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SaintrPétersbourg. L'isolement qui fut pour lui le résultat de la mort de son père contribua à lui donner oe goût de la solitude, cette énergie et cette indépendance de caractère qui lui ont permis d'accomplir des voyages impossibles pour tout autre que lui. Du collège il passa à TUniversité de Saint-Pétersbourg. Impliqué à tort dans des troubles universitaires auxquels le gouvernement donnait une portée politique, et dédaignant de se disculper, il alla continuer ses études en Allemagne. Il s'y distingua d'abord dans l'étude du droit pendant les deux ans qu'il passa à Heidelberg, sous la direction de Mittermayer et de Bluntschli, puis dans les études de médecine et de sciences naturelles, à Leipzig et à léna. Il avait déjà suivi à Heidelberg les cours de Bunsen, Kirchof et Helmholz; à léna il eût pour maître C. Gegenbaur et Haeckel, qui décidèrent sa vocation pour Tanatomie comparée. En 1868 et en 1870, il publiait des études sur les éponges S et dans cette même année 1870 il faisait paraître à Leipzig un premier volume sur le système nerveux des Vertébrés *.
A ce moment, le démon des voyages avait déjà saisi M. de Maclay, et c'était par des découvertes dans
1. « Beitraege zur KenntDÎss der Spongien » dans la lenaische Zeitschristfur Medicin und Naturwissenschaften, Bd. IV. — Ueber einige Schwaemme des Nordlichen Stillen Océans und des Ëismeeres » dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Saint- Pélershourg, t. XV, n. \ , 1870.
î. « Beitraege zur vergleichenden Anatomie des Gehirnes der Wirbelthiere ».
des régions lointaines qu'il voulait enrichir le domaine de l'anatomie comparée. En 1866 il yisita Madère, les Canaries et le Maroc avec MM. HsBckel, Greef et Fol ; en 1869, il explora les côtes de la Mer Rouge et de l'Asie Mineure. Enfin, en 1871, il dit un long adieu à la Russie et à TEurope, s'embarqua sur la corvette russe Vitiaz, et aborda au Brésil, en Patagonie, au Chili et dans plusieurs îles du Pacifique.
C'est alors qu'il conçut le dessein le plus original et le plus hardi. Persuadé que les violences exercées par les sauvages contre les Européens sont le plus souvent la conséquence des violences exercées par les Européens eux-mêmes ou de la cupidité allumée chez les sauvages par les objets qui servent au troc et au négoce, convaincu que la plupart des explorateurs n'observent que d'une manière incomplète et superficielle, parce qu'ils ne prennent pas le temps nécessaire pour entrer dans l'intimité des indigènes et parce que, voyageant avec une escorte, ils forment au milieu d'eux comme une colonie étrangère, il résolut de vivre seul ou presque seul, séparé de toute communication avec le monde civilisé, au milieu même des sauvages, en simple particulier, sans prétendre ni les instruire, ni leur commander, ni les exploiter en commerçant avec eux. Et quelle contrée choisit-il pour faire cette audacieuse expérience? Une portion de la côte N.-E. de la Nouvelle-Guinée située entre le cap Croisilles et le cap du Roi-Guillaume, où jamais n'abordait aucun navire et qui
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était marquée sur les cartes par une de ces lignes de points qui indiquent les terres inconnues. U savait que les Papous étaient considérés comme occupant le dernier échelon de la race humaine, comme les plus dangereux des anthropophages, comme les derniers représentants de l'âge de la pierre. U ne pouvait trouver un plus beau sujet d'étude. Les ofificiers du Vitiajs, des voyageurs qui avaient depuis longtemps l'expérience des races polynésiennes,eurent beau lui représenter que son projet était insensé, qu'il courait à une mort certaine, il tint bon et se fit débarquer, au mois de septembre 1871, avec deux serviteurs seulement, un Polynésien et un Hollandais. Le charpentier du Vitiaz leur construisit une cabane de sept pieds de profondeur sur quatorze de longueur, sur la côte sud du golfe de l'Astrolabe, près d'une baie nommée par M. de Maclay Port Constantin. Le 26 septembre, la corvette russe abandonnait le voyageur à sa destinée.
Si l'imagination voulait se figurer l'homme qui venait de prendre cette résolution héroïque, elle se le représenterait, je pense, taillé en hercule et respirant l'audace dans ses regards, dans ses gestes, dans toute sa personne. Il n'en était rien. M. de Maclay était un homme petit, maigre, presque chétif, blond, à la chevelure frisée, aux yeux clairs, aux gestes rares, à l'attitude réfléchie et passive. Toute son énergie était intérieure; toute sa force était dans ses nerfs. Son courage était fait avant tout
de sang-froid et de patience. Ce n'est que chez les natures slaves que Ton trouve de pareils miracles d'endurances, d'indifférence à tout ce qui n'est pas le but poursuivi. Quel était donc ce but ? Bien peu, parmi ceux-mémes qui connaissaient M. de Maclay, pouvaient le comprendre. Pour les uns, il devait y avoir dans son passé quelque aventure tragique qui avait donné le dégoût de la vie; pour d'autres, il était un adepte du pessimisme allemand, qui voulait montrer par un éclatant exemple son mépris de la civilisation moderne ; pour d'autres enfin, il était un original et un orgueilleux qui cherchait à faire ce que personne n'avait osé faire avant lui, dût-il y laisser ses os. Il était difficile, en effet, de se persuader ce qui pourtant était la vérité : c'est que ce jeune homme de vingt-quatre ans, qui confiait si candidement sa vie à un pays ravagé par des fièvres meurtrières et à des peuplades cannibales, était simplement un savant désireux d'enrichir la science de faits nouveaux. C'est le dévouement à la science, je dirai même la foi en la science, qui a été son inspiration comme son seul soutien dans des épreuves inouïes. Il avait si peu l'amour du bruit et de la gloire, que pendant douze ans c'est à peine si quelques géographes et quelques anthropologues ont connu son nom en dehors de la Russie. S'il n'a publié qne des travaux de détail, c'est qu'il*ne voulait rien avancer sans être sûr de ses observations, c'est qu'il voulait recueillir des matériaux complets et
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précis, c'est enfin qu'il ne voulait publier ces maté* riaux que d'une manière qui pût satisfaire entièrement sa conscience de savant. Il avait horreur du charlatanisme, de tout ce qui peut ressembler à une pose ou à une réclame. Il servait la science comme d'autrespréchent une religion, en se détachant, autant que l'homme le peut, de tout intérêt personnel.
