignement classique, et qu'en faisant venir à Cluny les jeunes gens les plus distingués des écoles normales primaires, Duruy travaillait à relever la condition morale des instituteurs et à diminuer la distance qui les séparait de l'enseignement secondaire. On ne saurait trop louer d'autre part la conception qu'il eut de l'enseignement spécial, qui ne devait pas dans sa pensée rivaliser avec l'enseignement classique, comme prétend malheureusement le
bire aujourd'hui renseignement moderne, mais qui était destiné à donner par des voies rapides l'instruction nécessaire aux jeunes gens qui se destinent à des carrières pratiques. La seule chose qui ait manqué à cet enseignement, c'est des ressources financières suffisantes pour être donné dans des établissements séparés, condition nécessaire à sa dignité et à son efficacité, condition qui manque encore aujourd'hui à renseignement moderne.
Dans l'enseignement supérieur, Duruy fit en apparence peu de chose, mais le peu qu'il fit eut des conséquences incalculables. Duruy ouvrit une vaste enquête sur l'enseignement supérieur dans l'Europe entière et ii réunit un ensemble de documents d une valeur inappréciable, dont quelques-uns ont été publiés. Il se convainquit bientôt que la France, privée d'Universités et dont les Facultés n'avaient guère d'autre objet que de former des praticiens, de distraire un public d'oisifs et de faire passer des examens, sans exercer presque aucune action sur l'éducation scientifique de la nation, était déplorablement en arrière de toutes les grandes nations ses voisines. Sa pensée fut dès lors constamment tendue vers l'idée de la restauration des Universités. Un projet fut préparé par lui. La chute de l'empire empêcha seule qu'il eût l'honneur d'attacher son nom à une réforme profonde de l'enseignement supérieur ; mais il avait eu le temps, par la création des cours de la salle Gerson et celle de l'École des hautes études, de
montrer clairement que la réforme du haut enseignement devait avoir pour principe la reteherche scientifique désintéressée. M. Liard, dans sa belle Histoire de renseignement supérieur en France, a trop bien exposé le rôle joué par TÉcole des hautes études dans tous les progrès accomplis dans notre haut enseignement depuis 1870, pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Je me souviendrai toujours de l'entretien que M. Duruy me fit l'honneur d'avoir avec moi au printemps de 1868, au moment où je revenais d'Allemagne, et dans lequel il m'exposa son projet d'École des hautes études. Je lui disais.que nous avions déjà trop d'écoles spéciales, qu'au lieu d'en créer une nouvelle il vaudrait mieux réorganiser les Facultés, en en remaniant les cadres et en y faisant entrer des éléments et un esprit nouveaux. « C'est impossible, me dit-il, on ne réforme pas lès vieux corps malgré eux ; d'ailleurs je n'ai pas d'argent ; pour réorganiser les Facultés, il faudrait beaucoup d'argent; pour créer l'École que je rêve, il suffit d'une plume et d'une feuille de papier ; j'obtiendrai ensuite pour elle l'argent qu'on ne me donnerait pas pour les Facultés. Il faut, pour faire comprendre une idée aux Français, trouver un nom qui frappe l'esprit. Il suffira de créer une école nouvelle et d'y mettre des hommes dévoués à l'idée qui l'a inspirée pour que, si cette idée est juste, elle agisse et transforme tout autour d'elle. L'École des hautes études est un germe que je dépose dans les murs lézardés de
la vieille Sorbonne ; en se développant il les fera crouler. » Duruy, du reste, n'apportait en créant l'École des hautes études qu'une idée générale, l'idée que les laboratoires sont la partie essentielle de renseignement supérieur, et qu'il peut y avoir des laboratoires d'histoire et de philologie aussi bien que de physique ou de chimie. Il ne savait pas d'avance quelle forme devait avoir son école; son mérite (et l'on ne saurait l'apprécier trop haut) fut de choisir des hommes jeunes à peu près inconnus, mais qu'il savait dévoués aux idées réformatrices qu'il voulait faire triompher, et de leur laisser ensuite la plus entière liberté. On sait ce qu'il advint : l'École des hautes études n'a pas cessé depuis lors de grandir, de prospérer et d'entrer en relations de plus en plus étroites avec toutes les branches de notre enseignement supérieur. Quant à la vieille Sorbonne, elle s'est si bien transformée qu'on aurait peine à la reconnaître aujourd'hui.
Ce qu'il y a de plus étonnant dans l'œuvre ministérielle de M. Duruy, c'est qu'il l'accomplit pour ainsi dire sans argent. L'empereur lui accordait bien son appui (du moins jusqu'au jour où il le sacrifia aux préventions de M. Rouher, et où il le remplaça, le 17 juillet 1869, par un illustre inconnu), mais il était impuissant à lui faire voter des crédits suffisants. C'est par des miracles d'économie, d'ingéniosité et de dévouement que furent accomplies les grandes réformes du ministère Duruy. Il avait su communi-
quer à la plus grande partie du corps enseignant et de radministration universitaire le zèle désintéressé dont il était lui-même animé. Il y avait entre le ministre et les universitaires des liens de confiance et d'affection, ils se sentaient collaborateurs de la même œuvre, et cependant jamais ministre ne fit plus énergiquement sentir sa main. Appelé au ministère par un acte imprévu qui semblait un caprice d'Harounnal-Raschid, Duruy fut plus d'une fois comparé au grand vizir Giaffar. Il se mêlait de tout, il était partout; il tombait à Timproviste dans les lycées, entrait dans la classe d'un professeur stupéfait, ou allait dans les cuisines goûter la soupe et réprimander les économes négligents. Mais on acceptait son ingérence et son autorité parce qu'on sentait en lui un ami plutôt qu'un maitre, parce qu'il était de la maison et qu'on savait qu'il n'avait d'autre idée que de travailler à la grande œuvre. Je ne crois pas que jamais, sous aucun régime, les professeurs de tout ordre, lettrés ou savants, historiens ou philosophes, aient senti comme sous M. Duruy que le ministère de l'instruction publique était leur maison, qu'on y travaillait avec un désintéressement absolu aux intérêts de l'enseignement et du corps enseignant. Les déjeuners de la rue de Grenelle sont restés célèbres, non pour l'opulence de leurs menus, car il eût été diflicile d'en imaginer de plus simples, mais par la Ubéralité avec laquelle M. Duruy invitait à sa table tous ceux avec qui il voulait causer librement
et familièrement. Jeunes et vieux étaient également bien accueillis* Tous avaient leur franc parler. On ne saurait croire à quel point celte simplicité hospitalière donna d'influence et de prestige à M. Duruy, et lui permit de connaître intimement les hommes avec qui il devait collaborer. 11 savait convaincre avant d'ordonner.
La plus belle de toute les réformes du ministère Duruy est une réforme toute morale qui n'a été formulée dans aucun texte de loi ou d'arrêté, c'est celle par laquelle la situation morale des instituteurs et des professeurs dans la société française a été tout d'un coup relevée. Instituteurs et professeurs ont senti avec lui qu'aucun de leurs efforts ne passait inaperçu, qu'on les jugeait en raison directe de leur mérite professionnel, et que l'estime qu'on faisait d'eux au sommet de la hiérarchie universitaire accroissait en tout lieu leur dignité et leur liberté. On ne peut s'empêcher de songer à tout ce qu'un homme tel que Duruy aurait pu faire s'il avait eu entre les mains, avec le pouvoir absolu dont l'empire disposait alors, les immenses ressources pécuniaires que la République a mises depuis à la disposition de ses ministres, et qui ont été prodiguées parfois avec plus de libéralité que de discernement dans nos innombrables créations scolaires.
Descendu du pouvoir, Duruy ne fit entendre aucune récrimination; il se contenta de publier les actes de son ministère et de fournir à ses succe»^
seurs un recueil d'arrêtés, de circulaires et de projets où ils ont pu puiser quelques-unes de leurs meilleures inspirations. Rentré dans sa modeste demeure, il se remit sans découragement et sans plainte à ses travaux scientifiques. Les amertumes ne devaient pas manquer à sa vie : des cinq enfants que lui avait donnés son premier mariage, quatre lui furent enlevés, et, si son cœur de père fut cruellement meurtri, son cœur de patriote le fut plus encore par les effroyables malheurs qui accompagnèrent la chute de l'empire. Il sut cependant ne pas désespérer ; son âme républicaine s'associa cordialement à tous les efforts qui furent faits pour le relèvement militaire, intellectuel et politique de la patrie, et, s'il éprouva des regrets et des souffrances, ce ne fut pas de devoir renoncer pour lui-même à jouer un rôle dans le régime nouveau, ce fut de ne pas voir la République répondre à l'idéal de ses vingt ans.
