‹ Portraits et souvenirs littérairesChapitre 23 sur 26 · SON GRAND FAUCON NOIR DU PIC DE TÉNÉRIFFE · texte numérisé non relu

SON GRAND FAUCON NOIR DU PIC DE TÉNÉRIFFE

En l'année 186... j'allais à Bade, aux courses cFIffenzlieim (on allait encore à Bade, à cette époque) ; je venais de prendre place dans un coin de wagon de première classe, à ]a gare de l'Est. J'avais devant moi un Monsieur à lunettes vertes dont le visage plein de suffisance avait quelque rapport avec la physionomie si connue de M. Prudliomme. A cote de lui était sa femme, grosse et replète, coiffée d'un chapeau jaune à bords évasés et qui paraissait rempHe de petits soins et de respectueuses attentions pour son mari; plus loin, leur lils, un garçon de sept ans, fort turbulent, s'étendait sur les coussins, et occupait quatre phices à lui seul. A côté de moi. un Monsieur maigre en iiabit noir, en cravate l)lanch(\ l'eprésentant vohintiers un huissier endimanché. A sa gauche, un homnuN^i hi ligure un

peu dure, à la redingote boutonnée jusqu'au menton et ornée d'une décoration aussi usée que sa redingote, révélait un capitaine en retraite. Ces personnes allaient à Meaux, comme je ne tardai pas à l'apprendre par leur conversation.

Le train ne partait pas encore. Il s'en fallait de quelques minutes, et je vis courir le long des wagons, qui? Vivier (1), tenant à la main une de ces cages à queue et à barres perpendiculaires et étroites, où l'on enferme les perroquets que l'on fait voyager. 11 s'élançait sur le marchepied de chaque wagon et examinait l'intérieur pourvoir s'il restait des places à prendre et peutêtre pour se rendre compte de la composition du personnel. Le nôtre lui plut. Il ouvrit subitement la portière du wagon, en disant au monsieur à lunettes vertes! — « Monsieur, mille pardons, auriez-vous la bonté de tenir un moment cette cage? elle renferme un oiseau rare qui m'a coûté mille écus, et que je destine au jardin d'acclimatation du grand duc de Bade. »

Le Monsieur à lunettes vertes, empressé de faire quelque chose pour un oiseau qui coûtait mille écus, et pour un homme en relation avec

(d) V. lettres de lui, àrappendice.

un grand duc, prit coniplaisam nient la cago et la plaça sur les genoux de sa femme, pendant que Vivier, montant d'un pas léger, s'installait dans le wagon, en prenant toutes ses aises.

Vivier, profond humoriste doublé d'un corniste fameux sachant faire rendre à son instrument plusieurs sons à la fois^ a toujours été connu comme un mystificateur de première force.

Je jugeai qu'il allait jouer quelques-uns des tours de sa façon au moyen desquels il égayait ses courses et ses voyages, et pour ne pas le gêner dans ses opérations^ je laissais retomber un foulard que j'avais sur ma tête, afin de garantir mes yeux de la poussière. Je fis même semblant de dormir, et quoique Vivier eût jeté sur moi un regard vif et perçant, il ne me reconnut pas... Je pensai qu'il allait à Bade donner quelques-uns de ces brillants concerts où il attirait et cliarmait dans les salons de M. Benazet, avec (juel(|ues notes, h^ monde fashionable européen.

Vivier rcqjrit sa cage sur les genoux de h\ daine, (^t chacun de mes voisins, à la manière dont il hi posa sur les coussins vi(h\s en face de hii, don! il avait déposséih'^ TcMifant, put lire celte inscription vn grosses letlres moulées : Grand fauco)i noir du pic de Ténérif]e .'...

C'est le grand faucon noir du pic de Teneriffe! répétèrent à mi-voix toutes les bouches, comme dans les forteresses on entend se prolonger le cri : Sentinelles, garde à vous ! ...

— Le grand faucon noir !...

