‹ Portraits françaisChapitre 3 sur 9 · livre des Confessions qui est tout embaumfi d'elle · texte numérisé non relu

livre des Confessions qui est tout embaumfi d'elle

et que nul ne peut lire sans fitre 6mu. Le ginie

de Rousseau jaillit d'elle. Voili : elle fut la source

oi il vint boire ; il ne se connut bien qu'en la

connaissant. Lui l'appelait « maman », et c'est

li lc nom qu'elle mirite ; car elle fut bien sa mere,

sa m£re et son amante ; elle modela son coeur, le

fit sensible, lui montra la nature et la lui fit com-

prendre. « II naquit d'elle » dit Michelet, et cela

est si vrai, Tempreinte fut si forte qu'il en garda jusqu'a la fin la douce ttedeur k Time. Le reproche de M. de Conzi£ est tou jours juste et cereste le crime de Rousseau de n'avoir point su pref&rer sa pauvre « maman » & la Levasseur, sa blanchisseuse. « Tout le monde, dit Michelet, va voir les Charmettes, mais la grande impression de M me de Warens sur Rousseau fut bien plus & Annecy.

L'6troite rue sur l'Eglise (ferm6e alors en impasse) ou logeait M me de Warens, entre T6v£que, les cordeliers et la maitrise ou il apprend la musique, c'est au vrai l'ancienne Savoie. Tous les jeunes ans de Rousseau sont Ik (i) ». Cestli qu'eutlieu la rencontre, la fameuse presentation des Rameaux de 1728. « Je doisme souvenir du lieu, dit Jean- Jacques : je Tai souvent mouille de mes larmes et couvert de mes baisers. (2) » Ce souvenir brulant le hanta toute la vie ; il y revint souvent et jusqu'i la fin. C6tait en 1778 et il allait mourir mais pas avant d'avoir 6crit ces poignantes Riveries du promeneur solitaire oh, devant les peupliers d'Ermenonville, il 6voque la memoire de sa bien aim£e m£re : « Aujourd'hui, jour de Piques fleuries (de 1778), £crit-il alors, il y a pr6cis6ment cinquante ans de ma premiere rencontre avec M me

(1) MiCHEtET, Histoire de France : Louis XIV et Louis XV.

(2) Confessions.

DEUX SAVOISIENNES PASSIONNEES 93

de Warens. Elle avait vingt-huit ans, alors, 6tant

n6e avec le si£cle. Ah ! si j'avais sufli & son coeur

comme elle eftt suffi au mien, quels paisibles et

d&icieux jours nous eussions coul6s ensemble. »

II est vrai, 6 Jean-Jacques, mais tu ne le voulus

point et pr6f6ras partir. « Ah ! Pauvre, pauvre

citoyen !...)) comme dit Michelet. Mais ce n'est

pas lui, c'est elle qu'il faut plaindre. Rest6e

seule aux Charmettes, ruin6e en speculations,

joute par le bell&tre de Wintzeried, regrettant

Anet mort, Rousseau parti, sa beaut£ morte et sa

jeunesse, elle quitta tout : le coteau et le bois des

Charmettes, la petite maison dans les vignes et

vint, £ Chamb6ry, se retirer dans Tune des mai- -

sons de ce triste faubourg Nfein, oil elle mourut

oublite du monde.

La Savoie est bonne & ses filles ; elle a gard6 leurs tombes et mis tous ses soins k recueillir pieusement les souvenirs qui venaient d'elles. Toutes deux reposent sous le meme ciel, dans la tcrre adoptive. Elles ne sont pas tr£s 6loign6es et ce reste un facile p£lerinage k faire le mfeme jour que d'aller de la maison de la Visitation d'Annecy, ou M me de Chantal est inhum£e, k l^glise de la petite paroisse de L£menc, pres de Chamb6ry, ou repose M me de Warens.

94 PORTRAITS FRANQAIS

M me de Chantal survicut de longues ann£es i Saint Francois, mais ce ne fut que pour aboutir & une seconde mort, la premiere datant bien de celle de ce grand saint. Celle-ci arriva & Lyon en 1662. M me de Chantal en demeurabris6e. «Priv6e de la chSre presence », rien ne put plus lui paraitre amer que sa douleur », « elle se r£fugia au profond silence de sa tr£s dure angoisse », revint « & sa pauvre petite demeure d'Annecy » et n'attendit de salut que dans sa propre mort.

M me de Warens mourut pauvre et ce fut le cur6 de L6menc qui paya leprix desesfun&railles. Elle repose dans le petit cimeti&re du village, sur la hauteur qui regarde Chamb6ry. Ul le site est grandiose, Thorizon ferm6 de montagnes ; l'herbe croit sur les tombes et la cloche des couvents, en sonnant d'heure en heure, annonce que c'est ici le terme de toute joie et de tout amour.

Dormez, pauvres et belles Savoisiennes, dormez la sainte et l'amoureuse; la m&me terre vous berce et vous reconcilie.

Jeunesse senti mental e

de Maximilien Robespierre

Bal du prince de Ligne : Dans an cabinet recule on se pressait pour voir la tftte de Robespierre, dessinee par David, an pastel. L'expression angi- Hque des yeax noirs, fendus en amande, le melancolique sourire d'une booche 06 se decoovraient de belles dents regulieres, l'air mystique et pienx de cette tete de martyr etonnent tout le monde. David le voyait tel. . .

Alfred de Vigmt

(Le journal d'un paete).

xA Maurice 'Beaubourg.

