CHAPITRE PREMIER
LETTRES DE CHÂTEÀUBRIIIND
La gloire de Chateaubriand resplendissait de tout son éclat lorsque l'amour des lettres est entré dans mon cœur. C'était un patriarche pour les jeunes poètes bretons, et moi, qui ai toujours eu le culte des grands hommes, et qu'une vive sympathie entraînait vers les choses d'imagination, j'admirai bien vite les bccUités nouvelles que ce grand écrivain a introduites dans notre littérature. Je ne sais si l'inlluence des lieux où il a été élevé. et(juej'ai parcourus dans mon enfance, si le charme de cette solitude de Combourg, si bien décrite dans ses MéuKu'nvs iVOii^ tre-Tomhe^ agissaientsur mon esj)]'it, et me prédisposaient en faveur de mon célèbre comj)atric)te ;
8 I^OUTUAITS ET SOnVENlUS
mais peu d'ouvrages ont eu à cette époque, où ma vie était composée de longues promenades et d'heureux loisirs, plus d'attraits pour moi que René et Atala, Il n'est donc pas étonnant que, frappé comme je Tétais de Téclat de la grande renommée de Cliateaubriand, j'aie recherché à mon début dans la carrière littéraire la vivifiante chaleur de ses rayons.
Lorsqu'en 1832 il fut jeté brutalement dans un cacliot par la fureur politique, cotte autre jpi^rm Francesa qui n'a pas toujours, comme sa devancière, l'honneur pour guide, et dont j'ai pu apprécier de^près, en plus d'une occasion, les erreurs, l'injustice et la profonde misère, je me sentis, quoique j'appartinsse à des opinions différentes de celles de Chateaubriand, saisi d'un mouvement d'indignation. Une ode, que j'ai totalement oubliée, et le malheur n'est pas grand, s'échappa de mon âme et alla, de Rennes, où j'étais, trouver l'illustre écrivain dans sa prison. En ce grave moment, il prit la peine de m'adresser une lettre que je vais citer, comme celles que je citerai ensuite, non pas à cause des compliments, dont la bienveillance des hommes (le génie est en général assez prodigue, mais parce qu'elles montrent sous un noble jour, dans
des circonstances importantes, le grand esprit de Chateaubriand.
Prùfeclure de police, le 26 juin 1832.
Votre ode, Monsieur, est noble et belle. Je vous en remercie sincèrement ; soyez tranquille sur mon sort; je suis Breton, donc je ne puis être un traître.
Recevez, je vous prie, Monsieur, avec Texpression de ma reconnaissance, Tassurance de ma considération très distinguée.
Chateaubriand.
Je suis Breton^ donc je ne puis être un traitre. Ainsi répondait le prisonnier avec une fierté digne de notre vieille devise armoricaine : Potius mori quam fœdari.
En 1836, M. Cauchois-Leniaire un des honorables et courageux vétérans delà presse, Tanii de Béranger, que j'ai connu chez lui, nravait accueilli dans la rédaction du Bon-Sens, — à laquelle concourait alors Louis Blanc (1) qui devait acquérir tant de célébrité, t^t (|ui devint bientôt, quoique très jeune alors, directeur de
(V) V. lettre de lui k l'appendice.
iO 1>0RTRAITS ET SOUVENIRS
ce journal, à la retraite de M. Lemaire; j'insérai dans le Bon-SeJis un ai'ticle sur la traduction du Pay^adis Perdit^ récemment publiée par Chateaubriand, et je reçus quelques jours après une lettre de lui^ qui me flatta d'autant plus que je ne l'avais pas appelée et qu'elle reconnaissait, avec une rare franchise, des fautes légères échappées dans un long et fatigant labeur; je fus presque confus en voyant Chateaubriand s'en accuser.
Paris, 29 août i836.