n avait voulu être seul chez les Papous ; son vœu fut exaucé au delà de ses désirs . Son serviteur polynésien tomba malade aussitôt après le départ du YUiaz et mourut au mois de décembre 1871 ; quant au Hollandais, il fut envahi par une telle terreur qu'il était impossible de le faire sortir de la cabane, et qu'il ne fut qu'un embarras et une bouche inutile pour M. de Maclay.
Si ses serviteurs ne répondirent pas à son attente, les Papous du moins étaient bien ce qu'il avait espéré. Il était impossible de trouver une race plus primitive, plus rapprochée de ce qu'a dû être partout la race humaine à ses origines. Ce n'est nullement, du reste, une race abâtardie. Elle est grande et forte; la richesse du sol en plantes comestibles assure à tous les indigènes une large subsistance ; leur cannibalisme ne s'exerce que lorsqu'ils ont tué un ennemi, pour ne pas laisser perdre une nourriture toute prête et pour s'approprier ainsi les qualités du mort. En fait d'animaux domestiques, ils n'ont que les chiens et les cochons , mais en grand nombre , et l'on voit des femmes nourrir de leur lait, dans une promis**
cuite fraternelle, leurs petits enfants, leurs petits cochons et leurs petits chiens. Il y a aussi des poules, mais qui perchent sur les arbres et dont on ne peut utiliser les œufs. Race agricole et maritime, les Papous vivent des produits de la pêche, des fruits de leurs champs et de leurs forêts, et de tous les oiseaux, reptiles et insectes qu'ils trouvent dans leurs courses, car il n'y a pas de bêtes féroces à chasser. Leurs armes comme leurs instruments et leurs ustensiles sont exclusivement en bois, en pierre, en os et en terre. C'est M. de Maclay qui leur a appris ce que c'est que des clous, des marteaux, des couteaux et des scies. Ils ont du feu, indispensable non seulement pour cuire les aliments mais aussi pour se chauffer et se sécher dans un climat très humide, où il n'y a jamais plus de 30® centigrades ; mais, chose étrange, ils ignorent Fart de faire du feu en faisant tourner un bâton dans un trou creusé dans un morceau de bois sec, ou en heurtant deux cailloux l'un contre l'autre ; ils se donnent le feu de maison à maison, de village à village. Us sont polygames, mais chaque femme habite une case séparée avec ses enfants ; et s'ils ignorent la pudeur, ils ignorent aussi les vices raflBnés et contre nature qui sont si répandus en Océanie. Non seulement ils ne forment pas des États, mais ils n'ont pas de confédérations de villages; dans chaque village, il n'y a pas de chef. On décide tout en commun, conformément à l'avis qui parait le plus sage, et c'est celui dont l'avis prévaut qui se trouve
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temporairement investi de Tautorité. De même, il n'y a ni religion, ni temples, ni prêtres, ni idoles, pas même de grigris ; il n'y a que quelques superstitioDs fétichistes attribuant à des objets un pouvoir magique, bienfaisant ou funeste. Dans leur langue assez pauvre^ les Papous ne paraissent pas s'élever au delà des idées concrètes les plus simples. Malgré ce faible degré de civilisation, malgré la fréquence des meurtres et des guerres de village à viUage, ils ont des mœurs relativement douces ; les femmes, sur qui retombent la plupart des travaux manuels, ne sont pas maltraitées, et Ton peut dire que, dans la liberté de leur vie sauvage, les Papous vivent, sinon heureux, du moins contents ; plus heureux assurément que la plupart de leurs congénères de TOcéanie, devenus la proie de la rapacité des hommes blancs. Aussi M. de Maclay a-t-il donné à un archipel d'une irentaine d'îles, situé près de sa côte, le nom d' « Archipel des hommes contents ».
Tel était le peuple au milieu duquel M. de Maclay allait vivre pendant de longs mois. Il ne savait pas ^ mot de leur langue; son Polynésien malade ne pouvait lui être d'aucun service; sa situation était des plus critiques. U était probable que les Papous ne le tueraient, ni par simple férocité, ni par nécessité, ni par gourmandise ; mais ils pouvaient le tuer par amusement, par curiosité, par cupidité, pour s'emparer de ses bagages, La curiosité fut, en effet, le principal sentiment qu'éveilla la présence
d'un blanc chez ces sauvages, qui n'en avaient jamais vu. Leur première idée fui de l'éprouver, et, toutes les fois qu'il sortait, ils se mettaient à lui lancer des flèches et des javelots de façon à le frôler sansTatr leindre, ou venaient même lui toucher le cou avec leurs 'armes, en menaçant de l'en frapper. Ce jeu était assez dangereux ; un maladroit pouvait le tuer par mégarde ; il eut ses habits percés et la tête éraflée ; mais il opposa à ces taquineries océaniennes une souriante et impassible indifférence, qui frappa les sauvages de respect et leur persuada qu'ils avaient affaire à un être d'une race supérieure. Us fiirenl bien vite convaincus que cet homme, qui n'avait poiu* toute arme que son parasol, son crayon et son calepin, ne voulait pas leur faire du mal, et par quelques services qu'il leur rendit, soit par ses connaissances médicales, soit en leur prêtant ses outils de fer, ils virent qu'il pouvait leur faire du bien. Cependant M. de Maclay ne chercha pas à agir sur eux, à intervenir dans leurs affaires; il s'attacha seulement à gagner leur confiance, de façon à pouvoir les approcher de très près, étudier leurs nî(W^ et apprendre leur langue. Qui pourrait dire ou môme s'imaginer ce qu'il lui a fallu de patience, de force morale, pour traverser ces lents mois pendant lesquels, seul au milieu de peuplades hostiles, «oùvent abattu par la fièvre, il faisait de longs efforts pour comprendre ceux qui l'entouraient et se faire comprendre d'eux?
