SUR LE TOMBEAU DU ROI A SÉVILLE
« Parbleu ! tant de grandeur me surprend, et je donnerais bien un doublon pour pouvoir la décrire ; car y a-t-il un homme qui ne s'émerveille et ne s'étonne à la vue de cette machine immense, de toute cette braverie?
» Par Jésus-Christ, chaque morceau vaut plus d'un million, et c'est bien dommage que cela ne dure pas un siècle. O grande Séville, tu surpasses Rome en courage et en grandeur !
» Je parie que l'àme du défunt, voulant jouir de ce gîte, a q\ntté aujourd'hui le ciel, dont elle jouit éternellement.
» Certain brave entendit ces paroles, et dit : Seigneur "Soldat, ce que vous dites est vrai, et qui dira le contraire, ment. »
Alors il enfonça son chapeau, tâta son épée, regarda de travers ; et ce fut tout.
31 POKTRAITS HISTOBIQUKS ET LITTÉHAIRES^
s'eDgngeait en quelque sorte à faiie à l'auteur uu succès dans le monde. Le duc de Béjar avait été supplié de prendre Don Quichotte sous sa protection; mais il refusa, craignant d'exposer son nom en tête d'un livre de chevalerie, qu'il supposait semblable à ceux qui alors, et depuis lonfî[temps, inondaient l'Espagne. Cervantes lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un seul chapitre; ce qui lui fut accordé d'assez mauvaise grâce; mais le succès le plus éclatant justifia son attente. Le duc enchanté accepta la dédicace, et combla l'auteur d'éloges.
A celte lecture avait assisté un ecclésiastique qui dirigeait la maison du duc. C'était un homme chagrin et bourru, à qui ces éloges déplurent, comme s'ils étaient donnés à ses dépens. Sans prendre la peine de faire une critique raisonnée de l'ouvrage, il accabla l'auteur d'injures grossières, et le duc de reproches pour l'accueil qu'il lui faisait. Cervantes répondit avec sa modération ordinaire; mais on dit qu'il profita de cette scène pour peindre au naturel la colère de ce moine dans les chapitres xxxi et xxxii de la seconde partie du Don Quichotte.' Cependant il paraît que l'ecclésiastique l'emporta, car Cervantes , le plus reconnaissant de tous les
hommes, ne dit plus un seul mot du duc de Béjar, dans les ouvrages qu'il publia par la suite, ce qui ferait croire qu'il n'eut pas à se louer de sa générosité.
L'obscurité dans laquelle il vivait nuisit d'abord au succès de son livre. On se moquait du titre, et personne n'en voulait lire davantage. Four sortir de l'oubli, il s'avisad'unexpédientassezextraordinaire: il fit un petit pamphlet de quelques pages qu'il intitula el Buscapiey l'Énigme, dans lequel, tout en faisant l'éloge du nouveau roman, il insinuait avec adresse qu'on y trouverait des allusions piquantes à certains grands personnages ; mais il se garda bien de donner une clef. La curiosité une fois excitée de cette manière, Don Quichotte fut lu avec avidité, chacun voulant à toute force trouver le mot de l'énigme, lequel pourtant est encore à deviner.
C'est h ce petit ouvrage, aujourd'hui prodigieusement rare, que Don Quichotte dut sa réputation. Le succès de la première partie fut tel, que trente mille exemplaires disparurent en moins de deux ans, et que du vivant même de l'auteur, elle fut traduite dans presque tontes les langues de l'Europe.
Il serait bien inutile, aujourd'hui, de faire l'éloge de cette composition extraordinaire, que tout le monde a lue, et que tout le monde aime à relire. Malgré le mérite prodigieux du style de l'original, toutes les traductions en sont goûtées, et l'ont été dans tous les temps. Peut-être que les lecteurs accoutumés à la légèreté de quelques-uns de nos auteurs du XIX® siècle, ne trouveront pas son style assez vif et assez rapide; mais il faut faire attention à la différence du génie des deux langues et des deux nations. La langue espagnole, qui a peu changé depuis Cervantes, est si riche en mois sonores et sons harmonieux, qu'elle semble, par cela même, inviter aux longues phrases. D'ailleurs le caractère posé des Castillans explique ces longues périodes qui se retrouvent même dans leurs conversations. Toutefois, Cervantes n'en a jamais fait abus; et sans aucune exception, il est le plus simple comme le plus élégant des prosateurs espagnols.
