HISTOIRE D'UN GRAND PRIX DE ROME
MLLE pÉAN DE LA ROCHE-JAGU
Mademoiselle Péan de la Roche-Jagu, d'après son ecusson que j'ai pu voir, et autant que mes connaissances héraldiques me permettent d'en juger, portait (k de sable à deux fasces d'or accompagnées de six roses en quintefeuilles d'argent ». Sa famille, l'une des plus anciennes de France, était alliée aux Chateaubriand, aux Duras, aux Montmorency, aux Malestroit, etc.; mais elle était loin d'avoir eu à se louer de la destinée, autant que ses parents et ses ancêtres. C'est une histoire navrante (jue la sienne, et rarement la carrière artisticjuc a offert un exemple de plus de vicissitudes. M"'' Péan de la Roche-Jai^u était née à lîrest. Des sa phis tcMidre enfanc(% elle témoigna de grandes dispositions musicales, et son père ot sa mère prirent plaisir à
les cultiver. Ils jouissaient d'une certaine
aisance, quoique rémigration leur eût enlevé la plus grande partie de leur héritage, et ils se décidèrent à laisser leur fille étudier son artà Paris, sous la direction du chevalier Berton, l'auteur à' Aline, reine de Golcondey'àe Montano et Stéphanie et de dix autres opéras plus ou moins renommés.
Le [chevalier Berton, qui n'était pas toujours de bonne humeur, la reçut d'abord assez mal, ainsi que sa mère qui l'accompagnait; mais en voyant l'enthousiasme et le courage de cette jeune fille, et après avoir examiné ses premières œuvres (elle avait déjà fait un opéra), il l'accepta pour élève et lui enseigna avec un zèle tout paternel les règles de la composition. Il veilla de plus à tous ses intérêts, et adressa au maire de Brest la lettre suivante :
Monsieur le Maire^
Le vif intérêt que je porte à Mademoiselle Péan de la Roche-Jagu, mon élève, m'invite à vous dire toute ma pensée sur cette intéressante personne. Mademoiselle Péan est douée des plus belles dispositions musicales ; elle a de brillantes idées dans ses compositions, et aurait déjà assez desavoir pour prendre rang parmi les amateurs les plus distingués* Mais sa po-
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sition de fortune et surtout sa noble ambition artistique lui ont inspiré le désir de s'élever jusqu'aux sommités de Tart de la composition musicale. Ce désir est louable sans doute, mais il est impossible d'y satisfaire si l'on n'a pas préalablement entrepris les travaux convenables, c'est-à-dire une étude approfondie du contrepoint et de la fugue ; car, pour écrire convenablement une langue quelconque, il faut en avoir étudié et la syntaxe et la grammaire.
Pour ce travail il faut au moins trois années. Mademoiselle cle la Roche-Jagu a déjà, d'après mes conseils, fait une étude de dix-huit mois en ce genre ; il lui reste donc^, pour être suffisamment instruite, dix-huit autres mois à étudier. Alors elle pourra, en toute sûreté, se [livrera ses inspirations, et je ne doute nullement qu'après de telles études elle n'obtienne des succès mérités et productifs.
Ce sera donc à vous, Monsieur, à sa ville natale, qu'elle sera redevable de pouvoir terminer ses études, si vous daignez lui accorder la subvention ([ue je sollicite en sa faveur. Sa reconnaissance sera ét(n'nelle, ainsi que celle que vous devront tous les amis des beaux-arts.
Lk chevalier h. Beuton, Monhrc. de l'htstilut et du Conservatoire ^ Officier de la LCf/ioJi dlioniieur, etc.
Celle lellre produisit son eifel sur le nuiire de Brest; après en avoir référé au conseil nuinici-
pal, il alloua une subvention de 1,800 francs à M^*® Péan de la Roclie-Jagu.
Notre artiste eut à cœur de justifier cet encouragement, d'autant plus cher à ses yeux qu'il lui venait de son pays; elle travailla sans relàclie, concourut pour le grand pi'ix de Rome et l'obtint. Ilélas ! de là vinrent tous ses malheurs. M. Berton demanda pour elle une médaille en or et six cents francs de pension. Elle ne reçut qu'une modeste somme de deux cents francs, point de pension, point de médaille. Elle étaitla première femme qui eût obtenu le grand prix de Rome, et, le cas n'ayant pas été prévu, on ne jugea pas à propos d'établir ce précédent en faveur de la plus belle moitié du genre humain.