Michelet — au cours d'un des chapitres les plus ardents de VHistoire de la Revolution — signale « un petit portrait, mediocre et fade, de Robespierre & dix-sept ans. » Ce portrait « le repr&ente une rose k la main, peut-fetre pour indiquer qu'il 6tait d£j& membre de TacadSmie des Rosati d' Arras. II tient une rose sur son cceur. On lit

au bas cette douce l£gende : tout pour man omit. » La rose £tait la fleur pr6fer6e de Maximilien ; de toutcs celles que les podtes, et Rousseau lui apprirent k aimer il n'en est pas qu'il ait ch&ies davantage, qu'il se soit plu k porter toujours avec plus de vive predilection. Au milieu de toutes les autres fleurs que lui offrirent, plus tard, les hommes et les femmes qui se passionndrent pour sa volonti froide, pour la puretfe de ses moeurs et la duret6 de ses actes, Maximilien continua k aimer la rose de son enfance.

Je vois Tdpine avec la rose

Dans les bouquets que vous m'offrez...

chantait-il, dans sa jeunesse, sur Fair : Resiste-moi belle Aspasie, en remerciement « a messieurs de la Soci6t6 des Rosati » qui avaient bien voulu l'admettre k partager leurs fetes. Chez les Duplay, plus tard, il aura constamment, sur la table de travail de sa pauvre chambre austere et froide, quelques fleurs douces et belles qu'auront cueillies pour lui les tendres mains de la fille de rhdte. Plus tard, beaucoup plus tard, a la fete religieuse du 20 prairial, dedi£e k l'Etre supreme, alors que devenu le maitre de la France et de la Convention, il fait de la Revolution son oeuvre et Tincarne tout entiere, Nodier le verra marcher, un peu en avant des autres d£put&, v£tu d'un habit bleu

fotic^, coiffe d'un chapeau a panache, ceint d'un< eeharpe aux couleurs de la Natioa, avec ut « bouquet sur le cccur et un bouquet enorme : la main. »

Ainsi, de l'extreme jeunesse au declin de s; carriere prematuree, Maximilien ne cessera di garder a la main, ou posee contre le cceur, cetti tendre fleur de 1'idylle que Michelet a si biei montree et qui donne, au cdte prive de sa vie, ci ton de douce sensibility ou il semble que ses ami aient vu le symbole d'une beaute de raceur reellement stoi'rienne. « Comme mceurs, il n'es point descendu », a dit de lui Michelet. Le lai est qu'on ne connait point dans sa vie privee 1 moindre acte immoral et bas. Eleve par de pretres et de vieilles dames pieuses, nourri d VEmU et des anciens, il s'exerca de bonne heur a chasser de lui toute idee de vice, route pense> cupide, tout desir malhonnete. Sa purete etonne ra le lascif Mirabeau ; Marat le nommera b l'incor ruptible » et Boissy d'Anglas, surpris d'une tell beaute de sentiments interieurs, dira de Maximi lien que e'est « Orphee » revenu parmi les hom mes. « Otez-moi ma conscience, dira-t-il lu raeme dans le memorable discours du 8 thermi dor, otez-moi ma conscience, je suis le plu malheureux de tous les hommes. » Sa haine d libeninage est profonde. II n'en donna jamais d

98 PORTRAITS FRANQAIS

preuve plus vive que le jour ou Desmoulins ayant remis un livre licencieux k Mademoiselle Duplay, Maximilien s'emporta contre lui avec une passion telle qu'on peut dire que, de ce jour n£faste, le sort du pauvre Camille fut d6cid£. D£s le college, assure-t-on, il donna par sa belle conduite, son acharnement au travail, la haute pudeur de ses penstes, Pexemple pr6matur£ de cette rigide vertu d'oii il tirera plus tard toute sa force contre les hommes. Le bon H6rivaux, son pr6cepteur k Louis-le-Grand, 6tonn6 de Tinflexible rigueur d'un jeune homme aux principes si absolus, Tavait nomm£ : « le Romain. » Ses deux tantes, si bonnes, si religieuses, si maternelles k son coeur d'orphelin, se r6jouiront devant Dieu de sa grave adolescence, de son recueillement, de sa pudeur, de toutes les marques qu'il donna de la plus nette conscience. « Cest un ange, diront-elles, aussi est-il fait pour &tre la dupe des michants. » Toutes celles des personnes qui Tapproch£rent dans le priv6 ou qui tenaient k lui par des liens de famille n'abdiqueront pas ces sentiments. II est de ces 4mes tendres qui ne consentirent jamais k reconnaitre tout ce dont on Taccusa par la suite. Ainsi Elisabeth Duplay, veuve du conventionnel Le Bas, 6crit de Maximilien, dans ses Memoires: « Pour nous, nousTaimions comme un bon frfere; il £tait si bon ! » On sait que c'est Maximilien

qui nigocia le beau mariage d'amour qui devait unir la plus jeune des demoiselles Duplay au convention nel. La veuve Le Bas 6crit, en m6moire de cet Episode sentimental devenu pour elle la seule, Timportante raison de vivre : « Le bon Robespierre vint partager notre joie : ce bon ami me dit : Soyez heureuse Babet, vous le m6ritez; vous 6tiez faits Tun pour l'autre. (i) » Ailleurs Charlotte Robespierre poussera le culte de son fr£re assez loin pour 6crire : « Je suis glorieuse d'etre de ton sang, d'appartenir au grand Robespierre quifut Tennemi inflexible de toute injustice, de toute corruption...)) Enfin, Michelet, au cours de sa preface de 1868, ajoutera k son tour: « Je n'ai point flatt£ Robespierre. Eh bien ! ce que j'ai dit de sa vie intirieure, du mtfnuisier, de la mansarde, de Thumide petite cour qui, dans sa sombre vie, mit pourtant un rayon, tout cela a touch6, et, tel de nos amis de parti tout contrairej m'avoua qu'en lisant, il en versa des larmes. » Candides demoiselles ! vertueux Michelet ! vous futes, vous aussi, selon le mot de Taine, du nombre des « dupes » que fit, mfeme aprds sa mort, Tildve incorruptible des bons Oratoriens (T Arras. Vous le vltes seulement k la fa$on de Tartiste naif et fade qui le montra, une rose k la

