août. — Bayreuth
Je ne vais pas à Bayreuth sans une certaine appréhension, après vingt années écoulées. Bayreuth n'est pas pour moi une petite ville de la Haute-Franconie, moitié capitale, moitié village, où j'ai passé en 1876 un mois de chaleur torride, et où j'ai accepté les risques d'un gîte inconnu et d'une cuisine problématique, afin de m'initier par la quadruple représentation des quatre drames de l'Anneau du Nibelung à un art tout nouveau pour moi. Bayreuth est un lieu idéal, flottant entre ciel et terre, où j'ai éprouvé des émotions si nouvelles, si étranges et si fortes qu'elles me paraissent presque surnaturelles, et que je ne pense pas pouvoir en éprouver jamais de semblables ; d'autant plus que nos souvenirs de jeunesse s'embellissent par l'éloignement, et que je ne puis plus avoir la
fraîcheur d'impressions de mes trente ans. J'ai peur d'aller à Bayreuth ; peur de voir ramener à une réalité tangible ce monde de rêve et de poésie qui vit encore en moi, après vingt ans ; peur de trouver à Bayreuth un public mondain et frivole qui blessera ma vue et gâtera mon plaisir ; peur de trouver Bayreuth même changé, avec Taspect d'une ville d'eaux où Ton exploite les étrangers ; peur de ne pas pouvoir jouir simple-ment et naïvement de ce que je vais entendre et voir, de faire constamment des comparaisons entre autrefois et aujourd'hui, entre l'orchestre d'alors et celui de maintenant, entre les jeunes chanteurs d'il y a vingt ans dont la voix résonne encore à mon oreille, et ces mêmes chanteurs vieillis ou d'autres chanteurs qui n'auront ni les mêmes costumes, ni les mêmes gestes, ni la même voix. Peu importe s'ils sont meilleurs ou pires ; ils seront autres ; je comparerai, je jugerai au lieu de jouir tout bonnement. La critique, l'horrible critique va remplacer ce don de soi-même qui est la première condition pour comprendre une œuvre d'art. On se reprend après et l'on juge ; si Ion veut commencer par juger, c'en est fait de toute émotion artistique.
Toutes ces craintes étaient vaines. Me voici à Bayreuth, et je me vois simplement rajeuni de vingt ans. Je me retrouve sans effort, sans le vouloir, dans l'état d'âme où j'étais en août 1876. Sans doute» bien des choses ont changé. Ce n'est pas dans le salon de Wahnfried, c'est dans le bosquet du jardin où il
repose, avec son fidèle Rus à ses pieds, que je vais porter mon hommage au maître qui jadis animait tout de son génie et de son intarissable entrain ; je vais ensuite au cimetière de FErlangerstrasse visiter la chapelle où Tami des bons et des mauvais jours, Liszt, dort son dernier sommeil. Bien des enfants sont devenus grands, des hommes mûrs vieillards ; bien des cheveux noirs ont blanchi ; les arbrisseaux de Wahnfried et de la colline du théâtre donnent aujourd'hui une ombre épaisse et douce ; des quartiers nouveaux avec d'élégantes maisons ont été construits ; la filature de mon cher hôte de 1876, M. Kolb, s'est agrandie, et de nouvelles usines (hélas ! ) ont été construites, ici comme dans toute rAllemagne. Mais malgré tout cela, Bayreuthest resté le même. Est-ce au bon naturel de la population qu'on le doit? est-ce à la grandeur de Tœuvre dont Bayreuth est le sanctuaire ? est-ce au mérite de ceux qui dirigent cette œuvre? ou plutôt à tout cela à la fois? Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : c'est que Bayreuth n'est pas gâté. Grâce à la fermeté de la direction donnée par M. de Gross, l'incomparable organisateur de toute la partie matérielle et financière de l'entreprise, tout se passe avec un ordre admirable. Tout le monde est logé et bien logé, nourri et suffisamment bien nourri, voiture même pour peu qu'on le désire, et tout cela à des prix très raisonnables. Leschifijres ici sont éloquents. Nous avons vécu à Bayreuth pour 12 francs par jour et par tête. La population y met évidemment
son amour-propre ; en voyant avec quel désintéressement est conduite cette entreprise dont tous les bénéfices reviennent à l'œuvre elle-même, elle se fait un point d'honneur, sans oublier évidemment tout à fait ses intérêts, d'y apporter pourtant conmie un esprit de collaboration. Wahnfried n*a pas changé de ce qu'il était autrefois. Ses hôtes m'en voudraient d'insister sur ce qu'ils considèrent comme une chose toute naturelle ; mais il m'est permis de dire qu'aucun souffle de mondanité et d'orgueil n'a altéré la simple et large hospitalité de cette maison, pourtant à jamais illustre. On sent qu'aucune pensée mesquine, frivole et personnelle n'a de place ici. On n'y songe qu'à servir l'art et la mémoire du grand génie qui a créé tout ce que nous admirons.
