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UN EXPLORATEUR PHILOSOPHE

N. DE MIKLUHO-MACLAY*

On sait la profonde impression produite au xvni* siècle par les voyages de Cook et de Bougainville dans les lies de TOcéanie, par leurs relations sur les mœurs des peuples sauvages qui les habitaient, dont les uns par leur férocité semblaient plus rapprochés de la béte fauve que de l'homme, dont les autres, au contraire, sans être plus civilisés, paraissaient aux yeux des hommes du xvm® siècle avoir conservé la douceur et la naïveté d'un âge d'or disparu. Malheureusement, les premiers observateurs de ces races primitives non seulement ne purent pas les étudier assez longuement, mais n'étaient nullement préparés à

1. BiographiccU sketch of Nicholas de MiklithO'Macîay, commanicated to the royal geographical Society, by E.-S. Thomassen. Brisbane, 1882.

entreprendre sur elles des investigations vraiment scientifiques. On avait des idées préconçues et fausses sur la bonté naturelle de rhomme, que la civilisation seule aurait corrompue et altérée ; d'autre part on ne soupçonnait même pas les principes et les méthodes qui guident aujourd'hui les recherches de la biologie, de l'anthropologie, de l'ethnographie, de la linguistique, de la mythologie comparée et de la psychologie comparée. On ignorait même quelles questions doit se poser l'observateur, et de quelle manière il doit s'y prendre pour écarter autant qu'il est possible les causes d'illusion et d'erreur. Aussi tous les récits des voyageurs antérieurs à notre siècle, si intéressants et si émouvants qu'ils soient souvent, et bien qu'ils renferment une foule de détails précieux pour les savants d'aujourd'hui, sont-ils loin de nous apprendre ce que nous souhaiterions le plus d'y trouver.

De notre temps, bien que les sciences dont je parlais tout à l'heure ne soient encore qu'à leurs premiers essais, les savants qui entreprennent des voyages d'exploration savent du moins sur quels points ils doivent faire porter leurs recherches, de quelle manière ils doivent observer, quels sont les renseignements et les documents qui peuvent être utiles à la science. Malheureusement, plusieurs causes viennent mettre obstacle à l'efiBcacité de leurs investigations et diminuer l'importance des résultats qu'ils obtiennent.

Tout d'abord, la plupart des explorateurs 8éjou^

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nent trop peu de temps dans les pays qu'ils visitent pour ne pas être exposés à une foule d'erreurs. Je ne parle pas seulement des voyageurs-amateurs qui, après avoir fait le tour du monde, sinon en quatrevingts jours, du moins en huit ou neuf mois, dissertent sur les mœurs, la religion et la langue de tous les peuples du globe. Je parle des explorateurs sérieux, mais qui ne disposent que de ressources pécuniaires restreintes et d'un temps limité, et qui ont hâte de mettre à profit leurs observations pour les communiquer au monde savant. Combien de fois n'ont-ils pas pris un fait exceptionnel pour un usage général ? Combien de fois n'ont-iis pas attribué aux peuples étrangers des idées ou des sentiments que ces peuples n'ont jamais eus? Combien de fois une connaissance insuffisante de la langue ne leur a-t-elle pas fait commettre les plus risibles quiproquos ? On peut à la rigueur étudier d'emblée la géologie, la flore et la faune d'un pays; mais s'il s'agit d'étudier des hommes, il faut s'y reprendre à plusieurs fois, il faut multiplier les observations et les expériences, il faut surtout avoir le temps de conquérir leur confiance, pour entrer dans leur intimité et les connaître tels qu'ils sont. Sans doute, il y a eu des explorateurs qui ont pu et su revenir avec une infatigable patience dans les mêmes régions et qui ont fini par y être vraiment chez eux, comme Livingstone dans l'Afrique centrale, Schweinfurth dans la haute Egypte, M. de Brazza sur rOgooué; mais ils sont rares, et d'ailleurs

Livingstone était plutôt un missionnaire et un explorateur qu'un ethnographe et na anthropologue ; Schweinfurth est avant tout un naturaliste et M. de Brazza un colonisateur.