(1) Stefane Pol, Le conventionnel Le 'Bas.

main, doux et pensif, tel qu'un petit Saint-Preux de province, aimant les fleurs et la musique, offrant son coeur a son amie. Ainsi la grke ancienne et mifevre d'un vieux pastel k la Boilly nous donne, de Robespierre & dix-sept ans, le portrait sentimental.

Ce que fut son enfance douce et delicate, sa soeur n'a pas manqu£ de nous en instruire. A la mort de sa m£re, n6e Marguerite Carrault, Maximilien n'avait pas sept ans ; mais d6j& c J 6tait le gar?on reveur et recueilli, enclin a m6diter, d'une sensibility si aigue que le moindre froissement le portait aux larmes. II semble que si Augustin, le plus jeune des Robespierre, garda beaucoup des traits du pfere, Tavocat au conseil provincial d'Artois, Tain6 se rapprochait plus volontiers par des lignes du visage, le caractfere sensible, le c6t6 rSveur de F&me de cette mfere emport£e trop tot k son affection et dont, jusqu'a la fin de sa vie tourment6e, il ne cessera de se rappeler l'image. « Oh ! dit Charlotte, qui n'aurait gardfe le souvenir de cettte excellente mdre ! Elle nous aimait tant: Maximilien non plus ne pouvait se la rappeler sans Amotion ; toutes les fois que, dans nos entretiens intimes, nous parlions d'elle,

■wsy

j'entendais sa voix s'alt^rer et je voyais ses yeux se mouiller. »

Confix, k la mort de son p£re, aux soins de son grand-p£re et de ses tantes, Maximilien donna, d&s les plus tendres ann£es, les preuves les plus 6difiantes de la pi6t6. La sorte d'6veil vivace qui tourmentait alors les esprits les plus pricoces de son ardeur portait, de bonne heure,les enfants les plus jeunes vers cette douce fi&vre mystique qui devait bient6t soulever la soci£t£ entifere. Pendant que, chez les Doctrinaires de Carcassonne, Andr6 de Ch6nier, de quatre ans plus jeune que Robespierre, s'amusait k constuire de petites chapelles, chantait la messe, pr&chait, se signait, et, le soir au salut, k la lueur de cent petites bougies, 6levait un mignon Saint-Sacrement de plomb, en chantant cantiques et antiennes (i), k l'autre bout de la France, a Arras, chez les Oratoriens, le jeunfe Maximilien employait ses heures de loisir a 6difier de petits autels qu'il ornait de guirlandes et d£diait k la Vierge. Ainsi les enfants d'alors, travaill&de cette sorte de ftbrile inquietude qui devait faire d'eux, plus tard, des hommes ardents et tourment^s, naissaient k la vie religieuse avec emportement. La po&ie de la prtere, en les jetant dans un

(i) Voir Emile Faguct : Andri ChhiUr.

102 PORTRAITS FRANQAIS

trouble continu, les exaltait au point de suraiguiser encore leurs sentiments natifs. L'Eglise ne sut jamais quels admirables disciples elle pr6parait a Jean -Jacques en dotant le coeur et le cerveau des petits enfants de ce temps-k du sentiment du reve, du goik du recueillement, du culte des cantiques harmonieux et des guirlandes fleuries par quoi commence k naitre ceiui de la Nature. Maximilien, enfant, collectionnait beaucoup de gravures naives et de petites images. II commenga de bonne heure k aimer les fleurs. Les oiseaux avaient toute son ime. On sait qu'il avait une belle voltere pleine de pigeons et de moineaux que ses tantes iui avaient donnSe. Ces chers oiseaux 6taient ses favoris. « II venait sou vent passer auprds d'eux les moments qui n'6taient pas consacr£s k l'6tude » dit Charlotte Robespierre, dans ses Mdmoires. Son plus grand bonheur consistait k les admirer, k les tenir propres et k les soigner, k veiiler sur leur vie avec un soin jaloux. Ce n'Stait qu'aprfes les recommandations les plus vives qu'il consentait, parfois, k sortir Tun ou Tautre de ces oiseaux de la cage ou ils 6taient enferm£s et k le confier k Charlotte ou sa seconde soeur Henriette. On sait le gros chagrin qu'il eut, a propos de la mort d'un de ses pigeons qu'il avait donn6 k ses soeurs. Charlotte en a cont6 Thistoire avec de tels accents d'6mue sincerity,

que nul aussi bien qu'elle ne saurait mieux la redire : « Un jour, dit-elle, mon frfere c6da k nos instances et nous donna un pigeon. Ma soeur et moi nous fumes dans l'enchantement. D nous fit promettre de ne jamais lui laisser manquer -de rien; nous le jurimes mille fois et tlnmes parole pendant quelques jours ; ou plutdt nous aurions toujours gard6 notre serment, si le malheureux pigeon, oubli6 par nous dans le jardin, n'avait p6ri pendant une nuit d'orage. A la nouvelle de cette mort, les larmes de Maximilien coulerent, il nous accabla de reproches que nous n'avions que trop m6rit£s et jura de ne plus nous confier aucun de ses chers pigeons. » Et Charlotte, devenue extr&mement vieille, d'aj outer longtemps aprds, dans sts Mimoires, sur le ton du regret le plus extreme : « Voik soixante-quaire ans que par une 6tourderie d'enfant j'ai 6t6 la cause du chagrin et des larmes de mon fr£re ain£ ; eh bien ! mon coeur en saigne encore... »