La simplicité et le sérieux avec lesquels est conduite toute l'entreprise de Bayreuthexcercent leur influence sur le public même. Sans doute il n'est pas tout entier également préparé, ni même également digne; on est étonné de rencontrer certaines toilettes tapageuses qui font un piteux effet dans le cadre champêtre des abords du théâtre et qui disparaissent dans la nuit profonde où est plongée la salle. U y a bien des snobs qui sont venus par mode et admirent ou bâillent sans savoir pourquoi. Mais ces fausses notes sont plus rares qu'on ne croit. 11 ne faut pas trop se plaindre quand la mode adopte les choses dignes d'être aimées et admirées. Tel qui est venu à Bayreuth par chic s'en retournera ému et conquis. En
1876, il ii*y avait guère d'auditeurs indifférents et tout à fait incompétents, c'est vrai; mais il y avait beaucoup d'auditeurs hostiles. Aujourd'hui on ne peut plus discerner que des degrés dans l'admiration ; personne ne nie ni ne dénigre plus. Aussi y a-t-il dans cette unanimité, dans cette solidarité d'admiration, qui unit ce public de seize cents personnes silencieuses et recueillies, une puissance de sympathie qui décuple l'émotion. Le public de Bayreuth reste un public exceptionnel où il n'y a ni princes, ni nobles, ni bourgeois, ni artistes, ni hommes célèbres, ni inconnus. Tous sont confondus dans un même sentiment, sont venus ici pour la même chose. La princesse de Galles était ces jours-ci à Bayreuth. Elle y a trouvé le respect et les hommages qui lui sont dus ; mais sa présence n'a pas produit plus d'effet que celle du plus humble des spectateurs. Je ne sais si la présence de l'Empereur lui-même serait beaucoup plus remarquée.
Si le milieu et l'esprit de Bayreuth m'ont paru aussi peu changés, à plus forte raison n'ai-je éprouvé au théâtre même aucune des désillusions que je craignais. Je ne sais pas si j'y suis entré avec la résolution de me donner tout entier à l'œuvre que j'allais entendre, mais je sais bien qu'elle m'a pris tout entier pour ne plus me lâcher. J'ai vécu dans cette musique et dans ce drame pendant quatre jours. Il est vrai que je suis aujourd'hui plus complètement initié que je n'étais en 1876; que
je connais et comprends plus à fond tous les détails du texte, dont je trouvais alors bien des parties obscures, bizarres et fatigantes, et dont je sens aujourd'hui toute la poésie grandiose, étrange, surhumaine, et pourtant si humaine. Mais, même alors, et aujourd'hui plus encore, j'éprouvais ce qu'on ne peut éprouver qu'à Bayreuth, avec la salle obscure, l'orchestre invisible^ les tableaux de la scène surgissant comme des apparitions ; c'est qu'ici on n'assiste pas à un drame, on n'écoute pas des musiciens ni des chanteurs, on vit le drame et on sent la musique. Dans un théâtre ordinaire, tout se passe devant vous, hors de vous, loin de vous. Ici on n'a plus la conscience qu'on regarde et qu'on écoute. On subit toutes les péripéties du drame et on les sent simultanément par la musique, par les paroles, par les décors et par l'action. Tout cela vous enveloppe, entre en vous par tous les sens, par toutes les facultés de l'âme ; on n'est plus soi-même, on ne peut plus ni analyser ni juger, on ne peut que sentir, jouir et souffrir, jusqu'au moment oii, revenu à la lumière du monde réel, on repasse ses impressions, on compare et on reprend conscience de soi. Je crois que les représentations auxquelles j'ai assisté étaient particulièrement propres à agir de cette façon sur les spectateurs. L'orchestre était dirigé par le jeune Siegfried Wagner. Il se préparait depuis des années à cette redoutable épreuve dont il s'est tiré avec éclat; il a pénétré plus profondément que personne dans
Tœuvre pateraelle et, en dirigeant l'orchestre, il avait toujours le drame présent à l'esprit pour y prendre son point d'appui et tout y ramener. Aussi les chanteurs étaient-ils d'accord pour dire que jamais ils ne se sont sentis plus sûrement conduits, soutenus et entraînés. Pour moi j'ai éprouvé une joie particulière, après avoir entendu en 1876 les Nibelungea tels qu'ils étaient sortis delà pensée et de la direction de Wagner lui-même, à les entendre maintenant dirigés par son fils, et de constater que Bayreuth, conduit avec une telle sûreté depuis 1882 par la compagne même du maître, a dans son fils la certitude d'un long avenir.