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Diverses circonstances heureuses vinrent accroître le prestige dont il jouissait déjà, grâce à son courage. Cherchant un jour un objet dans sa cabane, il eai l'idée d'allumer un feu de bengale bleu, qui lui avait été donné par un capitaine de navire. Cette lumière bleuâtre fut aperçue par les indigènes ; elle fut pour eux une révélation. Us furent persuadés que c'était un peu de la lumière de la lune que l'étranger avait apportée avec lui. Dès lors son origine était bien évidente. Il ne fut plus pour eux que Kaaram-tamOy « l'Homme de la Lune ». Un peu plus tard, des indigènes qui lui avaient promis de venir lui servir de guides et de porteurs pour une excursion lui manquèrent de parole à plusieurs reprises. Il se rendit à leur village, leur fit de sévères reproches et leur dit qu'il prendrait des honunes d'un autre village. Un des assistants lui ayant demandé s'il était vraiment très fâché et s'il les punirait, il se contenta de répondre : « Vous verrez. » Rentré dans sa cabane, un des tremblements de terre très fréquents dans ces parages, — ils se reproduisent dix à douze fois par an, — eut précisément lieu avec une grande violence. Bientôt IK* de Maclay entend à quelque distance de sa case des cris, des pleurs, des gémissements. Tout le village était accouru, n'osant approcher trop près; ils étaient 'k genoux, suppliant, criant : « Arrête, pardonne-nous, nous ne le ferons plus! » Une autre fois, comme il prenait du thé sous l'espèce de
vérandah de sa cabane, qui regarde la mer, la lampe à esprit-de-vin se renversa, et Talcool continua à brûler à terre tout en coulant. Quelques Papous qui étaient là se jetèrent à ses pieds en lui disant : « Je t'en prie, ne mets pas le feu à la mer, ne brûle pas la mer. »
Une circonstance plus grave et plus dramatique acheva de convaincre les Papous que THomme de la Lune n'était pas un homme comme eux et que la mort n'avait pas de pouvoir sur lui. D entra un jour dans une des grandes cases qui servent aux indigènes de lieu de réunion pour les hommes, — nous dirions presque de club. Les femmes vivent à part dans leurs cases avec leurs enfants en bas âge. Les hommes vivent ensemble dans de vastes cabanes; ils y gardent leurs armes, leurs instruments de musique ; ils y mangent et surtout ils y causent. M. de Maclay s'aperçut qu'on discutait très vivement à son sujet. Enfin un indigène qu'il connaissait assez bien, nommé Saill, s'approcha de lui et lui dit : <f Nous voudrions savoir si tu peux mourir comme nous. » M. de Maclay était fort embarrassé. Il avait pour principe, en tout pays, mais surtout vis-à-vis des peuples enfants, habitués au mensonge et à la ruse, de ne rien dire qui ne fût la stricte vérité. Il aimait à répéter un proverbe hindou qui déclare que la chose la plus certaine qu'il y ait au monde c'est la parole d'un honnête homme. Il avait si bien su inspirer aux Papous le respect de sa parole, qa*il
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était devenu proverbial, sur la côte qu'il habitait de dire : « Ballan Maclay hudi ; — la parole de Maclay est une. » Hais, d'un côté, s'il disait qu'il pouvait mourir, le respect qu'il inspirait ne serait-il pas altéré et ne serait-on pas tenté de faire l'expérience? n se promena quelques instants sans répondre: puis, avisant une lance suspendue à la muraiUe, il la décrocha, la tendit à Saiil, se plaça devant lui et lui dit : )> Essaie. » Satll brandit un instant l'arme pesante, puis la laissa retomber et la remit en place en disant : a Tu ne dirais pas cela, si tu pouvais être tué. » Depuis lors, jamais une question aussi indiscrète ne lui fut adressée. Dans une course de montagne, il lui arriva de faire une chute grave et de rester longtemps étendu sans connaissance; quand il revint à lui, il entendit les indigènes qui l'avaient accompagné se dire les uns aux autres : « Tu vois, il remue; tu vois bien qu'il ne peut pas mourir. »
Dans un autre voyage, ayant appris que des hommes d'un village voulaient le tuer, il se rendit aussitôt chez le chef de ce village et fit convoquer ceux-mêmes qui avaient comploté contre lui. Quand ils furent réunis en sa présence, il leur dit « qu'il allait dormir, et que, puisqu'ils voulaient le tuer, ils feraient mieux d'accomplir leur dessein pendant son sommeil, avant que le repos lui eût rendu des forces. » Ils furent tellement convaincus qu'il devait avoir un pouvoir magique pour les défier
ainsi, que le lendemain matin ils vinrent implorer son pardon en lui apportant des présents.