Tant d'heureuses qualit£s, un naturel si bon, un coeur ouvert si tdt aux meilleurs sentiments concilterent k Maximilien, d6s son extreme jeunesse, les plus rares amities, les plus sflres protections. Recommand6 par Tabb6 de Saint- Waast, il vint, muni d'une bourse pay6e par M. de Crouzi6, ivfeque d' Arras, se presenter k Paris, au college Louis-le-Grand. Men6 par M. de La

Roche, chanoine du chapitre de Notre-Dame, qui connaissait sa iamille, il fut admis aussit6t. Son caractfere stiidieux, son goflt des lectures austferes, Inspiration morale de ses 6crits lui gagndrent la confiance de ses maitres. On sait que e'est Robespierre qui fut choisi par eux pour prononcer le discours frangais 4 la belle reception qui fut faite, au college Louis-le-Grand, par les elfeves et professeurs, k Louis XVI et Marie-Antoinette. EstimS d'hommes aussi 6minents que le savant H6rivaux, que le bon abb6 B6rardier, Maximilien ne Titait pas moins de ses condisciples. Charlotte dit qu'au college son frfere d6fendait les faibles contre les forts ; Lazare Carnot, dans ses Metnoires, ajoute combien la perte de sa jeune soeur Henriette, la mort de Pabb6 de la Roche, son correspondant, laissdrent Robespierre triste et rfeveur, le marqudrent au front de ce sceau de m6lancolie dont Tempreinte est visible, d&ormais, dans sa vie. Seules, l'imp6tueuse jeunesse de Stanislas Fr6ron, la verve enthousiaste de Camille Desmoulins, tous deux ses condisciples, parviennent £ soulever le voile de pr£coce s6v6rit£ qui accable ce jeune front misanthrope. Ensemble, ces jeunes gens lisent VHistoire des Revolutions m romaines de Vertot, Plutarque, le Dialogue de Sylla et d'Eucrate dont Montesquieu est Pauteur, Etnik et le Discours sur Vinigalitt; tous trois s'exaltent

a rever de l'avenir et, tandis qu'au concours g6n6ral Desmoulins dispute k Ch6nier, son rival du College de Navarre, le prix du discours fran^ais, Freron et Maximilien rSvent de la Ripublique et de la liber t6 qu'ils vont donner au monde. Aux vacances seulement s'apaise, pour un temps, l'ardcur des chim&res ; ces jeunes sages retournent aux champs, revoient leur famille et leur province. Desmoulins regagne Guise, le coeur ravi deja de l'image de Lucile, en poche son projet lyrique de Daphnis et Chloe\ Maximilien revient vers ses tantes, revoit Charlotte, ses pigeons, retrouve les bons pr&tres ses amis, son jeune frSre Augustin et ces doux Artfaiens « qui connaissent le prix de la tarte mieux que tous les autres peuples du monde. » (i)

Invit& par Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre k ch6rir la nature et k se rapprocher

(1) « Depuis notre arrivee a Carvin, dit Robespierre dans uoe lettre a une dame, tous nos moments ont 6t6 remplis par des plaisirs. Depuis samedi dernier je mange de la tarte en depit de l'envie. Le destin a voulu que mon lit fut plac6 dans une chambre qui est le d6p6t de la patisserie : c'£tait m'exposer a la tentation d'en manger toute la nuit ; mais j'ai reflechi qu'il 6tait beau de maitriser ses passions et j'ai dormi au milieu de ces objets s£duisants.» (Lettre publiee par la revue La Revolution frangaise, 14 avril 1901.)

d'elle, les jeunes hommes de la societe fran^aise d'avant la Revolution se prennent k aimer les fleurs et les animaux, k courir la campagne et les champs, k se livrer au bonheur de rfiver dans les bois. Le go6t de la romance, la sensiblerie dont se deguise Tamour jusqu'ici livr6 k la frivolity la tendance des esprits, le charme agreste des beaux arts, le ton de la musique et de la po£sie offrent autant de motifs k r£gner sur les coeurs. La R6volution s'eveillera dans les fleurs; elle tiendra des femmes et de Rousseau cette ardeur k aimer, cette passion de la vie, ce goiit des beaut£s terrestres, des fruits, de la flore et des oiseaux dont Fabre d'Eglantine, dans son calendrier de la R6publique, donnera un jour le grand po£me.