Il trouva d'ailleurs dans l'étude et dans son foyer des adoucissements à ses douleurs. Une tendresse vigilante entoura et embellit les vingt-cinq dernières années de sa vie. Il eut la joie de voir son fils Georges continuer son activité d'historien et de professeur ; et son fils Victor, né de son second mariage, en se consacrant à la carrière militaire, réaliser pour sa part une des deux vocations paternelles. Il pouvait enfin donner tous ses soins à l'œuvre capitale de sa vie, à son Histoire des Romains^ en la conduisant jusqu'à la mort de Théodose et en
publiant une grande édition en 7 volumes in-4®, dont rillustration, tout entière-tirée des monuments antiques, est à elle seule une œuvre importante d'érudition. Il publiait aussi sur le même plan une édition remaniée et développée de son Histoire des Grecs. L'Histoire des Romains a été à cet égard un modèle, que de nombreux ouvrages du même genre ont imité depuis. C'est dans ce grand ouvrage, le plus étendu et le plus complet dont Tbistoire romaine a été l'objet, que Duruy a surtout montré son talent d'exposition, le don de vivifier l'histoire parle sentiment du pittoresque et par une haute inspiration morale, et tout ce que la pratique des affaires publiques apporte de lucidité et de force au Jugement de Thistorien. Il a prouvé aussi dans un certain nombre de dissertations érudites qu'il était capable de faire avancer la science sur des points de détail par des recherches critiques. Dans son Introduction à VHistoire de France^ il a résumé toutes les idées sur le développement de notre pays à travers les âges, qui lui avaient été inspirées par son long enseignement et par son profond amour de la patrie.
Les œuvres historiques de Duruy, sans pouvoir être placées, au point de vue de la perfection de la forme ou de la nouveauté des recherches, à côté des œuvres qui ont renouvelé la science historique dans notre siècle, à côté de celles des Guizot, des Michelet, des Ranke ou des Mommsen, seront cependant
comptées parmi les travaux les plus utiles et les plus solides qu'ait produits notre littérature historique. Si Ton considère, non pas seulement les écrits de Duruy, mais sa vie entière et l'influence qu'il a exercée sur les. destinées de notre pays, on jugera que son nom mérite d'être placé au nombre des plus purs et des plus grands parmi les noms des hommes qui ont honoré la France en ce siècle.
La France a perdu en M. Fustel de Coulanges un écrivain de premier ordre, un historien qui mettait une érudition profonde et étendue et une dialectique aussi puissante que subtile au service de larges conceptions générales, un professeur passionné pour sa vocation, et qui exerçait sur ses élèves, par son sérieux, sa conscience, sa force de conviction, la belle
1. M. Paul Gairaud, qui a été Télève préféré de Fustel de Coulanges, et qui a vécu dans Vintimité de sa pensée, a publié une biographie de son maître (Fustel de CoulangeSy Hachette, 1896, in-tl2), où, grâce à ses souvenirs personnels et à des papiers de Fustel lui-même, il a dit admirablement les rares vertus de rhomme et les mérites de Tœuvre. M. Â. Sorel a consacré une notice substantielle et pleine de vues intéressantes à Fustel de Coulanges, dont il a été le successeur à l'Académie des sciences morales et politiques.
et lumineuse ordonnance de ses démonstrations, ua ascendant aussi impérieux et aussi persuasif que celui de la plus entraînante éloquence.
M. Fustel de Coulanges n'avait que cinquante-neuf ans quand il a été emporté par le mal implacable qui, depuis plusieurs années, diminuait graduellement ses forces physiques sans entamer sa vigueur intellectuelle, et qui, depuis deux ans, le tenait éloigné de sa chaire. Son œuvre ne se compose que de ses deux thèses, de la Cité antique, de six volumes sur les institutions franques et d'un certain nombre d'article - et de mémoires *, mais il n'est pas un seul de ces volumes ou de ces articles qui n'ait attiré l'attention des savants par les recherches dont il était le fruit et par les vues personnelles qu'il mettait en lumière. M. Fustel de Coulanges n'était pas seulement un érudit dédaigneux des sentiers battus et des opinions reçues, n'attachant de prix qu'aux idées puisées dans l'étude directe des documents origir naux ; c'était un esprit d'une originalité un peu ombrageuse, et se plaisant dans une sorte d'isolement aristocratique, qui croyait n'avoir bien compris une chose que lorsqu'il l'avait vue différemment de ses devanciers, et qui, tout en affectant de ne point tenir compte de leurs écrits, les combattait sans
1. La plupart ont été réunis dans ses trois volumes de mélanges : Recherches sur quelques problèmes d'histoire; Nouvelles recherches sur qttelques problèmes d'histoire et Questions historiques.
cesse indirectement en exposant ses vues personnelles. C'est là tout ensemble la faiblesse et la grandeur de son œuvre. Elle est souvent toute négative sous des formes d'affirmation sereine; mais cet esprit secret de lutte et de polémique lui communique une ardeur concentrée et quelque chose de vibrant et d'intense. Tout ce qu'a écrit M. Fustel de Coulanges a provoqué des contradictions et des polémiques; mais ses contradicteurs les plus passionnés ont dû reconnaître qu'il n'avait touché aucun sujet sans le renouveler, et qu'on ne pouvait le lire sans se sentir, non seulement charmé, mais instruit, remué et comme vivifié.
M. Fustel de Coulanges se faisait une très haute idée de l'histoire et des devoirs de l'historien. Il croyait que l'histoire est une science positive et qu'elle peut conduire ceux qui étudient les textes avec conscience et critique à une certitude vraiment scientifique; il pensait que ceux qui ont l'honneur de travailler à cette science doivent s'y consacrer avec un dévouement et un désintéressement absolus et ne laisser ni préoccupations politiques, ni préoccupations d'art intervenir dans leurs pensées et dans leurs œuvres. Ce n'est pas qu'il n'ait été un grand artiste et un grand écrivain, un des plus grands de notre siècle ; mais il prétendait n'avoir jamais songé à l'être, et, quand on se permettait de louer son talent et son style, il repoussait ces éloges, et n'était pas éloigné d'y voir une intention
malveillante. Ce qui est vrai, c'est qu'il a consacré toutes ses forces à chercher la vérité historique, qu'il n'a pas eu d'autre ambition que de l'atteindre ; qu'il s'est voué à son œuvre, qu'il s'y est absorbé, comme un moine dans la contemplation des mystères de la foi, un missionnaire dans sa prédication. Il avait une conscience si claire des grands labeurs qu'il s'était imposés, une conviction si profonde de la sûreté de sa méthode et de ses investigations que les conclusions auxquelles il était arrivé lui apparaissaient non plus comme des opinions personnelles, sujettes à Terreur et soumises à la discussion, mais comme des vérités certaines, indépendantes de lui, dont il n'était que l'interprète et le serviteur. De là cette hauteur magistrale de sa pensée et de son style, de là aussi cette vivacité dans la polémique, cette impatience de toute critique; car les critiques lui paraissaient une atteinte portée à ses convictions et comme un blasphème contre ce qu'il croyait la vérité ; de là ce mélange de modestie pour sa personne et d'orgueil pour ses idées qui rendait son caractère si attachant et son ascendant si irrésistible, a Ne m'applaudissez pas, — disait-il un jour à ses élèves, — ce n'est pas moi qui vous parle ; c'est l'histoire qui parle par ma bouche. »
Cette confiance en soi, cette intransigeance dans la pensée a quelquefois irrité certains de ses contradicteurs; ils ne lui en auraient pas voulu s'ils avaient été à môme de connaître de près la sincérité et la
candeur désintéressée d'un homme qui ne vivait qu'avec ses livres et pour ses idées*.
Aussi riiistoire de sa vie n'est-elle que l'iiistoire de ses ouvrages. Son enseignement même, bien qu'il ait été un admirable professeur, n'a jamais été qu'une préparation ou une exposition de ses ouvrages. Sorti de l'École normale en 1833, puis élève de l'École d'Athènes * de 1883 à 1856, il cornmença par se consacrer entièrement à l'antiquité, cherchant, par l'étude simultanée de la Grèce et de Rome, à trouver dans leur histoire et leurs institutions cette unité qui était un des besoins de son esprit. Tout en remplissant scrupuleusement ses devoirs de professeur de lycée, il prépara ses thèses de doctorat qu'il présenta en 1838. Sa thèse française : Polybe ou la Grèce œnquise par les Romains, est le seul de ses livres où les idées politiques aient semblé jouer directement un rôle. Il y mettait en lumière le rôle des libéraux
1. Cette intolérance pour les idées s'alliait d'ailleurs chez M. Fustel de Coulanges à une grande bienveillance pour les personnes. L'auteur de cet article le sait mieux que qui que ce soit. J'avais publié en 1876 et 1879, dans la Revue critiquef sur VHistoire des Institutions de V Ancienne France^ deux articles dont M. Fustel s'était montré assez vivement affecté. Cela ne l'empêcha pas, dès son arrivée à l'École normale, en 1880, de m'appeler à remplacer M. La visse dans la chaire d'histoire du Moyen âge et d'histoire moderne.