Ce manque de galanterie, et môme de justice, fut la première déception de M^^^ Péan de la Roche-Jagu, mais elle croyait au prix de Rome avec toute la naïveté de la jeunesse; elle pensa que cette distinction allait lui ouvrir les portes de tous les théâtres lyriques; elle ignorait les tribulations que le sort a singulièrement attacliées au prix de Rome. Ilélas! Les cheveux grisonnent, la patte d'oie s'étale au coin des paupières, la tête oscille comme celle des magots chinois avant que le prix de Rome ait la chance
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de faire entendre sa musique sur un théâtre, à moins que ce ne soit à ses frais. Les dieux Pont voulu ainsi; M^'^ Péan de la Roche-Jagu n'était point encore dans le secret des dieux.
Alors commence son odyssée et sa lutte avec les directeurs, lutte terrible comme celle des anciens contre la fatalité. Au début de cette lutte, elle a le malheur de perdre sa mère et de rester seule avec le contrepoint et la fugue pour tous soutiens. Son succès lui avait enlevé la pension municipale, tant le prix de Rome est désastreux. Elle s'obstinait encore à ne pas en reconnaître la funeste influence, et elle s'en alla trouver M. Crosnier, directeur du théâtre de TOpéra- Comique, avec une lettre de M. Cave, en ce temps-là directeur des Beaux-Arts,
M. Crosnier était un des hommes dont le prix de Rome agaçait le plus les nerfs. Quand il en avait rencontré un, c'était pour lui comme une sorte de jeitatura; il m^ lui arrivait que des désagréments toute la journée, il 1(^ crovait du moins: aussi les évitait-il avec le phis grand soin, et il en voulut a M. Cave de lui avoir recommandé M'^^^ Péan de la Roche-Jagu. Cependant il lit bon visage à Tarlisle, et Tengagea à se procurer un poème en un acte, en promet-
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laiil do mettre la partition à l'étude dès qu'elle serait achevée, si toutefois le poème lui plaisait et la musique aussi. Cette promesse ne l'engageait pas extrêmement, mais M. Crosnier prenait toutes sesprécautions avec les prixdeRome.
M^^^ de la Roclie-Jagu sortit du cabinet directorial, joyeuse et confiante, et comme il se trouvait à loger dans sa maison deux frères (ce n'étaient pas les frères Cogniard), qui travaillaient pour les théâtres [secondaires et composaient des pièces à couplets fort gaies et souvent applaudies, elle leur fit part de la bonne volonté de M. Crosnier. Ces deux frères, qui avaient à peu près les mêmes préjugés que le directeur de FOpéra-Comique contre le prix de Rome, hésitèrent à accepter cette proposition ; ils y acquiescèrent enfin après s'être consultés, mais en proposant à leur voisine ce traité peu flatteur : « Je m'engage à rendre le manuscrit aux auteurs , si , à l'audition de la musique , elle ne leur paraissait pas susceptible de réussir. »
0 vous, vieux Péans de la Roche-Jagu, dont quelques-uns ont été aux croisades et possédaient dans leur blason des têtes de Mores coupées, ô Montmorency, ô Duras, ô sire de Malestroit, et toi, Chateaubriaiidj illustre chantre
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(les Martyrs et qui aurais pu chanter ta parente, martyre aussi! ô vous tous, vous dûtes tressaillir (Findignation ! Quoi qu'il en soit, W^"" Péan delà Roche-Jagu versa des larmes amères; mais elle avait foi dans le grand prix de Rome; elle se résigna et signa.
Elle travailla ensuite jour et nuit dans sa modeste chambre, où il n'y avait qu'un piano, et mit dans son opéra tout ce qu'elle avait de fugue et de contrepoint, tout ce qu'elle avait d'âme, de cœur et d'esprit; après quoi elle courut, rayonnante d'espoir, demander à M. Crosnier une audition. Le directeur lui indiqua, pour la semaine suivante, une heure après une répétition, et vous savez, prix de Rome, quelles sont les auditions qu'on vous donne, dans un théâtre mal éclairé, oii les artistes peuvent à peine lire leurs rôles. Tout alla de mal en pis, et les deux frères auteurs n'arrivèrent que pour reprendre leur manuscrit avec l'assentiment de M. Crosnier.