L'idee de la liberty grandit, inseparable de celle de la Nature. Sans les feuilles des arbres que Desmoulins a cueillies au Palais-Royal et jettes sur la foule comme autant d'esp6rances, la Bastille n'aurait peut-£tre pas 6t£ prise. Les femmes s'avancent, rieuses et paries, vers ceux qu'elles enchantent. Ainsi viendront Lucile, M 1Ie Candeille, Louise G61y au devant de Desmoulins, de Vergniaud, de Danton, charmis et attendris. Le berceau de feuillages sous lequel, a Arras, r£ve Robespierre k vingt ans, est odorant d'acacia, le tro£ne le defend, les pampres Penlacent, il est jonche de petales et par6 de guirlandes. Cest le

bosquet des Rosati (1). Nomine le Berceau des Roses, ce lieu de fleurs et de parfums etait celui qu'avait choisi, pour s'assembler, la douce Academic La rose, la rose encore et partout la rose, tapissait le treillage, couvrait le sol et la table, couronnait de ses diademes les bustes assembles de Cbapelle, de Chaulieu et de Jean de La Fontaine. Une petite gravure du temps montre le berceau des roses, avec les bustes des trois poetes, les jouchees de fleurs, la table mise, les verres et le vin servi. C'est la que vint Robespierre, jeune liomrne, c616brer la nature et vanter ses delices. Messieurs de la Societe des Rosati, pour la plupart d'honnStes et braves bourgeois de la ville, de doux magistrate, de bons abbes, des avocats et des officiers, recurent Maximilien et t'admirent parmi eux. Au jour fix£ pour cette gracieuse initiation, le savant Harduin presenta le recipiendaire, le chancelier de Gay redta le compliment. Le jeune Rosati rcpliqua par une petite ode anacreontique qu'il cbanta lui-meme :

Je vols I'tpine avec la rose Dans les bouquets que vous m'ofirez (bit); Et lorsque vous me celebrez, Vos vers decouragent ma prose.

Tout ce qu'on m'a dit de channant, Messieurs, a droit de me confondre :

(t) Arthur Dlnaux, La SotiHl des Rosati.

108 t>ORTRAlTS FRANQAIS

La rose est votre compliment, Lupine est la loi d'y r£pondre (bis).

Plusieurs personnes se ievferent pour chanter apr&s Maximilien. Mais ce fut bien lui le h6ros de la fete ! La giice de ses petits vers avait 6mu, l'h6sitation de sa parole, trahissant Temotion de son coeur, avait attendri l'auditoire autant quelle Tavait charm6. D6sormais consacr6 aux roses, Maximilien devint une des gloires de ce petit c6nacle. Lorsque Lazare Carnot, lieutenant en premier k Calais, admirateur de Cook et du Buffon, y fut.admis k son tour, ce fut encore Robespierre

qui offrit le compliment :

On vous a pre*sent6 la rose, L'ofTrande e*tait digne de vous...

D6sormais e'en est fait de son coeur ! II est pris, lui aussi, au goilt du moment; il s'exalte vers Pavenir en petites strophes heureuses; rharmonieux espoir Thabite et le domine. Un instant, les traits du visage, durcis par T6tude, se dependent et sourient, les yeux sont plus francs, plus ouverts, le regard plus droit ; enfin s'adoucit la voix au point que Tun des Rosati ose 6crire :

Oh ! redoublez d'attention, J*entends la voix de Robespierre ; Ce jeune e* mule d'Amphion Attendrirait une panthere 1

jEtJNESSE £>E MAXIMILIEK ROBESPIERRfe 1 69

Cest pour Maximilien Theure irremediable, Theure decisive qui sonne. Insatisfait de ce milieu un peu fade, un peu mi£vre, las des petits vers anodins, des couplets de bergeries ou se complaisent Messieurs de la Soci6t6 des Rosati, Robespierre reve d'une nature plus vive et plus ardente, de campagnes non moins belles mais plus vibrantes, de sites nouveaux et plus graves. Amus6 un instant aux petits jeux de sa province il trouve indigne de lui, indigne de ses desseins, peu convenable k son coeur, de continuer k chanter, sous le bosquet des roses, les Muses et le vin. Un imp6rieux d&ir vit depuis peu de temps en lui : Robespierre a rev£ de rendre visite k Rousseau, de faire le voyage d' Arras k Paris et de Paris k Montmorency pour baiser le seuil austere de la maison de son dieu. Cest alors qu'il quitte tout, secoue fodeur amoureuse que les roses ont mise k ses mains et k ses habits, revoit Paris, entre comme second clerc [Brissot de Warville 6tant le premier] chez le procureur Nolleau, 6crit sa touchante lettre k l'abbe Proyart ou, sous pritexte d'une visite k l'6v6que d' Arras alors a Paris, il reclame de l'argent et des habits, et, le mois d'avril 6tant venu, part k Montmorency...

Alors, la nature s'6veille ; les coteaux d'Andilly sont par£s de p&querettes ; les bois de THermitage sont odorants de violettes et les robustes cerisiers,

FortnUtt, 7

110 PORTRAITS FRANfAlS

qui donnent, un peu plus tard, d'aigres fruits savoureux, commencent k se couvrir de la neige des fleurs. Mais le voyage a 6t6 bien long qu'a fait le jeune homme pour venir ; il est tr£s tard d6j&; un petit vent souffle qui le pique au visage; les nuits de printemps sont fraiches et celle-ci presque est glaciale, malgr£ le cadre charmant des fleurs et des feuilles qui naissent, le bruit que font les oiseaux dans les branches discretes. Enfin voici Montmorency ! Le voyageur a reconnu le potager tel que tant de fois on le lui a dScrit, il entend la source vive qui coule sous les arbres. II est k l'Hermitage. Par les minces carreaux ou le vent vient frapper, Maximilien aper^oit la petite lumi£re p&le. Une Amotion immense l'&reint; encore un instant il sera devant Jean- Jacques, il contemplera le g£nie dans sa presence rSelle, il baisera de ses lfevres devotes les mains du vieillard qui se lfevera pour b£nir...