Lesérudits ont relevé nombre d'anachronismes, etquelqueserreui'shistoriques;maison peut lui faire un reproche plus grave, c'est d'avoir, peut-être tro[) souvent, cherché une source de comique dans les souffrances de son héros. Lescoupsdebàtonqu'il lui donne sont d'abord au-dessus des forces de la
nature humaine, et m'ont toujours paru avoir quelque chose d'attristant, car on aime Don Quichotte, bien que Ton rie de ses extravagances. L'épée du Biscayen, qui lui coupe une oreille, et les bâtons ferrés des Yangois passent la plaisanterie et vont au delà du but. Comment rire d'un homme blessé et couvert de sang? Il est juste d'ajouter que ce défaut disparaît dans la seconde partie, qu'à plusieurs égards je serais tenté de préférer à la première. On a beaucoup critiqué le grand nombre d'épisodes qui entravent, dit-on, la marche du roman ; mais Don Quichotte est un livre qu'on ne lit pas en hâte pour arriver au dénouement; on l'ouvre au hasard, certain de tomber sur une page amusante. Enfin les plus longs de ces épisodes, l'histoireducaptif et la nouvelle du curieux extravagant, sont tellement intéressants en eux-mêmes, que personne, après les avoir lus, ne voudrait les retrancher du corps de l'ouvrage.
Si tous les commentateurs s'accordent sur les louanges qu'ils donnent à une production si originale, ils sont loin d'être du même avissur l'idée présumée qui détermina Cervantes à choisir le caractère de Don Quichotte plutôt que tel ou tel autre. Le temps de la chevalerie errante est loin de nous, et
les mœurs sont bien changées depuis le xvii« siècle; pourtant ce chevalier errant, cet élre fantastique, nous plaît, nous amuse encore aujourd'hui. Bien plus, on l'a vu, on a vécu avec lui, on reconnaît son portrait. Sa réputation est à peine égalée par Achille; tous deux sont connus même par ceux qui n'ont jamais ouï nommer Homère et Cervantes. Or, se dit-on, cette conception qui est de tous les temps, qui frappe tous les peuples, doit renfermer en soi quelque chose de presque mystérieux, qu'il fautdevinerpour expliquer sonétonnant succès. L'auteur avait un but, car on ne se met pas à écrire un roman sans but. Ainsi raisonnent ses biographes, ne s'apercevant pas qu'ils veulent deviner une énigme indéchiffrable, le génie d'un grand homme.
Sans prendre parti au milieu de toutes les explications, je me contenterai de les exposer ici avec les preuves, telles quelles, que leurs auteurs ont données à l'appui.
Les uns y voient une peinture burlesque du règne de Charles V, et font du Don Quichotte une satire du même genre que le roman de Gargantua, Entre autres passages qui établissent ce rapport, ils citent le combat de Don Quichotte contre les lions.
(7 est, suivant euK, une allusion évidente à la descente de Charles V sur les côtes de Barbarie. On voit qu'avec de tels arguments, il ne serait pas difficile de trouver dans Don Quichotte le portrait de tous les rois passés et à venir.
D'autres ont pensé que Cervantes n'avait pas osé se jouer à la mémoire d'un aussi grand monarque, et qu'il avait seulement en vue de jeter du ridicule sur le duc de Lerma et les actes de son ministère. Ils s'appuyeni surtout sur une ressemblance qu'ils disent frappante, entre les traits que Cervantes donne à son héros, etceuxdu ministre de Philippe III. Maintenant , il est assez difficile de contredire une assertion semblable : cependant ceux qui ont cru devoir combattre sérieusement cette supposition, font remarquer que Cervantes reçut une pension du comte de Lemos, ami connu du duc de Lerma, et qu'il n'aurait pas osé dédier à ce seigneur un ouvrage décidément dirigé contre son ami. Enfin ilsrappellentque leducde Lerma était, de sonnaturel, assez clairvoyant, et ennemi des critiques; et qu'il aurait, sans doute, envoyé l'auteur de la satire travailler à sa seconde partie dans quelque présidio éloigné. Les deux opinions que je viens de rapporter ont encore des partisans en Espagne.
Un de nos écrivains modernes les plus distingué^ a* prétendu que Tinvention fondamentale de Don Quichotte, c'était le contraste entre Tesprit poétique et celui de la prose; que Cervantes, enthousiaste de la vertu, et mal reçu de son siècle, s'était peint luttant seul contre la société, et qu'il avait montré le plus vertueux et le seul sage parmi les hommes passant pour fous au milieu de la société vicieuse et insensée. L'explication est ingénieuse, mais Tespritqu'elle suppose n'est pas celui de Cervantes. Si son intention avait été de faire une satire aussi amère contre l'humanité, on conviendra qu'il arempli assez mal son but, en faisant de cette invective contre l'espèce humaine un des livres les plus gais et les plus amusants. Comparons nos impressions après avoir lu Candide et Don Quichotte, N'avonsnous pas trouvé dans le premier cette tristesse et ce mépris des hommes qu'inspire l'examen de leurs vices ? Et dans l'autre, n'est-on pas frappé de cette bonne humeur constante d'un homme content de vivre avec la société telle qu'elle est? En outre, estce le procédé du génie de passer d'une idée aussi abstraite à un caractère aussi particulier, aussi original que celui de Don Quichotte ? De semblables abstractions n'étaient point encore de mode, et ce
n'est pas dans les auteurs espagnols qu'il faut les chercher.
