A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL
L'EMPEREUR DU RRÉSIL
L'empereur du Brésil dom Pedro II, qui est. on le sait, un homme de lettres accompli, visita en 1872 la bibliothèque de l'Arsenal à luiitheures du matin, heure un peu brésilienne ; mais les fonctionnaires de cette bibliothètiue, heureusement prévenus la veille, se trouvèrent reunis pour le recevoir.
Il arriva sans aucune suite, introduit par le concierge, et comme le plus simple des visiteurs. Il demanda alors (juelques renseignements sur l'origine de la bibliothècjue fondée par le marquis de Paulmy d'Argenson, minisire de la guerre sous Louis XV, achetée \)dv le comte d'Artois en 1781, accrued'uue partie de la bibliothèque du duc de La Vallièie, augmentée ensuite |)ni' la Révolution de nombreux ouvrages pris dans les couvents, devenue publique alors, et
laissée comme telle par Charles X à son avènement au trône, détails que l'administrateur (1) s'empressa de lui donner.
L'empereur du Brésil examina ensuite avec curiosité les premiers incunables^ le Spectaculum humance salvationis, la Bible de Mayence^ le Catholicon de Guttemberg, et un admirable exemplaire sur vélin, avec miniatures, des Métamorphoses d'Ovide imprimé par Antoine Vérard. Il se mit ensuite à lire l'écriture gothique chargée d'abréviations avec une prodigieuse rapidité, et j'avoue que j'avais peine à le suivre dans cette lecture.
Il vit avec plaisir le célèbre exemplaire des Grands et Petits voyages^ avec les gravures de Théodore de Bry, et plusieurs autres voyages très rares sur le Brésil, notamment toutes les éditions du Voyage an BrésiL, par Jean de Lary^ et un recueil unique de fascicules par Villegagnon, \q C olonisateur protestant sous Henri II bien connu au Brésil.
Je lui montrai quelques exemplaires des romans de chevalerie aux armes du comte à'Hoy^n; à ce sujet, il me fit observer que le roman d'Amadis des Gaules était contesté entre les Espa-
(1) M* Edouard Thierry*
gnols elles Portugais, et il ajouta que la version portugaise lui semblait la plus ancienne.
Après lui avoir fait visiter le cabinet de Sully, dont les décorations peintes par Simon Vouet lui plurent beaucoup, je le conduisis dans la belle salle des manuscrits ornée avec tant de goût par rarchitecte ^offrand qui a reconstruit en partie le bâtiment de FArsenal sous Louis XV. Là était préparé un choix de beaux manuscrits .
Je lui fis voir les Bibles des treizième, quatorzième et quinzième siècles, avec les peintures de différentes écoles. Il porta son attention sur une suite de manuscrits à miniatures ayant appartenu aux Rois de France, depuis Charlemagne jusqu'à Henri IV.
Les manuscrits du temps de Ciiarlemagne parurent l'occuper particulièrement et à propos à'Alcuin dont un jeune élève de l'école des chartes lui présentait des commentaires sous le nom de Calliopus^ il se souvint qu'Alcuin était plus connu sous le pseudonyme de Glaçons Albinus^ et il parla fort éloquenuucnt du beau travail de M. Francis Monnier sur Alcuin.
Un livre de chœurs, avec la nolation en neumes du huitième ou neuvième siècU\ 1 intéressa vivement; il éprouva un sentiment d'admiration et
de respect en feuilletant un manuscrit du temps de Louis IX, encore couvert d'une étoffe de soie et or contemporaine du saint Roi ; la Bible de Cliarles V avec l'autographe de ce souverain lui fit dire : Charles le Sage, un des plus grands Rois de France I »
Enfin il étonna les bibliothécaires de l'arsenal par son instruction et sa science de bibliophile, non moins que par le goût d'artiste avec lequel il apprécia les miniatures qui passaient sous ses yeux.
Le temps pressait, et c'est en regrettant de partir qu'il parcourut à la hâte des manuscrits ornés de peintures attribuées à Giulio Clodio^ à Van Eych^ à Meinling^ à Marmion d'Arras^ à Ginllebert de Metz^ à Damoiselet et à Jarry^ et il nommait lui-même les peintres, et les désignait en quelques mots toujours exacts, et souvent ingénieux.