2. C'est pendant son séjour en Grèce qu'il composa son mémoire sur l'Ue de Chio paru en 1856 et réimprimé dans les Questions historiques. Il avait conduit l'histoire de l'ile jusqu'aux massacres de 1822, dont il a parlé avec une émotion éloquente.
entre les partis aristocratique et démocratique, leurs faiblesses et leurs inconséquences. C'est le seul aussi qu'il n'ait jamais repris et qui n'ait pas ouvert pour lui une voie de recherches et de découvertes. La moins importante au contraire en apparence des deux thèses, la thèse latine sur le culte de Vesta (Quid Vestae cultus in instUutis veterum privatis publicisque valueritjy devait avoir une brillante fortune. On y reconnaissait déjà les traits essentiels du talent de M. Fustel de Ck)ulanges : la force de conception et de déduction, l'art de grouper tous les faits secondaires autour d'un fait central, une habileté merveilleuse dans l'agencement et l'interprétation des textes. Cette thèse, qui montrait dans le culte de Vesta le plus ancien et le plus important de tous les cultes, qui en faisait découler toutes les institutions privées et publiques de la Grèce et de Rome, était comme une première ébauche du beau livre qui a fondé la réputation de M. Fustel de Coulanges et qui reste son principal titre de gloire : la Cité antique, paru en 1864. Dans l'intervalle, M. Henry Sumner Maine avait publié son Ancien Droit, où il avait exposé des idées analogues à celles du professeur français, mais avec moins de précision et plus d'ampleur, en étendant aux institutions et aux religions de l'Inde ce que celui-ci avait cherché seulement dans celles de Rome et de la Grèce. La thèse sur Vesta se transforma dans la Cité antique en un livre où la méthode comparative était appli-
quée avec une audacieuse hardiesse et où tout le développement du monde ancien, oriental, grec et romain était expliqué par une théorie d'une admirable et inquiétante simphcité, dans un slyle d'une précision lapidaire. La Cité antique a été depuis lors l'objet de beaucoup de critiques d'ensemble ou de détail.* Tout en reconnaissant que le rôle capital du culte des ancêtres dans la forqi^tion des cités antiques y avait été pour la première fois mis complètement en lumière, on a fait remarquer que l'histoire de ce culte ne rend compte ni de toutes les institutions et conceptions religieuses, ni de toutes les institutions politiques, que beaucoup de causes économiques et sociales ont agi à côté des causes religieuses, que cette hardie unification de l'histoire grecque et de l'histoire romaine enlève à deux civilisations aussi différentes leurs caractères originaux, enfin que, si les renvois aux textes sont toujours exacts, l'interprétation des textes est souvent forcée ou arbitraire. Mais, malgré ces critiques, la Cité antique reste, en même temps qu'un chef-d'œuvre de notre langue, un des travaux d'érudition les plus originaux, les plus profonds et les plus suggestifs qui aient paru dans notre siècle. M. Fustel avait formé le projet d'en donner une
1. M. d'Arbois de Jubainville a critiqué très vivement la méthode de Fustel de Coulanges dans son livre intitulé : Deux manières d'écrire Vhistoire (1896). Il y a présenté d'excellentes observations sur le caractère militaire des premières organisations politiques.
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nouvelle édition accompagnée de notes, de textes et de développements nouveaux. U est à jamais regrettable qu'il n'ait pas eu le temps de réaliser cette pensée.
On aurait pu croire, après le succès de la Cité antique^ que M. Fustel de Coulanges allait consacrer sa vie à Thistoire de l'antiquité ; mais son esprit généralisateur et curieijj^ de tous les problèmes difficiles portait plus loin ses regards et ne vit bientôt dans l'histoire ancienne qu'une préface à l'histoire de notre civilisation moderne ; il se trouva ainsi attiré peu à peu à l'étude des origines de la France du Moyen âge.
A Strasbourg, où il avait été nommé en 1861 professeur de la Faculté des lettres, les obligations mêmes d'un enseignement qui devait embrasser toutes les parties de l'histoire l'avaient amené à traiter des origines de la féodalité aussi bien que de l'histoire générale de l'Europe aux xvi®, xvn® et xvni® siècles. La conscience qu'il mettait à préparer des cours aussi différents l'empêcha de rien publier pendant sept années, mais pendant ce temps son plan de travail pour l'avenir s'était fixé, et, quand ses articles sur la Justice dans l'Antiquité et au Moyen âge parurent dans la Reoue des Deux Mondes, en 1871, les grandes lignes de son ouvrage sur les Institutions politiques de Vancienne France étaient déjà nettes dans son esprit. U n'avait pas pour cela déserté l'histoire ancienne, bien au
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contraire, puisqu'il y voyait la préface naturelle de l'histoire du Moyen âge. Il y fut même ramené assez étroitement par son enseignement, d'abord à l'École normale, de 1870 à 1875, puis à ia Faculté des lettres, comme suppléant de M. Geffroy, de 1875 à 1878.
Ce ne fut qu'à cette date qu'une chaire d'histoire du Moyen âge fut créée pour lui ; mais il en fut momentanément éloigné, de 1880 à 1883, par les fonctions de directeur de l'École normale, qu'il accepta par un sentiment de devoir à la mort de M. Bersot et où il usa ses forces. Quand il put reprendre son cours, en 1883, il se sentait déjà très épuisé; mais plus il craignait de ne pouvoir achever son œuvre, plus il s'acharnait au travail et, jusqu'à son dernier jour, il n'a cessé de lui donner chaque heure où la souffrance et la maladie ne lui interdisaient pas tout effort. Il avait été appelé en 1875 à faire partie de l'Académie des sciences morales et politiqaes, et il remplissait ses devoirs de membre de l'Institut, comme tous les autres, avec la plus scrupuleuse exactitude.
Les vingt dernières années de la vie de M. Fustelde Coulanges ont été fécondes, moins encore par l'étendue et le nombre que par l'importance de ses publications. C'est même peut-être dans quelques-uns de ses mémoires isolés qu'on trouvera ce qu'il a laissé de plus solide et de plus original, dans ses mémoires sur la propriété à Sparte, sur la nomination des
Archoates athéniens, sur les armées romaines, sur la question de droit entre César et le Sénat, sur le Fundus romain, sur le Colonat, sur la disparition du druidisme, sur les différents sens qu'il faut attribuer à l'expression propriété collective^ sur l'immunité mérovingienne, sur la loi des Francs Chamaves, etc. Il excellait à poser et à préciser les questions, à mettre à nu les vices de raisonnement, les fausses interprétations de textes, les hypothèses vaines prises ensuite pour point de départ de déductions plus vaines encore, qu'il pouvait rencontrer chez ses confrères en érudition. Dans un important article de la Revue des questions historiques sur la méthode comparative, il a signalé les dangers et les abus de cette méthode*, et exposé avec autorité les principes de la méthode analytique et objective qui prend pour base l'étude et l'interprétation scrupuleuse et grammaticale des textes. D s'est seulement fait des illusions sur la possibilité d'écarter de cette interprétation tout élément subjectif et a fait lui-même une large part à l'interprétation subjective dans ses études sur la justice à l'époque franque, sur la confection des lois à l'époque carolingienne, sur les
1. Cet article était dirigé contre le commentaire que j'avais donné dans la Revue historique des chapitres de Grégoire de Tours relatifs aux aventures de Sickaire. Dans la réponse que je lui al adressée, j'ai cru pouvoir prouver, que si j'avais montré quelque témérité dans mes Interprétations, il lui était arrivé à lui-même de donner à un même texte trois sens différents, suivant les occasions dans lesquelles il l'avait employé.
Romani et sur VHomo migrans de la loi salique et surtout dans celle sur la propriété chez les Germains, qui fait partie, avec les Mémoires sur le colonat, sur la marche germanique et sur la justice à l'époque fipanque, du volume de Recherches sur quelques problèmes d'histoire.
Les idées généralement admises aujourd'hui sur le caraclère collectif des propriétés primitives avaient le don de l'irriter tout particulièrement ; il n'a pas perdu une occasion de les combattre, et, bien qu'il eût déclaré dans la préface de sa Monarchie franque renoncer désonnais à toute polémique, il a consacré le dernier des écrits parus de son vivant à une critique vigoureuse et même virulente des théories de MM. L. de Maurer, E. de Laveleye, Viollet, Lamprecht, Mommsen et d'Arbois de Jubainville. Il prenait cette fois une assez forte position ; car il ne niait pas formellement l'existence de toute propriété collective dans les sociétés primitives, il soutenait seulement l*insuffisance des arguments sur lesquels on avait prétendu établir que la propriété collective avait partout précédé la propriété individuelle. Mais, si cette partie négative de sa polémique a une incontestable valeur, il a été moins heureux quand il a voulu ailleurs nier le caractère collectifde la propriété dans l'ancienne Germanie, et les interprétations successives par lesquelles il a cherché à torturer le sens ou à atténuer la portée des textes si formels de César et de Tacite peuvent compter parmi les
exemples plus caractéristiques de cette critique subjective contre laquelle il protestait avec raison^.