Quand je me suis arraché à la fascination de cet art dominateur, j'ai réussi à analyser au moins en partie mes impressions. Je ne pouvais pas méconnaître que Vogel (le dieu Loge et Sigmund), toujours admirable acteur, n'avait plus sa voix d'il y a vingt ans et que Niemann chantait le rôle de Sigmund avec une autre ampleur ; que Perron, malgré toute son intelligence et sa jolie voix, ne peut donner aux adieux de Wôtan à Brunhild la pénétrante beauté que leur prétait Betz, et que l'incantation du feu ne produit pas le merveilleux effet qu'elle faisait il y a vingt ans. Je regrette certains décors d'autrefois, auxquels peut-être mon souvenir prête plus de charmes et de grandeur qu'ils n'avaient réellement ; je trouve certains costumes, dans les dernières scènes de Rheingold, de couleurs bien criardes. Je trouve enfin
que les acteurs exagèrent parfois la lenteur ou même la longue immobilité des gestes et des attitudes, et que Wagner exigeait d'eux plus de naturel et de vie. Mais si certaines comparaisons défavorables se font en moi, combien d'autres sont tout à l'avantage du présent! Pour parler d'abord des choses extérieures, la machinerie scénique, aujourd'hui tout entière mue à Télectricité par de grands claviers, a fait d'immenses progrès. Les costumes, composés par le peintre Hans Thoma, sont d'une originalité et d'une sauvagerie souvent très heureuses, et certains tableaux, celui de l'enlèvement de Freya par les géants, celui de la forge, celui de la mort de Siegfried, sont de véritables résurrections de la Germanie primitive et presque préhistorique. — Quanta l'interprétation même, elle est, dans l'ensemble, incontestablement supérieure. Si la Walktire m'a produit en 1876 une impression plus profonde qu'en 1896, sauf dans la seconde scène entre Wôtan et Brunhild, Siegfried et la Gœtterdœmmerung ont été rendus cette année d'une manière bien plus parfaite, surtout Siegfried, ce joyau musical d'une richesse et d'une beauté sans égales. La médiocrité, l'incapacité d'Unger avaient, en 1876, fait perdre une grande partie de leur cfiet aux pages les plus exquises de ce drame. L'acte de la forge restait très beau ; mais la scène si émouvante de Siegfried dans la forêt et celle du réveil de Brunhild devenaient languissantes et faibles. Aujourd'hui, nous avons une Brunhild qui, sans
atteindre à la sublimité de madame Materna, joue et chante ce rôle écrasant sans une défaillance. C'est madame Gulbranson, une Suédoise qui ne fait pas du théâtre sa carrière, et qui apporte dans son jeu et son chant une fraîcheur de sentiment, un élan de jeunesse entraînants, et servis par une voix admirable. Bayreuth a eu, d'ailleurs, Theureuse fortune de remplir d'une manière remarquable tous les rôles de femme. Madame Brema est une Fricka émue et éloquente, qui rend intéressant et presque sympathique ce rôle ingrat ; madame Schumann Heink donne au rôle d'Erda une grandeur et une intensité dramatiques que madame Jachmann n'avait pas su faire ressortir autrefois, malgré son talent de tragédienne.
Mais ce qu'il importe surtout de signaler, c'est la manière remarquable dont on tété tenus les rôles de Siegfried et de Mime, par deux élèves de l'École de musique, de déclamation et de chant de Bayreuth dirigée par M. Kniese, MM. Burgstaller et Breuer. Cette école est toute jeune encore et elle n'a eu recours à aucune réclame pour se faire connaître; mais elle vient de faire ses preuves d'une manière éclatante. Madame Gulbranson et M. Friedrich, l'excellent Alberich, ne sont pas absolument ses élèves ; mais ils s'y sont pourtant formés depuis un an aux rôles qu'ils devaient jouer. Breuer et Burgstaller sont de tout jeunes gens qui n'ont jamais eu d'autre direction. Or Breuer a
joué le rôle si difficile de Mime, avec un entrain et un esprit charmants, et Ta dit avec une admirable justesse. Quant à Burgstaller, un ancien ouvrier horloger découvert par M. Motl, et formé à Bayreuth depuis irois ans, il a été le vrai Siegfried, juvénil, héroïque, brutal et sublime ; il a joué, dit et chanté son rôle, je ne dh*ai pas d'une façon parfaite, car sa voix a encore certaines âpretés, mais de façon à nous ravir et à nous émouvoir jusqu'au fond du cœur. L'école de Bayreuth a une grande œuvre à accomplir. L'art du chant et celui de la déclamation sont également en décadence en Allemagne, surtout en ce qui concerne les hommes ; et Ton profite de ce que les récitatifs wagnériens doivent se dire au moins autant que se chanter pour ne plus chanter du tout, et se contenter de hurler d'une voix rauque des sons d'une justesse souvent douteuse. On a accusé le théâtre de Wagner de conduire à la ruine de l'art du chant. L'école de Bayreuth a la noble tâche de démontrer la fausseté de cette prophétie.
Quand le rideau s'est refermé sur l'écroulement du Walhalla, le public enthousiasmé voulait à tout prix rappeler les acteurs et faire sortir de son abîme le jeune chef d'orchestre pour leur exprimer son admiration et sa reconnaissance. Us ont eu les uns et les autres la sagesse de ne pas répondre à cet appel, de rester fidèles aux principes de Bayreuth, où l'on vient pour écouter une œuvre, non pour faire un succès à tel ou tel artiste, à tel ou tel chef d'orchestre.
On me presse de rester pour la cinquième série. Je serais bien tenté de le faire, mais je résiste. J'aime mieux garder une impression unique, absolue. J*ai vécu quatre jours dans un monde idéal et sublime. J'emporte avec moi cette vision et ces harmonies au fond des montagnes du Tyrol. Ces spectacles pittoresques et sauvages peuvent seuls être pleinement goûtés après des créations qui ont la puissance et la grandeur des .phénomènes de la nature. Bayreuth reste pour moi quelque chose de miraculeux et d'unique. Réunir dans ce petit coin perdu de l'Allemagne ces foules venues de toutes les parties du monde et où aujourd'hui les Français et les Anglais sont presque en majorité, pour entendre jouer un drame lyrique qu'on donne aujourd'hui partout, à Munich, à Berlin, à Bruxelles, mais qu'on espère comprendre et goûter ici d'une manière plus complète et plus religieuse, n'est-ce pas un miracle du génie, de la volonté et de la foi ? Y a-t-il dans l'histoire de l'art quelque chose de plus extraordinaire et de plus beau?
15 août. — Munich.
