‹ Portraits françaisChapitre 2 sur 9 · RUE SAINT-ANDRE-DES-ARTS · texte numérisé non relu

RUE SAINT-ANDRE-DES-ARTS

Pqn c i

Preface

La faveur avec laquelle les lettres et le public aceueillirent la premiirt sirie de ces portraits a la frangaise fut asse^ marquie pour engager Vauteur a persdvirer dans un genre oil le portent plus volontiers son go&t et ses prifirences. La peinture des portraits est de eelles h laquelle on ne peut pleinement reussir que si Von s'y essaye avec tous ses moyens. Ce nest point h dire qu'ily faille ; mieux que- pour les autres genres, user plus largement de dons litteraires ; mais, id, plus que dans les autres Merits peut-itre, une force d'affectueuse comprehension est necessaire a ceux qui peignent les visages des hommes. Et e'est surtout la qu'est Vicudl ! Vauteur, a force de se passionner pour ses modiles, arrive h les enibellir, et, par faiblesse pour eux, a faire comme le peintre Nattier de qui

PREFACE

Von disait que c'itait le grand tort d' « ajouter des grices it la ressemblance ».

Les premiers de ces portraits fratifais itaient tons dans cet ordre ; aussi le grand reproche adressi h Vanteur fut-il y surtout, d' avoir trop flattises personnages, de n*en avoir pas, — sinon flitri, — au moins attenue, pour le grand bien de la verite, les traits siduisants. Le portrait de Fabre d'£glantine,pour neciter que celui-lhy jut reconnu, pricisiment par quelquesunes des personnes qui le goUtirent davantage, « trop joli », (i) et, par d'autres non moins sympathiques, « charmant, maisbeaucoup trop enrubannt, affadi » (2).

Quelque viriti qu'il y ait a trouver excessive la peinture « adoucie » de telles figures Vauteur ripondra que son butfut, d'abord, de les faire vivantes y que, pour ce qui est du reste y la partialitd, en est due bien plus a son cceur qu'h son intelligence. Uun des principaux parmi les nouveaux auteurs n J a-t-il pas, ricemment, dit dans le mime sens : « Cela me semble la seule supdriorite de Vicrivain de sentir les itres et deles aimer tous » (3). Certes! Mais, n'objectera-

(1) M. Remy de Gourraont, Promenades littir aires.

(2) M. J. -Ernest-Charles, La Revue bleue.

(3) M. Charles-Louis Philippe.

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t-on pas que ce qui est permis au romancier ne Vest point a I'historien ? L'auteur ripondra id que cest I'cbliger h la confusion et qu'il n'y a de belle et forte histoire, de mime qu'il n'y a de bon et solide roman, que Ih ou Vecrivain sut chirir asse^, jusqu'a les animer de son souffle, les figures de son ceuvre.

Le second des griefs que sembla meriter ce premier ensemble de portraits ce jut de rappeler trop et d'tvoquer souvent les deux noms unis de Jean-Jacques et de Michelet. L'auteur dira, si c'est possible, qu'il ne convient de voir la que les seules expressions de son choix. II y a, id, tout un ordre d'influenees, et, quelque regrettables que puissent paraitre, aux yeux de beaucoup depersonnes, cellesqu'exercirent Jean- Jacques et Michelet, le sentiment, aussi bien Va que dans tout le reste 9 yfut pour plus de part que la raison.

L'attrait que Rousseau, avec toute sa puissance, exer$a stir le grand historien de la Revolution, Michelet I'a su, h son tour, exercer sur les jeunes hommes de sa patrie. Est-ce que, parlant de son maitre immortel, le puissant poite de la Mer et de /'Amour n'a pas ecrit une fois que ce qui le siduisait le plus et Sabord, en Jean-Jacques, c'est que « sa sauvagerie allait a la sienne ». Plus tard, un mime sublime ilan s une mime dpre ardeur portirent les Fran^ais

PREFACE

nouveaux h aimer Michelet. Avec quelle douce chaleur Us lui rendirent alors unpen de cette affection dont il avait lui-mime honor t le Ginevois I « Quand je lisais son Histoire de la Revolution, icrivait a ce moment Vun des hommes d'alors, je me suis surpris, en temps pluvieux, cachant sous mon hahit ce cher livre, le mettant au chaud pris de mon cceur et I'emportant pour le lire dans mon lit. fitais stir de passer une nuit attendrie, une nuit en bonne fortune avec la Julie la plus artiste, la plus savante, la plus amoureuse et la plus honnite qu'il soit possible d'imagincr. Je croyais converser avec M me Roland, avec Charlotte Cor day, avec Lucile, avec Thiroigne, avec toutes ces femmes en une seule et presser dans mes bras la ditsse de la liberti » (i).

La forte seduction que d'aussi miles figures exercirent sur les hommes n'est pas pris de cesser d'imposer sa puissance. Toutefois si Jean-Jacques et Michelet sont visibles dans ce livre comme Us Vitaient dans V autre, la raison n'en est point toute due h cette domination ; elle provient encore dece sens de la nature qu'ils avaient tous deux et de qui le charme s'itend aux portraits d'h cote.

Dirai-je qu'un agriment de ce livre a tie, pour

(i) Hippolyte Castille, Michelet.

PREFACE

Vauteur, en rapprochant ces figures, de Us grouper de telle sorte qu'elles se missent en valeur I'une par T autre. La belle tlte h boucles blondes de M. de La Fontaine ri inciter a-t-elle pas M. Pdques, un jour, a se montrer quelque vieux philosophe en ptrruque ?

Pour ce qui est de Rousseau, visiti par Robespierre a Montmorency, avec son inquietude, son frisson nouveau et Vdpre feu vengeur du Discours sur TIn6galite, n'apparait-il point lit tel que le dieu champttre a qui devait Michelet demander bientdt : « Est-ce done tot, avec ton epinette et ton Devin de village, pauvre musicien qui vas nous refaire un monde ?. . . » Le vieillard resta muet d'abord. Puis ce fut un mince filet de voix, une douce plainte d'ariette et de clavecin qui ripondirent pour lui; mats dans cette voix legire, dans ce bruit lointain du vieux clavecin du passi ce fut, passant dijh, comme un bruit d'orage, h Voreille de ceux qui savent entendre, le tonnerre des Marseillaise et des Chant du depart. Rouget de Lisle, mourant, ripitera ces hymnes sans se souvenir jamais du pipeau de pdtre d'oii Us jaillirent d'abord. Senancour, qu'un mime air de famille appelle id, West point diplaci pris de son maitre. Que dire de cette figure sinon qu'elle porte, mieux qu'une autre, la marque du siicle suivant, et, dans ce siicle, celle de Vipoque la plus belle et la plus passionnde. Senan-

IO PREFACE

cour donne, de son temps, la plus fine expression, la plus delUt, la plus charmante, c'est-ct-dire celle qui riest pas encore de Vheure tclatante et dont le ton ressemble a celui de ce romantisme qua Fdge.de Jean- Jacques et de Bernardin, Chdteaubriand n'avait pas encore christianisi. II domine, comme il sied, cette galerie de portraits dont la seule raison est de n'itre point assemblis au hasard 9 mats de se suivre, au contraire, dans un ordre asse^ juste.

PORTRAITS FRANQAIS

Le Voyage de La Fontaine

Le Coche et la Mouche

Lorsqne M"™ de La Fontaine, en nayee de vivre avec son nuri t se fat retiree a Chateau-Thierry, Boileaaet mon pere dirent a La Fontaine que cette separation ne lui faisait pas bonnenr et l'engagerent a faire on royage a Chateau-Thierry poor s'aller reconcilier avec sa femme.

(Louis Racotb).

Cfetait un garcon de Champagne de mine assez belle, d'esprit distrait, de tenue n6glig6e et qui faisait des fables. Ce garcon — qui s'appelait La Fontaine — s'6tait mari6 un jour et ne s'en souvenait plus. Son temps se passait k parler aux b6tes, louer les belles filles et remettre 4 Tendroit les bas que, chaque matin, il mettait k l'envers.

12 PORTRAITS FRANQAIS

L'ing6nuit6 de son ime ct aussi le talent qu'il avait de conter avaient valu k notre Champenois de plaire £ de grands seigneurs ainsi qu'i de fines prtcieuses. De c6l£bres pontes du temps se piquaient d'etre de ses amis ; Tamour ne lui tenait point rigueur ; pour ce qui regardait ses affaires, plusieurs personnes avaient la bonti d'en prendre soin a sa place ; de sorte que le Bonhomme n'avait plus qu'£ se laisser vivre, ce qui, dans son id6e, signifiait que ses jours ne devaient plus se passer qu'i r£ver, rimer des fables, trouver des contes, se promener aux champs et prendre si peu de souci de la vie r6elle que d'aucuns, par precaution, se voyaient, au moins une fois Tan, dans le dessein de Ten faire souvenir. Ce temps de T£preuve annuelle arrive, plusieurs pontes ses compagnons — gardant £ eux tous un peu plus de raison qu'il n'en avait £ lui seul — Tavaient men6 au petit jour, ou plutdt — car c'6taient l£ des gens qui ne se couchaient guere — £ la fin de la nuit, au Carr£ Saint-Martin. La se tenait le coche de CMteau-Thierry ; ils l'y avaient monte, avaient remis un peu d'ordre dans ses habits mal ajustfes, Tavaient sermonn6 comme on fait d'un enfant, et ne Tavaient laissfe qu'aprSs quils l'eussent pu voir, donnant de la tSte sur l'6paule de ses voisins, tomber dans un sommeil profond.

Maintenant le coche avait d6pass6 Meaux et

Failure s'en ralentissait : la cdtc devenait rude,

le mouvement que faisaient les roues sur le Pav6

du Roi, k cet endroit fort inigal, projetait Tun

sur Tautre plusieurs des voyageurs. Ce cahot, non

moins que les cris des dames qui 6taient li,

r6veill£rent a demi le dormeur ent£t6. H apparut

d'abord, tant ses regards semblferent marquer de

stupefaction, que M. de la Fontaine ne se rendait

point compte de sa situation. Accoutum6 aux b£-

vues il eut tout de suite le sentiment, ainsi que

cela lui arrivait quelquefois, de s'Stre 6gar6 la nuit

au point de se tromper d'h6tellerie et de s'6veil-

ler, le jour suivant, dans un lit qui n'fetait pas le

sien. Maisle fer deschevauxbattantsurlespierres,

le fouet et les cris des postilions, la poussiire qui

se soulevait a mesure que le coche gagnait la

route, eurent t6t fait d'6claicir ses souvenirs et sa

confusion. Une chose lui apparut soudain : e'est

qu'il 6tait mari6 et que c'6tait pour aller voir sa

femme qu'on l'avait men6 au coche, installs k

cette place et confie aux bons soins de l'attentif

maitre de poste. Tant de pens^es n'allaient point

sans m61ancolie. M. de la Fontaine n'aimait point

a se souvenir desa femme ; non pas que celle qu'il

avait fut de figure revScheou ennemie du plaisir ;

mais l'humeur de son caractSre, son gout pour

les livres de chevalerie, le ton autoritaire qu'ell,e

prenait sur les gens ne convenaient que de fort

loin k un mari dc son espSce. Sans doute, il la visitait bien deux ou trois jours par an et c'etait Ik, pour lui, une bonne occasion de revoir sa ch£re ville natale, le chanoine Maucroix son ami, son oncle Jannart, le bon Poignan et plusieurs compagnpns de sa lointaine enfance. Le temps de « Chaury » (i), comme il disait, lui etait demeur£ cher et, tandis que Failure du coche lui semblait devenir de plus en plus lente, il se prit d'y r&ver. II songeait k feu son pfere, maitre des eaux et forSts du duch6, k son parrain, « honorable homme » Jean de La Fontaine, k Claude Josse, sa marraine, k sa maman Pidoux et k toutes les bonnes gens qui prirent soin de TSlever dans le gout des vers et du plaisir. En meme temps il songeait k ses amis de Paris, k Moliere, a Boileau, k Chapelle cet ivrogne, k ce Colletet qui avait toujours des servantes si belles qu'il les ipousait toutes, k ce plaisant Desc6teaux dont le talent sur la flute 6tait inimitable. Mais tous ces souvenirs- Ik ne s'imposaient pas k lui au point qu'il nevit pas les profils des voisins et ne s'appliqu^t en dessous k les d6visager. Un homme k la figure longue, aux yeux ornfes de lunettes d'or, vetu de noir et coifi£ noblement se tenait a sa droite ; cet homme-te lisait du latin, toussait par instants et

(i) Chitcau-Thierry.

ne s mterrompait que pour puiser, par quart d'heure, dans une tabatiSre en 6caille, une sorte de pousstere brune dont il bourrait son nez. M. de La Fontaine, Payant consid£r£, songea au docteur Tant-Pis, dont il avait parl6 dans ses fables ; mais s'&ant incline k gauche, il remarqua que la dame contre laquelle il avait dormi, une brune assez forte, coiflfce k la battant-Foeil et montrant, sur la gorge, un « t4tez-y » de diamant ressemblait il s'y m£prendre k la comtesse poitevine qu'il avait connueen revenant de Limoges et de qui le ton assez sec Tavait tenu k distance. Ayant cherch£ k decouvrir, au nombre des autres personnes dont le coche 6tait plein quelqu'un qui fut de sa connaissance, M. de La Fontaine, de qui 1'esprit etait mal 6veill6 et tenait encore au rfeve, crut aviser au fond, et se faisant vis k vis, sous le voile dont elles s'abritaient, la baillive et la prfeisidente de son duch£. Q et li, se tenant assez roides et ne parlant qu'entre eux, quelques hobereaux de province m&lfe k des filles de th6£tre, faisaient figures de com£die. M. de Pr6raz6, non loin de Tlsabelle, donnait du talon-rouge. M. de Bois-Coup6, soutehait k M. des Lentilles que le brelan est un bien beau jeu ; k quoi M. de Mousseverte, prenant la parole, disait que le jeu de bassette dtait de meilleure compagnie. Le ton assez Aigre dont M. de Mousseverte soutint sa prtfe-

1 6 PORTRAITS FRANQAIS

rence, fit monter un peu de rouge aux pommettes du visage deM.de Bois-Coup6. Bient6t tout le coche se montra attentit. Madame la pr6sidente, la baillive et la veuve poitevine n'eussent point et6 ennemies d'une querelle qui les put distraire. Un instant le docteur Tant-Pis coula par dessus ses lunettes, dans la direction des deux jeunes gentilshommes, un regard d'inqui&ude ; un chanoine gras et court qui ressemblait iMaucroix, mais qui n*£tait point lui, s'arreta de rouler, entre ses mains blanches, les grains de bois de son rosaire. Dans le m&me temps une mouche entra par une vitre ouverte, assez grosse et presste, secouant de petites ailes bleues et de qui le bourdonnement indiquait la hite. Aussitdt, sans qu'on sfit pourquoi, elle vint donner du vol contre le nez vermeil de M. de Bois-Coup6.