Ces mémoires isolés étaient presque tous des études préliminaires ou accessoires pour son grand ouvrage sur les Institutions politiques de l'ancienne France, dont le premier volume, comprenant l'époque gallo-romaine, les invasions et l'époque mérovingienne, parut en 1878. L'esprit logique, simpliste et absolu de M. Fustel de Coulanges s'y montrait peutêtre avec plus d'éclat que dans la Cité antique. On peut aisément résumer ce volume sous une forme syllogistique : la Gaule n'a jamais été opprimée ni malheureuse sous la domination romaine; les Germains ne possédaient aucune institution originale qu'ils pussent transporter sur le sol de l'empire ; les invasions n'ont pas eu le caractère d^une conquête, mais bien d'un établissement pacifique de Germains romanisés qui se croyaient des serviteurs de l'empire ; donc, les institutions franques ne peuvent pas avoir été autre chose que des institutions romaines altérées par la barbarie et Tignorance. L'ouvrage fit sensation dans le monde savant ; l'admiration qu'il souleva fut universelle, mais les objections furent nombreuses. L'auteur lui-même ne tarda pas à sentir qu'il s'était
1. M. Glâsson, pris très vivement à parti par M. Pastel à propos de cette question, a répondu par son étude sur les Communaux et le Domaine rural à V époque franque (1850). Il y a montré combien Tesprit du système peut faire entrer dMrbitraire dans une méthode qui devrait rester toujours objec'^ tive et scientifique.
trop avancé ou qu'il avait été mal compris sur certains points, et qu'en tout cas il n'avait pas étayé ses théories sur des preuves suffisantes. Il lui était bien difficile de raccorder les institutions carolingiennes aux institutions mérovingiennes ainsi conçues et ainsi exposées. Avec cette conscience et ce courage qu'U mettait à toute chose, il reprit son œuvre par la base et résolut ûe refondre en quatre volumes ce premier volume : un consacré à la Gaule romaine, un aux Germains et à l'invasion, un aux institutions politiques de la monarchie mérovingienne, un à l'état des terres. Deux autres volumes dont la rédaction était presque achevée et qui ont été mis au point par M. Jullian, traitent l'un du vasselage et du bénéfice, le second des transformations de la monarchie franque pendant la décadence carolingienne.
U faut se garder dédire, comme l'ont fait quelques personnes mal informées sur ces questions, que les livres de M. Fustel de Coulanges ont apporté des vues entièrement nouvelles, au point de faire oublier tout ce qui a été écrit avant lui. La thèse contenue dans son premier volume et que nous avons résumée plus haut n'est pas autre chose que la thèse défendue par l'abbé Dubos au xvin« siècle, et par M. de Sybel dans le nôtre. Les idées sur la royauté mérovingienne, exposées dans la Monarchie franque^ sont à peu de chose près identiques à celles de M. Waitz. Depuis les travaux de Roth et de Waitz, tous les historiens sont d*accord pour penser, comme M. Fustel, que la
société du vi® siècle n'oflfrait rien de féodal. Il n'y a que les théories de M. Fustel sur l'administration de la justice qui soient tout à fait originales et c'est précisément la partie de son ouvrage qui est la plus contestable. D'un autre côté, il est faux de penser, avec certains de ses adversaires, que, s'il a combattu aussi ardemment les théories des historiens germanistes, s'il a réduit à rien ou presque rien les éléments germaniques dans les institutions franques et fait la part aussi grande aux éléments romains, c'est par un sentiment d'hostilité contre l'Allemagne et les savants allemands, sentiment provoqué par les événements de 1870. Il est possible que M. Fustel, qui n'a jamais beaucoup goûté les ouvrages d'érudition allemands et qui ne les avait étudiés qu'assez tard, ait éprouvé quelque satisfaction malicieuse à les trouver en défaut, mais il était incapable de laisser les préoccupations politiques influer sur son jugement historique.^ J'ai eu entre les mains ses cours de Strasbourg, professés de 1861 à 1868 : sur beaucoup de points, en particulier sur l'état de la Gaule du m*
1. Ce n^est pas pourtant qu'il n'eut un patriotisme très ardent. Il Ta bien montré dans une réponse à M. Mommsen, du 27 octobre 1870, sur cette question : V Alsace est elle allemande ou française? et dans deux articles de la Rsvue des Deux Mondes parus en 1871 et 1872 sur Louvois et M, de Bismarck et sur La manière d'écrire Fhistoire en France et en ÂUemagne. Bien qu'on y sente un antagonisme scientifique en même temps que politique, je ne crois pas que cet antagonisme ait influé sur ses doctrines.
PUSTEL DE C0ULAN6ES. 149
au V* siècle et sur la Germanie primitive, ses vues diflféraient profondément de œlles qu'il a exposées plqs tard ; mais, sur le caractère exclusivement romain du gouvernement de Glovis et de ses fils, ses idées étaient encore plus absolues que celles qu'il a depuis exprimées dans ses écrits.
Ce qui fait le mérite des vues de M. Fustel de Goulanges sur les institutions franques, indépendamment du merveilleux talent avec lequel elles sont exposées, c'est, non pas leur nouveauté, mais la manière dont elles sont coordonnées et déduites et l'ensemble de preuves et de textes par lequel elles sont justifiées. Us les a renouvelées par la nouveauté de la démonstration, et il a forcé ainsi tous les historiens sérieux à reviser leurs idées sur tous les points qu'il a touchés. Qu'on lui donne ou non son assentiment, tout ce qu'il dit mérite considération et examen. Il se vantait d'être le seul érudit qui eût étudié la plume à la main tous les textes latins du vi® siècle avant J.-C. au x« siècle après J.-C, et je pense que cette prétention était fondée. D connaissait par contre moins bien que d'autres, et les institutions germaniques et Scandinaves, et les textes du Moyen âge postérieur ; mais nul n'était aussi capable que lui de saisir les liens qui rattachent nos institutions primitives à celles de Rome; nul n'aura fourni d'aussi précieux matériaux à l'histoire de la transformation de la société romaine du ui® auvi® siècle ; nul n'aura autant contribué à corriger les exagérations
OÙ sont tombés ceux qui ont donné à la société franque un caractère exclusivement ou essentiellement germanique.
n faut aussi remarquer qu'à mesure qu'il avançait dans son ouvrage, ses vues devenaient à la fois plus précises et plus souples. Ses vues sur l'alleu et le bénéfice, bien qu'elles s'accordent avec celles de Waitz, sont plus claires, plus complètes, mieux coordonnées que celles du savant allemand, et son quatrième volume (l'alleu et le domaine rural), le dernier dont il ait surveillé lui-même la publication, est peut-être le plus riche en aperçus nouveaux et celui qui prête le moins à la critique.
Comme ouvrages d'examen et de critique, les écrits de M. Fustel de Coulanges sur nos institutions primitives me paraissent avoir une grande valeur; comme ouvrages de doctrine, je ne saurais leur assigner le même rang. Ils prêtent eux-mêmes par trop de côtés le flanc à la critique et donnent des faits une vue incomplète, étroite et souvent erronée. Ijd défaut de ce grand esprit me semble avoir été un amour exagéré de Tunité et de la simplicité; il a trop souvent regardé la clarté d'une théorie comme une preuve de sa vérité, et voulu mettre dans l'histoire une logique absolue qui n'y est pas. Il aimait les questions difficiles, mais il les ramenait à des termes trop simples ; il en voyait la difficulté, mais non la complexité; il y introduisait la lumière au dépens de la couleur, de la réalité et de la vie. Bien qu'il ne
fût pas un juriste de profession et qu'il ait souvent été taxé d'hérésie par les juristes, il avait passé tant d'années dans Tétude du droit romain qu'il apportait dans la solution des questions historiques tout à la fois la logique et la subtilité des jurisconsultes.