Rousseau ! il est k Montmorency, « seul abandon^, hai des philosophes, hai* des divots... dans son pavilion ouvert... Pencre g£le &sa plume... » (i) Ah ! c'est un soir triste et dur ! M me d'Houdetot n'est pas venue ; elle n'a pas apport£ de fleurs; M me d'Epinay n'a pas envoy6 d'oeufs ni de lait de laChevrette.il est Ik, d£laiss£, morose, devant sa

(i) MlCHELET.

lampe avec son coeur malade.Th£r&e est sortie, il y a une heure ; elle est au village ou la ferme voisine ; dans un angle la mdre Levasseur, percluse, g£mit pr£s du feu qu'elle attise. Le tableau austere, saisissant, tragique dans sa grandeur ! Tout & coup des pas k la porte, un coup timide au volet. — Qui est la ? — Pas de r6ponse. Rousseau se 16 ve, va ouvrir. Un jeune homme entre, balbutie, s'agenouille et sanglote. Rousseau est 6mu, jette sa canne rugueuse, tend les bras, regoit sur sa poi trine cette tete fine et douce ou les larmes sont visibles. A table, un peu plus tard, on cause, on discute, on nomme Tavenir ; le vieillard est heureux, lfeve ses mains tremblantes, benit celui qui est venu, d'un geste antique et beau le consacre k la Nature et & la V6rit6...

Alors tous les hommes ardents et jeunes venaient vers Jean- Jacques (i), tous subissaient son em-

(i) Aucun n'echappait au sortilege. Carnot, rami de Maximilien, vint, jeune homme encore, visiter Rousseau a Paris, rue de la Plitriere, dans la maison de M. Venant, epicier, ou il demeurait. Ceux qui ne pouvaient pas le voir ou qui ne parurent que quand il fut mort, se procuraient ses livres. Temoin cette lettre de Bonaparte, alors officier d'artillerie au regiment de la Fere, en garnison a Valence, en Dauphind, a un libtaire de Geneve : « Je m'adresse directement a vous, Monsieur, pour vous prier de me faire passer les Mhnoires de Mme de Warms et de Claude Anetpour

preinte. Cependant, nul d'entre eux ne gardera de lui culte plus fervent que Maximilien. « Je t'ai vu dans tes derniers jours, 6crira plus tard Robespierre au comble de la puissance, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie orgueilleuse ; j'ai contempt tes traits augustes, j'ai vu la marque des noirs chagrins auxquels t'avaient condamn6 les injustices des hommes. Dts lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se d6voue au culte de la verit6; elles ne m'ont pas effrayfe... Ton exemple est U, devant mes yeux... Je veux suivre ta trace v6n6r£e, duss6-je ne laisser quun nom dont les sifecles k venir ne s'informeront pas ; heureux si, dans la p£rilleuse carriere qu'une revolution inouie vient d'ouvrir devant nous, je reste constamment fiddle aux inspirations que j'ai puisnes dans tes 6crits. » Ces mots, extraits de la belle Didicace aux tndnes de Jean-Jacques Rousseau, que Robespierre a Scrite plus tard dans le feu de son coeur, est bien le plus conscient hommage qui ait 6te rendu jamais au GSnevois. Robespierre en meditation k Montmorency a puisfi dans ces sites le secret de cette farouche vertu qui fera de lui plus tard l'homme aux principes terribles, k Ydfrayante conscience honnete. Maximilien est un mystique et le culte qu'il a de Rousseau ne peut

servir de suite aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau. » (Lettre extraite des Mimoires d'aujourd'hui de M, de Bonnieres),

bien s'exprimer qu'aux lieux mfemes oil v6cut Jean- Jacques misanthrope, oh il le vit vieillard exquis et lamentable. Cette visite que fit k Rousseau, au printemps de lasaison, Robespierre jeune homme, le dur conventionnel la refera un jour, comme pour s'aider k suivre la ligne de son destin. L'Hermitage reverra k nouveau le visiteur d'autrefois. « Plus tard, 6crit M. Maurice Barr£s, dans une meditation sur la maison de Jean- Jacques, un homme viendra dans cette maison, et, sous ces mfemes arbres, il forgeraleschaines avec lesquelles ilpense assurer en France Tomnipotence au coeur immortel de Rousseau. Cest Robespierre en avril 1794. D'ici il remporte k la Convention son rapport du 18 flor6al. II pensait se sacrer en se solidarisant avec Pid6e de l'Etre Supreme et de rimmortalit6 de Ykme. »

Ainsi cette rencontre du jeune rSveur et du vieux philosophe, au printemps de 1778, a 6t6 decisive. Jean-Jacques a pris possession absolue de ce coeur adolescent. II est entr6 en lui au point de n'en plus pouvoir sortir, avec une force telle, une puissance si profonde qu'aucun de ceux qui viendront d6sormais vers THermitage ne pourront plus en franchir le seuil sans se souvenir de celui qui y vint, avant eux, mSditer sur l'inflexible rigueur de son destin.