II n'en fallut pas plus pour que ce gentilhomme, anim£ d'impatience, fit en secouant sa dentelle k hauteur du visage, s'agiter sa personne et donner k entendre qu'il avait au c6t6 une rapifere pointue et fort bien sonore. M. des Lentilles, gar$on mod6r6, voyant le geste provocateur que faisait assez visiblenjent k Tadresse deM.de Mousseverte, M. de Bois-Coup6, insinua d'une voix douce que le brelan aussi bien que la bassette peuvent fitre jou£s 6galement dans les bonnes compagnies. II y avait \k encore place pour un arrangement ; mais

M. de La Fontaine, sans qu'on TeAt pu prfevoir, se jeta dans le sujet, avec T&ourderie dont il avait coutume, et se mit k jurer que la bassette estun jeu indigne. II en donna pour preuve que Tun des hommes les plus distingu& de la cour, M. le marquis de la Fare, s'£tait entichl de la bassette k un point si exag6r£ qu'il y avait donn6 tout son temps et tout son honneur, allant, parait-il, jusqu'd, d61aisser complement une femme k qui pourtant il 6tait jusque-U parfaitement d6vou6 : Madame de la Sablifere. Cette dame, de d6sespoir, avait du entrer au couvent^ avait fui ses amis et s'6tait r£duite k un 6tat de penitence si extreme que, de toute sa maison, elle n'avait plus gard£ que son chien, son chat et son fablier, lequel fetaitlui, La Fontaine. Le chanoine dit sentencieusement que c'itait Ik un nouveau t6moignage de la faible pi£t£ des femmes, qui ne se r&ignent k se soumettre k Dieu que quand les hommes les laissent ; a quoi le docteur Tant-Pis ajoutaquela bassette est un mauvais jeu puisqu'elle 6chauffe la bile, pousse au d6r6glement les personnes honn&tes et met de braves seigneurs k deux doigts de se couper la gorge. La mouche insinuante, qui ne quittait le nez vermeil de M. de Bois-Coup6 que pour venir piquer le nez non moins rouge, mais beaucoup plus long de M.de Mousseverte, mit le comble k Timpatience oil se

20 PORTRAITS FRANQAIS

yeux du poite, le charme ct la. gentillesse de son pays.

En de$a dc la petite He que la Marne forme a La Fert6, le coche croisa un gros de cavaliers conduits par un sergent d'armes et qui menaient sur Paris, H6es dos i dos dans une charrette, une douzaine de prisonniSres. Plusieurs 6taient jolies au point que M. de La Fontaine exprima tout haut sont admiration et ne put que d6plorer le sort de malheureuses dont tout le crime 6tait dans la galanterie. Ces propos, reconnus assez justes, furent bient6t pr&exte k une conversation a peu pr& g6n£rale qui vint rompre la gftne ou se trouvait l'auditoire. Le Bonhomme soutint que l'amour n'est jamais un crime ; les dames Tapprouvferent ; le chanoine s'abstint, mais les jeunes gentilshommes tombSrent tous d'accord sur la proposition. Cela dura longtemps et chacun s'£chauffa avec assez d'esprit ; si bien que, La Fert6 franchie, on put voir que MM. de Mousseverte et de Bois- Coupi, tout occup6s* du discours, n'avaient plus pens6 k descendre au relai pour croiser T6p6e.

Cependant passaient les heures et le soleil de juin rendait le s6jour du coche insupportable ; c'est alors que le docteur Tant-Pis et la comtesse poitevine eurent l'id6e heureuse, de sortir, le premier une poularde et des oeufs, la seconde quelques quartauds de vin qu'ils tenaient en re-

serve; les jeunes personnes de com£die y ajoutftrent des fruits et des giteaux, et commen^a bientdt, entre tous les convives, un festin de voyage dont la petite mouche du coche ne laissa point que de recueillir les miettes. Cela occupa le temps si bien qu'on fat vite k Charly. Le coche suivait la Marne. A Saulchery, i Romeny, entre Azy et Chfey, montSrent des gens. Beaucoup se rendaient k Chaury pour la foire annuelle qui suit TAscension. Plusieurs — non sans Stonnement — reconnurent notre Bonhomme et lui firent du chapeau avec civilit£; lui, ripondit avec sa grice enjoufee, eut, pour chacun, le mot jovial et plein d'empressement.

Toutefois le chemin* devenait tortueux et « mal ais6 »; le soleil enveloppait la voiture au point que ceux qui 6taient dedans commen^aient d'Stouffer; le postilion criait, donnait du fouet sur ses bfetes ; « Tattelage — 6puis£ — suait, soufflait, £tait rendu »; si bienqu'i peu de distance il fallut s'arrfeter. Les femmes, le moine et les vieillards furent pri£s de descendre du coche ; M. de La Fontaine les suivit, les hobereaux, la pr£sidente, les demoiselles de thSitre et les villageois. Cela formait sur la route un cortege assez dr61e et de qui notre Bonhomme ne manqua point d'admirer la couleur et le pittoresque. Mais cela ne fut rien auprds de l'£tonnement qui s'empara de lui,

k revoir k nouveau, qui volait de Tun k 1'autre, j allait,venait, faisait partout Tempressfe, Tofficieuse petite mouche. Active et bruyante, elle piquait les chevaux aux naseaux, revenait sur les gens et faisaitsi bien son jeu que toutes les personnes, et le coche en avant, commencferent d'avancer. Tant de zdle laissa notre Bonhomme rfeveur ; il vit qu'il y avait \k pritexte k une fable bien tournte, k la fa(on de cellesdont il faisait parfois hommage k ses amis. Un haut peuplier se dressait k Fendroit, qui penchait son feuillage. M. de La Fontaine s'installa i son ombre, oublia le lieu, l'heure, le coche, sa femme et Chaury, et ne songea plus, bientdt, quk la fable qu'il allait rimer.

Les B&tes du « Fablier »

C£tait F6t6 ; la cigale avait chant6 ; et le soleil continuait de chauffer la terre. M. de La Fontaine chercha un peu plus d'ombre. Ayant lev£ les yeux, il vit, k travers la haie vive, un champ de luzerne et puis un champ de touzelle que s6parait un sender qui menait au bois. Notre Bonhomme, 6cartant les feuilles, s'y engagea. U marchait a pas lents, comme font les gens qui aiment les bfetes et ne veulent pas les troubler.

Une vie invisible animait la prairie ; ici fredonnait un bourdon ; Ik chantait une abeille ; mille cigales accordaient leur petit concert. Une caille s'envola, puis une autre ; il entendit partir une perdrix et ne fut pas que peu surpris, k mesure qu'il avan^ait, d'entrevoir, qk et 1&, le derrtere d'un lapin. Alors, notre Bonhomme, en promeneur pacifique, tenant poliment son chapeau i la main, se glissa jusqu'au bois, retenant son souffle et marchant baiss6. Cest ainsi qu'il fut k TorSe d'une petite garenne. II lui sembla que c'6tait la le seuil du paradis des b&tes. Beaucoup d'oiseaux de tous les plumages picoraient au soleil ; Pendroit 6tait discret, sentait le thym et la marjolaine ; une source au loin coulait ou chantaient les grenouilles. Le Bonhomme avait chaud; il sentait battre son coeur comme un homme oppress^; Tair balsamique et doux, Todeur des champs, la vue des bfetes, tout cela le jetait dans un trouble extreme et pareil au vertige. N'y tenant plus, M. de La Fontaine, avisant un petit carr£ de mousse, s'y laissa tomber, gotitant un charme heureux a se sentir loin de la route, des bretteurs et des com£diens, chez sesamis champfctres. De hautes herbes, des genftts sauvages le cachaient k peu pr& et comme il 6tait las, rfeveur et prudent, il fut bientdt, au seuil de la petite garenne, une chose 6tendue, inerteetpeueffrayan-

24 frOR? RAITS FRANCAIS

tc. Une mouche — qui n'Stait point celle du coche — lui bourdonnait aux oreilles, le vent ttede et pur lui soufftait au visage et toutes sortes d'herbes grimpantes lui tiraient la perruque. Bientdt la fougSre, k quelques pas de lui, comment de bouger. Notre Bonhomme leva la t6te.

Cest alors qu'il vit cette chose insolite : deux: longues et curieuses feuilles d'arbre, qui sortaient du buisson et que faisait trembler le souffle de la prairie. Bient6t ces feuilles oscilldrent en un petit mouvement d* inquietude, etM.de La Fontaine, dont la vue 6tait bonne, commen^a de distinguer, en avant de ces deux feuilles, une tfete soyeuse et de la couleur de Tavoine mflrie, des yeux ronds et vifs d'une craintive douceur, un museau moustachu et les petites ailes d'un nez extrfemement mobile. M. de La Fontaine se r£jouit de ce spectacle; de tous les hotes de la garenne aucun ne plaisait plus & son coeur que ce lapin charmant, amical et candide dont il vantait souvent, 4 ses amis de la ville, Tesprit et la gentillesse.

Ce jour-l&, Jeannot avait din£ d'un peu de pimprenelle, de thym frais et de roste; maintenant il prenait Tair au seuil de son terrier ; le soleil filtrait k travers ses oreilles et les rendait plus blondes que deux petits gkeaux de miel ; s'6tant assis devant la porte de sa maison creuse

il comment de mouiller avec sa langue sa petite patte agile et de lustrer son museau. M. de La Fontaine f&t bien demeur6 tou jours & regarder ce spectacle charmant de Jeannot qui frottait son nez. Mais l'endroit 6tait giboyeux et peupl6 d'h6tes divers. Un ltevre, 6tourdi et press6 comme les liSvres sont tou jours, vint & passer soudain en heurtantlabruy6re.il n'en fallut pas plus pour que Jeannot prit peur, donnit du nez sous terre et ne laissit tomber, de son cul couleur de feuille, au nez de notre Bonhomme, deux petites crottes pareilles k deux petites balles dures de tabac d'Orient.

M. de La Fontaine avait assez de malice pour aimer celle des bStes. La vue de ce lapereau se terrant tout de suite au gite, non moins que celle du lifevre faisant le press6 et le cogne-ffetu, lui furent, comme bien on pense, sujet de reflexion. Et cette derniire, chez notre Bonhomme, ne se manifestant jamais sans une sorte d'h£b6tude et de demi-sommeil, il ne tarda bientdt pas & tomber en torpeur. C'6tait-1&, £ vrai dire, sa mantere de s'fveiller et d'entrer tout & fait dans ce monde de fiction qu'il aimait plus que celui des hommes, autant pour les spectacles qui s'y passaient r6ellement que pour ceux que sa vision lui donnait a entendre.

D'abord il parut k M. de La Fontaine qu'il 6tait

l6 PORTRAITS FRAN^AIS

6tendu dans une garenne plus grande et pareille

& un paradis. II 6tait au milieu de ses bfites ; elles

venaient toutes & lui et le suivaient comme se

suivent, dans son oeuvre ingenue, tous les acteurs

deses fables. II en venait de la ville; ilen venait

des champs et des pilturages ; il en venait des bois,

et les fermes envoyaient les leurs. Sire Coq ou-

vrait la marche et sonnait du gosier comme on

voit que les clairons font a l'avant des troupes.

Un Paon suivait, qui semblait porter les drapeaux,

et puis deux perroquets qui faisaient les sergents.

M. de La Fontaine leur donna du bonjour, s'in-

qui6ta de leur sant6 et vanta leurs costumes. Mais

c'etait peine perdue; il venait bien d'autres bfetes

par toutes les venelles ! D'abord c'6taient les plus

presstes comme les rats et les lidvres, celles dont

les jambes sont longues comme compere le h6ron,

ou celles aux pieds agiles comme sont les chfevres,

les biques et leurs petits biquets. Les gens moins

6tourdis venaient k la suite : deux ours, dont Tun

6tait amateur de jardins et l'autre assez rus6 pour

ne point se laisser prendre aux propos des marchands.

Quatre animaux divers : le chat Grippe-Fromage, Triste Oiseau, le hibou, Ronge-Maille, le rat, Dame Belette au long corsage,

discutant de leurs affaires, de la patte et de la

gueule, se pressaient sur les pas de ces ours ma leches. Notre Bonhomme admira leur entente e comment toutes ces betes qui se mangcnt dans 1; fable, se voyaient dans son reve, fort empressee a plaire et a se montrer polies. Ainsi le Loup e 1'Agneau devisaient de compagnie ; le Renard e le Corbeau se causaient gentiment, 1'un opinantdi bee et l'autre de la moustache. Capitaine Renard coiffe a la mousquetaire, glissait, vers Robin Mouton, de sous son feutre empanache, un regan qui n'avait rien d' oblique.

Beau sire Loup et Thibaut l'Agnelet, chemr naient l'un et l'autre, prec£dant un nouveai cortege ou se voyaient bien d'autres loups et d> petits louvats, voire de loups normands et di renards gascons. Tous ces patte-pelus, confit comme devflts en careme, se sachant de loii admires de notre bonhomme, faisaient les « dou cets » et les hypocrites. Bien d'autres gens si montrerent, de plumes et de poils differents, Ii rat et l'elephant marchant d'un cote, l'autour e I'abuette se suivant de l'autre, la grenouille et le deuxtaureaux allant au milieu. Les chiens etaiea nombreux; le premier, fort proprement, portan dans ses crocs le dejeuner du maltre ; le second Mouflar au museau de dogue, deplorant ses oreil les coupees ; et, se poussant sur leurs talons Brifaut, Miraut, Rustaud, maints compagnons d<

2$ PORTRAITS FRANQAIS

v6nerie, puis, leur fermant la marche, le singe Bertrand, mangeant des marrons avec le chat Raton. Parurent le chat Mitis et lechat Rodilard, la moustache en bataille et la queue en panache ; gar^on plus rus6 et de plus d'exp6rience, Raminagrobis, vantait tout haut les pieces qu'il faisait aux souris. La gent trotte-menue, sans plus s'femouvoir, se m&lait aux discours, et notre Bonhomme trouva plaisante Taudace du vieux rat, sorti de son fromage et voulant persuader a monseigneur Mitis d'aller chez le barbier se faire couper les griffes et raser les moustaches. De voir venir & lui, s'aimant toutes comme dans une Sglogue, les b&tes de ses fables, M. de La Fontaine 6prouva le grand bonheur d'un pfere qui verrait la concorde et l'amour rapprocher ses enfants. Et il 6tait ainsi que l'Adam du paradis au premier jour du monde ; lapins et lapereaux, sans craindre colliers et reginglettes, jouaient sur un frais gazon ; nuls sournois tribuchets ne gardaient prisonniers les oiseaux innocents; le loup et Tagneau itaient bons amis ; le rat moins pincemaille, le chat moins matois, le renard moins croquant, venaient & ses pieds, ainsi que des colombes, jouer dans le serpolet. Mais il aima surtout la longue file de ses &nes : l'&ne chargi de reliques, celui qui s'6tait vStu de la peau du lion, celui que des voleurs s'6taient dispute et les deux compagnons portant,

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le premier le sel et le second les Sponges. L'odeur du paradis grisait les dnons; Aliboron dansait et le roussin d'Arcadip, faisant TScolier, broutait dans les buissons. De toutes les b&tes de ses ouvrages, M. de La Fontaine aimait surtout les ines. C&aient les plus battus et les plus mercenaires ; jamais Martin-Biton ne cessait de tombersur eux; les coups et les chardons itaient leur provende et, dans leurs grands yeux tristes et d'un bleu infini, d'un regard r&igni, M. de La Fontaine se plaisait 4 pencher son visage ingSnu ; il s'y trouvait meilleur et s'y voyait plus beau. Et notre fabuliste — comme un autre Apulfe — pensait & toutes les histoires d'&nes qu'on avait conttes. Toutes les choses louangeuses qu'on a dites des baudets, grisons, mulets, roussins lui donnaient plus de plaisir que si tout le compliment eut 6t6 pour lui seul. M. de La Fontaine 6tait un 4nier id6al qui fut volontiers demeurS dans son r£ve, menant le long des routes heureuses et des chemins fleuris, ses amis pr6f£r6s. Le songe oil 6tait ne le lui permit pas. A peine toutes les bfites s'6taient-elles effaces que, du fond du Paradis, courbes vers le sol et se tenant Tun a l'autre, parurent deux vieillards. Notre Bonhomme n'eut pas de peine k reconnaitre deux personnes de ses fables : Baucis et Philemon. Ce couple v£n6rable souriait en approchant ; le mari et la femme mar-

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chaient enlaces et tandis que Baucis devenait til— leul, il semblait k M. de La Fontaine que Philemon prenait la stature du' ch&ne, et que bient6t, joignant leurs branches Tun & l'autre, ils allaient venir & lui et rentrer dans son rfeve. II n'en fallat pas plus pour brouiller celui-ci. Notre « fablier » se souvint, au spectacle de ce couple immortel, qu'il 6tait, lui aussi, le Philemon attendu dans un lieu du monde qui s'appelait Chaury. Une fourmi lui ayant, & ce moment, marche sur le nez, ii chassa d'un geste le couple chim6rique, les b&tes et leur cortege; le paradis charmant qu'il avait peupl£ de tous les hotes de ses fables s'6vanouit & sa vue.

