‹ Portraits et souvenirsChapitre 23 sur 23 · On donna la première représentation yotiye en · texte numérisé non relu

On donna la première représentation yotiye en

2. On possède un texte imprimé de 1662. H fut remanié entre 1740 et 1750 par le P. Ferdinand Roser, puis par 0. Weîss dont

le texte fut imprimé en 1815. '

terre et Tenfer prenaient également part. Dieu le père n'y paraissait pas, il est vrai, mais les anges descendaient sur la terre pour assister Jésus, et Tépilogue tiré de TApocalypse se passait au ciel; Satan conversait avec Judas sur la scène, et dès qu'il s'était pendu, les diables venaient lui arracher les boyaux. Le Christ allait aux limbes et y rencontrait Adam et Eve, Jean-Baptiste, Abraham, Isaac et Jabob. Tout le dialogue était en vers, et. loin de s'en tenir au texte évangélique, on avait mis des discours inventés dans la bouche de tous les personnages, même du Christ et de Marie. U n'y avait point de tableaux de l'Ancien Testament. Au lieu du chœur actuel, on ne voyait que l'esprit protecteur, le génie de la passion {Schutz^eist , Passions-GeniiLs), ou, comme on dit encore aujourd'hui, M. le Prologue {Herr Prolog)^ qui venait au commencement de chacune des six parties du drame annoncer ce qui allait se passer. Enfin c'était dans le cimetière, à côté de l'église, que se donnaient les représentations.

Au xvni® siècle apparurent les tableaux vivants et des personnages allégoriques, les Péchés, l'Envie, le Désespoir, etc. L'esprit protecteur se montra accompagné d'autres esprits, et le rôle du chœur commença à se développer. Mais à ce moment, vers la fin du siècle, les habitants d'Ober-Ammergau eurent à soutenir de longues luttes contre les autorités civiles et ecclésiastiques, qui voulaient supprimer les repré-

sentâtioQs comme contraires à la fois à la raison et à la religion. A force de persévérance, ils finirent par triompher. En 1811, le drame fut remanié par le curé Ottmar Weiss de Jesewang, auparavant moine à Ettal, et par Rochun Dédier, maître d'école et chantre à Ober-Ammergau, qui composa la musique des chœurs. Leur œuvre est à peu près celle qui est représentée aujourd'hui ^

Le dialogue a été mis en prose; les personnages surnaturels et allégoriques ont été supprimés; par respect pour le caractère divin du Christ ou de sa mère on n'a mis dans leur bouche aucune autre parole que le texte môme de l'Évangile. Cette sobriété toute biblique est parfois d'un effet sublime, par exemple quand le Christ prononce les paroles de la Croix; mais d'autres fois elle enlève à l'action toute vraisemblance, en mêlant le mutisme sententieux de deux personnages à la prolixité parfois insupportable de tous les autres. Par excès de fidélité au texte biblique, les remanieurs ont aussi supprimé les transitions entre les diverses parties de l'action, les développements psychologiques. Que ce soit Madeleine qui verse des parfums sur les pieds, Jean qui se penche sur son sein, Pierre qui le renie, ils paraissent tous poussés par des ressorts ou mus

1. Madame Emile Paris a publié ea 1889 un Guide du voyageur à Ober-Ammergau (Paris, Lethielleux) qui contient la traduction du Mystère de la Pam)n, précédée d'une très bonne notice historique et littéraire.

par une consigne. Ds agissent sans qu'on sache pourquoi, parce que le texte de TÉvangile rordonne ainsi.

Mais ce qu'on ne saurait trop admirer, c'est la bonne foi et la simplicité, la conviction qui animent toute cette œuvre, la perfection des gestes et des attitudes de ces paysans qui portent les draperies antiques avec une aisance que nos acteurs n'atteignent pas, ces groupes qui mettent devant nos yeux dans toute leur beauté les tableaux des grands maîtres primitifs ; cette foule aux costumes orientaux bigarrés et bizarres, semblable aux foules qui se pressent dans les toiles de Gentiie Bellini, ces tableaux vivants de l'Ancien Testament, invention dramatique originale d'un effet puissant et tout à fait conforme à l'esprit du théâtre du Moyen âge; enfin ces chœurs dont les chants naïfs et pénétrants relient harmonieusement toutes les parties du drame et complètent cette création artistique, unique en son genre, étrange et belle tout à la fois, absolument indépendante de toutes nos habitudes et de toutes nos conventions théâtrales.

Tout le village prend part à la représentation, ^ depuis les vieillards jusqu'aux enfants. Ceux qui ne

sont pas acteurs sont musiciens ou organisateurs de la fête.

Deux ans avant les représentations solennelles, à Noël, tous les habitants s'assemblent pour élire les acteurs, car il faut être digne de ces rôles pieux. On

n'est cependant pas d'une sévérité exagérée; le Christ actuel est, dit-on, grand buveur de bière. Celui-ci est, il est vrai, choisi longtemps d'avance, pour qu'il puisse laisser pousser sa chevelure. C'est un point de la plus haute gravité. Sigismond Mayr, le Christ actuel, était appelé à l'armée en 1870. Le roi, par un décret spécial et une exception tinique, l'a exempté du service actif pour que les spectateurs de 1871 ne fussent pas exposés à voir un Christ en perruque.

Toute l'année qui précède les représentations, on apprend les rôles, on répète, on monte le théâtre, on refait les costumes, les décors. Le? habitants, fidèles à l'esprit de leur vœu, ne voient pas dans ces fêtes une spéculation. Tout l'argent qu'ils reçoivent est consacré à rendre le théâtre plus beau, l'exécution du drame plus parfaite. Le Christ ne reçoit pas plus de deux cents florins (quatre cent vingt-cinq francs) pour vingt représentations.

Sans doute, le sentiment religieux qui a inspiré leui*s pères disparait peu à peu, mais ils savent, par la culture intellectuelle, transformer ce sentiment en sentiment artistique, et s'élever ainsi à une conception plus désintéressée et plus haute des grandes actions qu'ils représentent. Peut-être ce phénomène, aujourd'hui unique et isolé, est-il destiné à disparaître sans laisser de traces. Il aura fait toutefois une puissante impression à ceux qui ont pu le voir et l'admirer ; ils se seront involontairement demandés

si, avec un développement graduel de rinstruelion et un sage respect du passé, un art original, religieux et populaire tout à la fois, n'aurait pas pu sortir des essais dramatiques du Moyen âge.

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