— Du pic de Ténériffe !

— Du pic de Ténériffe!

il y eut un grand effet produit et des marques évidentes de haute estime pour l'heureux possesseur du grand faucon noir du pic de Ténériffe.

Le garçon de sept ans faisait toutes sortes de tentatives pour voir l'oiseau, et ce désir était partagé par les autres voyageurs plus discrets.

Après un entretien général, où mes voisins, loin de garder comme moi l'incognito, déclinèrent à la mode française leurs moindres qualités, il fut bientôt acquis que le Monsieur à lunettes était président d'une société d'agriculture et d'horticulture aux environs de Meaux; que le personnage que j'avais pris pour un huissier était un percepteur d'un village de Seine-et- Marne, et que le capitaine en retraite, domicilié à Villeroy, avait marqué dans nos guerres d'Afrique.

Vivier, voyant que Fenvie de voir son oiseau était générale, promit de le leur montrer àla sta-

VIVIKR 209

tion de Meaux, où la séparation devait avoir lieu.

Avec quelle impatience fut attendue l'heure de l'arrivée à Meaux I Que le chemin de fer marchait lentement ! il semblait le faire exprès.

Je continuai à garder mon foulard sur mes yeux et à faire entendre de temps à autre une respiration un peu accentuée, bien que Vivier, entre les malices qu'il avait lancées de côté et d'autre, eût trouvé l'occasion de dire à mon adresse et très haut : « Je ne conçois pas qu'on a dorme dans un wagon où il y a une dame. » Ce qui n'avait pas manqué de lui concilier les bonnes grâces de la femme du président de la société d'agriculture et d'horticulture. Enfin nous arrivâmes à Meaux.

Vivier, aussi bon comédien que l'a été Dugazon, qui ne se gênait guère non plus pour mystifier les gens, à la ville et à la cour, et môme sa propre famille, changea soudain de visage, et témoigna une grande angoisse et une perplexité extrême.

— Je vais vous montrer Toisiuiu, dil il en se frappant U) front, l'oiseau qui m'a coûté mille écus, et ([ue le grand <hic de Bade attend: mais figur(v.-vous (jue j'ai peur d'avoir élé volé ou trompé par celui qui me Va vendu; il m'est sur-

venu des doutes terribles. Mon faucon noir ressemble à un corbeau, à s'y méprendre.

— Nous verrons bien, dit le capitaine, j'en ai tué pas mal, de ces pékins-là dans mon jeune temps.

— Je fais appel à vos lumières, reprit Vivier, et surtout à celles de M. le Président de la société d'agriculture, d'horticulture, et sans doute de zoologie.

Il débarrassa la cage, et le gamin s'écria tout de suite :

— Papa, c'est un corbeau !

— Tais-toi, dit le père avec importance, il faut examiner.

— Oh ! oui, Monsieur, s'écria Vivier, examinez bien. Un oiseau qui m'a coûté mille écus ; un oiseau acheté pour faire le bonheur etla gloire d'un grand duc dont l'amitié m'honore. Ce ne serait qu'un corbeau I serait-il possible, ô mon Dieu!

— Ça en a bien l'air, au premier coup d'œil, dit le capitaine avec une brusque franchise.

Le percepteur paraissait, en inclinant la tete^ partager les pensées du capitaine et de l'enfant; mais la dame tenait pour le faucon noir, et on

passa la cage au président qui devait juger en dernier ressort.

Après avoir essuyé les verres de ses lunettes vertes, et considère l'oiseau en connaisseur, le président de la société d'agriculture dità Vivier:

— Rassurez-vous, Monsieur, c'est bien le grand faucon noir.

— Du pic de Ténériffe ? ajouta Vivier.

— Du pic de Ténériffe, reprit le président en se rengorgeant.

— Ah! Monsieur, quelle joie vous me donnez! On est heureux de rencontrer en voyage des hommes instruits, des administrateurs éclairés. Mais êtes-vous bien sûr que mon grand faucon noir soit du pic de Ténériffe ?