C'est cet imperturbable sang-froid, uni à une intelligence très pénérante du caractère des sauvages, qui a donné à M. de Maclay Tincroyable ascendant qu'il a exercé sur les Papous. Nous en citerons encore un exemple. Comme il allait partir pour une excursion de plusieurs jours dans Tintérieur du pays, il était fort inquiet de laisser ses bagages et ses vivres dans sa cabane, d'autant jJus qu'il connaissait encore très mal la langue des Papous et ne savait comment leur recommander de respecter son bien. D se disait que plus il barricaderait fortement sa porte, plus leur curiosité serait éveillée et plus ils auraient envie de pénétrer. Voici quel expédient il trouva. Comme ils étaient réunis en grand nombre dans sa cabane pour lui dire adieu, il se mit à planter des deux côtés et du haut en bas de la jointure de la porte de petits clous, puis il sortit de sa poche un peloton de fil blanc très mince qu'il fit passer en lacet de clou en clou de façon qu'on ne pût ouvrir la porte sans le briser. Montrant alors aux indigènes cette clôture aussi fragile qu'une toile d'araignée, il les menaça du doigt et partit. Il comptait sur la croyance des Papous au pouvoir magique de certains objets. Quand i' revint, le fil était intact.
Il y avait près d'un an et demi que M. de Maclay séjournait à Port Constantin quand il tomba sérieu-
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sèment malade. 11 avait déjà réani de nooibieuses notes anthropologiques, météorologiques et géographiques, qu'il enterrait de temps ea temps à une place convenue avec les officiers du Yiiias^ afin qu'au cas où il ne serait pas retrouvé vivant, ses travaux du moins ne fussent pas perdus. D était de plus en plus convaincu qu'il allait succomber, quand, le 19 décembre 1872, il vit apparaître la corvette russe Isumrud, Le bruit avait couru que M. de Haclay avait été massacré et on venait chercher ce qui pouvait rester de lui.
Ce ne fut pas sans regret que le voyageur quitta cette côte qui porte et portera désormais le nom de côte Maclay ^y et qu'il dit adieu à ses amis, à ceux qu'il pouvait désormais appeler t ses hommes », car ils lui étaient profondément dévoués. On peut dire qu'il les avait élevés d'un degré au point de vue social et religieux ; il était devenu, sans l'avoir voulu, leur chef et leur dieu. Il leur promit de revenir aussitôt que possible. D s'embarqua sur VIsumrud qui le transporta par Temate, Cêbou, Manille, Hong- Kong et Singapour à Java. Il reçut à Buitenzorg la plus cordiale hospitalité chez le gouverneur général des Indes hollandaises, M. J. Loudon, et publia dans
1. La côte Maclay, entre le cap CroisUles et le cap du Roi Guillaume, a environ cent cinquante milles anglais de longueur sur cinquante de profondeur. EUe compte au moins yingt Qiille habitants. M. de Maclay en a le premier dressé une carte
exacte.
une revue de Batavia les premiers résultats de ses observations *.
A peine rétabli, M. de Maclay résolut d'aller visiter la côte sud-ouest de la Nouvelle-Guinée, appelée PapotM'Koviay par les commerçants des Moluques qui y viennent y trafiquer, Ici M. de Maclay ne songeait pas à un séjour, il ne faisait qu'un voyage : aussi était-il accompagné de dix-sept serviteurs, dont les uns étaient des Papous, d'autres des indigènes de Ceram, d'autres enfin des métis chrétiens. 11 s'établit dans un admirable emplacement appelé Aiva, en face d'un archipel ^du nom de Mavara. D y poursuivit ses observations sur l'histoire naturelle et l'ethnographie de la Nouvelle-Guinée, et là aussi il
1. Ces articles, publiés en 1873 dans la Natuurkundig T^ ckrift voor Nederlandsch Indie, Deel XXXIII» sont intitulés : 1. Anthropologische Bemerkungen ûber die Papuas der Maclay- Kûste in New-Guinea. — - 2. Deber Brachyocephalie bei den Papuas von New-Guinea. — 3. Ethnologische Bemerkungen û^'" die Papuas der Maclay-Kûste in New-Guinea, lund II. — *• No* tice météorologique concernant la côte Maclay en Nouvelle-Guinée. -— M. John C. Galton a analysé ces travaux dans le journal anglais Nature^ en février 1874.
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eaf occasion de montrer quel ascendant son sangfroid pouvait exercer sur les natures les plus féroces. Pendant une de ses absences, les indigènes de Marava, conduits par leur chef, vinrent attaquer un village voisin de la résidence de M. de Maclay, pillèrent sa cabane et massacrèrent la femme d'un chef qui s'y était réfugiée, avec sa petite fille, âgée de dix ans. Cette enfant venait souvent jouer auprès de H. de Maclay, et c'était dans une intention de malveillance personnelle contre l'Européen que le rajah de Mavara l'avait égorgée et coupée en morceaux. Quand le voyageur revint et trouva sa maison dévastée et ensanglantée, il déclara aux hommes de sa troupe qu'il resterait à Aiva jusqu'à ce qu'il eût puni le rajah de Mavara ; quinze de ses hommes vinrent successivement lui dire qu'ils allaient le quitter, quand, heureusement, les deux métis chrétiens qu'il avait avec lui déclarèrent qu'ils partageraient son sort et leur décision ramena au devoir les trembleurs... Il se passa des semaines avant que M. de Maclay eût une occasion de mettre à exécution sa menace, et il ignorait lui-même comment il en viendrait à bout, quand un beau jour on lui annonce que le rajah de Mavara est débarqué, suivi d'un assez grand nombre de ses honmies. Aussitôt sa résolution est prise ; il ne la confie qu'à un seul de ses hommes, un Papou nommé Moï-Birit, et lui demande s'il veut l'accompagner pour arrêter le chef Mavara, « Oui, répondit-il, si tu marches devant. » M. de Maclay prend
son revolver, donne une forte corde à Moït-Birit et s'avance vers le canot où se trouvait le rajah, une espèce de géant à la face bestiale. Le petit Européen se jette sur lui et le saisit à la gorge en lui plaçant son revolver entre les dents. Il le tire sur le rivage, tout tremblant de peur ; il crie aux Papous qui l'entourent : « Voilà le rajah de Marava qui a commis des meurtres dans ma cabane, et que je prends comme prisonnier », et il ordonne à Moï-Birit de lier solidement le misérable. Les Papous, tous armés, semblaient hésiter sur le parti qu'ils allaient prendre; quelques-uns se cachaient derrière les buissons, d'autres avaient une attitude menaçante. M. de Maclay remit son revolver dans sa ceinture et marcha vers eux en disant : « N'ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal. C'est le rajah de Mavara contre qui je suis irrité, non contre vous. Je l'ai fait prisonnier. Vous ; déposez vos armes devant moi ; aidez-moi à embarquer cet homme dans mon bateau, je vous donnerai du tabac. » Domptés par cette attitude de commandement et séduits par la perspective du tabac promis, les Papous embarquèrent le rajah et tous les bagages du voyageur. M. de Maclay fit alors venir la femme de son prisonnier, lui promit de le laisser en vie et lui offrit de l'emmener avec lui. Elle refusa avec empressement et parut peu affligée d'être débarrassée d'un aussi redoutable mari. Le rajah fut livré aux autorités hollandaises et gardé en prison.