Malgré mon désir de gagner les montagnes au plus vite, je ne puis pourtant pas traverser Munich sans m'y arrêter. Il faut aller faire mes dévotions aux portraits de Van Dyck, aux Roger van der Weyden, aux Durer, aux Téniers de la vieille Pinacothèque,
LE JCBILÉ DES SflBELUXGES. 337
et aux Niobides et aux EJgmèles de la Ghrptolhèqiie. Je profiterai aussi de l'occasoD pour toît œ que produit r Allemagiie actudle eo fait de peinture, car il y a en ce momodt à Munich deux expositions, celle du Palais de Cristai, la plus oonsdérable, et celle de la Sécemon, qui a la prétention d'être au Palais de Cristal ce que notre Champ-de-Mars est à nos Champs-Elysées.
Munich, en dehors de ces exportions et de mes vieux amis des Musées, ne m'oflhre rien de très intéressaut. Je constate pourtant que cette belle et grande yUle est devenue encore plus belle, plus grande et plus routière. On y a construit de nouveaux édifices immenses et splendides, une Academie des beaux-arts et un Palais de justice, et le sculpteur Hildebrand a élevé à la gloire des Wittelsbach ime fontaine monumenale d'un très noble caractère.
16 août.
La Bavière souffre autant que nous d'une pléthore de peinture. On se demande avec effroi où pourront bien aller les milliers de tableaux exposés dans les deux salons de Munich, et dans celui de Texposition de Nuremberg ; d'autant plus que les meilleurs sont incontestablement les tableaux étrangers. A la Sécession il n'y a guère qu'une très remarquable toile de Frédéric, les Quatre Ages, qui vaille la visite, et au
Palais de Cristal, les meilleurs tableaux sont ceux des peintres anglais. Pourtant j'ai vu avec intérêt les vigoureux portraits de Lenbach, qui, s'il produit aujourd'hui trop vite et trop, a toujours une manière pénétrante et forte de fouiller les physionomies; et j'ai étudié avec soin les œuvres exposées par un des peintres allemands modernes les plus admirés, Hans Thoma. Une salle est remplie de ses dessins, une autre de ses tableaux. Hans Thoma est un paysan de la Forét-Noire qui a, pendant de longues années, dessiné et peint dans le silence et l'isolement, sans être connu de personne, et qui tout d'un coup, découvert par quelques amateurs, parmi lesquels se trouvait i'éminent historien de l'art, M. H. Thode, est arrivé à la célébrité. Il est aujourd'hui, avec Bœcklin et Klinger, un des trois peintres qui excitent en Allemagne les plus enthousiastes admirations. Il n'a pas la fantaisie poétique, ni l'invention pittoresque du premier, ni la force dramatique du second, mais il a d'autres qualités et il est, comme eux, comme tous les grands peintres allemands, un artiste très intéressant et très incomplet. Ses dessins sont admirables par la sincérité, par la conscience, par l'amour de la nature dont ils témoignent. Les portraits sont étudiés avec l'œil le plus intelligent et le plus pénétrant ; mais les paysages sont surtout remarquables. On a affaire à un homme qui croit à son art et à la nature, qui ne demande rien à l'habUeté de la facture^ au chic, qui
sent non seulement les lignes des arbres et des rochers, mais aussi la forme et la solidité des terrains, les justes relations des plans. Il sait aussi que les ciels peuvent être dessinés comme les aspects de la terre ; il en rend la profondeur, et les nuages sont vivants et réels chez lui comme dans la nature. C'est un homme qui a vécu en communion avec les campagnes allemandes, avec les montagnes et les forêts de son pays natal, et elles l'ont fait grand dessinateur. Malheureusement il n'a pas reçu les dons du peintre. Non qu'il n'y ait dans ses tableaux d'excellents morceaux, et en particulier des ciels d'une profondeur et d'une légèreté exquises ; mais il n'a comme peintre aucune sûreté de main, aucune vision colorée personnelle de la nature. A côté d'un tableau d'une couleur charmante et harmonieuse, il y en a d'autres d'une lourdeur et d'une opacité lamentables, et la maladresse du peintre est parfois telle que les arbres deviennent des masses informes et le dessin des personnages gauche et incorrect. Par la naïveté et la puissance de sa vision, Thoma fait songer à notre Courbet ; mais s'il est peut-être meilleur dessinateur que lui, Courbet a cette immense supériorité qu'il est peintre jusqu'au bout des doigts. Il voit toujours en peintre; Thoma voit en dessinateur.