— Du pic de Ténériffe, répliqua le président avec assurance. J'en ai vu un du même pic.

— Oh ! répHqua Vivier, c'est qu'il y a pic et pic. Pic du Ténériffe, pic de la Mirandole!

— Je dis pic de Ténériffe et non pas pic de la Mirandole, répartit le juge avec gravité-

Je faillis étouffer de rire.

— J'aurais bien vouhi savoir l'opinion de ce Monsieur qui ricane en dormant, s'écria Vivier.

— On p(Mil KM'éveilkM*, hasanhi hi dame au chapeau jaune.

L'enfant se disposait à me secouer fortement.

— Non^ dit Vivier en le retenant : ou ce Monsieur descend comme vous à Meaux, et il sera vexé de se réveiller à quelques kilomètres plus loin, juste punition de son incivilité ; ou il va à Bade, comme moi, et il aura le temps de voir mon oiseau.

Je ne bougeai pas.

Toutes les personnes du wagon s'apprêtèrent à descendre à Meaux^ excepté nous deux.

Le capitaine, peu convaincu, agaça, avant de descendre, avec son doigt, Toiseau, qui lâcha cette salutation familière aux corbeaux apprivoisés.

— Bonjour, Colas!

Tout le monde resta stupéfait et le capitaine plus que les autres.

Vivier fit une grimace ; il crut son succès compromis.

— Il sait mon nom, dit le capitaine, il sait que je m'appelle Colas.

— 11 est si intelligent, se hâta de dire Vivier, vous êtes peut-être allé au pic de Ténérifïe?

— Je ne suis jamais allé en Afrique plus loin que la Kabylie, riposta le capitaine.

— 11 aura entendu parler de vous en passant

l'Atlas, répartit Vivier avec un irnpertubablesan^froid.

Le capitaine, déconcerté et mécontent, suivit ses compagnons, mais, sur le marchepied, il se retourna et murmura d'un air presque courroucé :

— Sacrebleu, je veux bien que ce soit le grand faucon noir du pic de Ténériffe, puisque le président l'affirme ; mais si c'était un corbeau, sacrebleu !

Vivier lui lança un regard qui semblait défier sa provocation.

Le capitaine Colas rejoignit ses compagnons en maugréant.

Le train repartit, et j'enlevai le foulard qui m'avait dérobé à l'inquisition du célèbre artiste.

— Bien joué, Vivier, lui dis-je, le trouvant parfait...

— Quoi! C'est vous! s'écria-t-il en me tendant la main.

— C'est moi, et vous n'avez pas la prétention do me faire avaler votre corbeau en guise de faucon?

— A vous, repril-il gracieusement, non. Jt^ vous avouerai (|ue mon faucon est un corlxNUi de Paris qui a été élevé dans la rue MoullVtard.

— Quoi bonheur pour vous que ce capitaine se soit appelé Colas!

— J'aime cet oiseau, répartit-il. Je suis accoutume à lui, nous vivons comme deux frères. C'est à moi qu'il dit habituellement tous les matins : Bonjour Colas ! Je l'emmène dans mes voyages. Croyez-vous que si j'avais prié ce Monsieur à lunettes vertes de tenir la cage d'un corbeau de la rue Mouffetardj il se fût donné la peine de m'écouter ? On aurait fermé la porte du wagon à moi et à mon oiseau, tandis que vous avez vu avec quelle considération on m'a reçu et comme on s'est serré pour nous faire de la place, et puis, voyez-vous, mon cher, je m'amuse à chercher le fond de la bêtise humaine, et je ne l'ai pas encore trouvé.

— Vous êtes donc philosophe?

— Pas mal, et vous ?...

En quittant Vivier je lui demandai l'autorisation de raconter un jour l'histoire de son grand faucon noir.. Il me l'accorda sans la moindre difficulté.

Page 1