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M. de Maclay se rendit à Amboine, où la maladie le retint quelque temps, puis il retourna à Java par Temate, Menado, Gorontalo et Macassar. U resta à Java pendant les trois mois d'août, septembre et octobre 1874, occupé à rédiger quelques notes sur son dernier voyage * ; en novembre il partit pour une exploration dans la presqu'île de Malacca.
Toute l'année 1875 fut employée par M. de Maclay à visiter la péninsule malaise. Malgré la bienveillance que lui témoignèrent le maharajah de Johore et le roi de Siam, qui lui donnèrent des recommandations, le premier pour les chefs de son territoire, le second pour ses vice-rois et ses gouverneurs, il eut à lutter contre de grandes difficultés, causées à la fois par l'insalubrité du climat, par le mauvais vouloir des rajahs malais et par l'extrâme défiance des races nègres de l'intérieur, qui étaient le principal objet de son voyage et qui s'enfuient dans les montagnes à l'approche de tout étranger. U réussit pourtant à étudier les populations noires qui occu* peut les jungles de Lahore, les Jakuas, les Oran Rajets et les Oran-Utans, et à traverser les principautés de Pahang, Kalantan, Sa, Legge, Rumen, Jalor, Jarom, Patani, Todion, Teba, Tschena, et Songora. Il fit à travers ces principautés un voyage de cent soixante-trois jours, partie en canot ou h dos
1. Deux notices parurent à Batavia en 1874, dans la Natuur-^ ktmdig Tijdschrift : 1. Meine Zweite Excursion nach New Gui* nea. — 2i Einiges ueber dei Dialecte der Papuas-Koviay.
d'éléphant, et surtout à pied. Ce voyage, qui n'avait jamais été fait par aucun Européen, eut les plus importants résultats pour l'ethnographie. M. de Maday mit hors de doute la parenté des nègres de la péninsule malaise avec les négritos et les nègres des îles Andaman, et permit dès lors de déterminer de quelle manière ces populations noires se rattachent à celle de l'Asie du Sud-Est ^
Au mois de décembre 187S, M. de Maclay était de retour pour la troisième fois à Java, où il consignait dans trois brochures les principaux résultats de son voyage*, et se préparait à tenir la promesse faite à ses amis de la côte Maclay en retournant parmi eux.
1. M. Virchow, dans la réunion de la Société anUiropologiqae de Berlin du 21 novembre 1876, a parlé ayec une haute estime du courage déployé dans cette exploration par M. de Maclay et des importants résultats de son voyage.
2. 1. Eine ethnologische Excursion in Johor. Dec. 1874 — fev. 1875 (trad. en anglais dans le Journal of Eastem Asia^ juillet 1875). — 2. Ethnologische Excursion in der malayischen Halbinsel, Nov. 1874 — Oct. 1875. — 3. Einiges ûber die Dialecte der melanesichen Volkerschaften in der malayischen Halbinsel.
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En effet, en janvier 1875, il s'embarqua à bord d'un petit schooner, le Sea-Bird, visita les îles de Gebi, Saint-David, Uliti, Tarchipel Jap, les îles de l'Amirauté où il fit de nombreuses observations, les groupes Lub et Ninigo, et enfin aborda chez lui, près du village de Bongu, où on le débarqua avec trois domestiques (un Javanais et deux natifs des îles Pelew), une œntaine de caisses et une maison de bois à deux étages, construite à Singapore.
Combien ce retour était différent de Tarrivée en Nouvelle-Guinée en 1871 1 Au lieu d'une défiance hostile, c'était une joie enthousiaste qui l'accueillait. Rien n'avait été oublié pendant ces quatre années. Il retrouvait ses amis plus dévoués que jamais, car il leur avait promis de revenir et ils voyaient a que Maclay n'avait qu'une parole ». Il put librement et sans crainte faire de nombreux voyages dans l'intérieur et explorer en canot les cent cinquante milles de la côte Maclay. Tous les villages auraient voulu lui donner l'hospitalité. On le suppliait d'accepter dans chaque village une case et une femme. Mais M. de Maclay savait qu'il importait à son prestige, à sa sécurité comme à sa santé, de conserver le régime vigilant et austère qu'il avait toujours mené, et de maintenir les natifs à une distance respectueuse. La seule chose qu'il accepta, fut une maison construite par les Papous à l'imitation de la maison apportée de Singapore. Elle fut élevée à Ayiru, dans la petite île de Bili-Bili, en face de Bongu.