A sa sortie, la jeune fille de l'administrateur, gentille petite curieuse de dix ans, qui croyait sans doute que les Empereurs du Brésil étaient tout couverts d'escarboucles et ressemblaient aux princes des contes de fées, accourut pour le voir Son père crut devoir excuser cet empressement enfantin ; mais l'Empereur Taccueillit avec une
grâce toute paternelle et lui fit mille caresses. Elle aura cru probablement, en voyant sa simplicité, qu'on Tavait trompée, et que c'était tout simplement un bibliothécaire de Rio-Janeiro.
Il est certain que si son trône venait à disparaître, à une époque où les trônes s'écroulent avec une étonnante rapidité, il ne manquerait pas d'une place de bibliothécaire, s'il en avait jamais besoin, et si elles étaient données au concours (1).
(1) Il semble que Tauteurait prévu, plusieurs années à l'avance dans ce paragraphe final, la révolution qui vient d'éclater au Brésil.
Lorsque je quittai le journalisme, appelé à d'autres fonctions, j'avais des amis dans les rangs les plus opposes en matière de politique, de littérature et d'art. On quitte le journalisme, mais on ne quitte pas aussi aisément les journaux. Je suivais de loin les polémiques auxquelles j'avais pris part, et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'une querelle était survenue entre deux critiques de ma connaissance. C'étaient deux critiques spéciaux s'occupant de musique, et ce sont les plus véhéments. Kxemple : « IJei'lioz » (I). On ne saurait imaginer ce (|ue les a blanches » et les « noii'es » peuvent engendrer d(^ fureurs. Jamais fennnes. y compris la HeHe Hélén(% n'ont excité de pareils emportements.
L'un tenait pour Meyerbeer, l'antre pour J{os-
(1) r. h^Uio (le lui à rappondico.
sini; run estimait ITalévy (1). l'autre l'avait en horreur; le premier ne voyait parmi les modernes rien au-dessus de Gounod, le second rien au-dessus de Félicien David. Tousles deux avaient de l'esprit d'un genre différent. C..., l'esprit facile et léger, A..., l'esprit humoristique et un peu prétentieux. Ils s'étaient fâchés, je ne sais plus à propos de quoi, mais, après une grande fioriture de termes techniques au moyen desquels ils avaient prétendu stigmatiser leur ignorance mutuelle, les gros mots étaient venus. Enfin le mot « eunuque » était sorti de la plume de l'un d'eux à propos de son adversaire qui, très bon musicien théorique, ne s'abandonnait pas dans ses moments perdus à la composition.
Un matin je rencontrai A... sur le boulevard en face du passage de l'Opéra, il avait à la main le dernier feuilleton de son contradicteur, il savait que je connaissais son ennemi, il m'arrêta et, avec la liberté de langage familière à quelques habitués du boulevard, il me dit :
— Avez-vous vu comme ce polisson de G... m'a traité ? il m'a appelé (( timbalier » parce que j'ai fait autrefois partie d'un orchestre. . .
— Ecoutezdonc, répondis-je, vous l'avez appelé
(1) F. lettre de Ini à l'appendice.
UN DUEL ARRANGE i'27
a guitariste » parce qu'il a composé autrefois des romances.
— La romance à mon sens est une chose fade, mais je lui passe le « timbalier »; ce que je ne lui passe pas, c'est l'expression « d'eunuque ». Ah! je suis un a eunuque ! » Ah! je ne suis pas un homme! Je lui prouverai que j'en suis un. et je le mettrai sur le carreau. Je vais lui envoyer deux témoins. Je suis sorti de bonne heure exprès, ce matin, pour trouver chez eux deux lapins qu'un coup de pistolet n'étonne pas, et qui battent proprement du tambour...
— Mon cher A..., repris-je, je vois à l'animation de vos paroles que vous êtes en colère.
— On le serait à moins, un âne comme lui qui n'avait été créé que pour jouer pas même de la timballe, mais de l'orgue de barbarie, et qui veut tranclier du Fétis. Il faut débarrasser la terre de ces vermines-là.
Je me croisai les I)ras et, le regardant en face, je lui dis sérieusement : Savez-vous bien ce ([ue c'est que le duel ?
— Si j(^ le sais, c'est un moyen de suppléer à la répression légale i\\\\ iTatleint pas tous les délils, c'est la sauvegarde de l'honneur des familles, c'est le pivot des mœurs françaises (et
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il semblait, en pirouettant, cliercher à son côté Pépee des anciens gentilshommes). J'ai un fils, s'écria-t-il, et je ne souffrirai pas qu'on dise que son père était un eunuque.