Gros Jean comme devant, le fablier, en se retrouvant couch£ devant le terrier du Jeannot, pensa que son sommeil avait assez dur6 et que ce serait une bonne chose d'arriver a Chaury avant la fin du jour. Laissant \k les champs, la garenne et le petit bois frais il se mit k chercher son chemin, se perdit & nouveau et ne put se retrouver que quand deux rustauds, qui sortaient d'une ferme, la houe sur T6paule, voyant notre Bonhomme qui b&yait aux corneilles, le vinrent poliment reconduire sur la route. La, passaient des carrioles menses par des paysans. Ceux-ci allaient ou revenaient de la foire de Chaury; les paniers de ceux qui allaient etaient emplis d'oies, de poulets, dindons

et toutes sortes de bfetes, ipais les paniers de ceux qui revenaient 6taient vides de volailles et les gars, sur le siege, faisaient claquer leur fouet en montrant des pieces d'or ; tous 6taient v&tus de neuf avec des blouses dries et de beaux chapeaux de drap. M.de La Fontaine aimait la Champagne et les Champenois, et bien qu'il manqu&t vingt fois fetre jet6 par terre il admira l'humeur des compagncms, le galop des attelages et le bruit que cela faisait dans la campagne du soir, ordinairement paisible. Bient6t il fut a Essomes qui est presque un faubourg de Chaury. IA 9 des buveurs chantaient, attables sous une treille. M. de La Fontaine s'arr&ta pour les voir. Toutes les Amotions du voyage et du r&ve, son sommeil dans les champs, la pousstere sur la route faisaient sa soif impSrieuse. Notre Bonhomme gouta, avec les paysans, un petit pichet de vin blanc d'Essomes, jeta deux 6cus, claqua de la langue et se remit en marche,

A mesure qu'il suivait la Marne, notre Bonhomme voyait venir- k lui Thorizon. Le fleuve coukit sous les peupliers en une bande unie et d'un bel argent. Qk et \k de grands ormes s'inclinaient sur son cours. Le soir qui commen$ait k descendre enveloppait toutes choses de sa lumtere, et le Bonhomme allait avec son coeur heureux. Bientot les petits vignobles qu'on voit sur la

pente, la tour du chiteau de Madame de Bouillon, celle du fort Saint-Jacques, le clocher carre de Saint-Martin, parurent aux yeux du voyageur, Enfin, ce fut Chaury lui-mfeme, biti sur la cote en amphith&ttre, le beffroi, les clochers, le vieux Moulin du Roi, et le pont magnifique se jetant sur le fleuve, de la rive au faubourg. La ville aussi a de la bonhomie, avec ses jardinets, ses places agrfables, ses allies d'ormes et ses vieux quais actifs bord6s de corroieries.

M. de La Fontaine va comme un homme pressi, il a h&te d'arriver, de se promener dans les rues, d'aller de la ville au bas village, d'entendre et de voir les gens. II regrette k present d'avoir laiss£ le coche, de s'fetre endormi aux champs en compagnie des b&tes. II y a longtemps d6j& que MM. de Mousseverte et de Bois-Coup6, le docteur et le gros chanoine, les personnes de th££tre et la digne comtesse, se sont disperses, sans doute, aux quatre coins de la ville, dans les hdtelleries. Pass6 le Moulin du Roi, puis la Fontaine des Amourettes, M. de La Fontaine prit la rue des fituves, enfin la rue des Cordeliers. Cest alors qu'il vit sa maison. A mesure qu'il avan- $ait, il pensait que Madame de La Fontaine n'Gtait plus qu'a deux pas et qu'il allait la voir. II convint que l'humeur de sa femme 6tait difficile ; mais Socrate, qu'il honorait pour sa philosophic,

avait une 6pouse pire encore. Et void que, par une sorte d'opposition avec la femme du sage, M. de La Fontaine se prenait presque & aimer la sienne. Ce disant, il arriva bientdt, monta de coti par le petit perron et donna du biton sur la porte ferm6e. Personne n'ayant bougt, notre Bpnhomme, extrfemement 6mu, se d6cida d'ouvrir. La pidce 6tait gaie et spacieuse. Cest li qu'il avait jou6 enfant. Ah ! souvenirs. Et le voili si tremblant que ses jambes peuvent & peine le porter. II va, vient, se cogne aux meubles, r4garde aux portraits, revoit son pfere et sa m&re. Alors il tombe en reverie, parle haut, se met a rire et pleurer et fait un bruit si fort qu'une porte s'ouvre enfin. Ce n'est que la servante. Notre Bonhomme l'appelle, la fait venir a lui et demeure embarrass^ devant ce petit chaperon pas plus haut que trois pommes, qui se prend & rougir, regarde k terre et qui, de confusion, roule entre ses doigts rouges, les bords d'un tablier. II se hasarde enfin :

— Madame de la Fontaine n'est-elle point li, petite ?

— Notre Monsieur, Madame est encore au salut...

Le chaperon a dit cela d'une voix basse et les yeux timidement tournfc vers le sol.

M. de La Fontaine pense qu'il est venu de Paris

34 PORTRAITS FRANQAIS

aChaury pour visiter sa femme, et le voyage achev6 il trouve maison vide et sa femme au salut.

Cest \k un contre-temps qu'il n'attendait pas. Allant vers la cour, il s'y tint un moment, revit le petit jardin, le mur des Cordeliers, le colombier et la tonnelle ; il admira les fleurs et surtout Taub£pine que jadis il avait plantSe. Toutes choses itaient en place et comme au vieux temps. Le poirier de Cuisse-Madame, le prunier de Reine- Claude, offraient tou jours leur ombre. Notre Bonhomme toussa un peu comme on fait quand on est 6mu.

— Je reviendrai, disait-il, je reviendrai, petite, quand le salut sera fini.

En mfeme temps il kvait deux doigts, touchait au menton la fillette, reprenait sa canne et passait la porte.

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Les Rieurs du Beau-Richard

Assez d6confit, M. de La Fontaine se retrouva dans la rue, se retourna un moment et se prit & contempler cette maison du pass£, cette douce demeure de sa Champagne ou jadis il v6cut, mieux que dans les palais de prince, les heures les plus tendres de sa belle enfance. Alors il 6tait jeune et candide, il aimait Marie H6ricart et il en fit sa

femme. Ah ! que cela 6tait vieux, qu'il y avait longtemps ! Maintenant, il 6tait seul de par le monde et il allait, de ci de l£, le Mton en main, comme un Bonhomme errant. Certes, les femmes lui 6taient douces et se laissaient prendre souvent a ses discours enjoufe, k son ton de bonne humeur, au charme des fabliaux dont il rimait les vers; mais toutes ces femmes-li — chambri&res ou marquises — ne valaient pas la sienne ; et cela ne se passait point dans sa Champagne, dans son beau Chaury, k Tombre de Taub^pine et de son petit vignoble. Ah ! Marie H6ricart ! Marie H6ricart ! Que ne saviez-vous lire dans ce coeur ing6nu ? Au lieu de courir les chapelles et de vous troubler la t£te aux romans de la Table-Ronde, que ne restiez-vous dans votre maisqn, k ravauder les culottes de votre mari, k moucher votre petit gar$on, k Stendre votre lessive et k soigner vos poules ? Peut-fitre bien que le Bonhomme ne serait pas parti...

Ainsi pensait M. de La Fontaine. La ville 6tait tout animte ; les gens des boutiques commengaient i rentrer leurs paniers ; les servantes revenaient avec les boites au lait; les enfants des voisins, soufflant dans des barbacoles, imitaient les oiseaux ; des ines et des chiens attendaient devant les portes ; qk et Ik des poules, des coqs et leurs pe- **

tits coquets traversaient de Tune k l'autre.

M. de La Fontaine vit venir, du bout de la rue, les quatre vicaires de Saint-Cr6pin.

— Le salut est fini, pensa-t-il ; je vais la voir bient6t.

Et il allait tout seul en tapant son baton.

Un instant il projeta — avant qu'il flit tout=-ifait nuit — de se rendre k Nogent-l'Artaud, pour embrasser son frdre, ou de pousser, jusqu'aux Aulne-Bouillants, chez son oncle Jannart; mais il efit bien voulu aller au mfeme moment jusqu'au Beau-Richard, voir si Poignan et Maucroix, toujours friands d'anecdotes, de g&teaux et de petit vin frais, ne s'y trouvaient pas ensemble. De loin il entendait la rumeur du march£, les musiques et le bruit des voitures; il semblait que tout Chaury fut au Be&u-Richard, k rire, boire et manger ; d&]k il eut voulu &tre rendu au carrefour, se m&ler aux gens du peuple, revoir ses amis le savetier et le financier de qui T6choppe et le palais sont voisins sur la place. Grande-Rue, notre Bonhomme aper^ut, qui venait de son cdt& en frappant de son 6p6e contre ses revers de bottes, un lieutenant aux dragons du regiment de Champagne.

A peine pensait-il 4 Poignan que Tautre d£j&, l'ayant reconnu, se jetait dans ses bras et, le pressant sur ses aiguillettes, lui frottait sa moustache au travers du visage. Le moment diffusion pass£, M. de La Fontaine avoua qu'il 6tait venu k

Chaury pour se r6concilier avec sa femme, mais que, ne I'ayant pas trouvee, il allait au hasard et cherchait ses amis.

— Tu n'en as point de meilleurs que Maucroix et moi, dit Foignau avec un beau feu. Laisse ta femme aux moines et dine avec nous. Peut-fttre bien que Gaches sera la aussi.

De tous les amis de M. de La Fontaine, Gaches avait la memoire la plus etendue. II pouvatt dire par cceur, sans'omettre un seul h£mtstiche, tous les contes du Bonhomme ; si bien que M. de La Fontaine l'emmenait souvent avec lui dans tous les diners ou il etait convie\ Notre Champenois mangeait et buvait, et, Ie dessert venu, s'endormait souvent. C'est alors que Gaches se levait et, d'one voix amusante, debitait Joconde, les OUs de Frire Philippe, les Lunettes, ou quelqu'un de ces autres contes ou notre bon fablier, laissant la ses betes, ne parlait plus que des ruses des amants, du malheur des maris, de l'impudeur des femmes et de toutes les sottises que t'amour fait commettre. Maucroix, bien que portant la robe et les sandales, n'etatt pas plus moine que M. l'abbe de Chaulieu n'etait abbe. II avait la trogne rouge, 1'esprit rabelaisien et se vantait de ses vers et de ses gaillardises. Maucroix, ce jour la, avait delaisse" sa maison de boutoille (on appelait ainsi, a 1'tpoque, les petites maisons des champs) et, sur

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une lettre de Poignan, sachant que Gaches 6tait li, il avait tout quitt6 pour se rendre a Chaury (i). Aussi quand vint Poignan, en avant de notre Bonhomme, annoncer au chanoine et au diseur de contes, qu'il amenait La Fontaine, ce ne furent que cris de joie et transports d'amitte. M. de La Fontaine ne s'inquidta pas plus de savoir comment Maucroix etait venu de Reims et Gaches de Paris, que les deux autres se donndrent la peine de connaitre les motifs de son voyage. Tout ce qu'on voulut savoir, c'est que le vin etait bon et qu'on en redemanda. Apres quoi les uns et les

(i) « Le chanoine Maucroix — dit Ste-Beuve — l'arai et le camarade de La Fontaine n'euit pas autre chose [qu'un disciple d' Horace], et il avait quelques uns des traits delicats du maitre. 11 e*tait de ceux qui, par nature et par gout, n'ont rien de plus cher que les douceurs d'une vie particuliere et obscure, d'un loisir anime par l'amiti6, embelli par les lettres, £gay£ d'un peu de poesie et, le plus souvent, rernpli par la paresse. » Poete, humaniste et lettre, Maucroix acheva sa vie a Reims « sa derniere et veritable patrie ». « C'est, dit Ste- Beuve, au benoit priau qu'il revient toujours, a la jolie maison qu'il se fait arranger et qu'on lui prepare (« car j'aimela jeunesse, disait-il, aussi bien en maison qu'en autre chose ») ; c'est a son jardin, 4 ses allees qu'il y veut « toujours propres, toujours nettes et sablees comme celles de Versailles pour le moins ». C'est a Reims qu'il mourut, en 1708, a 89 ans. «I1 faut, dit Ste-Beuve, prendre ces natures naives et de la famille de La Fontaine, comme elles sont. » Et, c'est bien ainsi que nous prenons Maucroix.

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autres, se tenant du bras, Tesprit en verve et le coeur heureux, sortirent sur le Beau-Richard. C6tait une coutume, en ce temps-la, de venir sur cette place, de s'y promener par groupes en se contant les nouvelles. Beaucoup, s'asseyant sur les marches de la petite chapelle de Notre-Dame du Bourg, y faisaient, au milieu des autres, les rieurs et les beaux esprits.