Je viens de vou' dans le Bon-Sens^ Monsieur, votre indulgent article sur mon dernier ouvrage, et je m empresse de vous en faire mes remerciements les plus sincères. Je n'ai nullement traduit MiUon par choix et par goût, mais par la triste raison que j'en donne dans les dernières lignes : // est plus noble eu plus sûr de recouru^ à la gloire qu'à la pidssance. A cette époque mes affaires n'étaient pas encore arrangées. Votre remarque, Monsieur, relative au vers épique anglais^ me semble juste; j'y ferai droit. Je l'ai dit dans ma préface, en un travail si long, si fatigant, si ingrat, il est impossible que Tattenlion lassée n'ait pas laissé échapper quelque contresens; mais une traduction mot à mot, comme la mienne, est un ouvrage stéréotypé; aussitôt qu'on aperçoit une faute ou (ju^on vous la fait apercevoir, on la
corrige sans être obligé de recommencer la composition.
Quant aux essais^ ce ne sont que des stromates, des broderies où je me suis reposé dans mes souvenirs. J'ai suivi la littérature anglaise dans ses grandes divisions^ sans viser le moins du monde à l'unité de matière, sans entrer dans le détail de tous les écrivains et de chacun en particulier. Il suffit qu'on ait pu me lire sans ennui et qu'on m'ait trouvé tel que j'étais; mes prétentions ne vont pas au delà. Oui, Monsieur, je suis Breton comme vous, Breton jusque dans la moelle des os. Je ne donnerais pas mon nid de bruyères pour les plus doux ramosa hospitia. Je mourrai enfant des vents et des flots.
Agréez de nouveau, Monsieur, je vous prie, l'expression de ma reconnaissance et l'assurance de ma considération très distinguée.
Chateaubriand.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer tout ce que cette lettre contient d'élevé et de touchant. Qui nesentirait la dignité de cetb^ phrase? « Il est plus noble de recourir à la (jloire quà la puissance, y) Phrase qu'un de nos i^rands poètes, éprouvé aussi lui par les vicissitudes politiques, Lamartine (1).^ eût pu nieltre en épigraplie au fronlispice de ses œuvres littéraires.
(1) ]'. loUre de lui à ru[)[)i>iulice.
La lettre suivante révèle encore Tamour de Chateaubriand pour la Bretagne, cet amour qui ne Ta pas abandonne un seul instant de sa vie. Je lui avais envoyé un recueil de nouvelles et il me fit cette réponse beaucoup trop flatteuse.
Paris, 17 mai 1837.
Je vais lire avec un vif empressement les nouvelles de mon Arktarque; j'y ai déjà aperçu des noms bretons; ainsi je me retrouverai encore dans ma patrie. Je vous remercie doublement;, Monsieur, comme juge et comme auteur, et je vous félicite de joindre la noblesse du talent à celle du caractère.
Chateaubriand.
En 1838, j'eus à rendre compte du Congrès de Vérone, et, à ce qu'il paraît, car je n'ai conservé que la lettre de Chateaubriand, je le fis de manière à éveiller sa susceptibilité royaliste. Il m'écrivit sans que j'eusse sollicité cet honneur. Voici sa lettre.
Paris, 17 mai 1838.
J'ai reconnu, Monsieur, dans votre article sur le « Congrès de Vérone », la bienveillance d'un Breton pour un Breton. Je vous en remercie infiniment. Ce-
pendant, vous le dirai-je, j'aurais désiré qu'en citant le petit chapitre sur Louis XVIII vous eussiez bien voulu rappeler le respect que je professe pour la mémoire d'un roi qui a posé le principe de nos libertés politiques. J'ai l'honneur, Monsieur, de vous renouveler mes remerciements les plus sincères et de vous prier d'agréer l'assurance de ma considération très distinguée.
ChaTEAUBRIAxXD.
Enfin, quelques années plus tard, pendant un de mes fréquents voyages en Bretagne, je me promenais un soir sur les remparts de Saint-Malo, en face du Grand-Bey. D'un côté, les derniers rayons empourprés du soleil couchant se reflétaient sur la pierre qui allendail la dépouille mortelle de Chateaubriand; et de l'autre coté la lune montait dans le ciel avec toute sa sérénité: les vagues semblaient se calmer sous sa bienfaisante influence. Ce contraste me frappa. Le souffle poétique qui passe en nous à certains moments, et fait jaillir les vers de nos lèvres, mYffleura, et je murmurai les strophes suivantes, que j'adressai à celui dont je contemphiis le futur tombeau.