Comme savant, Fustel trouvera toujours des admirateurs enthousiastes et des adversaires passionnés, et avec justice. Son œuvre est riche en contradictions soit d'idées, soit de méthode. Il a écrit des pages virulentes contre la méthode comparative en matière d'histoire des institutions, et pourtant, la Cité antique est tout entière fondée sur la méthode comparative, à la fois dans ce qu'elle a de plus aventureux et de plus contestable, comme aussi dans ce qu'elle a de plus légitime et de plus fécond. Même dans le premier volume de ses Institutions franques^ il a aussi fait intervenir la méthode comparative et d'une manière peu heureuse. Il a maintes fois et avec grande raison préconisé la soumission absolue aux textes, la nécessité de tenir compte de tous les textes. Et pourtant son livre sur Polybe est, avant tout, une construction a priori où les textes sont admirablement mis au service d'une idée préconçue. D'une érudition très étendue et toute de première main, d'un esprit prodigieusement perspicace et inventif, quand il avait entrevu une idée générale, il voyait les textes accourir en foule pour la confirmer, et rien n'était plus remarquable que le mélange de fougue et d'ingéniosité avec lequel il les
rangeait en bataille et les faisait manœuvrer. Ceux qui ont lu les notes de ses cours de Strasbourg, ses articles de la Revue des Deux Mondes de 1871 et 1872 et ses Institutions franques ont pu constater avec quel ton d'égale autorité, avec quelle certitude de ne tenir compte que des textes, il a soutenu des opinions radicalement opposées. Nous venons de dire que, s'il a remanié en plusieurs volumes le premier volume de ses Institutions franques, c'est qu'il a très bien vu qu'il lui était impossible de rattacher les Institutions carolingiennes aux prémisses beaucoup trop absolues de ses Institutions mérovingiennes. Il a sensiblement alors modifié ses théories sur plusieurs points. Je ne l'en blâme point ; au contraire, j'y vois la preuve de son constant labeur et de sa conscience. Je lui reproche seulement de n'avoir pas averti le lecteur quand il se contredisait lui-même, alors qu'il traitait avec tant de dédain des adversaires à qui il avait dû faire d'importantes concessions. Les défauts de l'œuvre de Fustel viennent, d'une part, de ce qu'il avait dû, quelque utiles qu'aient pour lui été les conseils de Chéruel, se faire à lui-même sa science et sa méthode, et surtout de ce qu'il y avait deux hommes en lui, un érudit passionné pour les documents originaux, attentif à les recueillir et à les comprendre, désireux d'atteindre à la vérité objective, et un esprit philosophique, généralisateur et systématique, dont le génie domptait et entraînait constamment Térudit. Ne nous
FUSTEL DE C0ULAN6E8. 153
plaignons pas trop de cette contradiction de sa nature ; il lui a dû son originalité, et il serait même difScile de dire à qui Ton doit surtout faire honneur des découvertes qu'il a faîtes, si c'est au critique des textes ou au généralisateur. A Fâge où le généralisateur l'emportait en lui, il a créé des œuvres plus artistement belles ; à mesure qu'il s'est soumis davantage à la méthode critique qu'il sentait vraie et qu'il enseignait si bien, il a vu se disloquer la belle ordonnance de ses théories, et il a écrit ses six volumes des Institutions de rancienne France, remplis de morceaux excellents, de vérités de détail et de vues géniales, mais qui forment un ouvrage imparfaitement proportionné, dont le plan est difficile à dégager et la suite à concevoir.
Esprit généralisateur d'une grande portée, exégète pénétrant et ingénieux, érudit et chercheur infatigable^ M. Fustel de Coulanges est de la famille de Tocqueville et de Montesquieu. Il est supérieur à l'un et à l'autre, non seulement comme artiste et comme écrivain, mais aussi comme érudit. Il a une science plus sûre, plus personnelle, puisée plus directement aux sources* ; mais il a été plus fortement que ces
1. Nous devons toutefois faire remarquer que M. Fustel de Coulanges n'a jamais attaché qu'une importance secondaire à la critique des te,xtes proprement dite. De là des inexactitudes et des erreurs assez graves. Quelques-unes des erreurs qui déparent les chapitres de la Monarchie franque sur TÉglise ont pour origine l'emploi des textes faux ou corrompus. Cf. Revue critique, 1879. T. X, pp. 184 et 264.
i54 PORTRAITS.
deux illustres prédécesseurs dominé par Tesprit de système ; il n'a pas la variété de vues, la fécondité d'idées, la souplesse d'esprit de Montesquieu ; il n'a pas, au même degré que Tocqueville, le sens de la réalité et l'intelligence philosophique de l'histoire. Je ne pense pas que ni la Cité antiquey ni Y Histoire des institutions de Vandenne France exercent sur les idées historiques du xx^ siècle une influence égale à celle que YEsprit des lois et V Ancien régime et la Révolution ont exercée sur les idées du xviii® et du XIX® siècle. Mais la place que les ouvrages de M. Fustel de Goulanges occupent à côté de ces œuvres capitales est encore belle, et il restera par ses livres comme par sa vie un sujet d'admiration et d'enseignement pour les générations à venir.
Quand on apprit que James Darmesteter venait d'être emporté, presque subitement, par une maladie de cœur, à Tâge de quarante-cinq ans, un petit nombre seulement de personnes eurent conscience de la gravité de la perte que les lettres françaises, la science française, la patrie française venaient de
1. Depuis que cet article a été écrit, madame Marie Darmesteter a publié deux volumes d^Ëssais de son mari : Critique et politique et Nouvelles Études anglaises. Elle a mis en tête de chaque volume des pages d^un sentiment exquis qui font pénétrer profondément dans Pâme de ce savant qui était en même temps un grand écrivain et un moraliste admirable. M. Gaston Paris a consacré à James Darmesteter, un remarquable essai dans ses Poètes et Penseurs (Galmann Lévy), et M. Brèal a apprécié avec sa haute compétence dans YAnnttaire de VÉcole pratique des Hautes Études^ de 1895, les services rendus par Darmesteter aux Études orientales.
faire. Ce qu'on appelle le grand public, et qui n'est que le public frivole, ne s'intéresse guère qu'aux renommées qui font tapage dans la presse, le roman, le théâtre ou la vie publique, et ignore des gloires bien autrement durables qui conservent à notre pays une place d'honneur dans l'estime de l'Europe savante et lettrée. Depuis quelques mois seulement, le choix fait de James Darmesteter pour diriger avec L. Ganderax la nouvelle Revue de Parisy l'éclat qu'il avait su donner aux débuts du jeune recueil, avaient révélé son nom à ce grand public qui confond souvent la France avec le Paris du boulevard. On avait reconnu avec surprise la main d'un maître dans l'article où J. Darmesteter avait retracé l'histoire politique des vingt-cinq dernières années, alors que depuis longtemps les hommes qui lisent, qui travaillent et qui pensent admiraient en lui un érudit d'une science presque universelle, un historien philosophe d'une rare originalité, un critique littéraire de premier ordre et un grand écrivain, qui unissait le génie linguistique d'un Burnouf aux larges vues historiques et philosophiques d'un Renan. Il y & onze ans déjà, la Revue historique saluait en lui un « orientaliste de premier ordre et un excellent écri-
vain. Rarement, disait-elle, on a vu s'allier aussi heureusement la science, l'imagination, l'esprit critique et l'esprit philosophique. Dans ces dix dernières années, la France n'a pas produit de savant et d'écrivain dont elle ait autant à s'honorer. »
JAMES DARHESTETER. 157
Au moment où ces lignes étaient écrites, J. Darmesteter n'avait pas encore publié les grandes œuvres qui seront ses titres de gloire les plus durables: les Chants populaires des Afghans et la traduction de VAvesta ; mais c'est le propre des hommes supérieurs de révéler dans tout ce qui sort de leur plume l'étendue et la force de leur esprit. Dès les premiers Essais d'histoire religieuse^ on pouvait deviner ce que serait Renan. Tout Darmesteter était déjà dans ses Essais orientaux et ses Études iranienneSy on pourrait même dire dans ses articles de la Revu£ critique et du Parlement: philologue consommé, alliant la précision des connaissances et la rigueur de la méthode à l'intuition divinatrice qui conduit aux découvertes, artiste d'une sensibilité exquise, historien doué au plus haut degré du sens de la vie, esprit généralisateur à la fois puissant et souple, et par-dessus tout âme ardente, d'une incomparable noblesse, ouverte à toutes les grandes idées morales, religieuses, sociales, patriotiques, et trouvant pour les exprimer des accents d'une véritable éloquence.
Gomment s'était formé ce savant, cet écrivain qui réunissait ainsi les plus hautes qualités de l'intelligence et du cœur? D'où venait-il? Quelles avaient été ses origines et son éducation ? Quelles sont les circonstances qui ont favorisé la soudaine éclosion de tant de dons divers et permis à James Darmesteter, dans une carrière littéraire et scientifique qui a
duré vingt ods à peine, de marquer si fortement de son empreinte tous les sujets qu'il a touchés?
C'est là le plus merveiUeux de sa destinée. Tout dans les circonstances extérieures semblait conspirer à lui interdire les grandes ambitions, les succès et le bonheur. Il a su tout conquérir, à force de génie et de volonté, par sa seule supériorité intellectuelle et morale. Il est consolant de penser que, même dans notre époque matérielle et mercantile, l'idéalisme est une force et trouve parfois sa récompense.