— Puisque vous avez un fils bien à vous, et personne n'en doute, vos preuves sont faites ; le mot tombe de lui-même; mais portons la question plus haut. Tout le monde ne pense pas comme vous sur le duel, qui, la plupart du temps, ne prouve rien, car l'ofi'enseur n'est pas toujours puni et l'offensé reçoit souvent la blessure ou la mort. Ce n'est plus « le Jugement de Dieu », s'il l'a jamais été. Il faut compter avec l'opinion du monde et même avec la justice qui s'informe, après un résultat fâcheux, des causes de la querelle et indemnise les héritiers, lorsqu'il y a mort d'homme. On donne tort au provocateur, et, si vous voulez m'en croire, ne jouez pas ce rôle ingrat; votre adversaire est aussi pressé que vous de se rendre sur le terrain ; attendez ses témoins.
— C'est une idée, me dit A..., assez pratique au fond dans les choses de la vie, et très expert dans les questions d'argent, non pas que je fasse grand cas de l'opinion du monde ; je piétine tous les jours dessus ; mais si je tue mon homme, et
je le tuerai, je serais bien fâché d'être condamné à des dommages et intérêts envers sa famille fort peu intéressante pour moi. Vous pensez qu'il m'enverra ses témoins ?
— J'en suis sûr.
— Je les attendrai.
Je laissai sur le boulevard mon ami A..., en l'engageant à ne pas déranger ses deux « lapins », et comme mon ami C... demeurait sur la route que je suivais, je montai chez lui: je le trouvai non moins animé que l'autre, quoiqu'il eut en général un caractère plus modéré.
— Vous n'ignorez pas, me dit-il, que cette canaille d'A... ne cesse de m'appeler « guitariste » et qu'il en est venu dernièrement jusqu'à l'ànc bâté. Il faut que cela finisse ; je veux décidément avoir une affaire avec lui... ; vous conviendrait-il de me servir de témoin ?
— Vous me faites beaucoup d'honneur, mais j'ai un principe, je ne m'entremets dans ces sortes d'affaires que pour les arranger, et c'est ce que vous ne paraissez pas souhaiter.
— Non, certes, c'est trop grave.
Je souris, mais lui, pas.
— Eh bien, poursuivit-il. j'ai dans ma maison deux solides c gaillards », deux frères qui ont
été dans les zouaves, je m'en vais les lancer sur lui.
— Gardez-vous-en. Invitez vos gaillards à déjeuner, prévenez-les, et attendez tranquillement deux « lapins » que A..., je viens de le rencontrer, est en train de mettre en réquisition pour vous les adresser. Laissez-lui faire les premiers pas, vous aurez le choix des armes, et je répétai les raisons que j'avais données à l'autre. En un mot, attendez ses témoins.
— Vous avez raison, je les attendrai, c'est plus digne.
Ils attendirent vainement leurs témoins réciproques qui, comme on le pense bien, ne se présentèrent pas. Pendant ce temps. G... et A... se drapèrent dans le manteau brodé que j'avais jeté sur leurs épaules, et dirent fièrement à tous ceux qui étaient au courant de leurs débats : « J'attends ses témoins, » sans s'épargner sur le retard, qui s'accentuait de plus en plus, des commentaires plus ou moins ironiques.
Huit jours se passèrent, et huit jours, à Paris, c'est un siècle. — Un duel après huit jours n'a plus de raison d'être. — Ge serait un duel recouvert d'avance d'une mousse d'oubli. Mes deux amis ne se battirent pas.
L'un deux, A..., est mort depuis d'une maladie d'intestins qui le minait sourdement. J'assistai presque à ses derniers moments. Quand il me vit, il s'écria en essayant un dernier sourire ironique :
— Vous souvenez-vous de votre guitariste ? il ne m'a jamais envoyé ses témoins.
— Qu'importe, lui dis-je : ce n'est pas votre faute, l'honneur a été satisfait !
— C'est égal, je le tuerai à la première occasion, et il succomba le lendemain matin.
Quant à C..., il me dit, lorsque je le rencontrai quelque temps après : A... est mort sans m'envoyer ses témoins I Quel fanfaron 1
« Seigneur^ Laïus est mort, laissons en paix sa cendre. »
— L'honneur n'a-t-il pas été satisfait?
— Oui, mais c'était un drôle de « pistolet ».