M^^® Péan de la Roche-Jagu, en sa qualité de Bretonne, ne manquait pas de ténacité. Elle ne voulut pas se laisser battre sur tous les points; elh> alla trouver une artiste supérieure et d'une ànic généreuse, M'^'' de Roissy ; elle lui conta
ses chagrins. « Consolez-vous, lui dit M'^^ de Roissy, je me cliarge de faire exécuter votre opéra à rHôtel deVilIe^ dans un concert, et j'en jouerai le principal rôle, » Les frères auteurs s'y opposèrent vainement; un procès les débouta de leur plainte, et l'opéra de M"^ de la Roche- Jagu réussit brillamment à l'Hôtel de Ville. J'en puis parler, j'y étais ; on rappela l'auteur et les artistes, et ce fut un beau jour pour une femme, grand prix de Rome, une vengeance et un succès.
Sur ces entrefaites, M. Crosnier avait quitté l'Opéra-Gomique et M. Basset l'avait remplacé. Une lettre du comte de Las Cases un des protecteurs de M^^® de la Roche-Jagu, la mit en relation avec M. Basset. Il l'accueillit poliment : elle crut qu'elle allait voir la face de cette médaille d'or qu'on lui avait refusée et dont jusqu'ici elle n'avait aperçu que le revers ; mais M. Basset, dans les préoccupations naturelles de sa nouvelle direction, avait dû prier IVr^® de la Roche- Jagu d'envoyer deux morceaux de sa composition et de s'entendre avec un examinateur qu'il lui désigna.
]VF^ Péan de la Roche-Jagu, ayant vu jouer sans doute « les Comédiens » de Casimir Delà-
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vigTie, OU se rappelant l'histoire arrivée àMolé, acteur du Théâtre-Français, envoya les deux morceaux d'un opéra intitulé « Lulli, » en s'arrangeant de façon à ce qu'elle pût reconnaître s'ils avaient été lus. Au bout de huit jours, elle alla savoir la réponse, et l'examinateur, d'un air contristé, lui répondit que sa musique n'avait pas été jugée de nature à faire fortune à l'Opéra- Comique.Il luiremitlesdeuxmorceaux. M'^^ Péan de la Roche-Jagu put se convaincre qu'ils n'avaient pas môme été déroulés. Nouveau recours à Ar^® de Roissy, nouveau concert à l'Hôtel de Ville, nouveau succès. Le théâtre de Montmartre voulut jouer la pièce, le théâtre de Brest la monta à son tour, et M^'"" de la Roche-Jagu devint un prophète dans son pays.
Mais ses succès n'étaient rien moins que productifs, et la misère, disons le mot, envahissait et dégarnissait peu à peu le domicile de Tartiste. Elle essaya de frapper encore à hi porte de rOpéra-Conn*(jue, non plus sous la direction dt^ M. Hassel, mais sous la direction de M. Uotiueplan. Quant à ce directeur-là, honnne d'esprit original, on a prétendu, à tort sans aucun doute, qu'il était irivisihle et ({u'on n'avait jamais pu savoir où était le siè^e de son aduiinislration :
mais ce qui paraît certain^ c'est qu'il avait, bien plus encore que M. Crosnier, une sainte horreur (les prix de Rome. Il ne reconnaissait que les talents faits^ complets et parfaits, et acceptés par le public de manière à porter avec eux la responsabilité de leurs actes. Hors de là, point de salut !
Que vouliez-vous que fît M"® de la Roche- Jagu contre un directeur cuirassé de la sorte et d'ailleurs invisible, disait-on, au commun des mortels? 11 aurait été tout à fait insensible au succès de l'Hôtel de Ville, de Montmartre, de Brest, et même aux vers et aux couronnes qui avaient accompagné l'artiste dans sa course départementale, car elle était allée voir jouer son opéra. Elle se tourna du côté du troisième théâtre lyrique. De tous les directeurs qui y passèrent, M. Pellegrin fut le seul qui se montra bien disposé à accueillir les œuvres de la descendante de tant de preux. Aussi sa direction ne durât-elle que ce que durent les roses, l'espace d'un matin. Tout ce qu'elle put obtenir, après lui, ce fut de donner à ses frais, pendant la fermeture du théâtre, une représentation de ses opéras, « Simple et coquette » et « la Jeunesse de Lulli. ^ Pour cela elle se vit forcée de vendre son piano