Au moment ou Maucroix et Poignan, Tun trainant de la sandale et Tautre de ses grandes bottes, parvinrent, suivis de Gaches et de La Fontaine, & l'endroit des causeurs, ils virent qu'un luron — qui n'6tait autre que le savetier GrSgoire — occupait les tr6teaux devant la compagnie. A mesure que Gr6goire parlait et vantait ses sornettes, les voisins d'alentour se les redisaient entre eux en les amplifiant. Si bien que les nouveaux venus, entendant les gens rire et se gausser tout haut, voulurent prendre leur part de la gaudriole. Gr6goire, qui les vit approcher et les savait pontes, afin de les honorer, recommen^a de conter sa malice. II dit comment ayant achet6, un jour, un demi-muid de bl6 k un meunier, ce dernier, en place de paiement, avait demands I'amour de la savetiire. Bonne femme et fiddle, la savetidre avait prevenu Gr6goire ; et voici ce qu'ils trouv^rent pour berner leur meunier : la savetidre fit venir notre marchand et le re?ut dans sa chambre ;

mais, k l'instant precis oil le gaillard entreprit d'user d'elle, la dame toussa. C6tait Ik le signal ; le savetier se tira aussit6t d'une cachette, et notre meunier confus, se sauva k toutes jambes. C'est ainsi que Grigoire pay a son bl6. Un drille assez rusi, entendant Faventure, reprit ensuite la parole, et donna k entendre que la savettere avait touss6 trop tard; ainsi le savetier et le meunier 6taient pay6s tous deux. Je laisse k penser les rires et le profit qu'en tira notre Bonhomme; ayant recueilli l'histoire, il confia k Gaches qu'il en ferait un jour un ballet de sa mantere. Le fait est qu'il tint parole et que c'est a ce voyage que nous devons au Champenois le petit Episode, tout de narquoise ironie, des Rieurs du Beau-Richard. . . Maintenant tombait la nuit. Nos amis se sentaient faim ; ils s'attabl&rent tous quatre dans une petite auberge d'ou ils voyaient la place. Ils mand&rent du p£t£, du vin blanc et des « dauphins » cuits, et tandis qu'ils mettaient la fourchette k la bouche, ils occupaient leurs yeux k regarder la parade. Pendant que les lumi&res s'allumaient sous les arbres, les joueurs de pantomines et les faiseurs de tours donnaient au menu peuple spectacle de leur savoir. En face de Fauberge, k vingt pas des dineurs, une sorte de Jocrisse, tout barbouill6 k l'italienne, faisait le Mezzetin, tandis qu'un gaillard, la bouche et les yeux ronds

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comme 1'acteur Jodelet, jouait des tours de pitre a la vue du public. Auprfes de ce th&tre et juch£ sur une table, un astrologue montrait dans une grande lunette, pour un prix d£risoire, les animaux de la lune. Devant des paysans, accourus pour l'entendre, un vendeur d'orvtetan, hableur et matamore, offrait aux naifs des vessies pour des pelles k feu, cependant que, non loin de li, un ours pris par le nez, dansait aux sons du fifre. Ailleurs un singe savant, allumant les figures de sa lanterne magique, faisait au nez des gens des tours de Fagotin. M. de La Fontaine en 6tait a les admirer, quand un spectacle nouveau vint le surprendre au point qu'il en garda longtemps, sans le porter a ses lfevres, le verre qu'il venait d'emplir. Deux jeunes gentilshommes, qu'il reconnut aussitot pour &tre MM. de Mousseverte et de Bois-Coup6, venaient de paraitre au beau milieu du Beau-Richard, et, cette fois, pour tout de bon, recommen^aient, devant leurs t6moins et devant tout le public, k la lueur des lanternes, leur duel interrompu. Maucroix et Poignan maudirent les ficheux qui venaient ainsi troubler, du bruit des rapteres, le repas et la joie des gens; Gaches exprima tout haut qu'il est toujours plaisant de voir deux jobards en venir au sang pour les beaux yeux d'une femme qui devait certainement les t romper avec un troisidme. Mais

M. de La Fontaine, qui connaissait, poar avoir vu dans le coche comment la dispute 6tait venue, le motif de la rencontre, affirma que ce n'6tait pas k V6nus, mais seulement au brelan qu'en revenait tout Phonneur. lis en fetaient Ik d'6piloguer sans pouvoir se rendre compte, k cause du populaire qui leur masquait la vue, de la suite de la chose, quand ils virent, venant en hite vers Pauberge, portant un bless6 au milieu d'eux, plusieurs gens de la ftte et les acteurs du drame.

M. de Mousseverte, soutenu sous les bras par MM. de Lentilles et de Pr£raz6, semblait assez endommagfi. L'6p6e de M. de Bois-Coup6, en passant par son justaucorps, avait donn6 de la pointe jusque dans son ipaule ; si bien que notre jeune homme avait la chemise en sang et se laissait aller &g£mir assez fort, M. de Bois-Coup6, peu fier de sa victoire et de qui la raison commen^ait de s'6claircir, s'empressait de pfodiguer a M. de Mousseverte toutes les marques d'un regret apparemment sincere. Cet Episode ne passa pas inaperqu de Poignan et de M. de La Fontaine. Tous deux se souvenaient du temps oil de bonnes langues allaient partout dans Chaury, disant que Tofficier aux dragons et Marie H6ricart trompaient notre Bonhomme. Ce dernier, par point d'honneur, ayant connu le bruit qu'on en faisait, s'6tait voulu battre k tout prix avec son beau rival.

Mais cela — heureusement — ne d6passa point les portes d'un petit cabaret oil ils furent assez sages — le vin itant bon — de laisser leur honneur, non moins que leurs 6p6es.

— C6tait alors le temps, pensait M. de La Fontaine, ou Madame de Coucy, abbesse de Monzon, me recevait en son cloitre pour mieux y passer le temps qu'4 chanter des antiennes.

M. de La Fontaine aimait que les femmes eussent le nez trouss6, les yeux vifs, le teint de la peau blanc et le reste aussi. Madame de Monzon avait tout cela k la perfection, et notre Bonhomme aima, au milieu du tumulte, k se souvenir du temps ou il allait k vSpres chez Tabbesse de Coucy.

A ce moment quelqu'un demandait iM.de Mousse verte lequel il voulait voir d'abord, du curt ou du chirurgien. Le bless£, se soulevant un peu, r6pondit avec i-propos qu'il voulait voir les deux. Cest ce qui fit qu'on amena M. le cur6 Jean Chouart, et que le docteur Tant-Pis, qui logeait au mfeme lieu, apparut aussitdt. Notre Bonhomme s'6tait, dans des fables amusantes, moqu6 de tous les deux ; et il eut du plaisir k les retrouver ensemble. II en 6tait k les contempler, que les douze coups de minuit, en sonnant k Thorloge, vinrent soudain le faire souvenir du but de son voyage. II pema un moment k quitter les con-

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vives, kisser Ik les duellistes, ses amis et la f£te, k s'en venir coucher dans le m&me lit que sa femme, en son logis de famille. Mais Gaches, au m4me instant, sauta sur la table et commenga de dire, en en scandant les vers et montrant les finesses, les Oies defrire Philippe. Pris i un pareil ptege, notre Bonhomme ne pouvait se d&rober. II dut se r6signer, demeura k la place ou il 6tait et commen^a de comprendre que tout, ce jour la, se conjurait pour venir mettre obstacle k ses nai'fs pro jets de retour conjugal. Ainsi passa le temps; le bless6 allait mieux et sentait peu a peu lui revenir Tapp6tit. On le fit boire et manger ; les autres Timitferent; le souper du soir comment et cela dura si tard que, quand tous les convives, pouss6s par le sommeil, sortirent sur le Beau-Richard, ils trouvferent tout iteint et les gens disperses. Bon ami jusqu'au bout, Poignan, faisant le fier, jura de ne s'aller coucher que quand il aurait couch£ les autres. Les lanternes allum^es et le bonsoir donn6 k MM. de Mousseverte et de Bois-Coup6, au cur6 et au chirurgien, ils all£rent d'abord conduire Maucroix dans la Grande-Rue. Poignan lui m6me logeait rue du Ah ! Ah ! Les deux autres Ty laissferent. Mais Gaches et La Fontaine ne se s£par6rent point. Le malheur voulut que le pauvre Gaches ne se souvint plus de Tauberge ou il avait, le matin, laissS son manteau. La Poule

rouge et le Bon Saint-Julien se trouvant face k face, ils jugferent bon (Taller d'abord a la Tattle rouge ou ils donnferent T6veil, firent aboyer les chiens et monterent dans des chambres qui n'itaient point les leurs. De Ik on les renvoya a la maison d'en face. Un valet les y re?ut en grognant, et, ses gregues moiti6 mises et se frottant les yeux, les mena sur la cour, dans la chambre de Gaches.

Leur lit enfin trouv6, harass^, fourbu du voyage, du diner et de la fete, notre Bonhomme s'y laissa tomber. A peine y itait-il qu'il commen^a de ronfler, et que, bientdt, des songes s'emparerent de lui, ou toutes sortes de gens et de bfites mfeltes faisaient figures singuliferes : Jeannot Lapin dansant avec la Dame poitevine, Capitaine Renard entre Gaches et Maucroix, Poignan non loin d'eux et les menant au sabbat, habill6 en berger et le chapeau en tfete, le Loup qui soufflait dans laflfite k Guillot...

La Mouche et le Coche

A Taube un coq chanta dans la cour de 1'auberge ; Gaches dormait k peine et cela le fit lever ; il vit par les vitres que deux postilions, arm£s de seaux et d'6ponges, frottaient k grands coups les

peintures d'un carrosse. En se penchant un peu, pour les mieux voir laver, il eut tot fait de comprendre que ce carrosse n'6tait que le coche public, le m&me qui amenait les gens de Chaury a la Fert6, ceux de la FertS a Meaux et ceux de Meaux a Paris. Gaches avait affaire en cette ville le soir m&me. Riveiller notre Bonhomme, lui planter sa perruque et le mettre en 6tat, fut Taffaire d'un moment; d'autant que le fablier, d'6pisodes aussi raides et si vivement menfe, gardait le coeur un peu vague et la tete k Tenvers.

Descendus 4 la h£te, ils ne furent pas les seuls & monter en voiture. Le docteur Tant-Pis 6tait lk 9 des premiers ; la comtesse poitevine, et puis M. de Mousseverte, son 6paule arrang6e, pr£s de M. des Lentilles ; enfin deux jeunes precieuses, dont Tune lisait YAstrie et Tautre la Clelie.

Bient6t le coche roula ; les langues se d£li£rent ; on se donna du bonjour et se fit des compliments. Notre Bonhomme qui achevait, sur T6paule de Gaches, le sommeil que le chant du coq avait, k Taube, interrompu, ne se tira de sa torpeur, un peu avant Charly, que pour demander aux gens Theure et le temps du jour. II dit qu'il 6tait press6, avait, dans le tantdt, lecture a TAcadimie, devait diner le soir, rue du Vieux-Colombier, avec Chapelle et Boileau, qu'il avait, de plus, promis de faire, le jour meme, visite, aux Incurables, a sa

bonne protectrice. Apr&s quoi il avoua que les Muses Toccupaient assez et que sans le conseil qu'on lui en avait donn6, il n'eftt point, la veille, tent6 tout ce voyage pour voir un peu sa femme et se remettre avec elle. Tant de z£le fut admirt de la part des voyageurs ; notre Champenois parlait si tranquillement et disait, sans ambages, tant de choses ingenues sur son 6pouse et sur luim£me, qu'i la fin quelqu'un lui demanda ce qu'il en 6tait maintenant, comment elle Tavait re?u et le ton qu'elle avait pris en le voyant paraitre.

Mais, notre Bonhomme, d'un ton moitte figue et moti6 raisin :

— Je ne 1'ai pu joindre..., dit-il, elle £tait au salut...

On juge de la stupeur ou cette candide r6ponse jeta les gens du coche. Les pricieuses, soulevies de rire, en laisserent choir sur elles, les deux petits ouvrages relies en soie verte de M. d'Urft et de la Scud6ry ; le docteur 6ternua ; M. des Lentilles aussi ; et M. de Mousseverte, de peur de dtranger le bandage de sa blessure, se pressa, dans la crainte d'6clater, de la pointe de son gant, surses deux joues tendues.Enfin,Gaches, en son coin, ne put, & part lui, se lasser d'admirer comme un acte d'unique et sublime distraction, l'histoire de cet homme qui, venu se riconcilier avec sa femme, ne la vit point, s'arreta en route,

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et passa tout son temps k courir les garennes, 6couter les pitres k la foire, assister les duellistes, et se promener la nuit, une lanterne en main, a travers les auberges.

Les rires 6teints — ce qui ne fut pas de si tot — on eut vite d6pass6 la Fert6. La route devenait dure, le soleil chauffait, le coche avait peine £ monter la cdte. Alors M. de La Fontaine vit que la petite mouche bleue qui, la veille encore se montra si officieuse, reparue au moment, donnant de l'aile et des pattes sur le naseau des chevaux, les for^ait d'avancer. Notre Bonhomme, adroitement, en fit la remarque avec assez de finesse pour que le voyage, joyeusement commence, pAt s'achever aussi bien. A ce propos, le discours en etant venu aux b&tes, notre fablier soutint que, de toutes celles qu'on conn ait, les fourmis des jardins qui se creusent des cit6s sous terre, vivent dans de petites maisons et se gardent pour Thiver, des grains de mil et des vermisseaux, sont les plus surprenantes.

AprSs quoi, le soleil, la soif et la faim ayant calm6 les gens et baiss6 le ton des voix, Gaches et le Bonhomme, comme s'ils eussent 6te chez eux et devant une bonne table, parl£rent de Baruch, d'Esope et de Platon.

Un ami de la nature.

Pirron de Tournefort

Di* ion, je campri* lea /burs, et qn« lean families s'ftpp«rentent et s'ftiment natarellement.

Fjuwczs Juans.

%A Eugene SCorel.

L'aimable botaniste que M. de Tournefort !

Son image, effac6e depuis longtemps de la memoire humaine, est de celles qui sont dignes de revivre aux souriants souvenirs des amis des plantes. Les traits de ce savant b£nin, la bonhomie de son coeur, le goiit qu'il avait pour les petites fleurs du monde sont autant de motifs qui inspirerent l'illustre Fontenelle dans le posthume 6loge qu'il lui consacra. Le savoir de M. de Tournefort en tout ce qui concerne les plantes, faisait, en son temps, l'admiration de ceux qui, comme le c6l£bre Crescent Fagon, furent, plus d'une fois, appel6s 4 l'appr£cier. Bernard de Jussieu n'a pas h6sit6 a 6crire tout le bien qu'il pensait de Pitton de Tournefort ; enfin le grand Linn6 a rendu le plus bel hommage qui convenait a sa douce m^moire, en lui d&iiant, ainsi qu'un

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present de la nature, cette discrete tournefortie, dont le parfum comme la forme ressemblent assez k ceux de ThSliotrope du P6rou.