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Maximilien n'6tait pas beau; du moins il n'avait pas ce charme, cette imposante grace du visage d'un Saint-Just, d'un Barere ; son masque ne s'animait pas d'un rire franc et railleur comme celui de Fabtc oa de Desmoulins ; il n'6tait point non plus, comme celoi de Danton, si Snergique et si laid que la laideur, par intensity, pfit, a certains moments, s'y montrer sublime. Les traits de Robespierre ne valaient que par Texpression qui leur donnait la vie ; la « bouche 6tait longue, pile et serr£e » ; le ciignotement de ses yeux etait d6sagr£able ; sa « pile et triste mine » 6tait peu avenante. Sans croire absolument le libelle de Merlin de Thionville, comparant son visage a celui du chat-tigre, ni le haineux 6crit M me de Stael le peignant, tout jeune encore, avec « des traits ignobles, un teint pile, des veines d'une couieur verte », on ne peut que s'6tonner du peu de caractere de cette physionomie, si neutre, si grise, n'offrant, sous les cheveux en rouleaux bien serrSs, que des bosses et de petits m6piats. Son fr£re Augustin etait plus avenant, « il eut fait, dit Charlotte, un excellent militaire. » « Maximilien, ajoute-t-elle, n'avait pas 6t6 si bien partage que lui. » Le portrait ou Boilly le repr&ente k vingtquatre ans n'a plus l'extr&me finesse, le doux 6clat du petit pastel anonyme oil il est figurS, une rose k la main. Cest qu'a mesure que grandit son des-

tin, que s'oriente sa jeunesse, Maximilien s'efforce & corriger la nature, k se rendre plus aimable, plus expressif, voire plus coquet s'il est possible. Venu k Paris avec peu de linge, il prend bient6t le gout des dentelles, des Stoffes fines et de la poudre, laisse li le triste habit olive avec lequel il 6tait parti d' Arras. Plus tard, chez les Duplay, il changera sa mise, prendra la culotte de nankin, l'habit ray6 ; il aura la cravate bien nette, les bas et le gilet tires, les cheveux poudres 61ev6s en ailes. Vivant Denon le verra, un jour, aux Tuileries, avec, sous Thabit, un gilet de satin brod6 de soie rose (i); plus tard, a la fete de l'Etre Supreme, il portera l'habit bleu-barbeau, poussera extremetnent loin, par la recherche de la mise, Texpression de ce dandysme rSvolutionnaire ou excella Saint-Just.

Ce soin qu'il prenait pour leur plaire le rapprocha des femmes k un &ge assez tendre. Passionn6 d y £loise et des Confessions, il pensa de tr£s bonne heure k s'empresser aupr£s de celles qui se montraient aimables, dont le sourire Taccueillait avec une piti6 douce. La bonne Charlotte 6crit :

« L'amabflit6 de mon frfere aupr6s des femmes lui captait leur affection. Quelques-unes, je crois, fcprouvferent pour lui plus qu'un sentiment ordi-

(i) An atole France, Vivant Denon. . v

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naire. Une entre autres, M lle Deshorties, Taima et en fut aim£e. » Pour elle Robespierre 6crivit de petits vers, se fit 6pistolier, dSploya ses talents et sa rh6torique & composer de doux madrigaux, & rimer de niaises ladeurs comme ce poeme du Manchon qu'on lui attribue.

Etant 4 Louis-le- Grand il redigea, du fond de son pupitre, une declaration pour Tactrice Dugazon, laquelle d'ailleurs ne fit point de r£ponse. En 1789, devenu jeune d£put6 & T Assemble nationale, Maximilien gardera aupr£s des femmes Tair emprunt6, Failure guind£e, le ton soupirant de sa province. Le libertinage des Lameth, Pexemr pie frivole qu'il a sous les yeux de 1'immense Mirabeau, les plaisanteries de Camille n'altdrent pas d'une ligne la puret6 de son coeur ni celle de ses pens6es. Les femmes, pour qui la discretion, la pudeur, la tenue offrent autant de charme que la ddbauche, s'^murent de cette parade austdre. C'est par celle-ci, affirme Michelet, qu'il conquit le pouvoir 6tendu qu'il exer^a sur elles. Nul, mieux que Robespierre, 6crit le grand historien, ne sut si bien inspirer confiance aux femmes. L'ei6gance de ses phrases, le sentiment de ses discours, la rigueur de ses moeurs, l'ei6gance de ses manidres qui 6taient toutes observ6es, le soin de ses habits, enfin la pauvrete antique ou on savait qu'il vivait, sont autant de motifs qui le port£rent

a les dominer. Hostile au debraye du costume e du langage, au tutoiement revolurionnaire, garda toujours, au milieu des pires ev6nement< cette extreme correction de cceur et de langage cette persuasion douce, cette volonte froide qi fascinaient les femmes et qui faisaient que, sot vent, en I'ecoutant parler a la Conventior elles eclataient en sanglots et en gemissement; applaudissaient, le visage baigne de larmes, au endroits pathetiques. « Le signal des applaudissi meDts partait toujours du milieu d'elles et il s repercutait dans tous les points de la salle, avt fentbousiasme de l'idolatrie. » (i)

Amide la musique, des fleurs, des oiseaux, di beaux vers, on le verra, plus tard, chez les Dt play, s'essayant a chanter au clavecin, et le soi: sous la lampe, aupres de Cornelia, d'EHsabeth i de Sophie, lisant Pbidre, Britannicus et plusieu des autres tragedies de Racine qu'il aimait a u point tel qu'a les lire sa voix peu a peu s'alterai se faisait tremblante, reprimait les pleurs prets couler. Maximilien aimait aussi les promenade et, comme tous les fils de Rousseau, les beau arbres et les plantes rustiques. Les Champs-El; sees, qu'il preferait a l'ardent et impur Palai Royal, le virent souvent descendre et monter dai

(i) Wilatt.Lis Mysttresde la MkedtDUu.

