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il créa encore un théâtre de société à Nevers, recruta ses comédiens dans toutes les maisons, leur apprit leur métier en moins de rien, et obligea des provinciaux à s'amuser et à être amusants. Quelques années plus tard, nous le retrouvons établi à Paris pour n'en plus sortir, et cette fois à la tête d'une troupe qui, dit-on, n'avait point d'égale. On se réunissait dans le salon de M. Roger, secrétaire général des postes. M. et M™® Mcnnechct, M. Augier, de l'Académie française, M"' Augier, étaient ses premiers sujets. L'auditoire, peu nombreux, était digne de comprendre de tels acteurs. Les repré- -^entations se succédaient, et le spectacle était tou- Jours varié. Cependant l'idée de publier ses pro- ^'€^rbes était encore loin de la pensée de M. Leclercq, ^Ui s'imaginait que des dialogues si vifs et si spirituels ne pouvaient se passer du jeu de ses acteurs. It fallut, pour le décider à se faire imprimer, que *^ publie fût déjà plus qu'à moitié dans sa confidence. Bien des indiscrétions avaient été commises. C^€s acteurs montraient leurs rôles, on citait maints traits charmants dans les salons, des auteurs co- ^aciiques empruntaient sans façon sujet et dialogue, cl croyaient avoir tout inventé lorsqu'ils avaient ^^ingé le titre de proverbe en celui de vaudeville
OU de comédie. M. Leclercq avait si peu le caractère de l'homme de lettres, qu'il sut peut-être bon gré à ces messieurs de leurs emprunts. C'était un (^loge indirect auquel il était sensible, et qui lui donna le courage de se produire, non pourtant devant tout le public, car les deux premiers volumes des Proverbes dramatiques furent d'abord imprimés à ses frais et distribués h ses amis seulement. Les journaux en parlèrent, les éditeurs vinrent frapper à sa porte, et bon gré mal gré, son livre fut mis en vente. Je me souviens de lui avoir entendu raconter fort gaiement l'espèce de honte qu'il éprouva lorsque son premier éditeur vint lui apporter le prix de ses œuvres. Il ne savait s'il devait le prendre et craignait de ruiner son libraire. Sur. ce point il fu bientôt rassuré. Plusieurs éditions se succédèren rapidement, et peu d'ouvrages ont eu autant de débit, dans un temps où la réclame n'était paf encore inventée.
Tout le monde a lu les proverbes de M. Théodor Leclercq, ils sont dans toutes les bibliothèques, e se jouent encore, l'automne, dans maint château oi^ se conserve le goût des plaisirs intellectuels. Chacun -^ de ces petites comédies renferme, dans un cadr-ra trés-rétréci en apparence, une foule d'observatio
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ingénieuses, des trails d'un naturel exquis, et une variété étonnante de caractères esquissés avec tant d'art, que dans quelques scènes on connaît chaque pei^onnage comme si on l'avait pratiqué pendant des années. Moraliste indulgent et critique enjoué, M. Leclercq nous a représenté, dans une suite de tableaux de genre, les vices, les travers, les ridicules de tous les temps, mais avec les traits dislinctifs de notre époque. Qui n'a connu M, Partout, M. Parlavide, et tant d'autres types excellents qu'on ne pourrait citer sans copier les noms de tous les personnages des huit volumes des Proverbes dramatiques? — Un certain nombre de pièces sont des satires politiques écrites avec une verve hardie et qui peignent la situation des esprits dans les dernières années de la Restauration, car M. Leclercq, bien qu'il eût peu de goût pour la politique, ne pouvait demeurer indifférent aux grands débats qui agitaient la société de son temps. Je crains qu'il ne faille joindre un commentaire aux nouvelles éditions de cette partie de ses œuvres. Tout change et tout s'oublie si vite dans notre pays, que les grandes passions du public sous le ministère de J.de Villèle ou de M. de Polignac ne seront bientôt guère mieux connues que celles do la Ligue ou de la Fronde.