L'amour que M. de Tournefort ne cessa de porter toute sa vie k la botanique se manifesta d£s l'ige le plus tendre. Le premier de ceux qui lui donndrent les notions de cette science 6tait un vieil ami, apothicaire d'Aix-en-Provence, sa ville natale. Ce brave homme cultivait, dans son petit clos de jardin, toutes les esp£ces m£dicinales des plantes. Je Timagine vif et alerte, extremement bon et doux aux fleurs, instruit de leurs vertus sur les maux des hommes, piquant et repiquant ses boutures, 6mondant les ceps de sa vigne, debout, d£s l'aube, dans les espaliers. Tournefort le suivait, dans les plates-bandes 6gales, comme, jadis, Esculape devait, sur les montagnes, suivre & la course le grand Chiron.

De fait, Tapothicaire, avec sa barbe en broussaille, la carrure robuste de son dos et de ses reins peu en rapport avec les fines jambes grSles et les pieds 6troits et solides qui Taidaient & se porter dans les chemins les plus difficiles, rappelait le grand Centaure, ami des herbes et des astres. Le jeune Tournefort avait plu extremement au doux Sagittaire barbu. Cetaient de belles et charmantes promenades que celles que faisaient en-

PITTON DE TOURNEFORT 5 I

semble l'icolier et le vieux savant. Cest au cours de ces courses passionn£es aux environs d'Aix, jusque dans les rochers et les petits bois ipais que Tournefort comment ce modeste herbier auquel il devait vouer sa vie et qui devint, par la suite, si considerable, que toutes les families des plantes sy trouv6rent rfeunies.

Destin6 k Tfitat eccl&iastique, le jeune botaniste, qui se sentait plus enclin k louer Dieu dans scs oeuvres naturelles que dans toutes celles des thfologiens, n'avait de gout que pour ces campagnes fertiles ou se voient les espdces abondantes des v£g&aux. La sorte de contrainte ou le tint le s£minaire ne fit qu'exciter en lui sa passion des merveilles dont il ttait prive. A peine pouvait-il s'ichapper que c^tait pour venir retrouver, dans le modeste et curieux jardin des Simples, son ami Tapothicaire. D'autres fois ses goftts vagabonds le portaient k pousser plus avant ses recherches aux endroits qu'il avait d£couverts.

« II pfen6 trait par adresse ou par presents dans les lieux fermfe ou il pouvait croire qu'il y avait des plantes qui n'itaient pas ailleurs — dit Fontenelle; — si ces sortes de moyens ne r£ussissaient pas, il se r&olvait plutot k y entrer furtivement; et un jour il pensa 6tre accable de pierres par des paysans qui le prenaient pour un voleur. » La mort de son p£re, en le rendant a la liberty,

lui permit dc se livrer tout entier a ses cheres Etudes. Un bon oncle qu'il avait, m£decin de son 6tat, Tcncouragea activement & 6tendre ses connaissances naturelles. Le jeune Pitton de Tournenefort quitta Aix aussitdt. II fit un beau voyage dans les monts de la Savoie et du Dauphin6, et revint avec un riche herbier tout empli des plantes rares qu'il avait pu trouver. Apr& quoi il fut £ Montpellier, oil il y a un jardin plants sous Henri IV, tr£s 6tendu en potagers, droguiers, bouquetiers et divisi en toutes sortes de compartimentsqu' Olivier de Serres a d6crits. II s'y perfectionna, au point que sa reputation ne manqua point de se r6pandre bientot comme celle d'un homme trfes capable en sp6cialit6 et savoir botaniques.

De nouveaux voyages qu'il entreprit en Espagne et dans les monts de Catalogne, ou il allait, suivi souvent de jeunes 6tudiants en m^decine du pays et cachant son argent dans du pain dur, en defiance des brigands, M. de Tournefort rapporta de pr6cieuses collections nouvelles. Les peines qu'il avait eues a franchir des crates souvent abruptes et difiiciles, les dangers qu'il avait courus de la part des miquelets, moines mendiants et d£trousseurs de bourses, enfin l'ebranlement physique qu'il conserva longtemps d'un coup qu'il avait re$u, une nuit que, perdu dans la montagne a la recherche des Simples, le toit d'une mdchante

PITTON DE TOURNEFORT 53

cabane, sous lequcl il s'6tait r£fugi£, vint is'abattre sur lui, furent bien vites oubltes devant le r£sultat de ses fructucuses recherches. « II revint £ Montpeliier a la fin de 1 68 1, dit son exquis biographe Fontenelle, et, de 1&, alia chez lui, k Aix, ou il rangea dans son herbier toutes les plantes qu'il avait ramassfes de Provence, de Languedoc, de Dauphini, de Cataiogne, des Alpes et des Pyrenees. II n'appartient pas & tout le monde de comprendre que le plaisir de les voir en grand nombre, bien entteres, bien conserves, disposes selon un bel ordre dans de grands livres de papier blanc, le payait suffisamment de tout ce qu'elles lui avaient cout£. »

Nul,mieux que Pitton de Tournefort, ne s'approcha des plantes avec un plus pieux amour, nul ne se pencha avec plus de soins attentifs sur la petite ime v6g£tale qui vit dans leur calice, la sfeve de leurs veinules, la fine poudre de leur pollen. Aucun homme au monde n'aima certainement (Tune tendresse plus profonde, d'une plus fiddle et plus forte passion leurs couleurs [admirables, leurs formes multiples, varices et charmantes. Le coeur odorant des fleurs, nul savant n'en goiita avec plus de fr£n£sie la chaude et douce vie discrete. Ainsi que d'autres hommes aiment les

54 PORTRAITS FRANgAIS

visages dc leurs enfants, la beauti d'une femme choisie pour sa grice, M. de Tournefort aima les pdtales duvetfc et nacres des roses et des anemones. Les plantes des jardins lui plaisaient pour leurs fleurs et celles des vergers pour leurs fruits ; il aimait celles des potagers pour leur succulence ; la vigne et le mfirier lui semblaient fort utiles et toutes les sortes d'arbres et d'herbes agreables et bonnes. II aimait celles des especes qui poussent sur la terre et sont la joie des yeux et le bonheur du goflt; mais il aimait aussi celles qui naissent au fond des eaux, dans le jar din des mers et il a fait sur elles de prdcieuses Etudes. Une seule parmi toutes les fleurs sufRsait a l'occuper longtemps. Cest ainsi que Toeillet de Chine lui inspira de gracieuses pages po£tiques; il l'a ch£ri autant que Bernardin de Saint-Pierre ou Jean- Jacques se devaient de ch£rir, plus tard, le fraisier ou la pervenche, leurs plantes pr£fer6es. M. de Tournefort a 6crit Thistoire des tamarins ; il a compris avec une ferveur passionnte tout ce qui croit et se d6veloppe dans le monde v£g£tal. Sa tendresse pour les plantes 6tait in£puisable ; il ne parvint jamais k en connaitre un nombre assez grand et, plus d'une fois, affronta les pires dangers, commit les imprudences les plus extremes afin de parvenir k trouver celles des herbes qui lui manquaient encore. Enfin sa sollicitude et sa pas-

P1TTON DE TOURNEFORT $$

sion pour dies 6taient si 6tendues qu'il connaissait les secrets de leur vie et de leur beaut£ et qu'il cheicha de savoir les raisons des maux qui les font p6rir. II accomplit de grands voyages pour aller contempler, aux lieux mSmes ou elles sont les plus belles, les plantes peu rtpandues chez nous. Cest ainsi qu'il fut etudier en Andalousieuneespecede palmier qui ne croit que dans cette province, et vint, plus tard, k Leyde, en Hollande, rien que pour admirer, dans le jardin du c6lebre professeur Hermann, k l'ombre des moulins du Vieux-Rhin, les tulipes merveilleuses dont ce savant cultivait les plus rares esp£ces.

Alors les Hollandais faisaient venir de leurs riches colonies des iles les plus fines epices et les races d'arbres a fruits les meilleurs et les plus savoureux. Le giroflier d'Amboine, le poivre de Java, le muscadier de Banca et le veloutier de Timor m&laient, dans ces pr£cieux jardins, leur forte odeur& l'aigre goAtdes cassis du genre asiatique. De toutes parts poussaient de beaux plants exotiques et de toutes sortes d'arbres de l'lnde bien acclimatfe. Hermann avait exerc6 autrefois la mddecine k Ceylan. 11 sut d6crire si bien les richesses botaniques de cette ile et peindre de telle sorte la luxuriante flore quiy pousse avec abondance, que M. de Tournetort se montra enthousiaste au point de jurer d'y aller. Bientdt le savant ne r&va

plus qu'a ces regions de grandes palmes, k cette magnificence fequatoriale si abondamment belle. L'odeur fauve de la jungle, celle plus douce des roses du Bengale impr6gnaient par avance ses chores heures d'amour et de travail. Quelque effort que fit le noble Hermann pour le garder a Leyde, le botaniste fran^ais se r&igna k quitter cette cit6, que le souvenir de Juste Scaliger le fits et de Gerard Jean Vossius, le commerce savant de Tillustre m£decin Boerhave ne suffirent point assez a lui rendre attachante.

Cependant le gout des voyages n'avait fait que dfevelopper en lui, k la vue d'aussi beaux jardins, de p£pinieres et de potagers abondants en arbres et en fruits de POrient, le desir de connaitre les contrtes qu'Hermann lui avaient d£crites. Aussi, des son retour k Paris, accepta-t-il, avec un doux enthousiasme, la mission que lui avait obtenue, sur Pavis de Crescent Fagon, Monseigneur le comte de Pontchartrain, secretaire d'Etat et des commandements de Sa Majest6. Ce voyage avait pour but de visiter la Gr£ce et PAsie Mineure jusqu'a. la Perse, non pas seulement au point de vue de la flore de ces contrfees, mais des moeurs et coutumes des habitants et aussi des curiosit£s que les villes et villages lui pourraient offrir.

Accompagn£ d'un m6decin allemand du nom de Gundelsheimer et d'un savant dessinateur en

PITTON DE TOURNEFORT 57

plantes et paysages appelfe Aubrier, M. de Tour-

nefortquitta Marseille par une bonne mer et sans le

moindre petit grain. Le navire qui le portait avec

ses compagnons ne passa qu'& une faible distance

de ces terres oil les noms de Th6ocrite et de Vir-

gile sont encore immortels. Uhomme sage qu'6-

tait Pitton de Tournefort ne pensa point qu'il

lui fut possible de placer sous la protection de

plus grands noms ses jours et ceux de ses amis.

Malgri la presence de flibustiers, corsaires et de

toutes sortes d'aventuriers hollandais et anglais

qui tenaient la mer en d£pit de la chasse que

leur donnaitl'escadre de M. de Chiteau-Regnaud,

la goelette qui portait M. de Tournefort et'ses

compagnons parvint sans retard k Candie. Cest-la

une belle etgrande ile; M. de Tournefort Tadmi-

ra non moins que toutes les autres de Tarchipel :

Rhodes, les Cyclades, Chio, Ltmnos et celles qui

ferment les Dardanelles. Sous le titre de Relation

d'un Voyage en Orient, fait par ordre du Roi, M.

de Tournefort commen^a de r6diger le journal de

sa mission.

Cet 6crit est d'un honnfete homme. L'auteur s'y emploie, le plus souvent, avec une bonhcK mie bienveillante, a louer les sites qu'il visite non moins que leurs habitants. De ce livre bon k lire et savoureux & cause de toutes les espdces de fleurs, fruits, parfums et produits de la terre qui

58 PORTRAITS FRANfAIS

y sont nommfe, subsiste cette douce odeur de feuilles seches et de vanille froissee qui se degage des herbiers anciens. Des « belles vatlees de Georgie, d'ou Ton apporte routes sortes de fruits a Erzeroum a, Tournefort a garde le mirage oriental capiteux. La plaine ou il chevauche, au-dela. de Tiflis, « est agreable par ses vergers et ses jardins ». Ce qui lui plait le plus a admirer, durant son sejour en Perse, ce sont les bosquets bien entretenus, les arbres en alignement, les parterres ordonnes, enfin toutes les plantes disposees avec art et mesure. Voit-il la campagne armenienne, c'est pour rendre grace au sol de la prodigieuse etendue de champs qui s'y trouvent, « du riz, coton, lin, melons, pasteques et de beaux vignobles » qui y poussent de toutes parts, dans la plaine ou le flanc du c6teau. Atlleurs les fruits du Levant lui semblent irais a sa soif et fondants a ses levres. Etce sont ces <i melons d'eau » aupres de qui paraissent seches et sans gout « nos poires de bemre et la raouille-bouche » ; et, d'autres fois, ce sont ces fruits de 1'andrachne dont il a donne la structure : « Ce fruit est clair seme sur les grappes branchues et purpurines, presque ovale, long d'un demi-pouce, a grains aplatis, au lieu que ceux de l'arbousier sont a grains pointus ... La 1 chair du fruit de 1'andrachne est rougeatre, tirant sur l'orange, jaunatre en dedans, et agreable au

PITTON DE TOURNEFORT S9

gout...» Les arbres grands et forts, les vartetfo locales de toutes les herbes m6dicinales et plantes cultiv^es pour leurs fleurs ou leurs graines ne le retiennent pas moins que les fruits succulents.

II n'est point de jour de ce beau voyage au Levant que Pitton de Tournefort n'ait marqu£, selon le temps et l'heure, d'une fleur rare et differente. Au mont Sipila il cueille l'origan, et la sauge a Candie, le thym et le t6r£binthe aux mSmes lieux, un peu partout Taster, le marrube blanc et noir et quelques autres plantes. Aux degrfe divers du mfeme mont il vit la jac6a, de grands lauriers roses ; sur les bords du Granique ce furent Tasphoddle et Tagnus cactus; en Palestine, une belle v6ronique ; enfin, en Georgie, un parterre de cresson dilicieux. De ces especes et de centaines d'autres qu'il avait trouvtes et que dessina Aubrier, Tournefort rapporta en Europe tant de diverses vari6t£s que le Jardin Royal se trouva k peine assez grand pour lescontenir toutes.