Là il continua ses travaux scientifiques, se perfectionna dans la connaissance de la langue papoue, dont il arriva à connaître le tiers environ, et se mit à songer à ce que deviendrait sans lui et après lui cette terre à laquelle son nom restera attaché. 11 avait eu beau se défendre de modifier en rien les mœurs et les idées des natifs, les considérer avaDt tout comme des sujets d'étude, se détacher autant qu'il le pouvait des intérêts humanitaires pour ne songer qu'aux intérêts scientifiques, il ne pouvait s'empêcher de songer mélancoliquement à ce que deviendraient ses hommes de la côte Maclay, le jour où des commerçants brutaux et rapaces, des colons avides, des missionnaires fanatiques, viendraient, sous prétexte de civilisation, troubler leurs habitudes séculaires ^ Il avait été frappé de ce fait que presque partout en Océanie, sauf dans quelques îles anglaises, le seul résultat de la présence des Européens est pour les natifs de leur apporter des vices nouveaux, d'exaspérer leur férocité et finalement de les anéantir, de les faire disparaître après les avoir dépouillés. D avait été indigné de tout ce qu'il avait vu de violences, de déloyautés commises^ sous couleur de coflune'^' par les traders de toute nation qui écument le Pacifique. Il avait surtout été indigné des abus, disons mieux, des infamies qui se cachent en Océanie sous
1. Les craintes de M. de Maclay se sont réalisées. L'AlIemago^ s'est emparée de sa côte, et toute la partie morale de son œuvre a été anéantie.
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le nom de «Trafic du travail libre », Free labour tradcy c'est-à-dire ce commerce de travailleurs noirs qui sont vendus pour trois ans par des contrats soidisant volontaires. 11 résolut de faire tous ses efforts pour mettre la population de la côte Maciay à Tabri du Free labour trade, à l'abri aussi du commerce de Teau-de-vie et des armes à feu, et pour lui garantir la propriété de son sol^. En même temps il usait de son énorme influence pour empêcher les Papous de se faire la guerre de village à village, ce qui était en même temps supprimer l'anthropophagie. C'était une œuvre diflBcile chez un peuple où Ton n'est considéré comme vraiment un homme, où Ton n'a le droit de porter des plumes de cacatoès blanc, que lorsqu'on a tué deux ennemis. Bien souvent les natifs sont venus en pleurant le supplier de les laisser partir en guerre ; il le leur défendait et ils obéissaient, bien qu'à regret.
Ce second séjour dura jusqu'en novembre 1877. En quittant Singapore, il avait reçu la promesse du capitaine du schooner Flower of Yarrow qu'il viendrait le chercher au bout d'un an. Vingt-deux mois s'étaient écoulés, et M. de Maciay se croyait bel et
1. Dans deux lettres adressées, le 23 janvier 1879 et le 13 avril 1881, à sir Arthur Gordon, commissaire général anglais pour rOcéan Pacifique occidental, M. de Maciay a réclamé l'appui de l'Angleterre pour protéger les droits des natifs ; il y constatait ce fait digne de remarque que, sur la côte Maciay, la propriété individuelle existe et est respectée.
bien oublié, quand le capitaine se souvint, un peu tardivement, de sa promesse. La première impression du voyageur, lorsqu'il vit arriver le navire européen, fut un sentiment d'ennui, tel qu'on en éprouve quand on est dérangé par une visite importune. Que lui voulaient ces gens qui venaient troubler son repos ? Mais ce n'était pas à son repos qu'il devait songer. Il avait mainten^-nt une ample moisson scientifique dont il devait faire profiter le monde savant, il avait aussi les intérêts des nalijs de la côte Maclay à soigner. Il quitta donc ses deux maisons, ses plantations de cocotiers et de bananiers, remit le tout à la garde des indigènes, et partit.
Lui parti, son souvenir restait vivant chez les Papous. L'influence exercée par le savant russe en Nouvelle-Guinée, malgré l'extrême réserve dont il ne s'est jamais départi, est telle que je ne sache pas qu'aucun missionnaire, auQun colonisateur en ait jamais exercé une plus grande. On ne peut la comparer qu'à l'influence dé Livingslone dans l'Afrique centrale. En 1878, M. Arthur Peck, de Melbourne, aborda à la côte Maclay. Il fut aussitôt entouré d'indigènes qui lui apportèrent des fruits en criant; « Maclay, Maclay I » Il vit les maisons du voyageur gardées jalousement par les natifs et demeurées intactes depuis son départ. En 1881, le commissaire délégué anglais, M. Romilly, aborda à Port-Constantin. Avec les quelques mots et les signes que M. de Maclay lui avait enseignés, il fut accueilli comme un
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ami. Il lui suffit de dire qu'il était le frère de Maclay pour pouvoir circuler dans le pays en toute sécurité.
Ramené par le Flower of Yarroiv à Sîngapore, en janvier 1878, M. de Maclay y tomba malade, et sur Vavis des médecins, se décida au bout de six mois à chercher en Australie un climat plus semblable à celui de l'Europe. Il arriva à Sydney à la fln de juillet 1878 ; bientôt il fut suffisamment rétabli pour se remettre au travail. Il trouva un zélé collaborateur dans la personne de M. William Macleay, membre du Conseil législatif de la Nouvelle-Galles du Sud et fondateur d'un musée d'histoire naturelle auquel il a donné son nom ^ Puis, cédant au besoin d'activité créatrice qui se cache chez lui sous son apparente placidité, M. de Maclay entreprit une campagne pour provoquer la fondation à Sydney d'une station biologique, analogue au bel établissement créé par le docteur Dohrn à Naples, ou aux établissements du même genre, mais plus petits, qui existent en
1. M. de Maclay et M. Macleay ont publié, en collaboration, dans les Proccedings of tJie Linnœan Society of Neio SouUh WaleSf octobre 1878, un travail intitulé : « Plagiostomata of the Pacific. Part I. Heterodontidœ. »
France, à Roscoflf, à Concarneau, à Banyuls. Il avait, dix ans auparavant, à Messine, formé avec M. Dohrn le projet que celui-ci réalisa plus tard à Naples, et il pensait, non sans raison, qu'une création du même genre à Sydney pouvait avoir une importance capitale pour le développement scientifique des pays australiens. Ce ne fut pas sans difficultés que Ton passa du projet à Texécution. Ce fut seulement en 1881 que la station biologique fut construite à Port^Jackson, dans la baie de Watson, à proximité de Sydney.
