SON TOMBEAU
Sur le rocher, avant que ta vieillesse y tombe,
Cliateaubriaiid, j'ai vu ta louibe Faire luire sa croix au sein des flots mouvants, Croix de granit qui doit surmonter dVige en âge
Tout le tumulte el tout Forage Des révolutions aussi bien que des vents !
A gauche, le soleil d'un nuage splendide
Descendait, el la plaine humide Etincelait sousTor de ses derniers adieux, A droite, de l'espace à moitié souveraine,
La lune, riante et sereine, S'argentait par degrés en montant dans les cieux!
Ce spectacle étalait ta magnifique histoire : D'un côté, c'étaient, pleins de gloire,
Tes vieux ans, se penchant vers la nuit du tombeau;
Sur la postérité, tranquillement charmée, C'était ta pure renommée
Jetant de l'autre un feu plus doux, mais non moins
[beau 1
Chateaubriand m'adressa., en réponse à mon envoi, la lettre qu'on va lire. Il avait oublié, il est vrai, que je n'étais qu'un profane, voué au monde et au théâtre. Il se peut qu'il y ait eu, sous ce rapport, un peu de confusion dans ses souvenirs.
Paris, 10 septembre, 1844.
Je roçoiS; Monsieur, votre lettre datée de la rue de Bréda avec les beaux vers que vous avez bien voulu adresser à ma tombe. J'y marche à grands pas, et dans quelques jours, j'y reposerai. Le bruit des vagues m'empêchera d'entendre le bruit du monde. C'est à vous, Monsieur, mon compatriote, à soutenir de votre voix la cause de la reUgion que je n'abandonne pas, maisque jclaisse, en mourant, âmes dignes successeurs.
Croyez, Monsieur, je vous prie, que le nom d'un Breton sera toujours cher et agréable à un homme élevé sur nos bruyères et le long des flots qui baignent notre chère et pauvre Bretagne.
Chateaubriand.
C'est la dernière lettre que j'aie reçue de
Chateaubriand. Je l'ai vu chez lui, à de longs
intervalles, et, plusieurs fois, à l'Abbaye-aux-
Bois., chez M""^ Récamier, cette constante amie
du grand écrivain. Je l'ai toujours trouvé
affectueux, excellent, plein de bienveillance
pour les jeunes gens, comme mon compatriote
aussi, Alexandre Duval, dont je parlerai plus
loin, et ([ui me fit, à mon arrivée à Paris, le plus
cordial accueil.
La dernière fois que j'aie entendu parler de
Chaleaiibriand autromont que par la publicité, c'est peu de temps avant sa mort, par Béranger, notre poète national. Je rencontrai Déranger (1), que je n'avais pas vu depuis les soirées de M. Cauchois-Lemaire ; il allait visiter Chateaubriand, déjà affaibli; je le conduisis jusqu'au seuil de l'illustreécrivain. Je ne montaipas : jene voulus pas m'interposer entre eux, il ne convenait qu'à la Muse de la patrie de consoler à ses derniers moments le Génie du Christianisme.
(1) Déranger était le plus modeste des hommes. Je Tai vu un joiu- dans l'antichambre d'un Ministère, assis à côté d'un garçon de bureau, tenant modestement son chapeau à la main. Il attendait son tour depuis une heure. Il me Tavoua sans impatience, et cependant c'était quelques semaines avant la mort de Chateaubriand, il eût bien désiré être promptement reçu afin de profiter du reste de l'après-midi pour aller savoir des nouvelles de son illustre ami. Tel était l'homme, il eût été désolé de faire un passe-droit à quelqu'un. J'avoue que je n'eus pas la même résignation pour lui et que je crus devoir à son insu faire avertir le fonctionnaire auprès duquel il venait intercéder en faveur d'un de ses protégés, que la Muse de la France était là.