Uune des id£es de M. Tournefort 6tait que les pierres naissent et meurent comme les plantes, qu'elles se d£veloppent comme elles en de belles et brillantes arborescences. Sa tendresse pour

toutes les choses qui sont dans la nature 6tait telle qu'il ne pouvait penser qu'il y en eiit parmi elles qui fussent inanim6es. Le beau systeme de v£g£tation qu'il admirait chez les arbres Favait amene k croire que c'6tait le m6me qui pr&idait au d£veloppement des pierres de toutes les esp£ces de celles qu'on trouve dans la terre. Les v£g6taux, par la structure exquise de leurs branches et de leurs feuilles, le tissu parfum6 de leurs fleurs, la saveur et le go6t de leurs fruits 6taient aussi pr£s de son coeur que s'ils eussent 6t6 ses enfants ou de beaux podmes qu'il aurait faits. « Cet amour, dit Fontenelle, n'6tait cependant pas si fiddle qu'il ne se port&t presque avec la m&me ardeur a toutes les autres curiosit£s de la physique, pierres figur6es, marcassites rares, petrifications et cristallisations extraordinaires, coquillages de toutes les esp&ces... Du nombre de ces sortes d'infid6lit6s on en pourrait excepter son gout pour les pierres : car il croyait que c'6taient des plantes qui v£g£taient et qui avaient des graines ; il 6tait mfeme assez dispose & 6tendre ce systeme jusqu'aux m6taux, et il semble qu'autant qu'il pouvait il transformait tout en ce qu'il aitnait de mieux. »

Si la stricte science positive lui fit grief, depuis de ces hypotheses touchant les min^raux, je ne saurais dire combien cette sollicitude k l'6gard des

PITTON DE TOURNEFORT (5 1

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pierres qui semblent, elles aussi, aux yeux du poete, comme de bonnes et belles fleurs p6trifi6es par le temps, apparait aujourd'hui touchante et naturelle. Les raisons qu'il trouvait pour l'excuse de son systeme 6taient toutes ing6nieuses et charmantes. II n'eut jamais de si bon pr£texte d'en soutenir la valeur quk Tissue de ce voyage au Levant oil il lui advint de voir, dans Tile d'Antiparos, Tune des plus belles sinon la plus grande de l'Archipel, les plus magnifiques grottes qui soient au monde. Ce n'est qu'au p6ril de sa vie qu'on peut parvenir, apr6s mille horribles dangers et la descente dans le gouffre le plus impraticable, & aborder ces grottes merveilleuses. M. de Tournefort y fut avec Gundelsheimer et Aubrier.

H est difficile de peindre Tenthousiasme de cet homme ardent a aimer la nature quand il se trouva en presence des plus rares et plus extraordinaires variet£s de marbre que les voyageurs aient vues. Son plaisir fut sans melange k constater de prfes combien ces marbres observent, en se d£veloppant, la mfeme harmonie que les arbres qui poussent sur la terre. L'un de ces piliers « repr&ente viritablement le tronc d'un arbre coupfe en travers » ; « il semble que ces troncs d'arbres v£getent » ajoute-t-il. Pour un peu il dirait qu'il les voit fleurir et, s'ils

62 PORTRAITS PRANCAIS

n'6taient si lourds, demanderait a les emporter. Ainsi le gofit qu'avait M. de Tournefort pour les min6raux, ne cessa de s'exalter durant toute la fin du voyage, avec autant de passion que celui dont il avait t6moign6 pour les plantes. Cest ainsi qu'il recueillit, k Milo, une esp£ce pricieuse d'alun employ^ pour la teinture et dont le fragment, ramass6 par Tournefort, se voit aujourd'hui encore au cabinet de min£ralogie. Ailleurs cet homme savant recueillit de ces belles coquilles nacries qu'ont trouve fr&juemment sur le rivage des iles de l'Archipel aupr£s des antres ou Ton peut croire que des Sir6nes venaient se retirer dans la temp&te. M. de Tournefort choisit quelques-unes des plus rares;ilen fit don, au retour, au roi Louis XV. Les valves de ces coquilles admirables 6taient roses et tendres comme le sont les oreilles rougissantes des jeunes filles. Plus tard quand M. de Buffon fut nomm6 intendant du Jardin du Roi, il « obtint qu'elles y fussent transposes ». II n'en est pas de plus belles. II semble, tant le fond en est charmant, les couleurs vives et 16g&res que le talon de V6nus les ait fou- 16es. Ces coquilles soot conserves aujourd'hui encore en souvenir de Tournefort. Elles sont li comme des fleurs qu'il aurait aim£es et dont la vive corolle aurait gard6 de son coeur le don de ne jamais se fl£trir.

PITTON DE TOURNEFORT 63

Une autre des id£es qu'il eut, £tait que les plantes qui se trouvent dans la nature peuvent se classer en un nombre restreint d'espdces ayant toutes entre elles des rapports de structure et d'aspect. H trouva qu'il 6tait si encombrant de se souvenir de toutes les families des plantes, telles que les ont dispostes les savants, qu'il pensa a en ramener le classement a un petit nombre de genres. Ce systdme « dit Fontenelle, consiste & rfegler les genres des plantes par les fleurs et par les fruits pris ensemble ; c'est-i-dire que toutes les plantes semblables par ces deux parties seront de meme genre; apres quoi les differences ou de la racine, ou des tiges, ou des feuilles, feront leurs different es esp^ces. » Cette Mithode pour connaitre les plantes, dont M. de Tournefort a fait un fort ouvrage avec nombre de beaux et gracieux portraits de fleurs et de fruits bien graves, n'a pas pr6valu par la suite. Cependant Jussieu n'a pas voulu que tout fut an6anti de ce charmant syst£me, ou l'oeil de l'artiste trouve k se satisfaire beaucoup plus que dans les autres. Ce principe de distinction : la forme de la corolle, a subsist^ par lui, et c'est ce qui fait voir que tout n'6tait pas si vain dans cet aimable syst£me de classement harmonieux.

64 PORTRAITS FRANQAIS

M. de Tournefort 6tait si 6loign6 de tout p£dantisme et il avait un sens descriptif si personnel que d6s qu'il avait vu une plante difftrente de toutes celles qu'il avait rencontr£es, il cherchait aussitdt par quelle sorte de detail cach6 elle pouvait se rattacher k ses compagnes.

D'abord il cherchait k etablir si la fleur qu'il avait devant lui 6tait k feuilles ou k famines. II l'examinait avec toute l'attentive Amotion d'un poete, se penchait avec inquietude au-dessus de son petit coeur parfum6, 6tudiait ses organes, la vari6t6 de ses graines ou de son calice, recherchait le secret des amours qui la devait animer. II trouvait, pour nommer les « fleurs k feuilles » si essentiellement diffi&rentes, k ses yeux, des « fleurs a 6tamines », ces mots simples et naifs qui trahissent le doux tremblement de son coeur et le bonheur qu'il a de percer ce mystere profond que Dieu a cach£ dans Tenveloppe des fleurs. « II y a, disait-il, huit especes de ces fleurs ; elles sont en cloche, en campane, en grelot, en entonnoir, en soucoupe, en rosette, en mufle et en gueule ». Pour ce qui est des fleurs simples ou k plusieurs feuilles, il dit qu'il n'y en a que quatre esp£ces qui sont : les fleurs en croix, en rose, en oeillet, en lys ; enfin, si c'est une fleur composte, elle sera ou « une fleur k fleuron, ou une fleur a demi-fleuron ou une fleur radi6e. » Cette sorte de

PITTON DE TOURNEFORT 6$

mfethode dans le classement des plantes semblait si nouvelle que plusieurs personnes ne purent se r&oudre & Tadmettre. De ce nombre fut Rai, le c£l£bre botaniste anglais, qui s'effor^a de combattre, par toutes sortes d'arguments, le syst&me de Tournefort. II s'en suivit une mantere « de dispute sans aigreur et m&me assez polie de part et d'autre (i) ». Le sujet de la querelle itait si special, il 6tait si charmant, il provenait chez les adversaires, d'un amour si exclusif des fleurs que ceux qui en suivirent les episodes ne purent qu'admirer le soin extreme qu'observ£rent toujours les deux rivaux de ne point parler en mal de Tobjet de leur passion. Tournefort eut des partisans. L'un d'eux toivit : « Cest le gofit qu'il a pour la dissection des aniraaux et pour les arts qui lui a fait apercevoir dans les fleurs et les fruits ce que les autres auteurs n'ont pas cru qu'on y dut rechercher. » Nicolas Jolyclerc, b6n6dictin de la congregation de Saint-Maur, acquies^a k ce pan6gyrique en vantant « l'aurore du grand jour que l'lllustre Tournefort a jet6 sur le monde botanique ». Plus tard, Bernard de Jussieu ne rendit pas moins justice a la valeur du savant en 6crivant : « La reputation du g£nie de M. de Tournefort et sa capacity pour la botanique sont si universelles qu'il doit

(i) Fontenelle.

66 PORTRAITS FRANQAIS

suffire qu'un trait6 des plantes soit de lui pour 6tre regu avec une approbation g£n£rale (i). » Ce sont Ik de pricieux t£moignages de la trace durable que laissa M. de Tournefort dans la science botanique ; mais ce ne sont pas les seuls qui tendent & nous le faire aimer. L'une des raisons profondes qui rendent sa b6nigne mfemoire plus aimable encore, c'est de songer & Texquise fa^on qu'avait ce doux savant de nommer les plantes. « Les noms des plantes, disait-il, doivent Gtre les plus courts et les plus clairs qu'il se peut ; mais ils doivent renfermer dans leur brievet6 ce qu'il y a de plus singulier et de plus sensible. » Ces noms qu'il a trouv6s ne sont pas seulement ceux des plantes qu'il a d£couvertes en Orient et dont il acclimata un grand nombre au Jardin-Royal ; ce sont souvent ceux de pauvres fleurs ordinaires qu'il a cueillies alentour de Paris « dans le Bois de Boulogne, aux environs de

(i) Histoire des plantes qui naissent aux environs de Tar is avec leur usage dans la me'decine, par M. Pitton de Tournefort, de l'Acade'mie royale des sciences, docteur en me'decine de la Fa6ult6 de Paris et professeur en botauique au jardin royal des Plantes, seconde Edition revue et augmented par M. Bernard de Jussieu, docteur en m£decine de la Faculte* de Montpellier et sous-d£monstrateur en botanique au jardin royal des Plantes. (A Paris, chez Jean Musier, du cote' du Pont-Saint-Michel, a Y Olivier, 1725, avec approbation et privilege du Roi.)

PITTON DE TOURNEFORT 67

Suresnes, de Saint-Cloud, de Sevres ; & Gentilly, Arcueil-Cachan, Berny et Antony »; ce sont les noms doux et poignants des simples qu'il dfecouvrit, en herborisant, « au deli de la Porte de la Conference, du cost£ du Cours-la- Reyne, vers les Bonshommes et le long de la rivtere. » Le bouquet de ces noms a la saveur capiteuse, le parfum rustique des herbes un peu iolles des pr&. II faudrait, une k une, en humer les senteurs, en vanter les vertus et dire cette gerbe des noms agrestes et familiers que donnait Tournefort £ ses plantes. Depuis ceux de Targentine et de Tarmoise jusqu'i ceux du sene^on et du violier, ce sont ceux de la barbe de bouc et de la petite centaur6e, du raisin des bois et de la pimprenelle, du chardon Roland et de la langue de serpent, du lys d'6tang et du jonc marin, de Therbe sans couture et de la langue de chien, du petit houx et de l'herbe aux puces, de Therbe aux chats et du millepertuis, du bonnet de pretre et du chardon & bonnelier, de la morgeline et du mors du Diable, du bl6 de vache et du bois-4faire-des-lardoires, du percebosse et du pied de pigeon, du sain-foin et de la pulmonaire, du rtveille-matin et de Toreille d'ours, de la salade de chanoine et du tripe-Madame. Et, d'autres fois encore, en un frais assemblage, c'est le bouquet cueilli de la renoute-a-feuilles de patience, de

1'arrAte-boeuf et de la corne de cerf, de la saxifrage k trois doigts, de l'herbe k la veuve ; enfin du bee de grue ou herbe-Robert, du cabaret ou oreille d'homme, employes tous deux contre la ftevre. Tels ces anciens vocables, ces mots aimables et savoureux par lesquels Tournefort d&ignait les petites fleurs qu'il trouvait dans les champs, alentour de Paris.

De toutes les plantes diverses que ch6rit cet homme excellent les plus aimfees sont les plus ordinaires. Bien qu'il ait sous les yeux, au Jardin Royal, les plus rares et pr6cieuses especes des plants et des arbres des Indes, du Japon et de la Chine son bonheur est encore d'6tudier les pauvres .herbes sans gloire de nos jardins, de nos potagers ou celles dont on fait des drogues : la belladone, la soldanelle, la mauve, le melon, la gentiane, la bourrache, la lob6lie, la lavande, la potentille et la valferiane dont les chats sont fous. De celles-li il a aim6 passionn6ment les gracieuses et frfiles petites tiges, la saveur 6pic6e et le pouvoir qu'elles ont sur les maux du corps.

£a toujours 6t6 un fait admirable de voir avec quel attrait les hommes les plus 6minents en science ou gfenie se sont trouv£s attires par les fleurs, sont venus vers eiles avec une ferveur amoureuse et profonde. M. de Tournefort n'a fait que pr£c6der une suite choisie de personnes fort

PITTON DE TOURNEFORT 69

enclines a botaniser et k confier aux plantes leur recherche des secrets de la nature. Le stecle qui vit la mort de M. de Tournefort a.6t£ plus que les autres tourmentd de ces Etudes. On sait que M. de Saint-Pierre s'y donna tout entier; Jean- Jacques Rousseau a confess^ avec quelle joie il « se livrait k T6tude de la botanique et surtout du syst£me de Linnoeus pour lequel il prit une passion dont il ne put bien se guferir » . Cuvier aima beaucoup les plantes et, parmi elles, cette belle giroftee rouge dont il groupa un grand nombre de genres ; Alexandre de Humboldt se livra avec passion k T6tude des fleurs et des miniraux ; Goethe le suivit dans cette voie ; son livre sur les plantes n'est que Tune des marques de sa tendresse pour elles ; la miniralogie ne lui 6tait pas plus indifftrente(i). L'illustre Jean-Marie Ampdre aimait k rechercher les simples dans la campagne. Cest en botanisant ainsi, par un beau jour d'avril ensoleill6, qu'il rencontra dans la prairie en fleurs, cette douce Julie Caron qui devait devenir un jour, Pamie consciente de son ginie.