Au fond, cette infirmité de Thoma est celle de l'art allemand tout entier. Les Allemands n'ont pas été doués pour les arts plastiques comme ils l'ont été
pour la musique. Sauf Holbeia dans un certain nombre de ses œuvres, je ne vois aucun artiste allemand qui ait eu les dons complets du peintre, et qui ait eu le sens divin de la beauté. Je n'excepte pas Durer lui-même. C'est un artiste admirable sans doute ; il a une profondeur de sentiment, une imagination pittoresque et tragique, une science du dessin qui le mettent à la hauteur des plus grands génies. Je ne connais point d'oeuvre d'art qui m'émeuve plus que sa Melancholia. Mais combien cet incomparable dessinateur et graveur est inférieur dès qu'il prend les pinceaux I Et où trouveriez-vous chez lui une vision personnelle de la beauté ? Les Allemands sont, semble-t-il, des âmes trop compliquées et trop naïves à la fois pour saisir et créer la beauté plastique. Leurs meubles anciens, leur ornementation, leur sculpture, leurs ciselures, leurs verrières, tout témoigne de ce goût compliqué, surchargé, qui les empêche d'atteindre à la beauté. Leurs peintres ont été de tout temps incapables de rendre avec un coloris personnel et pourtant vrai une vision à la fois belle, réelle et individuelle de la nature. Le coloris de Durer ne lui est point personnel ; celui de Bœcklin est de pure fantaisie et tout de chic. Uhde, cette âme exquise d'artiste et de rêveur, est capable d'enfanter des pauvretés comme celles qui sont exposées à la Sécession. Menzel a un sentiment pittoresque égal à celui de Messonier avec plus de fougue, plus de
vie, une facture plus large, un coloris plus éclatant, et pourtant il n'éveille jamais en vous cette émotion esthétique, à la fois morale et intellectuelle, qu'on ressent devant le i8i4 ou la Rixe du peintre français. Je ne vois pas dans toute Thistoire de Fart allemand un seul artiste qui ait su arriver par la peinture à exprimer son âme et les choses avec l'unité harmonieuse d'un Titien, d'un Rembrandt, d'un Corrège, ou même d'un Millet ou d'un Troyon. Les Allemands peuvent s'en consoler du reste. Leur grandeur est ailleurs. Leur supériorité dans le plus poétique à la fois et le plus scientifique, le plus sensuel et le plus abstrait, le plus métaphysique même de tous les arts, la musique, a pour rançon leur infériorité dans les arts plastiques. Quand on a produit Bach, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Schumann et Wagner, on peut se consoler d'être au troisième ou quatrième rang en peinture et en sculpture.
De Munich â Pieve di Cadore.
Je franchis à Kufstein le frontière autrichienne. J'entre en Italie à San Vito, dans le val d'Ampezzo. A peine en Autriche, la propreté, l'air d'aisance cossue qui me frappaient en Allemagne, font place à une certaine négligence. Les wagons de chemin de fer sont moins soignés ; les employés, moins polis, nous empilent dans les voitures ; je retrouve des mendiants, race que depuis quinze jours je croyais
disparae de la terre. La tenue des soldats s*est relâchée. En Italie, j'entre dans le royaume de la misère joyeuse et de la saleté aimable et insouciante. Le pays est si beau d'ailleurs et les habitants si gais et si bons enfants, que je me résigne à ravance aux mille privations que leurs hôtels et leur cuisine vont m'infliger.
Je quitte l'Allemagne émerveillé des progrès matériels qu'elle a faits depuis vingt ans, de l'incroyable développement de sa richesse, de l'aisance qui paraît régner partout. A Nuremberg, les hôtels étant pleins, j'ai dû loger chez un petit boulanger. J'y ai été hébergé presque luxueusement. Son salon, orné des portraits de Beethoven et de Goethe, avait un piano sur lequel la porteuse de pain, qui servait aussi de bonne, venait de temps en temps jouer des cantiques ou des Lieder. J'ai vu des Allemands se plaindre de ce développement du bienêtre et de la richesse, prétendre que la jeunesse ne songe plus qu'à gagner largement sa vie, que dans les Universités on délaisse les études désintéressées, la philosophie et l'histoire, pour ne s'occuper que de chimie ou d'électricité. Ils disent que Bayreuth est un phénomène unique, qui seul donne à l'Allemagne une influence idéale sur le monde, que partout ailleurs l'art est en baisse ; que la musique même n'est plus cultivée avec autant de sérieux ; que les prétendues représentations modèles de Beethoven, Mozart et Wagner à Munich, annoncées à
grand renfort de réclame par toute l'Europe, sont une preuve lamentable de la négligence et du manque de conscience des musiciens et des chanteurs, n y a même des Allemands assez grincheux pour se plaindre de Bayreuth, et prétendre qu'on y corrompt l'originalité allemande en y attirant tant d'étrangers, surtout tant de Français et d'Anglais, qui y forment presque la majorité du public. D'autres grognent contre l'hégémonie prussienne et afiFectent de parler avec dédain de l'Empereur qui, disent-ils, n'est apprécié qu'en France. En Bavière en particulier, l'ultramontanisme est en ce moment fortifié par une véritable poussée de sentiments nationaux bavarois particularistes. Le clergé distribue par milliers dans les campagnes un petit médaillon qui porte d'un côté l'image du prince Ludwig et de l'autre les fières paroles qu'il a prononcées à Moscou devant le prince Henri de Prusse: « Verbundete, nicht Vassalenii> (alliés, non vassaux). Je ne compatis pas trop à toutes ces plaintes. Je vois pour l'Allemagne une source considérable de force et même d'influence dans son progrès industriel. En exportant ses produits, elle étend aussi son action. Si le désir de s'enrichir par le commerce et l'industrie diminue le prolétariat intellectuel, le nombre des ratés des lettres et de la science, et préserve l'Allemagne de cette plaie du fonctionnarisme, qui ruine et énerve la France, c'est tant mieux pour elle. Si elle n'a plus actuellement de grands hommes, à l'exception du
vieux Mommsen et du vieux Bismarck, je ne vois pasque les autres nations soient en ce moment beaucoup mieux partagées. Sans parler de Ténorme somme de travail intellectuel et scientifique qui se fait dans les Universités, il y a dans TAllemagne du Nord un mouvement littéraire qui, avec Sudermann, Hauptmann, Fulda et quelques autres, commence à exercer une action hors même des frontières. L'armée est toujours aussi bien dressée, les soldats aussi irréprochablement tenus, les officiers aussi exacts dans le service et dans l'exercice de leurs devoirs. Les sentiments particularistes sont dominés par l'attachement foncier de la nation à l'unité si chèrement achetée et dont les effets bienfaisants sont ressentis du Nord au Sud. Je reviens d'Allemagne très frappé des signes de force, d'activité et de prospérité que j'ai vus partout où j'ai passé. Il est nécessaire que les Français sachent ce qu'est l'Allemagne, et se rendent compte de ce qu'ils peuvent espérer ou craindre de leurs puissants voisins.