M. de Maclay n'était pas resté pendant tout ce temps en Australie. En 1879, il avait réalisé le projet, depuis longtemps caressé, de visiter les îles de la Mélanésie et en même temps de voir de près comment se pratique le trafic des travailleurs noirs. Il avait pris pour cela le meilleur moyen; il s'était embarqué sur un schooner qui faisait ce genre de commerce sous pavillon américain, leSaddie F, Caller, en mars 1819.
Il visita ainsi la Nouvelle-Calédonie, les îles Loyalty, les Nouvelles-Hébrides, les îles de l'Amirauté, les îles Salomon, où il assista à de dégoûtantes scènes de cannibalisme, enfin les îles situées à la pointe Sud-Est de la Nouvelle-Guinée. Il recueillit dans ce voyage de nombreuses observations ethnographiques et en même temps les faits les plus accablants contre le Free labour trade. Il vit par quelles ruses et quelles violences on enlève les noirs qui doivent être emmenés et vendus au loin, le désespoir de beaucoup de ces soi-disant travailleurs
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libres, les vrais marchés de chair humaine établis dans les colonies européennes, les colonies anglaises exceptées. Ces malheureux n'étant engagés que pour trois ans, les maîtres n'ont aucun intérêt à les ménager et ils sont dans une condition pire que celle des vrais esclaves, en qui le maître respecte, sinon la créature humaine, du moins une propriété coûteuse. M. de Maclay a fait la statistique de la mortalité qui frappe les travailleurs noirs en Australie où le gouvernement colonial, devenu indépendant de la métropôle, autorise le Free labotir trade, tandis que le gouvernement anglais l'interdit à tous ses nationaux. 11 a constaté que, tandis que la mortalité chez les hommes libres est de vingt-cinq pour mille, elle est chez les esclaves noirs du même âge de cent dix pour mille. Chose triste à dire, c'était sous pavillon français que cette traite des noirs se faisait le plus habituellement et que des aventuriers de toute nation, anglais, hollandais, américains, italiens, cachaient leurs violences et leurs rapines. A Nouméa, M. de Maclay assista à des scènes scandaleuses, à de véritables ventes de nègres aux enchères. Le gouvernement français s'en est ému et a interdit le commerce de ïiègres qu'on faisait entre les Nouvelles-Hébrides et la Nouvelle-Calédonie.
Il est facile de se figurer à quelle immoralité conduit ce rétablissement, sous forme hypocrite, de la traite des noirs. Un colon qui veut une belle négresse pour son service personnel n'a qu'à s'adres-
ser au capitaine d'un des schooners qui font la traité, et on la lui livre ponctuellement. Un jour M. de Maclay, visitant un de ces schooners en rade de Nouméa, y vit un groupe de jeunes nègres de dix à quinze ans. Il demanda successivement au capitaine et au commissaire d'État comment il se faisait que Ton embauchât des garçons trop jeunes encore pour travailler utilement. Ils répondirent tous deux: « Vous savez, les goûts varient. » M. de Maclay qui, dès 1873, protestait auprès du gouverneur des colonies hollandaises contre la traite qui se faisait en Nouvelle-Guinée, se sentit très fort, à son retour en Australie, pour réclamer des mesures énergiques contre des abus aussi criants. Il écrivait, le 8 avril 1881 , dans V Argus de Melbourne : a Une observation Impartiale des mœurs des insulaires de la mer du Sud enseigne qu'ils ne sont pas plus cruels ni plus vindicatifs que les blancs (négriers et trafiquants) qui les visitent, et qu'ils sont sensibles aux bons traitements... Aussi longtemps que Ton tolérera des institutions aussi abominables que la traite et l'esclavage et cette forme honteuse de spoUation que Ton appelle en Océanie traffic (traders), le résultat sera toujours le même: des massacres. » Les protestations de M. àe Maclay ont beaucoup contribué à encourager le gouvernement anglais dans ses efforts pour supprimer ^^ traite dans le Pacifique, et il espérait amener toutes les nations européennes à conclure un accord international contre le Free lahour irade^ comme elles eu
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ont fait un pour la suppression de la traite. Ce vœu n'a pas encore été réalisé.
M. de Maclay fut obligé de quitter le schooner à rile Moresby, laissant au capitaine du SaddieF. Caller le soin de transporter à Sydney les collections d'histoire naturelle et d'anthropologie qu'il avait faites pendant ce dernier voyage. Mais il n'était guère bien vu des officiers du schooner, car il était intervenu à plusieurs reprises dans leurs opérations commerciales en prenant la défense des noirs. Au lieu de transporter les bagages de M. de Maclay à Sydney, le schooner fit route sur San Francisco. La moitié des collections fut débarquée à Fata, une des Nouvelles- Hébrides, où elle put être retrouvée ; l'autre disparut. On prétendit avoir été obligé de la jeter à la mer dans une tempête.
Après un séjour forcé à Annapata, causé par la maladie, M. de Maclay visita, en avril 1880, les îles du détroit de Terres, et résida quelque temps à Qùeensland, où il put, grâce à la libéralité du gouvernement colonial, se livrer très commodément, dans un vaste laboratoire, à des travaux sur le système cérébral des vertébrés, et aussi explorer l'intérieur de l'île. Il passa l'année 1881 en Australie, où il acheva l'organisation de la station biologique de Sydney, dont il fut nommé directeur. Une fois le succès de cette œuvre assuré, il résolut de mettre à exécution le projet formé depuis longtemps de retourner en Europe pour y chercher les forces
nécessaires à l'achèvement de ses explorations, et surtout pour publier les résultats des investigations incessantes poursuivies en Océanie pendant douze ans. Ce retour en Europe ne s'effectua pas sans quelques traverses. Le cuirassé russe sur lequel il s'était embarqué à Melbourne reçut Tordre, après son passage à Suez, de rester à Alexandrie pendant tout le temps de la manifestation navale; puis, ayant changé de vaisseau, il dut faire escale de port en port, à Gênes, à Cadix, à Lisbonne, à Cherbourg, etc., si bien qu'il n'arriva en Russie qu'à la fin de septembre, après huit mois de voyage. Mais une des principales vertus de M. de Maclay a toujours été la patience ; et s'il n'avait pas eu cette vertu, il l'aurait apprise pendant ces douze années. C'est cette patience, cette douceur, cette lenteur dans la démarche, le geste et la voix, cet air débile, cette absence de toute manifestation extérieure des passions humaines, qui ont fait attribuer par les Papous un âge invraisemblable à ce jeune homme de trente ans. lis étaient persuadés qu'il avait quelque part des enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants.
