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évité. Parfois il se complaît trop dans des descriptions, très-vraies sans doute, mais qui pourraient être abrégées , il aime et il excelle â noter des nuances délicates, et dans ce travail, dont je ne méconnais ni le mérite ni les difficultés, il s*expose à laisser s'allanguir une action intéressante. Des acteurs et de très-grands acteurs ont souvent le défaut de s'occuper trop des mots de leur rôle et pas assez de son caractère général. On appelle cela marquer des intentions^ je crois, et cela ne manque pas de plaire au public qui apprécie facilement le talent de l'acteur à varier les inflexions de sa voix. En marquant ainsi des intentions, je crains qu'on ne fausse celles de l'auteur et qu'on ne lui attribue des traits auxquels il n'avait pas pensé. Dans les imprécations de Camille, M"® Racliel donnait un sens ironique au dernier hémistiche de ce vers :

Saper les fondements encor mal assurés.

Elle lesoulignaitpour ainsi dire par un merveilleux changement d'intonation; mais Corneille l'eûtil approuvée '/Quiconque a entendu les paroles arrachées par la passion a pu remarquerqu'elles sortent rapidement et avec une violence qui ne permet

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guère les transitions délicates. Je conçois les imprécations de Camille comme une suite de cris rapidement articulés, et j'oserai le dire, monotones.

Il me semble que les qualités èm inentes du talent de M. Tourguénef devraient lui assurer de grands succès au thé&tre. Les erreurs que je me permets de relever chez le romancier, c'est-à-dire un peu trop de lenteur dans le développement de rintrigue et l'exubérance des détails, disparaîtraient nécessairement à la scène, où Tauteur ne peut commenter ni les mouvements ni les discours de ses personnages. Et en effet les deux ou trois drames qu'a publiés M. Tourguénef, avec autant de vie et de naturel que ses romans, ne laissent point de prise aux critiques que je viens d'indiquer. J'ignore si ces ouvrages ont été représentés, je pencherais ii croire qu'ils ont été faits plutôt pour la lecture que pour la scène ; je dis la icèue de nos jours, qui ne se contente pas du développement des caractères et des passions, comme au temps de Molière par exemple, mais & qui il faut du mouvement et une intrigue compliquée.

Au reste, les reproches quej'adressais&M. Tourguénef tombent, je me h&te de le dire, plutôt sur ses

premières productions que sur ses derniers ouvra-

ges. Le charmant roman de Fumée-B, une marche rapide et tout à fait conforme au précepte d'Horace. Là lesdétails heureusement choisis servent audéveloppementdes caractères et préparent les situations dramatiques. Pour faire comprendre Irène, il fallait étudier minutieusement et pour ainsi dire ne perdre ni un de sesgestes ni un de ses regards. C'est une de ces créatures diaboliques dont la coquetterie est d'autant plus dangereuse qu'elle est susceptible de passion ; mais chez elle la passion est un feu follet qui s'éteint subitement après avoir allumé un incendie. Elle aime, — Don Juan aussi était toujours amoureux — mais elle aime à sa manière. L'orgueil, le goût de l'aventure, la curiosité, surtout le besoin de dominer et d'exercer son pouvoir, voilà ce qu'elle prend pour de l'amour. Une fort belle personne, qui fit jadis les délices de la scène, un peu bête et très-franche, disait : c Que je suis malheureusel Je n'aime pas plutôt quelqu'un que j'en préfère un autre I » Irène, a de l'esprit, elle est grande dame, elle s'indignerait d'être comparée à cette personne, mais la pauvre actrice aimait tout le monde ; au fond, Irène n'aime qu'elle-même. Litvinof, son amant, la connaît bien et n'est pas sa dupe. Il a mesuré le précipice où elle Va l'en-

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traîner; il y marche, plein de remords et d'effroi. Il est fasciné. Cette situation est traitée par l'auteur avec une vérité poignante.

A côté de Litvinof, est un autre amant malheureux d'Irène, ce qu'en Italie on appelle un patito. C'est un homme de cœur, plein de bon sens et d'intelligence, mais dompté par la passion, un Alceste édifié sur le compte de Célimône, sans espoir, sans illusion, et si bien maté par elle qu'elle le charge de ses commission^ auprès de son rival préféré. Ce caractère, mélange de bonhomie et d'ironie triste, est de l'effet le plus original ; et qu'on ne dise pas que Poloughine a trop d'esprit pour le rôle qu'il joue; il aime Irène, il n'y a pas d'humiliation qu'il n'accepte pour qu'elle lui permette do vivre auprès d'elle. Il est payé de tout ce qu'il a souffert lorsqu'elle daigne lui montrer qu'elle croit à son aveugle dévouement.

J'ai déjà parlé du talent de M. Tourguénef à donner une individualité aux personnages de son invention. Après avoir lu Famée^ on croit avoir vu Irène et on la reconnaîtrait dans un salon. Si je suis bien informé, l'aristocratie de Saint-Pétersbourg a montré une grande indignation, à l'apparition du roman, et a voulu y trouver un portrait

satirique d'autant plus coupable que la ressemblance était plus parfaite. Chaque coterie, il est vrai, avait son original. Quelle horreur ! disait un bas-bleu dans un salon de la Perspective Newski, calomnier ainsi la princesse A... ! Plus loin on reprochait à M. Tourguénef d'avoir travesti la comtesse B. Ailleurs on s'apitoyait sur la princesse C, dénigrée indignement. Des personnes charitables ont trouvé des modèles d'Irène pour toutes les lettres de l'alphabet. En réalité, M. Tourguénef n'a fait ni un portrait ni une satire. Est-ce sa faute si, prenant ses traits dans la nature, il s'en rencontre dont on peut reconnaître les originaux? Quoique personne ne saisisse et ne représente avec plus de vivacité les travers, les vices, les ridicules de son époque, on ne peut dire que M. Tourguénef fasse des satires. Il nesent^'pas ce plaisir malicieux qu'ont certains critiques à surprendre les faiblesses et les platitudes humaines. Le soin que ces messieurs mettent à signaler les vilains côtés du monde où nous vivons, il le porte à rechercher le bien partout où il se cache. Sans parti pris, sans affecter une philanthropie banale, il est le défenseur des faibles et des déshérités. Jusque dans les natures les plus dégradées, il aime à découvrir quelque trait qui

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les relève. Il me rappelle souvent Shakspeare. Il a son amour de la vérité ; comme le poëte anglais, il sait créer des figures d'une étonnante réalité; mais, malgré Tart avec lequel l'auteur se dissimule sous les personnages de son invention, on devine pourtant son caractère, et ce n'est peut-être pas son moindre titre à notre sympathie.

Mai 1868.

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