Lorsque j'arrivai à Munich au mois d'août de l'année 1871, la capitale de la Bavière, si paisible et silencieuse d'ordinaire, était pleine de mouvement et de 'vie. Les hôtels, les cafés, les musées, les théâtres regorgeaient de monde, et l'on voyait parfois jusqu'à dix personnes en même temps dans la splendide et solitaire Ludvsrigstrasse. Il semblait que l'Angleterre, l'Allemagne et l'Amérique se fussent donné rendezvous sur les bords de l'Isar. Et pourtant les fêtes de la rentrée des troupes étaient passées, et le congrès des nouveaux catholiques n'était pas encore commencé. La société munichoise tout entière était en villégiature; les militaires promenaient dans les villes d'eaiix leurs blessures et leurs rhumatismes, et les théologiens eux-mêmes demandaient à l'air salubre
des montagnes et des forêts les forces nécessaires pour combattre les hérésies du Vatican. Ce qui attirait cette foule de voyageurs et de curieux, c'étaient les représentations du mystère de la Passion données chaque semaine dans une vallée des Alpes bavaroises par les paysans du petit village d'Ober-Ammergau. Ces représentations n*ont lieu que tous les dix ans ; mais, interrompues en 1870 par la guerre, elles avaient repris en 1871, afin que nul ne pût être frustré par la faute des circonstances de la jouissance artistique ou de l'édification religieuse qu'il s'était promise.
Venu en Bavière pour y étudier de près le mouvement de réforme ecclésiastique provoqué par le dogme du 18 juillet 1870, j'étais curieux de retrouver en même temps dans ce pays un débris des antiques et pieuses traditions de l'Allemagne catholique^ d'écouter ce lointain écho du passé, et de comparer à notre littérature théâtrale, œuvre de lettrés et d'hommes de cabinet, toujours plus ou moins convenue et factice, cet art dramatique du Moyen âge, né, comme celui de la Grèce, des inspirations et des instincts naturels de l'âme humaine, comme lui national, religieux et populaire, et auquel il n'a manqué qu'un Eschyle pour devenir immortel.
Le samedi 19 août, à six heures du matin, un train d'une longueur démesurée nous emportait vers le Sud à travers les plaines stériles et tristes qui entourent Munich. Tout à coup, à Mûhlethal, s'ouvre un vallon
LE MYSTÈRE DE LA PASSION A OBER-AHMERGAU. 3i7
riant et vert, et quelques minutes après nous arrivons au Starnbergersee. Ce joli lac, limpide et bleu, tout entouré de douces collines boisées, est le séjour d'été favori des Munichois* On n'est qu'à sept lieues de la ville; on y trouve une vie élégante et joyeuse, bien que le pays et les habitants aient assez conservé leur caractère simple et rustique pour qu'on s'y sente vraiment à la campagne. Sur la rive orientale s'élève le joli château de Berg, la résidence habituelle du roi Louis II, qui y passait son temps en villégiature pendant que ses ministres travaillaient et que ses soldats allaient à la guerre. Au fond du lac se dresse la masse majestueuses des Alpes bavaroises, avec leurs dures parois de rochers, leurs noires forêts de sapins, leurs cimes déchiquetées et neigeuses. Moins élevées que les Alpes suisses, leur premier aspect est pourtant plus saisissant ; en Suisse on se trouve en pays de montagne longtemps avant de voir les hautes cimes, et quand on les découvre, l'œil déjà accoutumé par des gradations insensibles n'a plus de point de comparaison pour mesurer leur élévation. Ici, au contraire, les montagnes surgissent tout droit de la plaine comme une formidable muraille, et l'on embrasse d'un seul coup d'œil leur masse énorme de la base au sommet.
Nous laissons une partie des voyageurs traverser le lac en bateau jusqu'à Seeshaupt, et nous continuons notre route en longeant le lac à travers des bois de pins jusqu'à Weilhem. Là, sont réunis tous les véhi-
cules du pays, calèches avec cochers en livrées jaunes, carrioles traînées par des chevaux de labour, voitures à deux chevaux attelées d'un seul côté, omnibus plus anciens et aussi chancelants que la royauté bavaroise, chars à foin et chars à fumier transformés en chars à bancs. La foule se précipite à Tassant des voitures ; les cochers demandent des prix invraisemblables; cent francs pour une calèche, dix francs pour une place en char à fumier. Si vous n'êtes pas Anglais, on finit par vous faire grâce de moitié. La longue procession de voitures se met en branle, suivie à pied par quelques Allemands héroïques qui ne craignent pas onze heures de marche, et vont presque aussi vite que nos haridelles. Nous traversons d'abord un pays peu accidenté, mais fertile et riant, que domine le Peissenberg, montagne qui s'élève solitaire dans la plaine et qui a reçu le nom de Righi bavarois.
A Mumau, nous entrons dans les montagnes. La transition est brusque. Tout à l'heure nos regards se perdaient dans l'immensité de la plaine ; en quelques minutes nous sommes enfermés entre les deux immenses parois rocheuses qui forment la vallée de la Loisach. En face de nous s'élève le superbe massif et les arêtes dentelées du Zugspitz, le plus haut sommet des Alpes bavaroises, dont toutes les saillies sont vigoureusement modelées par la neige qui remplit ses anfractuosités. Au delà d'Oberau, on passe de la vallée de la Loisach dans celle de l'Ammer.