James Darmesteter était le fils d'un pauvre relieur juif de Château-Salins, médiocrement instruit et d'une santé débile; mais ce pauvre artisan avait le culte de la science et rêvait de voir ses fils suivre les traditions de leur famille maternelle, les Brandeis, qui avait fourni à la communauté juive de Prague une longue série de docteurs. De quatre enfants, M. Cerf Darmesteter n'en conserva que deux : Arsène, né en 1846, et James, né en 1849; ce dernier était si chétif qu'il semblait impossible qu'il pût vivre. Quand on songe à tout ce qu'il a accompli en si peu d'années, à ses écrits, à ses voyages, à son enseigne-
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ment, en dépit d'une faiblesse physique extrême, et d'organes gênés dans leur fonctionnement par Texi* guïté et la structure défectueuse de son corps, son existence même et son activité nous apparaissent comme un nûracle. M. Cerf Darmesteter vint dès 1882 se fixer à Paris, espérant y trouver plus de facilités de travail et plus de ressources pour l'éducation de ses fils. Sur le premier point, il fut cruellement déçu et sa vie ne fut plus qu'une longue et cruelle lutte contre la misère ; mais grâce à la solidarité bienfaisante qui unit les membres de la communauté juive, il put assurer à ses fils le privilège d'une solide instruction, d'abord à l'école supérieure du consistoire israélite où Arsène acheva ses études, puis pour James à la pension Derenbourg, au lycée Charlemagne et au lycée Bonaparte. Si James dut à l'enseignement du lycée le développement de ses qualités littéraires, c'est à sa première éducation hébraïque et à l'influence de son frère qu'il dut le développement de ses aptitudes philosophiques et philologiques. — Tout juif qui pense est préparé à s'intéresser plus que d'autres aux grands problèmes religieux, historiques, ethnographiques et linguistiques. Il appartient à une race qui est de toutes la plus cosmopolite à la fois et la plus pure d'éléments étrangers ; à une race qui a conservé le sentiment vivant de son antiquité et est restée profondément orientale par certains côtés, tout en étant devenue foncièrement occidentale et moderne par d'autres ; à une race qui
a été daDs le monde la plus puissante et la plus féconde des forces religieuses et qui est aussi Tagent le plus actif de la vie commerciale, qui allie un don remarquable pour l'abstraction au sens le plus concret de la réalité, qui est comme le synabole vivant de toute une partie de révolution historique, philosophique et sociale de l'humanité, et qui unit à la fidélité obstinée à son passé une entière liberté de spéculation. L'étude de l'hébreu, en rendant familière aux jeunes juifs une des langues dont le génie est le plus différent de celui de nos idiomes indoeuropéens, les prépare à l'intelligence des plus diflficiles problèmes de la linguistique, et l'étude du Talmud les rompt à toutes les subtilités de la dialectique.
Si la critique philologique moderne est sortie tout entière de la critique théologique, il est aisé de concevoir combien la discipline des écoles rabbiniques peut favoriser les aptitudes philologiques et philosophiques. Arsène Darmesteter ne reçut pas d'autre instruction secondaire que celle du Talmud Tora de Paris, et James, dans la belle et touchante introduction biographique qu'il a mise en tète des Reliques scientifiques de son frère, a fait honneur à cette école de la sûreté et de la force avec lesquelles s'est manifestée, à peine au sortir de l'adolescence, l'originalité scientifique de son aîné. Celui-ci, en effet, esprit vigoureux, lucide et inventif, avait, déjà sur les bancs de l'école, rêvé d'étudier les gloses romanes
qui se trouvent dans les commentaires talmudiques du moyen âge, et à peine eut-il été initié aux principes de la philologie romane par M. Gaston Paris, qu'il ouvrait à cette science des voies nouvelles en éclairant la vie des mots par les lumières de l'histoire et de la psychologie. L'amitié la plus étroite et la plus tendre unissait les deux frères. L'enthousiame d'Arsène pour les études de linguistique, de philosophie religieuse et d'histoire empêchait James d'attacher trop d'importance aux travaux purement formels et littéraires du lycée, malgré les brillants succès qu'il y obtenait, et lui révélait la beauté de ce monde de la science, le seul où le mot « vérité » ait tout son sens, où l'on entre en contact avec les réalités, et où l'on puisse espérer saisir les secrets de la vie. Arsène lui montrait aussi, dans la philologie, non une aride scolastique, une gymnastique pédantesquede l'esprit, mais une synthèse vivante de la linguistique, de la philosophie et de l'histoire.
James n'avait pas eu, comme Arsène, l'intuition immédiate de sa vocation ; son intelligence, ouverte à toutes les curiosités, et capable de s'appliquer avec une égale facilité et une égale supériorité à toutes les formes de l'activité de l'esprit, avait hésité quelque temps entre les mathématiques, l'art dramatique et la philologie. L'influence de son frère, qui avait été nommé en 1872 maître de conférences à TÉcole des hautes études, l'y fit entrer comme élève cette même année, et, dès qu'il eut pris part aux
conférences de M. Bréal et de M. Bergaigne, il connut sa voie : les études orientales et, en particulier, les études sur la langue et la littérature de l'ancienne Perse, domaine dans lequel les découvertes d'Eugène Bumouf attendaient depuis longtemps un continuateur. Au bout de peu de temps, il fut considéré par ses professeurs comme un collaborateur et, en 1875, son premier travail, Haurvatât et Amerêtâl^ où il expliquait pour la première fois le sens et la nature de deux des divinités secondaires du panthéon iranien, révélait en lui un maître, le continuateur attendu de Bumouf.
Il eut la joie de voir son mérite tout de suite compris et reconnu. Dès 1877, il était appelé à enseigner le zend à TÉcole des hautes-études, et il justifiait ce choix en publiant un ouvrage sur Ormazd et Ahriman, où il élucidait le problème capital de la mythologie persane. En même temps, M. Max Muller lui confiait le soin de traduire YAvesta pour son recueil des Livres sacrés de l'Orient. En 1882, il était choisi comme secrétaire de la Société asiatique et succédait à Renan dans la tâche difiicile de rendre compte chaque année des travaux de toute nature publiés en France dans Fimmense. domaine des études orientales. En 1885, le Collège de France lui ouvrait ses portes, et le professeur de persan, M. Barbier de Meynard, demandait à changer sa chaire contre celle d'arabe pour permettre à son jeune élève et ami d'enseigner les langues et la littérature de Perse. En
1886, James Darmesteter partait avec une mission pour rinde, et allait y étudier sur place les difficiles problèmes que soulève la langue afghane. Ce voyage eut quelque chose de triomphal. Il fut reçu par les autorités de Tlnde, par les chefs afghans et par les ParsiSy ces derniers sectateurs de Zoroaslre, comme le représentant de la science de l'Occident qui venait révéler à TOrient le secret de ses origines. C'était un spectacle d'une majesté étrange et touchante que de voir ce frêle rejeton d'une race si longtemps persécutée et dédaignée, consulté avec respect par les prêtres des plus vieux cultes, et leur exposant ses vues sur l'unité religieuse de l'humanité ; fêté par les chefs indigènes qui l'invitaient à des chasses au sanglier ou lui faisaient présent de manuscrits précieux, comme par les officiers et les fonctionnaires anglais qui lui expliquaient les rouages simples et puissants du gouvernement de leur immense empire; gagnant la confiance de tous et recueillant les confidences des princes comme celles des mendiants. Au retour de ce voyage au pays des Mille et une Nuits, une grande douleur l'attendait. Son frère, dont la vie intellectuelle et morale était si étroitement liée à la sienne, dont le foyer était le sien, ce frère dont il était si fier et sur qui il aimait à s'appuyer, fut enlevé, le 7 novembre 1888, à l'âge de quarante-deux ans, par une maladie de cœur. James, qui avait vu mourir son père en 1868, avant d'avoir recueilli la récompense des sacrifices faits à
ses enfants, qui avait perdu dix ans plus tard sa mère par un affreux accident, n'aurait pas survécu à la rupture de ce dernier lien familial si, à ce moment, sa vie n'avait été, par miracle, soudain illuminée de bonheur et de poésie. La lecture des vers de mademoiselle Mary Robinson avait éveillé en lui une vive sympathie intellectuelle pour cette idéaliste, inspirée par un pessimisme compatissant, chez qui « la lucidité de la pensée accompagnait l'intensité du rêve.» Il avait deviné dans cette jeune femme, dont l'intelligence était, comme la sienne, méditative et scientifique, et qui interrompait la composition d'essais historiques fortement documentés pour laisser jaillir de son cœur de courts poèmes, où le don de l'expression pittoresque a sa source dans la spontanéité et la profondeur des émotions, une âme parente de la sienne. Dès qu'ils se connurent, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Tous ceux qui ont eu le privilège d'être les témoins de ce bonheur inattendu, exceptionnel, d'être reçus dans cet intérieur où tout était grâce, intelligence et poésie, en garderont le souvenir enchanté. Dans ce bonheur, tous deux trouvèrent des forces pour des œuvres nouvelles. Tandis que madame Darmesteter, sans cesser d'être poète dans sa langue maternelle, prenait rang parmi les écrivains français par un charmant recueil de nouvelles et par une brillante étude sur Froissart, James Darmesteter, dans ses Lettres sur VInde et dans ses
deox volumes sur les Chants populaires des Afghans^ faisait connaître les impressions pittoresques et les résultats scientifiques de son voyage en Orient, et il dédiait à sa jeune femme sa magistrale traduction française de YAvesta^ dont les trois volumes sont précédés de trois introductions où est résumée toute sa doctrine sur la religion des Perses et sur la composition de leurs livres sacrés. En 1893, l'Académie des inscriptions et belles-lettres lui décernait le prix biennal de SO 000 fr., et, s'il ne siégeait pas encore à rinstitut, où sa place était depuis longtemps marquée, c'est qu'on avait tenu à lui accorder auparavant la plus haute des récompenses dont l'Institut dispose.