M. de Tournetort a annonct ces hommes. II £tait doux et bon avec une belle tSte aux boucles

(1) « Le grand Goethe quittait sa plume pour examiner un caillou et le regarder des heures entires ; il savait qu'en toute chose reside un peu de secret des dieux. Alfred de Musset, Le Poete et le Prosateur. »

70 PORTRAITS FRANQAIS

blondes comme Jean de La Fontaine. Devenu docteur et acad6micien il ne perdit point de son exquise bonhomie naturelle. Charg6 d'enseigner la botanique au Jardin Royal il le fit avec charme et bont6. Ses soins se d6penserent a embellir les plantations et les herbiers, & faire construire de belles serres, k donner au droguier medicinal plus d'6tendue, au I6gumier plus de surface et d'espace. Ce que l'illustre Lenotre et La Quintinie avaient fait pour les jardins et les pares d'agr£ment, M. de Tournefort le voulut accomplir pour les jardins d'6tude. Cest ainsi qu'il voulut que fut plant6e, au Jardin Royal, une 6cole des arbres oi se trouvassent rfeunies, outre les espfeces d'Europe, toutes celles des arbres nouveaux qu'il avait vus en Asie, et ceux des genres que le P. Plumier avait amends avec lui d'Am6rique. « Longtemps, dit Deleuze, dans sa belle Histoire et Description du Museum Royal, on remarqua surtout un g6n£vrier qui a quarante pieds de haut et quinze pieds jusqu'i la naissance des branches ; il fut apport£ du Levant et plants par Tournefort. » Ailleurs c'6taient de beaux phlonis qu'il avait fait planter. Un peu partout des vari6t6s d'arbres exotiques telles que les platanes d'Orient, les arbres de Jud6e, les vernis du Japon, l'avocayer de Bourbon, les tulipiers de Virginie, s'assemblaient par ses soins. M. de

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PlTtON DE TOtfRNEFORT 7 1

Tournelort, au. milieu de ses amis, dans le travail de ses arbres et de la riche flore de ses herbiers, acheva ainsi les heures d'une vie longue et m6thodique. Son unique joie demeura jusqu'i la fin de s'occuper k comparer ses plantes, k suivre jusqu'en l'extr£me nervure des feuilles, l'intime structure des corolles des fleurs, la pulpe des fruits, la germination des petites graines, leur parfait dSveloppement, k d6couvrir enfin au milieu de tant de rapports et de ressemblances, ceux qui leur sont communs et permettent de les assembler. Le fructueux voyage qu'il avait fait au Levant demeura jusqu'd, la fin present k sa m6moire. II y pensait souvent, ainsi qu'k celui qui l'avait men£ en Hollande, pres du c6l6bre Hermann. Ainsi son imagination se peuplait des sublimes paysages qu'il avait parcourus; son coeur 6tait devenu pareil k un beau jardin plant6 de tulipes et de campanules.

Je ne sais si Tournefort fumait de ce rare tabac d'Orient tel qu'il en avait vu en Perse et l'Asie- Mineure ; mais, parfois, l'icre odeur des parterres exotiques devait l'accompagner k l'exemple de ce subtil parfum k quoi Ton reconnaissait, jadis, dans les fourr6s, le passage des Centaures. Pench6 sur les beaux dessins qu'Aubrier avait composes de ces sites et de leurs habitants, il revoyait, dans les cours fraiches, des femmes voices danser sous

les palmiers, et d'autres chauss6es de babouches fines et vfetues de cachemire, venir lui apporter, k la fa^on persane, des dattes et des bananes sur un plateau.

Ces pens£es continuelles l'absorbaient k un point qui le rendit fort distrait. Un jour, en passant rue Copeau, pres du Jardin Ro^al, il ne vit pas surgir un camion lourd et charg£ qui venait a lui. L'essieu lui donna fort avant dans la poitrine, et ce fut la cause qui abr6gea ses jours et d6cida de sa mort. Son testament fut le dernier acte de sa

sagesse. Ainsi que le bon Epicure avait, en mourant, 16gu6 son jardin et ses livres k Hermacus de M6telin, son ami, Pitton de Tournefort 16gua les siensi Tabb6 Bignon, qu'il tenait en trds haute estime...

Cet homme exquis alia sommeiller k Pombre de ses chers arbres, sous lepoids 16ger des fleurs qu'il avait adordes. Un peu de son &me passa dans celles des plantes qu'il avait le plus ch6ries, dans le parfum de cette belle campanule que Bernardin de Saint-Pierre cueillit un jour en sa m6moire (i), se cacha au coeur discret de cette douce tournefortie que le grand Linn6 lui a d£di£e plus tard.

(i) Bernardin de Saint-Pierre : Etudes de la Nature.

Deux Savoisienncs passionnees.

Dc M rae dc Chantal k M me dcWarcns.

charme tranquille de la Savoie, apaisement, quietude flottante de l'ame, cela ne se sent bien qu'a Annecy, devant la beaute du lac. La l'espace est leger, l'eau douce et limpide : les cimes bleutees des monts se perdent dans la blancheur des nuages; des cygnes, en nageant, ouvrent, au large du bord, un sillage argente ; des pentes du Veyrier, d' Annecy au roc de Chere, descendent vers la rive des vignes deja muries. La verdure des eoteaux, l'azur de 1'air, et le beau paysage qu'une brume flottante, a l'aube, idealise, ofirent un eclat charmant, une harmonie heureuse, et, sur le fond du ciel, le decor exquis d'un monde fait pour la volupte. Voici, se succedaot, en une suite de vergers et de petits jardins, de coquettes villas : les deux hameaux de Chavoires, Veyrier et le

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bois de Jean-Jacques Rousseau, et puis avant le cap de Chdre oft repose, sur un roc, Hippolyte Taine, le petit pays de Saint-Bernard de Menthon. Li, la terre savoisienne paralt dans tout ce qu'elle a de mystique et d'agreste k la fois. Ces bois 6voquant les souvenirs des saints et des philosophes, ces cimes qui conduisent Time k Dieu, ce lac id6al et jusqu'i ce vent « doux, dissolvant, dont parle Michelet, qui par moments franchit les monts, fond les neiges, 6nerve les forces », sont autant de motifs de l'aimable seduction qui rdgne ici(i).

Annecy, au fond du petit golfe, s'offre comme un refuge. On y vient des deux rives. Oh ! comme elie est fralche et belle aux yeux la petite cit£ « amine et noble, de Saint Francois de Sales, ceinte de campagnes et de collines trds fertiles » ! Voili, c'est une mollesse, une langueur, on ne

(i) Ce c6t£ d* Annecy, vers le lac, est tout a l'oppose' de la valllee de Th6ne, des « hauts escarpements de la Tournette «. « Le Fier, ecrit M. Andre" Theuriet, dans de belles lignes consacrees au Cerisier de Jean- Jacques, torrent farouche pendant la fonte des neiges, y roule, sur un fond de cailloux, ses eaux limpides et poissonneuses. C'est un site essentiellement pastoral et c'est aussi une vallee pleine de souvenirs. Sur le versant de la route qui descend vers Dingy, apparaissent les batiments de ce chateau de Folliet qu'habita la Philotea de Saint-Francois de Sales, la belle Louise de Charmoisy ».

sait quoi qui vous prend, vous soulfeve et vous emmtee soudain vers Tamour ou vers Dieu. La pente est douce, attirante ; on ne peut la remonter, et c'est ainsi que firent, au cours des sidcles, toutes ces pieuses dames visitandines dont le cloitre est ici, ces ardentes r6fugi6es bless£es du monde qui vinrent chercher en Savoie le repos du coeur et l'oubli des passions : une Louise de Charmoisy, une M me de Chantal, une M mc Guyon, et plus tard, M me de Warens.

La nature, ici, est complice de la foi ; les conversions mondaines que Saint Francois de Sales entreprend d'accomplir ne se r6alisent qu'autant que Yy aident la vue des monts, le silence de la valine, la fraicheur et le baume des bois. Lui-mfeme n'a d'action sur les imes que par les fleurs de son langage, ce sentiment de Dieu ou Dieu n'est point seul, dans un d&ert aride, mais se penche en souriant, sur le monde, parmi les arbres et les oiseaux.

« Le style de Francois de Sales, a dit Ernest Hello, c'est le concert de Taprds-midi . . la parole de Saint-Francois de Sales a la valeur et le parfum des prairies. » Je dirai : elle a le verbe color£, odorant, plein de finesse et d'6clat ; les plus belles de ces fleurs du langage, qu'il « a cueillies en se promenant, sentent les champs, la ferme savoyar-

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de, les bois et les bords du lac d'Annecy (i).» Lui-mfeme 6crit de sa bonne ville qu'il apprit k s'y plaire « puisque c'est la barque dans laquelle il lui faut voguer pour passer de cette vie dans Tautre. » Voil& le ton de Francois ; il est p6n6tr6 de gr&ce et de mansu6tude, il a des gentillesses ; il s'insinue en charmant ; il m6ne Time k Dieu par des chemins de fleurs. Rousseau ne fera pas mieux ; sa voix sera plus rude, plus rauque par instant, mais se fondra, se fera douce aussitdt k rappeler cette terre de son bonheur, cette vigne des Charmettes et ce jour des Rameaux oil M me de Warens, pour la premiere fois, vint k lui dans une jonch6e de palmes et de guirlandes.

Telle est la force de ces deux hommes, le secret de leur puissance sur les femmes ; c'est de les attendrir avant de les dominer ; tous deux sont fils de la nature ; ils ont toutes les seductions, ils ont celles de leur pays. Les femmes le savent, le comprennent; elles rient d'abord, se plaisent k ces jeux de fin sentiment, de jolis discours ; elles aiment 6galement le saint et le pofcte, leur voix enjou6e et confidentielle, Texquis murmure de leurs paroles. Mais eux le savent bien, les s6ducteurs ! Le charme vainqueur 6tant le maitre, il faudra que ces femmes suivent jusqu'au bout les

(i) Sayous, La Litterature francaise hors de France.

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guides divers qu'elles ont choisis : M mcs de Charmoisy et de Chantal, M llcs de la Grave, de Chatel et de Blong quitteront le monde, s'attacheront a Francois et se feront ses brebis ; M mcs de Warens et de Larnage, M ll€S Galley et Graffenried se pencheront sur Jean-Jacques murmurant, entendront sa parole et resteront 6mues. Et ce sera le sort de ces belles Savoisiennes, d'ob&r 1 leur coeur, de suivre ses impulsions et de devenir^ en demeurant 6galement passionntes, les unes visitandines et les autres amoureuses !

Dijon et Vevey s'honorent d'avoir vu naitre, a plus d'un sidcle de distance, Tun M mc de Chantal et l'autre M me de Warens. M mc de Chantal grandit a l'amour et au mariage, s'6veilla £ la devotion a l'ombre discrete des tours de Saint-B6nigne, dans la maison du pr&ident son pdre ; M me de Warens, elle, passa sa jeunesse k Lausanne, occup6e de danse et de musique, revint plus tard k Vevey et ne quitta sa patrie qu'& un ige avanc£. M me de Chantal appartient k la petite noblesse bourguignonne, M me de Warens k la bourgeoisie vaudoise. Cependant toutes deux sont filles de la Savoie : toutes deux, avec une all6gresse 6gale, adoptent, pour vivre dans la retraite et l'6loignement du monde, ce pays de lacs et de montagnes,

78 PORTRAITS FRANQAIS

ces douces valines, ces villes anciennes peuplfes de b6guinages et de palais.

D'abord c'est Tattrait de Dieu qui les conduit. Toutes choses, en leur vie, s'arrangent £ servir leur destin religieux. M me de Chantal, la premiere, s'6veille k cette passion de Dieu avec une force aveugle. Elle est marine, elle a des enfants ; mais M. de Chantal meurt, tu6 & la chasse, du coup d'un ami qui, « le voyant au travers de quelques broussailles, le prit pour une bfite fauve, le tira et lui cassa la cuisse » ; ses enfants s'£tablissent, ou, pour plus de z£le, elle-mSme les etablit au mieux de leur honneur. Puis, libre et seule, ayant achev6 ce grand divorce avec le monde, elle vient vers son directeur. Francois Tat tend. Dds qu'elle le vit pour la premiere fois, au pr&che du careme, un vendredi, a Dijon « elle sentit que c'6tait lui ». II 6tait li, debout dans la chaire, parlant de renonciation, d'amour des pauvres et de la suavit£ de la vie devote. Elle connut aussit6t que « cette ime 6tait plus pure que le soleil et plus blanche que la neige. » Lui aussi la reconnut; ill'avait vue jadis lui apparaitre en songe dans sa tnaison de Sales. II a de grands desseins int£rieurs ; il r6ve, pour Louise de Rabutin, d'une vocation absolue, definitive, oil elle sera consacr6e ; elle est sa fille de dilection, son enfant adoptive, sa ch£re Philot£e. « Dieu, ce

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me semble, lui dit-il, m'a donn6 k vous, Madame ; je m'en assure toutes les heures plus fort. »

Cest une tentation k laquelle, par moments, elle voudrait bien r£sister. Son pere, le vieux president Fr6myot, son beau-pfere, M. de Chantal, s'efforcent k la retenir auprds d'eux; son jeune fils se jette a ses pieds, se couche sur le seuil de la porte pour l'emp£cher de quitter la maison de sa famille ; elle manque de c6der. « Je me tenais, dit-elle, serrte a Tarbre de la croix, de peur que tant de voix siduisantes n'endormissent mon.

coeur. » Mais elle pense k Francois : « Mon Dieu, dit-elle, m'aide, m'entende et me re^oive, s'il lui plait, comme de tout mon coeur je me donne a lui. » La void forte, rass6r6n6e ; elle s'arrache des etreintes, franchit le corps de son fils qui s'oppose a sa fuite, quitte tout, les siens, le monde, ses biens, sa fortune, vole vers M. de Gen&ve. D'abord lui, pour l'6prouver, la mortifie, ne lui dit point a quel grand role il la destine.

Alors cette sainte fougueuse s'impatiente ; mais elle est tourmentte de sacrifice ; elle a hite de se donner : « Quand done, 6crit-elle k M. de Gendve, quand done viendra ce jour bienheureux, Monseigneur, oil je vous ferai Tirr6 vocable offrande de moi-meme k mon Dieu ? » L/attente la fait souffrir, la jette dans le trouble et l'abattement ; les mots de brulant amour des mystiques espagnols,

de Therese ou de Jean d' Avila trahissent sa passion, rtvelent le feu interieur dont cette grande sainte est brulee : « La bont£ de Dieu, dit-elle, me rempiit d'un sentiment si extraordinaire et si pressant de la grace d'etre sienne, que si ce desir dure dans cette violence il me consumers. » Alors le saint directeur a. pit id: ; il a£prouv£ cette arne; il volt de quelle force elle est capable. C'est une grande passionnee ; il sait qu'elle soul&vera un vaste enthousiasme autour d'elle et de l'Eglise. II £tend les mains, la consacre, et le 6 juin 1610, jour de la fete de Saint-Claude, qui se trouva etre aussi celui de la Trinity, il la re$oit avec M lles Favre et Brechar et fonde, avec elles, la maison mere de la Visitation.

Les restes decette maison mystique existent encore a Annecy, aupres de Saint-Maurice et de 1'ancien cloltre dominicain ; Michelet, lors de son pieux pelerinage au pays de Jean-Jacques, les contempla encore « derriere la ville, les eglises, les couvents, le petit palais qui fut de Saint-Francois de Sales. » C'est la que M mt Guyon, lors de sa grande ivresse pour la vie ascetique, vintseretirer avant les orages de plus tard. C'est la aussi que, dans le siecle suivant, M"" de Warens, subitement echappee au monde et a son mari, mais gardant, de l'un et de 1'autre le parfum frivole, vint abjurer le protedtantisme, et le jour de la Nativity de

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la Vierge, se soumettre au Dieu de Saint-Fran?ois. Celle-1^ aussi est une convertie ; mais c'est une tapageuse ; elle veut informer le monde de sa renonciation : « Je prends, 6crit-elle aussitdt aprts sa conversion au roi Victor Am6d6e, je prends la liberty d'informer Votre Majest6 que je viens de faire mon abjuration devant la relique de Saint- Francois de Sales et entre les mains de son digne successeur. » Voili bien M me de Warens avec son ostentation, son goflt de gloire et de bruit, sa recherche des honneurs. Cette ntophyte ne s'abime point, comme Sainte Chantal, dans la divine presence ; elle s'agenouille et prie, mais est distraite et voit, par le porche ouvert, sur la petite place, venir k elle Jean- Jacques Rousseau, beau de la gloire de ses seize ans, timide, rougissant, tenant en sa main la lettre de recommandation deM.de Pontverre. Alors la belle d6vote acheve d'un coeur moins pur les mots de la priSre.