L'opinion la plus généralement reçue est que rintenlion de notre auteur a été de dégoûter des livres de chevalerie, alors extrêmement répandus enEspagne. C'est, ce mesemble, la plus raisonnable. Elle est confirmée par le prologue et par bien des passages de la première partie; enfin elle a été . adoptée par Padre Isla, auquel un motif semblable a dicté son Fray Gerundio Campazas, Quant à l'invention du personnage de Don Quichotte en luimême, qui peut espérer d'en retrouver la trace, maintenant que toutes les traditions sur son auteur sont effacées ? Quelque plaisanterie du moment, quelque anecdote perdue, lui a peut-être fourni ridée de son héros, comme celle de Falstaff pour Shakespeare ? Serait-il si difficile de trouver dans Falstaff une idée philosophique, si l'on voulait absolument en trouver une ?
Il est d'autant plus probable que Cervantes voulut détruire les livres de chevalerie, que de son temps ces livres s'étaient multipliés d'une manière vraiment effrayante. Les preux d'Arthur et de Charlemagne avaient été pour le moyen âge ce qu'étaient pour l'antiquité classique ses demi-dieux et ses
héros \ Mais plusieurs causes contribuèrent à pro longer et à enraciner en Espagne, le goût de ces histoires merveilleuses. Le partage de la péninsule en
petites principautés, etsurloutcette guerre nationale et religieuse qui durait encore quand le reste de l'Europe avait oublié les idées de croisade, devaient donner lieu à une foule de traditions bientôt dénaturées par l'ignorance, la haine ou le fanatisme. Depuis la mort du roi Rodrigue jusqu'à la guerre des Morisques, les deux peuples rivaux s'étaient disputés chaque pouce de terre, des Pyrénées au détroit de Gibraltar. Il n'existait pas une ville qui ne conservât la mémoire d'un siège, d'un assaut, d'un pillage. Les mères chantaient à leurs enfants les exploits des héros de leurs nations, et les cruautés des chefs ennemis. Ces romances, pendant longtemps, furent toute l'histoire d'Espagne.
La galanterie des Mores, leur culte pour les
1. Les héros les plus anciens avaient été, pour ainsi dire, communs à tous les peuples de l'Europe. Aussi est-il difficile de découvrir Torigine des chroniques fabuleuses sur Roland, Renaud, Oalaor, et tant d'autres. Les EIspagnols ont disputé
aux Français l'honneur d'avoir composé la première histoire d'Amadis, laquelle à été le t^pe de tous les romîins do chevalerie, comme VIliade a été le type de tous les po<>mes épiques.
dames, varièrent et adoucirent ces récits perpétuels de duels et de massacres; et à mesure que la dévotion devint un trait distinclif du caractère espagnol, ils s'enrichirent de miracles et de dissertations théologiques. Voilà donc les traits principaux des romans de chevalerie : guerre, galanterie, dévotion ; les deux derniers deviennent souvent libertinage cl superstition \
Au temps de Cervantes, une espèce de croisade contre les infidèles avait donné un redoublement de verve aux romanciers. Reproduisant tous les lieux communs du merveilleux, ils renchérirent encore sur le style héroïque ou culto^ dont nous avons parlé, et ce fut véritablement alors que le mal vint à son comble. Si le but de Cervantes fut de détruire les romans de chevalerie, jamais auteur n'eut un plus grand succès. Bons ou mauvais, les romans de chevalerie disparurent des bibliothèques, et la plupart de ceux qui sont cités dans Don Quichotte sont devenus tellement rares, qu'il serait presque impossible de se les procurer en Espagne.
Mais le plus grand mal de ces livres n'était pas
1. Besadme très veces en la boca, en lionor de la Santissima Trinidad.
Tivanfe-cl-Btanco.
dans les récits merveilleux de combats et d'enchantements. C'était la langue qui avait le plus souffert sous leur règne. L'introduction du style culto, du tendre et le t^n de rodomontades que l'on remarque avec peine dans presque tous les livres espagnols, tout cela vient des romans de chevalerie. Voilà ce qui resta malgré Cervantes, voilà ce que lui-même ne sut pas toujours éviter.