Une autre cause d'erreurs réside dans la trop grande hâte que mettent ta plupart des explorateurs à généraliser leurs observations, à chercher une explication subjective aux faits qu'ils recueillent, à faire d'une manière prématurée de l'anthropologie comparée. Ils se laissent alors guider dans leurs observations par des idées préconçues ; ils cherchent des confirmations à leurs prévisions, au lieu de se borner à recueillir les faits avec une impartialité, une objectivité absolues. L'un est entraîné par ses préoccupations religieuses ou irréligieuses ; un autre par ses théories ethnographiques; tous par le besoin impérieux de l'esprit humain de comparer, de généraliser, de conclure, d'animer les faits par des idées. On ne se résigne pas à être un simple collectionneur de faits ; on veut les classer, en faire la synthèse, avoir le mérite d'apporter des vues nouvelles sur la psychologie ou l'histoire de la civilisation.

Enfin, une des plus graves difficultés qui compliquent aujourd'hui la tâche des explorateurs, c'est qu'il est bien rare de rencontrer un peuple qui n'ait pas subi plus ou moins profondément l'influence de civilisations étrangères ; dans le mélange des coutumes et des idées, il est malaisé de discerner ce qui appartient en propre à chacun. Même pour l'étude de

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la faune et de la flore, on a grand'peine à savoir quelles plantes, quels animaux, sont véritablement indigènes, quels sont ceux qui ont été acclimatés. Combien n'est-il pas plus difficile, quand on étudie les mœurs, les idées et la langue d'un peuple, de séparer ce qui constitue son originalité de ce qu'il a appris de l'étranger 1 L'immense continent africain, qui est resté jusqu'à une époque toute récente presque inconnu aux Européens, a subi jusque dans ses profondeurs une série d'influences et de bouleversements qui ont modifié plus ou moins toutes les races qui l'habitent. Nous ne savons pas jusqu'où le christianisme avait pu pénétrer par l'Abyssinie ; l'islamisme s'est infiltré jusqu'au centre de l'Afrique ; et l'on a récemment découvert que la langue des Bassoutos était comprise sur la rive droite du Zambèze, à deux mois de marche de Lessouto : c'est que des Bassoutos avaient établi par la conquête un empire sur les bords du Zambèze, empire aujourd'hui détruit, mais qui a laissé des traces profondes chez les peuplades qui en ont fait partie. De même, en Océanie, il est bien peu d'îles qui n'aient été visitées soit par les Européens, soit par les Malais, et dont les populations n'aient pas été plus ou moins modifiées par ces influences extérieures.

Ce qui donne un prix tout particulier aux explorations de N. de Mikluho-Maclay, c'est qu'il a su, autant qu'il était possible, écarter les causes d'erreur dont je viens de parler. Il a su trouver un peuple et

un pays restés, plus que tous les autres, à l'abri de toute influence étrangère ; il y a séjourné suffisamment longtemps pour avoir le droit d'en parler en connaissance de cause ; enfin, une idée à la fois très élevée et très austère des devoirs de la science a fait de lui un observateur d'une prudence extraordinaire, qui n'affirme rien avant de l'avoir constaté par une série d'expérience, et qui se garde avec soin de toute généralisation, de toute induction précipitées. C'est là ce qui donne aux travaux de M. de Maclay sur la Nouvelle-Guinée, une valeur exceptionnelle.

Nicolas de Mikluho-Maclay est né à Nijni-Novgorod, en 1847, d'une famille originaire de l'Ukraine. Son arrière-grand-père commandait une sotnia de cosaques du Dnieper, et quand Catherine II, après la conquête de l'Ukraine, divisa les Cosaques, jusqu'alors égaux, en nobles et non nobles, l'ancêtre de notre voyageur, qui s'était distingué à l'assaut de la forteresse turque d'Okshakoff, fut classé parmi les nobles. D'abord élevé dans sa famille, Nicolas de Mikluho-Maclay perdit son père à l'âge de onze ans et acheva ses études secondaires dans le collège de

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