Devant le tombeau de Louise de Rabutin et de son mystique ami, la pauvre amoureuse de Lausanne se d6sole ; elle comprend que son adoptive patrie, que la terre savoisienne, reserve k son avenir d'autres joies que celles du cloitre et de la vie d6vote.

11 existe, au mus6e de Cluny, un mSdaillon ou M me de Warens est vue en d6collet6, avec un ruban noir au cou qu'elle a rond et blanc ; le front est coiflfe d'un bonnet tr£s simple; la mise est modeste et d6nonce la pi6t6. Ce portrait, bien que peu connu, est vraisemblablement du temps de la conversion. II fait contraste avec celui oh Philippe de Champagne nous montre, au mus6e de Chamb6ry, M me de Chantal. Lk le peintre de Port-Royal a represents la sainte visitandine dans le maintien tranquille de sa beaut6 ; celle-ci est toute spiritueile et se tient dans le regard, dans la bouche ineffable et Tare pur des sourcils ; le visage est 6troitement enferm6 dans la guimpe et tSmoigne tout entier de la ferveur et de la paix de cette belle &me. Seule pend au cou une petite croix aux armes de Tordre : un coeur sur lequel est grav6 en chiffre le nom de Marie, surmont6 d'une croix, le tout entour6 d'une couronne d'Spines. Jamais, comme en ces deux portraits qu'on fit d'elles au moment de leur plus grande exaltation religieuse, ces deux femmes passionn6es n'apparurent plus difKrentes. M mc de Chantal, comme une Sainte Paule, une Sainte AngSle, une Sainte Catherine de G6nes, k qui son bon p£re aimait & la comparer, se montre comme ivre de la grande joie int6rieure oil seule i seul avec Dieu elle s'abime et sourit. M me de Warens, elle,

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n*a point d£pouill£ compl&ement la mondaine.

Elle sait que son sein est beau et le montre volontiers; ses cheveux cendr£s, sa bouche i la mesure de celle de Rousseau, ses £paules, sa gorge, sont autant d'attraits que, malgr6 sa pi6t6 nouvelle, elle ne peut consentir k cacher sous la guimpe. Pour un peu elle tiendrait, devant elle, sur le m£daillon, ce petit sceau k son usage oh se voyait, dans les fleurs, un amour discret et mutin, le doigt sur la bouche et disant,en sa devise libertine: mutt mats toujours tendre.

La quality de devotion de ces deux dames n'apparut jamais aussi oppos£e que dans ces images ou elles se montrent toutes deux au moment de leurs plus belles ann£es de ferveur pieuse, M mc de Chantal d£tach£e de toute mondanit6, portant la haire sur le corps, soignant les pauvres, pansant les plaies, 6crivant de belles meditations et Louise de Warens de la Tour, encore coquette, ronde et grasse k plaisir, recevant les hommages, y r6pondant et ne gardant Dieu que comme un refuge, pour les heures de tristesse. La grande dame dont M. de Gendve a fait la plus forte et la plus active des saintes se soutient d'une foi v6h£mente, d'un coeur toujours ardent contre tout ce qui pourrait venir la tenter du dehors. Son zfele est incroyable et se traduit en de nombreuses fondations; cette m£re pieuse est une m6re abeille qui

84 PORTRAITS FRANgAIS

laisse, partout ou elle passe, de nouvelles ruches de couventines ; a chacun de ses voyages, & Nevers, Autun, Bourges, Lyon ou Moulins elle 6tablit des succursales de son ordre ; elle dit k ses saintes filles, pensant k leur bon pdre k toutes : « N'ayez d'autre guide que le livre de Philot6e. » Et sa sollicitude est si grande, si fervente et si belle, que nulle, plus itroitement qu'elle, ne s'approche du coeur de Francois, ne comprend son doux g6nie, ne propage plus largement ses idtes autour d'elle. Celle-ld. est Marthe dans la maison de Dieu, tou jours occup6e aux soins de FintSrieur et se n6gligeant au besoin pour ses hotes.

Louise de Warens n'est pas ainsi; son biographe, M. F. Mugnier, a dit justement d'elle : « Ce n'6tait pas une ptetiste... ses id6es n'6taient pas mystiques, sa foi n'6tait pas fervente. » On sait ce qu'a dit Rousseau 6galement d'elle, dans les Confessions, que cette amoureuse n'6tait pas une fougueuse et cela laisse entendre que toutes les passions de cette Savoisienne, les divines et les profanes, jaillies de son coeur brAlant, se trouvaient aussitdt temp6r£es par la froideur de la tete. C'6tait une raisonneuse et une sensuelle ; elle 6tait bonne et douce ; mais sa passion se fondait avec l'4ge et ne se maintenait jamais, comme chez d'autres atooureuses, £ un degr£ durable d'ardeur. Ainsi fit-elle avec Dieu. L'histoire de

DEUX SAVOISIENNES PASSIONNiES 85

sa conversion, que M. Ritter a bien 6tudi6e dans son ouvrage sur Les idies religieuses de M me de Warms, n'est point tout 6difiante. Certes, elle quitte Lausanne et son mari, laisse tout pour sa foi nouvelle, mais ce n'est point, comme on l'a montrt, sans tenir au temporel, emporter « ses linges les plus fins, la plus grande partie de l'argenterie », faire l'6clat de son depart, venir k Evian se jeter aux pieds du roi de Sardaigne, k Geneve aux genoux de Mgr de Bernex et gagner d'eux, en meme temps que la ferveur d'un nouveau culte, des dons et des pensions. « Elle n'est point partie les mains nettes », disait M. de Warens dans sa rancune ; cette convertie fait tapage, par crainte des tentatives de son mari demande protection au pouvoir, exige, comme une souveraine, pour etre conduite d'Evian k Annecy, en grande pompe, une liti^re et quarante gardes. Enfin la voici au monastere de la Visitation, mais ce n'est que pour abjurer et non prendre les ordres ; bientot elle a une maison, occupe la servante Merceret, le serviteur amant Claude Anet, se fait au besoin lacer, au boudoir, par Tabb6 Gros du seminaire, et tend, dans l'ombre, sa main $ baiser aux nouveaux venus : M. de Conzi6, M. de Sennecterre, Jean- Jacques Rousseau ; enfin, le tantot, mise avec luxe comme ce jour des Rameaux ou Jean-Jacques la vit, elle se promine et marche

as Annecy, tenant a la main la haute canne a mme d'or que lui donna le roi Victor-Ame-

Cependant, le siecle avant, dans la merrie ville, nte-Chantal, renoncant a jamais a de semblas et f utiles hommages, n'acceptant que de eu seul la mystique union, imprimait sur sa rge, de la pointe d'un fer rouge, le notn divio Jesus-Christ.

Ja ete le sort de toutes les belles ames pieuses n'aboutir a Dieu et de ne tenir a lui que par r liaison mystique avec quelque grand saint.

M"* de Montbazon eut vecu, elte eut suivi nee au cloitre ; M"" Guyon s'attache a Fenei au point de t'entrainer dans sa perte avec i ; plus tard, M. mc Swetchine se tient devant cordaire avec humilite. De belles noces spiri- :lles ce celebrent entre ces ames ivres d'infini point que cela ressemble a une sorte de mariage gelique, a quelque union celeste ou les corps >nt point de part. M me de Chantal et Saintincois, en se liant 1'un a l'autre par un contrat 'in, n'ont fait que s'epouser a cette maniere fstique. lis forment un couple a part, bien ile, bien distinct dans l'Eglise de leur siecle; ttachement qui les tient l'un a l'autre unis a

DEUX SAVOISIENNES PASSIONNfcES 87

Tiddale pureti du Dieu qui les inspire. Ce mariage des 4mes ne fait point que la force de la sainte ; il aide & la vertu du saint, la soutient, T6loigne des embiiches possibles. lis vont au del appuy6s Tun sur l'autre, Francois disant : « Gardez votre coeur bien au large, ma fille »; elle se tenant serrte a lui, ne d£tachant pas son visage du sien, smspirant de sa pi6t6 fleurie, de la po£tique prifere de ses louanges devotes. Ainsi soutenus Tun par Tautre accomplissent-ils de grandes choses, exaltent-ils autour d'eux ce grand courant d'enthousiasme qui semble revivifier, un instant, la ti&le pi6t6 du stecle ; le monde et TEglise les honorent, ils sont recherchfe des picheurs, et, de toutes parts, viennent k eux les converties. « J'espire toujours, 6crit Francois k Sainte Chantal, que le Dieu de nos p£res multipliera nos filles comme les 6toiles du ciel et le sable des mers. » Et le voeu s'accomplit et voici que, de toutes parts, accourent, vers Annecy, de belles et pieuses enfants qui sont comme les filles de leur union ; la Savoie et la France se peuplent de Visitandines; ce devient leur orgueil k tous deux de multiplier le nombre et la quality de ces actives proselytes. La mdre de Chantal a bien, dans Paffection qu'elle t6moigne aux religieuses, quelque rudesse, quelque dureti k la mantere des mSres de Port-Royal. Mais le Saint les protdge contre le

pieux z6le de son amie, tempore son ardeur un peu vive : « Pr6parez doucement nos petites abeilles », £crit-il alors k la Sainte. Et ce « doucement », c'est tout lui-m&me ; c'est sa faiblesse et c'est sa force aussi. Cest par ce « doucement » Ik, par cette onction, par cette tendresse que Francois de Sales a trouv£ le chemin de tant de coeurs conquis k sa cause. Sa vertu est enjou£e, polie, caressante, s'insinue en douceur ; il mene a la vie devote en souriant et le miel aux lfevres; sa reprimande meme est I6g£re ; il dit des p&heresses : « Elles s'amusent tant au corps qu'elles perdent jusqu'aux soins de Time », et se fait tendre pour elles, et mis6ricordieux.

Le pieux apdtre sait si bienque toute puissance, toute victoire, tout triomphe sont avec les femmes que c'est pour elles seules qu'il 6crit, trouve pour Louise de Charmoisy les accents adorables de son Introduction, pour M me de Chantal, les admirables conseils a Philot6e de son Traiti de Vamour de Dim. Ainsi les prend-il par la pitte, la finesse ou la louange ; elles, surprises, se d£tournent, sentent leur coeur emu, sont siduites, quittent le monde et le suivent. Ah ! le dilicieux Saint.

Une grande passionnte de pridre et de renoncement comme M me de Chantal devait, mieux que toutes les autres, 6prouver ce pouvoir du saint hbmme sur les imes. La merveille est que, de son

cote, Francois subit lc joug exalte de cette sainte active : « Comme cette ame, 6crit-il, en preface au Traiti dt V amour de Dieu, m'est en la consideration que Dieu sait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour amener la mienne en cette rencontre. » Une telle mutuelle attraction devait, fatalement, amener Tun et l'autre a ne plus contempler Dieu que par les regards de son ami mystique. De Ik cette union, cette tr£s belle union de deux cceurs purifies oix ne se glissa jamais le moindre sentiment terrestre qui pfit permettre Tallusion median te. Au seuil de ces 4mes, le plus indiscret, ebloui de leur blancheur, s'arrete et ne peut blasphemer. « Ceux, dit Sainte-Breuve, qui ont pu se permettre quelque vaine et froide raillerie sur la liaison du saint £v£que et de cette forte et vertueuse femme n'avaient pas lu, j'aime a croire, la lettre 12 i e des Lettres de M me de Chantal. On n'a jamais mieux fait le portrait d'un esprit ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent inexprimables. » Cette lettre 12 i e , adress6e par la m^re de Chantal, apr£s la mort de son ami, au R. P. dom Jean de Saint Francois de Tordre des Feuillants, est bien, de toutes les preuves d'attachement que le saint et la sainte se donnerent Tun k l'autre, la plus sublime et la plus fervente. « Premierement, 6crit la sainte, je vous dirai, mon tres cher pere, que j'ai reconnu, en mon

90 PORTRAITS FRANgAIS

bienheureux p£re et seigneur, un don de trts parfaite foi, laquelle 6tait accompagnie de grande clart6, de certitude, de gout et de suavit6 extreme... Dieu avait rfepandu au centre de cette tr£s sainte ime, ou, comme on Ta dit, en la cime de son esprit, une lumtere, mais si claire, qu'il voyait d'une simple vue les veritis de la foi et leur excellence... II disait que la vraie manifere de servir Dieu 6tait de le suivre et marcher aprds lui sur la fine pointe de Time. » Enfin « il avait de grandes suavitfe int£rieures : et Ton voyait cela en son visage. » « II se tenait, dit-elle, trfes petit et tres abaiss6 devant son Dieu, avec r£v6rence et confiance, comme un enfant d y amour. » Et bientot elle ajoute : « Jamais a-t-on vu un coeur si doux, si humble, si d6bonnaire, gracieux et affable qu'6tait le sien. »

Que sont done ces accents sinon ceux de la parfaite et de la sublime passion ? Sainte Chantal voit Francois devant elle et son Dieu. II se tient li comme un enfant d' amour, « il a une tres grande splendeur en son visage. » Alors elle ajoute. « II me semble naivement que mon bienheureux p£re 6tait une image vivante en laquelle le Fils de Dieu, notre Seigneur, 6tait peint. » Ainsi cette grande passionn£e, comme toutes les amantes, confond avec Dieu mfeme l'objet de son amour ; elle les assemble et les adore et les unit Tun l'autre. La

douce sainte exaltte devient une femme amoureuse.

Le grand malheur de cette autre Savoisienne

adoptive qu'est M me de Warens est de n'avoir

point su, comme M me de Chantal, vivre d'un seul

et grand amour. Trop life k ses sens, la pauvre

femme ne sut jamais se d6gager d'eux, au point

de les dominer. Elle eut des amants et ne sut pas

les choisir ; elle eut une fortune, ne sut pas la

garder et mourut presque dans la misSre ; elle

eut de l'amour et de la pi6t£, mais pas au point

d'atteindre par eux k la consolation. C'6tait une

femme blonde, un peu forte, ayant pass6 trente

ans, trbs bonne et qui se laissa duper. « II ne lui

6tait pas possible d'etre une M me de Chantal », a

dit M. Mugnier. Elle n'inspira aucun Iraiti de

V amour de Dieu ; pourtant ce qu'elle inspira est

aussi durable que la vie, puisque c'est ce sixieme

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