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RemarqaoQsenpassantquclacritiquedeM.Leclercqy poar vive qu'elle soit, ne va jamais jusqu'à Tinjuré, encore moins à la calomnie. Ses traits sont aigus, mais non pas empoisonnés. Il sait railler, mais il ne sait pas haïr. On commence à savoir ce que c'est que la haine en France. La politique nous a fait ce présent, et elle a tué chez nous la gaieté.
La gaieté est, à mon avis, le caractère distinctif du talent de M. Leclercq ; elle éclate dans tous ses tableaux, môme dans ceux où il avait à reproduire les plus tristes défauts de notre temps. Courier a dit de notre grande nation, que nous ne sommes pas un peuple d'esclaves, mais un peuple de valets. Dans VEsprit de servitude, M. Leclercq a repris avec moins d'amertume ce vice du Français, tantôt courtisan de Louis XIV, tantôt flatteur. du peuple souverain. Ce vieux valet de chambre, devenu un bon bourgeois dans l'aisance, et qui regrette son esclavage chez M. le marquis, donne une leçon tout aussi utile et infiniment plus amusante que ne pourrait faire un ministre disgracié ou un tribun oublié de la multitude.
Ce n'est pas seulement dans la peinture des défauts et des ridicules que M. Leclercq a montré son talent d'observation ; l'Honnête homme ^ comme
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OU disait au xviii* siècle, est représenté dans quelques-unes de ses pièces avec des traits qui ne seraient pas désavoués par nos maîtres. Je ne connais pas de peinture plus ravissante du bonheur de la vie de famille que celle que nous a laissée M. Leclercq dansson Château de Cartes. C'est à mon avis un petit chef-d'œuvre de sensibilité et de grâce, dont je conseille la lecture à tous ceux qui se trouveront incommodés d'un article de la Gazette des Tribunaux ou d'un premier-Paris dans un journal politique. M. Leclercq a cessé d'écrire longtemps avant que son talent eût rien perdu de sa puissance et de sa souplesse, mais il aimait toujours à causer de littérature, et suivait avec curiosité et intérêt les essais de ses contemporains. On était sûr de trouver auprès de lui un critique aussi éclairé que bienveillant, sachant, chose rare, se placer à tous les points de vue pour mieux juger l'œuvre qui lui était soumise. Autant d'autres sont empressés à trouver les défauts, autant il se montrait ingénieux à découvrir les qualités, à suggérer des corrections, ou même des idées nouvelles. Tous ses lecteurs sauront combien il fut homme d'esprit; ses amis seuls savent combien il fut aimable et bon.
Février 1851 .
via
Les journaux ont appris ii la plupart des lecteurs ^a mort déplorable de M. Alexis de Valon, un des Collaborateurs les plus actifs de la Berne des Deux- Mondes, Le 20 de ce mois, il s'amusait à conduire un canot à voile sur un petit lac, à quelque distance du château de Saint-Priest, qu'il habitait pendant l'été. Avec lui se trouvaient un de ses amis et deux dames de sa famille. Ce lieu est désert et l'habitation la plus rapprochée esta un quart de lieue. Le vent soufflait avec violence, et les dames voyaient avec inquiétude le bateau s'incliner. Pour les rassurer, M. de Valon leur racontait que, quelques mois auparavant, par un vent aussi fort, il avait essayé
avec son frère de faire chavirer la même barque ^ mais que tous ses efforts avaient été inutiles. Ef parlant ainsi on virait de bord, et le canot chavira^ Les quatre personnes qui le montaient trois parvinrent à gagner le rivage; mais M. de Valon avait disparu. II était excellent nageur, et, dans le premier moment de confusion, c'était à lui moins qu'à, tout autre qu'on aurait pensé à porter secours. Quelques minutes de mortelle anxiété se passèrent avant qu'on pût le découvrir. On le trouva enfin, mais déjà sans vie.