Son énergie semblait décuplée par le bonheur. 11 faisait face sans effort à ses nombreuses tâches ; dans son double enseignement au Collège de France et à l'École des hautes études, dans ses écrits, dans ses conversations avec ses amis, il montrait une alacrité sereine qui écartait toute idée de fatigue et de maladie. Quand un éditeur intelligent lui offrit de diriger une grande revue, il accepta avec joie cette
occasion nouvelle d'agir. Il se sentait capable d'exercer par ses idées une influence bienfaisante sur ses contemporains, de servir par son talent les causes qui lui étaient chères : science, patriotisme, progrès moral. La nature lui refusait les moyens d'agir sur la foule par la parole. Il espérait agir par la plume. Une légère imprudence brisa tout à coup cet organisme trop fragile pour n'être pas toujours menacé, et l'arracha subitement à ses travaux, à son bonheur, à ses projets, à ses espérances.
Faut-il cependant le plaindre et nous plaindre 7 Ne devons-nous pas plutôt être reconnaissants qu'il ait pu, malgré sa débilité physique, accomplir en si peu d'années une œuvre aussi variée et aussi grande?
Ses travaux sur la langue et la littérature de la Perse dont les plus importants sont : Haurvatât et Amerétât, Ormazd et Ahriman, les Études iraniennes (deux volumes), les Chants populaires des Afghans (deux volumes) et la traduction de VAvesta (trois volumes) contiennent la partie essentielle de cette œuvre. Us forment un ensemble imposant, dont le plan n'avait sans doute pas été tracé d'avance, mais qui a trouvé son unité dans la logique intérieure et organique de la pensée, dans la sûreté d'une méthode qui poursuit sans relâche la solution de problèmes nettement posés« Il y a tout un corps de doctrines qui ressort des travaux de James Darmes* teter. Dans ses Études iraniennes, il avait nettement séparé la langue de YAvesta, à laquelle on donne
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improprement le nom de zend, du vieux perse des inscriptions, d*où découle le pehlvi, le parsi qui est du pehlvi transcrit en caractères arabes, et le persan moderne. Dans l'introduction aux Chants afghans, il a montré dans l'afghan moderne une langue dérivée du zend et plus rapprochée du zend que le persan ne l'est du vieux perse, et il Ta dégagé de tous les afflux sémitiques, aryens ou persans, qui avaient fait méconnaître sa véritable nature. D'autre part, dans ses travaux sur la religion des Perses, il a commencé par établir les rapports entre la religion primitive de l'Iran et celle de Tlnde, entre Ahura-Mazda ou Ormazd et Asura Varuna, entre Ahriman et les démons de l'Orage, entre les Amschaspands et les Adtyias, entre les bons génies aryens et les mauvais génies de la Perse; puis on voit les personnages de la mythologie iranienne se préciser, soit par opposition à ceux de la mythologie indoue, soit par une sorte de travail intérieur, lorsque, par exemple, Ahriman se différencie d'Ormazd. Une première élaboration religieuse a lieu en Médie, et la religion des Mèdes est imposée aux Perses par la caste sacrée des Mages. Ruiné un instant par la conquête d'Alexandre et les influences grecques, le Zoroastrisme se reconstitue sous les Arsacides, et c'est au m® siècle de notre ère, sous les premiers Sassanides, que ses livres liturgiques et religieux sont rédigés dans la forme sous laquelle ils nous sont parvenus, non sans quelques lacunes; il devient
alors une orthodoxie étroite et intolérante dont la conquête musulmane pourra seule délivrer la Perse. Avec une hardiesse que quelques critiques ont trouvée excessive, mais avec une pénétration à laquelle tous rendent hommage, Darmesteter a fait le partage dans ces livres, dépouillés de leur prestige fabuleux d'antiquité et ramenés à leur vrad caractère, entre les éléments anciens et les apports plus récents venus du brahmanisme, du bouddhisme, du judaïsme et du néo-platonisme.
Cette belle synthèse Unguistique et mythologique, qui sera désormais le point de départ de toutes les études iraniennes, n'était pour Darmesteter que le centre des recherches qu'il poussait dans toutes les parties du domaine de Torientalisme, comme les études orientales elles-mêmes étaient à ses yeux la clef de l'évolution religieuse de l'humanité, « seul fil conducteur qui permette de suivre l'évolution de la vie des peuples » . S'il avait choisi la Perse comme.objet principal de ses recherches, ce n'était pas seulement parce qu'elle lui offrait des problèmes particulièrement difficiles, mais parce qu'elle est placée au carrefour de l'histoire orientale, au confluent de toutes les influences^ parce qu'après avoir subi l'action de rinde et s'être mêlée aux civilisations de la Mésopotamie, de TAsie-Mineure, de la Grèce, de Byzance, de la Mongolie, elle a été délivrée du magisme par les Arabes, et est ensuite devenue, dans la civilisation dite arabe, l'élément créateur et vital. Avec quelle
JAMES DÀRMËSTETER. 169
sûreté de critique et quelle sagacité divinatrice il sut retrouver chez les poètes de la Perse musulmane Fàme de la Perse ancienne, libérée de Torthodoxie morte de VAvesta ! Avec quelle puissance de généralisation et quelle précision êrudite il sut tracer un tableau d'ensemble de l'histoire de la Perse et des origines de la poésie persane !
Cette sûreté, cette précision, cette aptitude aux généralisations historiques ne le quittaient pas quand il faisait des incursions hors de son domaine particulier. Son article de la Revue bleue sur le Mahdi (1885) est un résumé profond et original de toute l'histoire religieuse de l'Islam ; son travail sur les Cosmogonies aryennes ouvre des aperçus nouveaux sur les premiers systèmes philosophiques de la Grèce. Son essai sur le Rôle de la France dans les études orientales, ses rapports à la Société asiatique, nous le montrent non seulement érudit admirablement informé, mais critique compétent dans toutes les branches de l'orientalisme. 11 a su parler avec origiûahté, même de l'art chinois et japonais.
Toute cette science était si vive, si pénétrée de pensée, d'âme, d'imagination, qu'elle s'exprimait sans effort dans la langue la plus brillante et la plus colorée. D est peu de Uvres d'érudition d'une lecture aussi attrayante et aussi suggestive. C'est qu'il y ^vait en Darmesteter autre chose qu'un savant ; il y avait un lettré consommé, et, de plus, une nature totale d'une valeur exceptionnelle, une âme d'apôtre.
Ses qualités de lettré, elles se font jour dans tout ce qu'il a écrit, mais principalement dans Tétude sur le Théâtre anglais et sur Shakespeare, qui précède son édition de Macbeth, et qui a été réimprimée dans son volume à! Essais de littérature anglaise, avec des chapitres délicats et profonds sur Byron, sur Wordsloorth, sur Broioning. Son âme d'apôtre, elle perce partout aussi dans son œuvre, mais elle a trouvé ses accents les plus éloquents dans ses Prophètes ddlsraël. Ce n'est qu'un recueil d'articles sur la littérature prophétique et sur l'histoire des Juifs, mais l'unité de pensée et de sentiment fait l'unité du livre. Profondément religieux, bien qu'il eût perdu toute foi dans les dogmes, aimant la France avec un patriotisme que nos malheurs avaient endolori et exalté, et conservant au fond du cœur un pieux attachement aux traditions d'Israël, il crut trouver dans la Bible et dans l'histoire juive la doctrine morale et philosophique dont la France avait besoin, qui pouvait satisfaire des esprits où la foi chrétienne disparue n'a été remplacée par aucun idéal nouveau, et relever des cœurs écrasés par la défaite et énervés par le scepticisme. Les Prophètes sont des prédicateurs de pureté, de charité et de justice; l'histoire juive a été dominée par deux idées que Jérusalem à léguées au monde : Yunité divine et le messianisme ; idées dont l'expression moderne est : unité de loi et progrès. L'unité de loi est la base de toutes nos conceptions scientifiques ; l'idée de progrès résume toute la phi-
losophie française du xviii® siècle. La justice est ridéal auquel tendent tous nos réformateurs sociaux. Cet idéal ne sera atteint que par la charité et la pureté morale. — C'est une illusion sans doute de demander au monde de se remettre à l'école dlsaïe, de Jérémie et d'Ëzéchiel ; c'est une étroitesse aussi d'exclure du nombre des Prophètes le dernier et le plus grand d'entre eux, celui qui est venu « pour accomplir les prophéties » ; mais étroitesse pardonnable au descendant de Raschi, illusion touchante et admirable quand on voit de quel amour pour la patrie française elle est née I
Ce patriotisme a été une des inspirations dominantes, je dirais presque l'inspiration dominante de la vie de Barmesteter. Lorsqu'il s'occupe de la Petse antique, il se réjouit à la pensée de conserver au pays d'Anquetil-Duperron et de Bumouf la maîtrise dans les études iraniennes; s'il écrit sur la littérature anglaise, c'est qu'il pense que la France a plus à apprendre de l'Angleterre que de l'Allemagne; quand il va dans l'Inde, il rêve avec douleur « à tout ce que promettait de parfums et de couleurs le lotus indien marié à nos fleurs de lis, si nos rois n'avaient point trahi la destinée et si la France avait écouté l'appel de Dupleix et de Johanna Bégum. ]> S'il parle du Mahdi, c'est pour indiquer à la France quelle doit être sa politique en pays musulman. En 1881, il publie, sous le pseudonyme de Lefrançais, un volume de Lectures patriotiques qui est le plus beau livre de
il± PORTRAITS.