Après avoir traversé une admirable forêt et remonté
le cours capricieux d'un torrent dont on entend le murmure et dont on entrevoit l'écume à deux ou trois cents pieds au-dessous de la route, on arrive à Ettal, célèbre par l'excellence de sa bière et la beauté de son église. Sur le premier point, sa réputation est méritée; quant à l'église, c'est, en effet, ce qu'on appelle une belle église, reconstruite au xvni® siècle en style noble avec coupole, dorures, pilastres et chapiteaux corinthiens. Ce mauvais goût produit la plus désagréable dissonance à côté de la majesté simple des montagnes et des forêts et de la grâce des prairies en fleurs. L'ancienne église a été brûlée ; une statue de la Vierge, œuvre d'Andréa Pisano, rapportée d'Italie par l'empereur Louis de Bavière, a seule échappé aux flammes. L'ancien couvent des bénédictins, accolé à l'église, a été transformé en brasserie par les progrès de la civilisation.
Après Ettal, on suit pendant une heure et demie la vallée de l'Ammer, encaissée comme celle de la Loisach entre de hautes montagnes escarpées, à cimes aiguës, tantôt nues et noires, tantôt couvertes de la sombre verdure des sapins. Au point où elles s'abaissent subitement et s'inclinent vers la plaine est le joli village d'Ober-Ammergau.
Il est six heures et demie du soir ; le soleil descend vers l'horizon; les troupeaux de vaches et de chèvres reviennent de la montagne ; ils envahissent la route et remplissent l'air d'un tintement confus de cloches et de clochettes. Aux voitures venues de
Weilheim et de Seeshaupt se sont joints d'autres véhicules plus primitifs encore. Ils amènent les paysans de vingt lieues à la ronde, des charretées de filles de village et de franciscains coiffés de casquettes de drap brun et riant à cœur joie, des nuées de curés de campagne accompagnés de leurs paroissiens. La foule des piétons, je devrais dire des pèlerins, est grande aussi ; ils arrivent en famille, par bandes, le parapluie vert ou rouge sous le bras, disant leur chapelet à demi-voix. Les honmies sont chaussés de grandes bottes, coiffés d'un chapeau noir à larges bords, vêtus du classique gilet rouge et d'une veste couverte d'antiques pièces de vingt-quatre kreutzers, ornements héréditaires des habits de fête.
Le village se compose d'une seule rue, bordée de jolies maisons, dont le bas est d'ordinaire en maçonnerie, et la partie supérieure en bois. Ces chalets sont ornés de balcons finement sculptés et souvent de peinture à fresques assez grossières, mais dont les couleurs égayent la vue. On sent tout de suite qu'on est au milieu d'une population d'artistes, et non d'agriculteurs. Tous les habitants sont sculpteurs sur bois, et des enfants du pays ont établi dans toute l'Europe» et jusqu'en Amérique, des maisons de commerce qui vivent de la vente de ces gracieux et fragiles chefsd'œuvre. La population d'Ober-Ammergau est remarquablement instruite, de mœurs douces et pures; la race est belle, grande, saine et forte.
Ma bonne chance m'avait assigné conmie logement
la maison du choryphée, le Herr Prolog, M. le Prologue, cultivateur et sculpteur sur bois. J'ai trouvé dans Télégant chalet qu'il habitait, une jolie chambre, un lit moelleux avec des couvertures et des taies d'oreiller ornées de dentelles; et mon aimable hôte charmait mes soirées en me jouant du Mozart et du Beethoven sur son excellent piano.
Le dimanche matin, à cinq heures, une messe en musique réunissait dans l'église du village de nombreux fidèles, dont quelques-uns viennent seulement d'arriver. Ils ont quitté leurs travaux le samedi soir et ont marché toute la nuit pour assister au drame de la Passion. Tous les acteurs sont là; parfois même quelques-uns d'entre eux prennent la communion, pour être plus dignes des grandes choses qu'ils vont représenter. A six heures, la musique réveille les dormeurs attardés ; on fait partir des boîtes d'artifice, et la foule se presse aux portes de la vaste enceinte en planches qui sert de théâtre. A sept heures on entre, et à huit heures une nouvelle salve d'artifice annonce que le drame va commencer.
Le théâtre se compose de gradins dont les bancs supérieurs seuls sont couverts, et d'une scène divisée en trois parties. Au centre est une scène couverte avec rideau et décors changeants : là se passent toutes les actions formant tableau, la Pâque, le Sanhédrin, le jugement d'Hérode; des deux côtés sont les rues de Jérusalem, à ciel ouvert, et dont les décors immobiles servent de coulisses ; en avant
est un vaste proscenium, où se tient lé chœur et où se jouent toutes les scènes populaires, dramatiques , l'entrée à Jérusalem, le jugement devant Pilate, le portement de croix. L'œil du spectateur dépasse l'enceinte du théâtre et embrasse du regard les montagnes et les forêts qui forment conmie un décor plus éloigné et un cadre grandiose.