M. de Yalon n'avait que vingt-huit ans. Riche, marié depuis peu, doué d'un caractère heureux et charmant, personne n'avait plus de motifs pour aimer la vie, surtout dans le moment où il l'a perdue. Il était entouré de presque tous les membres de sa famille, attachés h lui par la plus intime affection. Cette réunion, si difficile dans une famille nombreuse, ne datait que de quelques jours; c'était pour ses funérailles qu'on s'était ainsi rassemblé.
Les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes n'ont pas oublié les premiers essais de M. de Valon, publiés dans ce recueil à la suite d'un voyage en Espagne et en Orient. Plusieurs nouvelles iniéres-
sântes, un travail très-remarquable sur le système desqnarantaines, une étude hislorique sur le marquis de Fa vras, enfin, tout dernièrement, un excellent article sur l'exposition de Londres, ont assuré à leur auteur une place très-distinguée parmi les écrivains de notre époque. Ses œuvres forment aujourd'hui plusieurs volumes, que la contrefaçon belge n'a pas manqué de reproduire. A la plus merveilleuse facilité, M. Alexis de Valon joignait le goût qui sait épurer un premier jet de verve. Son lalent d'écrire se perfectionna, mais il conserva toujours le naturel et la liberté de l'homme du nonde, tout en recherchant la correction avec la paience et le scrupule d'un littérateur d'autrefois. Ions une forme légère, sous un ton cavalier et près- [ue frivole, il laissait voir un talent d'observation pplicable aux sujets les plus sérieux. Le monde lui . quelquefois reprocl>é je ne sais quelle tendance .u scepticisme en toutes choses, car nous vivons dans m temps où l'indépendance d'esprit 'est presque in travers. Il est vrai que M. Valon, plein de respect lour toutes les opinions honnêtes, tenait aux sienles, et à bon droit, car il n'en adoptait aucune à la égère et sans l'avoir bien examinée. Il n'avait pas dus de goût pour le paradoxe que pour la trivia-
lité, et lorsqu'il croyait avoir de bonnes raisonî^ pour le faire, ilavaitle courage de louer un homm0 ou un livre, fussent-ils condamnés par les honnite$ gens. Cette impartialité dans la critique, ce goût de Texamen, et cette recherche du bien partout où il se trouve, sont rares aujourd'hui et méritent qu'on les remarque. Avec une modestie poussée peut-être jusqu'à la défiance de lui-même, M. Alexis de Yalon est l'homme le plus indépendant que j'aie connu dans ses opinions des coteries politiques ou littéraires.
Recherché comme il l'était, et obligé de consacrer beaucoup de temps à ce qu'on appelle les devoirs du monde, on s'étonnait qu'il pût trouver le loisir de travailler; mais il y avait dans cette nature calme et contenue une habitude d'observation constante. En lisant un livre, il formait son slyle; en causant au milieu d'une soirée, il étudiait les hommes. Bien qu'il aimât avec passion tous les exercices de son âge, — et sa mort en est la triste preuve, — il donnait la préférence aux amusements de l'esprit, un peu abandonnés par notre société moderne. Il aimait les arts et en parlait bien. Il a fait de jolis vers, connus seulement d'un bien petit cercle d'amis, et il les improvisait avec
ttûe grâce parfaite. Il ne manquait peut-être à M. de Valon qu'un peu d'ambition pour développer toutes les ressources de son esprit; mais quelle ambition pouvait avoir un homme si heureux dans son intérieur, si aimé et si digne de l'être? Le désir et la conscience d'être utile à son pays pouvaient seuls l'obliger à renoncer à son repos et à son indépendance. Cédant aux pressantes sollicitalions de ses amis, M.. de Valon avait promis de se présenter comme candidat aux prochaines élections de la Corrèze, où la mémoire des services rendus par son père et l'affection générale dont il était luimême entouré lui assuraient de nombreux suffrages. La mort a rompu brusquement cette existence de tant d'avenir. Si quelque chose peut adoucir nos regrets, c'est la pensée que cet excellent jeune homme n'a connu de la vie que ses joies et ses douceurs, et qu'il ne laisse après lui que des souvenirs chéris de tous ceux qui l'ont approché. .
Aoûl 1851