M. de Maclay revenait en Russie en 1882 pour obtenir les subsides nécessaires à ses entreprises. Il retourna, en 1883, à Sydney, en faisant escale pour quelques semaines sur sa chère côte Maclay. Il pensait achever en deux ans la rédaction d'un grand ouvrage sur ses explorations, puis retourner « chez lui », en Nouvelle Guinée, Il ne put réaliser
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ses projets. La préparation de Tédition de ses travaux fut beaucoup plus longue qu'il n'avait imaginé. Un mariage qui mit une part de bonheur dans cette vie vouée à la science, le retint à Sydney. Sa santé s'altéra. Il dut retourner en Russie en 1885, y languit et y mourut en 1887 sans avoir achevé de classer ses importantes observations. Cest à la Société impériale de géographie de Saint-Pétersbourg qu'il appartient de faire profiter le monde savant des travaux d'un des plus hardis explorateurs de notre siècle ^ La Russie doit s'enorgueillir d'avoir, grâce à M. de Maclay, une place à part dans l'histoire des voyages. Son entreprise a été unique en son genre ; son œuvre a une portée exceptionnelle, et l'homme à qui sont dues cette entreprise et cette œuvre, était un être plus exceptionnel encore.
L'homme ici nous captive au moins autant, plus encore peut-être, que l'œuvre; malheureusement, même si Ton tire de ses notes de nombreux volumes, on ne pourra en tirer ce qui nous aurait surtout intéressés : la psychologie du voyageur lui-même, de ce jeune homme de vingt-quatre ans qui, sans être poussé par aucune circonstance extraordinaire, par simple curiosité scientifique, a quitté sa patrie, sa famille,
1. Le journal de son séjour en Nouvelle-Guinée, en 1871-72, pourrait être imprimé. On pourrait, avec ses notes et ses collections et avec les cent dix mémoires spéciaux publiés par lui, de lS70àl881, faire sur Tethnographie et l'histoire naturelle de l'Océanie une étude d'une importance capitale.
ses amis, les grands centres européens de civilisation et de travail, pour passer douze ans dans les îles de rOcéanie. Sur ce sujet, M. de Maclay n'aura rien dit, car il avait horreur du moi, de tout ce qui peut paraître une mise en scène personnelle. 11 n'en reste pas moins pour nous un des types les plus remarquables de cette race slave qui, tout entière, s'ofTre à nos yeux comme un redoutable et attirant problème. J*ai dit qu'il n'avait pas eu d'autre mobile dans ses entreprises que l'amour de la science ; cela est vrai, mais il ne l'aimait pas à la façon des Occidentaux; il l'aimait d'un amour presque mystique, indépendant des résultats positifs et visibles de ses travaux. Il est mort sans avoir rien pu écrire ni publier de définitif, et il a été, j'en suis sûr, heureux de mourir pour elle. J'ai dit qu'il n'était pas un pessimiste, un désespéré, cherchant à manifester avec éclat le dégoût des vanités de ce monde, ce que les Allemands appellent un Weltschmet'zler. M. de Maclay n'était pas non plus une nature de rêveur germanique. Comme la plupart des Russes, il avait traversé la culture scientifique allemande, il se Tétait môme assimilée, sans se germaniser pour cela. Ri^Q n'est plus opposé que la nature russe à la nature allemande. Ce qui chez M. de Maclay n'appartenait pas au caractère et à l'esprit slaves portait plutôt l'empreinte du caractère et de l'esprit anglais. Mais il y avait en lui ce fonds de résignation désabusée, d'héroïsme passif et sans joie, qui se trouve si sou-
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vent chez les natures russes. Le 1**^ octobre 1811, au moment où sa vie était à chaque instant menacée par les Papous, et huit jours après que le VUiaz l'avait quitté, M. de Maclay écrivait dans son journal: ce II est étonnant combien je me suis vite accoutumé à être nuit et jour en danger de mort. Cela vient-il d'une disposition d*âme fataliste ou simplement de ma grande indifTérence pour la vie, je ne sais. » Il est bien certain aussi qu'il y avait chez lui im fonds de dédain pour tout ce qu'il y a de faux et de superficiel dans cette civilisation européenne si fière d'ellemême et si peu sûre de son lendemain, qui cache tant de Tices sous ses prétendus progrès, tant de larmes sous sa gaîté factice» Sans partager aucune des illusions des honunes du xvm^ siècle, qui voyaient dans la vie sauvage les traces de l'innocence primitive de l'humanité, il ressentait évidemment une réelle sympathie pour ces êtres incomplets, mais simples et naturels, qui jouissent de la vie à si peu de frais et acceptent la mort sans élonuement ni terreur. Il avait beau se défendre de chercher en rien à accomplir parmi eux une mission civilisatrice, il adoucissait leurs mœurs et se préoccupait de les protéger contre les injustices des blancs. N'y avait-il pas en lui les deux sentiments qui constituent le fond de la morale pessimiste, la conviction de l'insignifiance de la vie et la compassion? Était-ce sans raison qu'il avait donné le nom de Pic Schopenhauer à une haute montagne qui domine le Port Constantin?