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les chemins d'ombre, accompagn£ des demoiselles Duplay, son chien Brount marchant devant lui, s'arr£tant, tr£s souvent, pour donner des sous aux petits Savoyards. Les femmes qui approch£rent Maximilien, sauf la seule M me de Stael, gard&rent de son coeur l'attrait irresistible. « Beaucoup, dit Michelet, « avaient des portraits chez elles comme une image sainte ». II n'est pas de bien que M me Roland n'ait dit de ses moeurs; M me de K6ralio, qu'il connut dans sa jeunesse, k TAcademie d' Arras, conserva de lui un souvenir excellent. A la pauvre soeur de Mirabeau il arracha des cris presque passionn£s : « Mon cher Robespierre, tu es un aigle qui plane dans les cieux ; ton esprit, ton coeur est (jic) s6duisant ; l'amour du bien est ton cri d'armes.w (i)

Sa soeur Charlotte, demeur£e k Arras, ne cessa de lui garderle culte le plus absolu. Alors qu'il 6tait d6put£ a la Constituante, elle ne manqua jamais de lui envoyer, comme un present affectueux « soit des confitures, soit des fruits confits qu'il aimait beaucoup ou toute autre friandise ». Le chagrin de cette excellente fille — chagrin qui touche presque a la jalousie — fut de voir, par la suite, avec quelle passion il s'attachait aux Duplay. « Non, 6crit-elle, r6solument, mon fr£re

(j) Cit6 par H. d'Alm£ras, Les devotes de Robespierre.

ain£ n'a pas dfl faire le Celadon avec El6onore

Duplay. » Pauvre Charlotte ! Quel cqeur candide

6tait le sien !

Ce culte si exclusif, si passionnS, si profond des femmes pour Robespierre s'exalta a mesure que grandit son6toile. Ce mystique leurplaisait ; Maximilien 6tait le seul des hommes d'alors qui os&t, devant elles, parler de Dieu et de la Providence. DSs qu'on apprit, dans la suite de la Revolution, que se prdparait par ses soins le retour & la pi£t£, au culte de la raison et de TEtre supr&me, beaucoup ne connurent plus de mesure, d£sign£rent Robespierre comme un Messie. L'histoire de Catherine Th6ot, des dames Saint- Amaranthe, de Suzette Labrousse et de M me de Chalabre, celle enfin de C6cile Renault n'ont pas d'autre origine que ce retour aux croyances, cette sorte de divinisation ou ses admiratrices finirent par pousser Maximilien. Les femmes, durant tout le temps de la dictature qu'il exer^a, se lierent si bien a Robespierre que, peu k peu, sous leur faible 6treinte, on vit mollir cet homme indomptable, flSchir et se ployer ce caractere que niDanton, ni Marat, ni Hubert n'avaient pu abaisser jamais. Michelet a extremement bien dit que, sous sa

froide cruaut6 de despote, Maximilien dissimulait un coeur vulnerable & l'orgueil, et que c'est par li qu'il a dii mourir... Mais cette mort m&me appartient k Thistoire. Celles qui avaient fait le plus pour ch6rir cet homme ne sont pas etrangferes k sa fin miserable. Cest en vain que, se drapant dans sa vertu farouche, il s'effor<;a de lutter contre Pemprise obscure ou tant de M6nades I'attiraient. En vain devait-il s'6crier, dans un sursaut dernier de volont6, & la fameuse stance du 23 prairial : « La Montagne n'est autre chose que les haureurs du patriotisme ; un Montagnard n'est autre chose qu'un patriotepur, raisonnable et sublime !» Sa puretfe ne pouvait plus rien pour le dtfendre de celles qui r&vaient de Temporter dans leur 6treinte. Robespierre se perdit par les faiblesses de son jeune &ge ; ce coeur sentimental avait lu de trop bonne heure le doux Racine et Tamer Jean- Jacques ; il s'6tait empli de trop d'6moi, avait trop aim£ la candeur des roses, le chant plaintif des clavecins et celui des colombes. Les petites chapelles de son enfance devinrent par la suite autant d'autels ou il pensa monter. Ce n'est pas trop dire qu'il mourut de ces choses, de la pi6t6 extreme qu'on ddveloppa en lui quand il Atait enfant et de cet excds de vertu qu'il porta £ un paroxysme tel qu'il avait dessein de tuer,

k force d'echafauds, tout ce qui n'en avait pas comme lui la puret6 edatante. La vie d'un tel homme est riche en reflexions de tout ordre quelle suscite. Mais cette vie, en elle-m£me, ne vaut que par la jeunesse qui la determine. Nous avons vu que celle de Robespierre fut surtout studieuse et sensible. Cest par ce qu'elle eut de sentimental qu'elle pense a nous emouvoir. Les pigeons de son enfance, la fete des Rosati, le voyage k Montmorency, voilk les seules etapes de cette vertueuse jeunesse ; voilk toute l'unique experience que poss6dait Robespierre du monde avant d'entrer dans la Revolution. Les femmes le comprirent si bien qu'il ne fallut, a Cornelia Duplay, pour le fixer chez son pere, que le pile sourire de ses yeux doux et que, quand elles voulurent le pousser & Techafaud, il leur suffit d'evoquer, par la voix de Bar£re et de Vadier, le tragique fantdme de la Renault conduite au supplice dans le manteau rouge des parricides. Cette mort m£me ou elles le d6signaient ne sut pas Teffrayer; il avait appris de tr£s bonne heure, par les exemples pieux aussi bien que par ceux des Romains, k la mepriser. « Non, Chaumette, non, avait-il dit au cours d'un de ses discours fameux, la mort n'est pas le sommeil eternel. La mort est le commencement

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