Le succès éclatant de la première partie du Don Quichotte tira Cervantes de l'obscurité où il vivait depuis l'apparition de Lope de Véga, et lui acquit des protecteurs utiles dans le comte de Lemos et le cardinal de Tolède, qui lui firent une petite pension. Mais bien queson livre eût fait grand bruit à la cour, il ne reçut aucune récompense de Philippe IIL Un mol de ce prince fait connaître cependant la haute opinion qu'il avait de cet ouvrage. Du balcon de son palais, il aperçut, assis au bord du Manzanarès, un étudiant qui lisait tout seul, s'interrompant de temps en temps par de grands éclats de rire. « Cet homme est fou, s'écria le roi, ou bien il lit Don Quichotte. » Un page courut à Tétudiant, et trouva que c'était effectivement Don Quichotte qu'il lisait.
L'anecdote suivante prouve que les étrangers, et
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surtout les Français, n'étaient pas coupables de Tindiiïérence injurieuse deses compatriotes. Une ambassade française venait d'arriver à Madrid. Des gentilshommes de la légation, allant faire leur cour au cardinal de Tolède, après lui avoir peint en termes animés leur admiration pour le génie de Cervantes, lui demandèrent, comme une grande faveur, d'être présentés à cet homme célèbre. Rien n'était plus facile; le maître des pages du cardinal les y conduisit. En sortant, encore tout ravis de sa conversation, et surpris de voir pauvre et délaissé celui qu'ils s'imaginaient trouver dans l'opulence, un des Français s'écria : • Quelle honte pour l'Es-
• pagne qu'un tel homme ne soit pas entretenu
• richement par le trésor public I et qu'il soit ré-
• duit à écrire pour vivre ! — Dites plutôt, répondit 1 son compagnon, quoi bonheur pour l'Espagne
• qui doit à sa pauvreté tant de chefs-d'œuvre I » L'ambassadeur lui fit oiïrir une pension assez forte ; mais Cervantes la refusa avec politesse, ajoutant que les bienfaits de son protecteur, le comte de Lemos, suffisaient amplement aux besoins de sa famille.
Suivant l'usage, Cervantes avait échangé son obscurité contuc des ennemis. Toute la troupe do ces
4i PORTRAITS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
auteurs qui vivent de pillage, et tous les romanciers chevaleresques se déclarèrent contre lui. Un Aragonais, auteur de méchantes comédies, dont on ignore le vrai nom, et qui par conscience de son infamie se cacha sous le pseudonyme de Fernandez Avellaneda, fut le plus acharné' comme le plus grossier de ses adversaires. Sa haine, dit-on, avait été excitée par quelques observations de Cervantes sur ces comédies ; il s'en vengea par des personnalités et des injures dégoûtantes ; d'abord il critiqua avec toute l'âcreté d'un auteur jaloux l'invention et l'exécution du Don QwicAoff^, et néanmoins il s'empara de ridée et du personnage principal. S'imaginant sans doute qu'il lui suffisait de continuer un chef-d'œuvre pour l'égaler, il publia, en 1614, une suite du Don Quichotte, dans laquelle on retrouve tous les personnages, mais pas une étincelle du génie de Cervantes ^ . La supériorité de ce dernier éclate surlout parla comparaison avec Avellaneda ; cependant les injures que lui adresse son lâche ennemi firent lire celte méprisable composition. Voici qui fera juger du sel des plaisanteries de l'Aragonais.
1. Il existe une traduction française de la continuation d'Avellaneda, mais elle est trës-inex.icte; le traducteur y a fait des coupures et de nombreuses additions.
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€ Nous continuons cet ouvrage, dit-il, avec les
• matériaux que Cervantes a employés pour le com-
• mencer, et nous aidant de plusieurs relations fidèt les qui sont tombées sous sa main. Je dis viain,
• car il avoue lui-même qu*il n'en a qu'une ; et » nous dirons de lui que s'il est vieux d'années, il » est bien jeune de courage, et qu'il a plus de lan-
• gue que de mains. Au reste, permis à lui de se » plaindre démon ouvrage, puisqu'il lui fait perdre » les bénéfices qu'il attendaitde sa seconde partie. »
Dans un autre passage, Avellaneda cherche à s'appuyer du nom de Lope de Véga, critiqué, mais avec mesure, dans le chapitre lxviii de la première partie. Il lui dénonce Cervantes comme son ennemi, et s'efforce de l'associer à sa haine privée. Mais Lope rejeta cette odieuse alliance, et dans ses ouvrages, il se plaît à rendre à son rival de gloire toute la justice due à son talent et à son caractère.
Cervantes répondit dignement à ses lâches adversaires, par la seconde partie du Don Quichotte \ au moins égale, sinon supérieure à la première. Il combat ses ennemis en homme d'esprit et de bonté*, mais il est facile devoir que les injures de l'Arago-