récits historiques qui ait été écrit pour les enfants de nos écoles.
En 1889, il fait entendre une protestation indignée contre une littérature de scandales « qui verse à la France le poison dont s'enivrent les peuples qui consentent à périr ». En 1892, il stigmatise d'un fer rouge ceux qui, en 1870, ont, en Allemagne et en France, usé du mensonge pour lancer l'une contre l'autre deux nations faites pour travailler ensemble à l'œuvre de la civilisation. Quand il prend la plume pour la première fois dans la Revue de Paris, c'est pour rappeler à tous nos partis politiques leurs devoirs envers la patrie.
Oui, il y avait une âme d'apôtre et un cœur de héros dans cet être chétif dont la voix frêle et pourtant vibrante ne vous arrivait parfois a que comme un souffle à travers de la ouate ». Quelques-uns l'ont méconnu. Certains le croyaient timide, à cause de sa réserve un peu fière; d'autres, trompés par un accent d'ironie, le jugeaient attristé et chagrin. C'était au fond un enthousiaste et un intrépide. H l'a montré quand il partit pour l'Inde; on le voit à chaque ligne de ses écrits.
Mais c'était aussi un cœur doux et tendre; il y avait en lui un mélange exquis de raffinement et de candeur. Cet homme qui savait tout, qui jugeait tout, que le sentiment de sa supériorité préservait aussi bien de la morgue que de la fausse humilité, avait gardé ce qui, comme le dit Michelet, est la marque
JAMES DÀRMESTETER. 173
du génie, « les dons du simple unis aux dons du critique, le don d'enfance ».
La France, qu'il a célébrée dans son héroïne Jeanne d'Arc et dans l'œuvre de justice et d'égalité de sa Révolution, pleurera la perte de la force morale et intellectuelle qu'elle possédait en lui; mais elle peut être nère d'avoir eu un enfant d'adoption tel que lui, aussi Français de cœur et de génie. Une personnalité comme celle de James Darmesteter nous fait sentir ce que notre pays a gagné à avoir su le premier, par sa législation équitable et humaine, ouvrir les portes de la cité à la race dlsraël, la plus rationaliste et la plus religieuse, la plus idéaliste et la plus pratique des races, dont les contrastes justifient tous les jugements opposés qu'on porte sur elle. Darmesteter, qui gardait vis-à-vis du christianisme une attitude de réserve défiante mêlée d'une secrète sympathie, comme le prouve son beau poème en prose, la Chute du Christ y nous fait penser à Nathanaël, ce disciple inconscient de Jésus. A lui aussi le Christ aurait pu dire : a Voici un véritable Israélite, dans le cœur de qui il n'y a point de fraude. »
Si courte, si brusquement interrompue qu'ait été l'existence de James Darmesteter, nous pouvons la dire belle et heureuse. Il a connu toutes les joies de l'esprit; il a connu toutes les affections du cœur, et cet amour des âmes, a le seul qui n'ait pas de déception n, comme il disait à propos de deux héros de la poésie persane. Il laisse après lui une œuvre qui Itii
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survivra; il laisse aussi un souvenir impérissable à ceux qui l'ont connu, et une gardienne fidèle de sa mémoire, dont la présence permet à ses amis de croire qu'il ne les a pas quittés tout à fait :
My life ts stich an um
That tender memories motUd wWi constant touch, Until the dust and earth of U they tum
To your dear image that I love so much :
A sacred um^ fiUed with the sacred past, That shaU recaU you wkUe the clay shaU last <.
1. Mary Robinson, Etruican Tombs, « Ma yie est oomme aae urne que le tendre souvenir pétrit et modèle sans cesse Jusqu'à ce qu'il imprime sur la poussière et la terre dont elle est faite, votre chère image que j'aime tant, urne sacrée, toute pleine du passé sacré, qui conservera votre dière mémoire tant que durera son argile. »
Alexandre Yinet est la plus grande figure du protestantisme français au xix® siècle. D'autres ont pu avoir une éloquence plus puissante ou plus brillante, un style plus pur, une érudition plus précise ou plus ample, nul parmi les écrivains protestants de langue française ne Ta surpassé par la force, la
1. On peut consulter sur Vinet, The Life and Writings of Aîexander Yinét, by Laura-M. Lane, with an introduction by the vénérable F.-W. Farrar, 1890. — Étude mr Alexandre Vinet, cnUfiue littéraire^ par Louis Molines, iS90. — Alexandre Vinet, Histoire de sa vie et de ses ouvrages, par E. Rambert, troisième édition, 1890, deux volumes. — Esprit d^ Alexandre Vinet, Pensées et réflexions extraites de tous ses ouvrages et de quelques manuscrits inédits par J.-F. Astié, deux volumes. — Alexandre Vinet diaprés sa correspondance inédite avec Henri LuUeroth, par E. de Pressensé, 1891. — Edmond Sdiérer, par 0. Gréard, 1890.
richesse et roriginalité de la pensée, nul n'a exercé sur les contemporains une influence aussi profonde que Vinet; nul n'a représenté d'une manière aussi complète et aussi pure ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit protestant. La marque la plus sûre de la supériorité et de la valeur de son œuvre, c'est le progrès lent et constant par lequel sa réputation n'a cessé de grandir et de s'étendre. Tandis que d'autres renommées éclatent à l'improviste, éblouissent un instant, puis disparaissent comme des météores sans laisser de trace de leur passage, la réputation de Vinet, d'abord presque confinée dans les limites étroites de la Suisse française et de l'Église protestante de France, s'est peu à peu répandue au dehors et l'a placé soit comme moraUste, soit comme critique littéraire, au nombre des écrivains les plus lus et les plus cités ; je pourrais ajouter : les plus pillés. Tandis que d'autres auteurs ont dû leur succès à l'éclat de leur situation, ou aux applaudissements bruyants des salons ou de la presse, à la place qu'ils ont occupée dans le monde parisien, seul distributeur et consécrateur de la gloire, Vinet a passé toute sa vie hors de France ; son activité s'est exercée sur les théâtres les plus modestes, le Gymnase puis l'Université de Bâle, l'Académie de Lausanne ; il n'a rien fait pour provoquer le bruit, il a fui toute réclame ; il a publié lui-même peu d'ouvrages et n'a pas eu le temps de donner à ses œuvres cette perfection de la forme dont il avait le souci et le désir plutôt que la pleine
maîtrise; presque tous ses livres ont paru après sa luort d'après ses notes et celles de ses élèves. Malgré ces conditions si défavorables et bien que, malgré radmiraiion qu'il avait inspirée à des juges tels que Chateaubriand, Sainte-Beuve ou Michelet, il ait été longtemps négligé en France comme un écrivain à demi étranger, pis que cela, de province ou de banlieue, il a fini par acquérir droit de cité par la seule vertu de son talent. Les littérateurs les plus en vue de la jeune génération, MM. Brunetière, Faguet, Desjardins, Chantavoine, parlent de lui comme d'un maître, un maître qui enseigne autant à bien vivre qu'à bien penser. D'abord suisse seulement, puis protestante, la réputation de Vinet est devenue pleinement française. Elle ne tardera pas à être universelle, car la beauté des œuvres de Vinet ne réside pas dans cette perfection de la forme, dans ce charme du style qui ne sont sensibles que pour un petit nombre et dans le texte original ; elle est tout entière dans la profondeur des pensées et des sentiments ; elle est aussi dans l'intime union entre l'œuvre et l'homme, entre la vie de Vinet et son enseignement.
Quand on envisage la carrière littéraire, professorale, pastorale et politique de Vinet, l'ensemble si