La pièce dure de huit heures du matin à cinq heures du soir, avec une heure de repos de onze heures à midi. Elle se compose, outre le prologue et l'épilogue, de dix-sept actes qui se divisent chacun en deux parties. D'abord le chœur des esprits protecteurs, revêtu de vêtements magnifiques, à l'antique, vient se ranger sur le proscenium et chante. Il célèbre dans ses chants simples et touchants, accompagnés de gestes nobles et mesurés, les miséricordes de Dieu envers les hommes. Le rideau de la scène centrale se lève. On voit un tableau vivant représentant un événement de l'Ancien Testament et prophétisant un des événements du nouveau ; le chœur en explique le sens. Puis il se retire et la scène du Nouveau Testament est alors jouée et parlée. — C'est ainsi que nous voyons, par exemple, les fils de Jacob qui vendent Joseph ; le jeune Tobie disant adieu à ses parents, la Manne tombant dans le désert, Adam travaillant la terre à la sueur de son front, l'innocent Naboth condamné, Caïn fuyant devant l'Éternel, Isaac ofifert en sacrifice, le serpent d'airain montré au peuple juif, Jonas sauvé par miracle ; et, dans une série de scènes
parallèles, le Sanhédrin qui résout la perte de Jésus, les adieux de Béthanie, la Pâque, le jardin des Oliviers, la condamnation du Christ, les remords de Judas, le chemin de la Croix, la crucifixion, la résurrection. Le drame se déroule ainsi tout entier devant nous, depuis l'Entrée à Jésusalem jusqu'à l'Ascension, et les acteurs y apportent tant de sérieux et de simplicité, que si l'on est tenté parfois de trouver le spectacle un peu long, jamais du moins on ne le trouve ridicule. Il y a des moments où une émotion extraordinaire vous saisit malgré vous, lorsqu'on assiste aux adieux du Christ à sa mère, lorsqu'on voit la Via dolorosa, lorsqu'on entend les Sept paroles. Quel drame peut être comparé à ce drame? Est-il rien de plus profondément humain? Esl^il rien de plus sublime?
Tout ce qui dans l'action demande de la passion, un jeu animé et varié, le rôle de Judas, celui de saint Pierre, les rôles de femmes, l'expulsion des vendeurs du temple, le reniement, est médiocrement ou mal joué. Tout ce qui est attitudes, gestes calmes et nobles, paroles graves, les adieux de Béthanie, l'entrée à Jérusalem, le lavement des pieds, YEcce homo^ le chemin de la croix, la crucifixion, tout cela est admirablement beau et grand. Les rustiques acteurs ont aussi un talent merveilleux pour grouper, faire mouvoir et faire parler les masses.
Les tableaux vivants où l'on voit paraître jusqu'à trois cents personnes, jusqu'à des enfants de deux ans, jusqu'à un chien, sont ordonnés avec un art parfait
et atteignent la perfection de Timmobilité*. Une foule de quatre cent cinquante acteurs se meut, court, se précipite, sans que jamais la moindre confusion se produise ; elle parle et crie, et le spectateur comprend chacune de ses paroles. La grande scène où Jésus et Barrabas comparaissent devant Pilale est admirable de vie et de vérité. Les discussions du Sanhédrin sont d'une réalité frappante, parfois triviale, mais toujours dramatique.
Le public n'est pas moins curieux à étudier que les acteurs. Je ne parle pas des Anglais qui sont venus en foule parce que le prince de Galles assistait à la représentation, et qui exhibent des gants irréprochables et des chapeaux de soie brossés avec soin ; je parle du public populaire, de ces quatre mille personnes qui restent là immobiles pendant de longues heures, anxieuses, émues, haletantes, et qui à la fin soupirent et pleurent comme si le Christ était crucifié encore une fois. Les prêtres sont blasés sur ces mystères, et j'en ai vu qui riaient ; mais les paysans sont sérieux et apportent au théâtre le même sentiment religieux qui a jadis poussé leurs pères à fonder ces représentations solennelles du drame de la Passion.
Elles sont, en effet, l'accomplissement d'un vœu.
1. Cette immobilité tient du prodige. Chaque tableau dure cinq minutes. La crucifixion est plus incroyable encore. Le Christ reste vingt minutes en croix, les brigands un quart d'heure. La scène atteint à un degré de réalité qu'on ne saurait concevoir ayant de Tavoir vue.
En 1632, une peste épouvantable dévasta les vallées bavaroises, et détruisit presque toute la population d'Ober-Ammergau. Ceux qui échappèrent au fléau firent vœu, pour célébrer leur délivrance, de jouer tous les dix ans le mystère de la Passion *. Ce vœu n'a rien qui doive nous surprendre. Il leur était naturellement inspiré par les coutumes traditionnelles des vallées du sud de TAllemagne. L'art dramatique populaire du Moyen âge s'y est très longtemps conservé. Il y a quelques années on jouait encore près de Kempten des pièces chevaleresques, et Ton cite plus de dix villages où, jusqu'à notre siècle, on a représenté la Passion. A Ober-Ammergau môme les paysans continuent à exécuter, à des époques indéterminées et pour leur édification particulière, la Kreuz-Schuley le Crucifiement du Christ.
Le cloître voisin d'Ettal prit part sans doute à l'organisation de ces fêtes religieuses et populaires. L'influence des jésuites, qui, à cette époque s'occupaient beaucoup en Allemagne d'art théâtral, se fit aussi, dit-on, sentir à Ober-Ammergau, et l'on prétend voir la main de la Congregatio romana de Munich dans les textes anciens du Passions-Spiel^, mais le type du drame fut emprunté aux anciens mystères. C'était une série de scènes où le ciel, la