Voir le prologue de la 2« partie
nais lui avaient été sensibles, car il y revient à plusieurs reprises, et se donne trop souvent Ja peine de confondre un misérable qu'il aurait dû oublier.
En 1613, c'est-à-dire avant la publication de la seconde partie du Don Quicliotte, il fit paraître un recueil de nouvelles. On y retrouve son talent pour raconter, $on élégance de style ordinaires, souvent une fable intéressante, et des peintures de mœurs espagnoles admirablement tracées. Ces contes, qui seuls auraient pu suffire à sa réputation, seraient encore plus célèbressileurauteur n'avait point écrit son roman immortel. Rinconnete et Coriadillo, la conversation de deux chiensj et, dans un genre tout opposé, le Jaloux de Œstramadure, attestent la flexibilité de son talent. Les douze nouvelles qui composent le recueil prouvent combien les vers et le style tragique de convention ont enchaîné le génie de Cervantes ; plusieurs d'entre elles sont tellement dramatiques qu'elles ont été heureusement transportées sur le théâtre, avec peu de changement, et presque sans qu'on eût besoin d'altérer les dialogues.
Nous avons déjà parlé des coinédiesqu'il fit imprimer en IC15. Un poëme qui parut dans la môme année, le Voyage an Parnasse, iémolgwc
sa facilité et même son courage, car au milieu de ces travaux, il était tourmenté d'une hydropisie cruelle, et condamné par les médecins, il n'avait rien perdu de son enjouement ordinaire.
Il feint, dans ce petit ouvrage, qu'il visite la cour d*Apollon. De là il prend occasion de passer en revue et de juger tous les poètes de son temps. En général, il les loue; néanmoins on s'aperçoit souvent que ses éloges sont ironiques ; mais comme presque tous les auteurs cités dans ses vers sont aujourd'hui entièrement ignorés, nous ne pouvons guère mieux sentir ses plaisanteries, que plusieurs satires deBoileau sur Cotin et tant d'autres inconnus. A propos de Boileau, un assaut que les mauvais poètes livrent au Parnasse a fait penser à quelques personnes que le satirique français a pu y trouver l'idée de la bataille du Lutrin.
Mais ce que l'on remarque dans le Voyage au Parnasse, comme dans tous les ouvrages de Cervantes, c'est une peinture de son caractère aimable et ferme à la fois, c'est sa gaîté qui ne l'abandonne jamais dans le malheur. Dans un épisode, il fait assez plaisamment allusion à sa pauvreté. Introduit dans la cour plénière d'Apollon, il ne peut trouver un siège vide ; tous sont occupés par les poêles ses con-
frères. Cervantes en demande un et expose ses litres pour l'obtenir, t Hé bien, dit le dieu, plie
• ton manteau, et assieds-toi dessus. — Mais, Sire, » lui répondis-je, daignez faire attention que je » n'ai pas de manteau. — Ton mérite, me dit Apol- » Ion, sera ton manteau; et je restai debout. • Un joli dialogue en prose, à la manière de Lucien, est imprimé à la suite de ce petit poëme dont les vers sont, sans aucun doute, les plus élégants qui soient sortis de la plume de noire auteur.
Cervantes s'était aperçu de bonne heure que' sa maladie était sans remède. La mort lente et sans gloire qui termine de longues souffrances le trouva tel qu'il était sur les vaisseaux deCoIonna, ou dans le bagne d'Arnaute Mami. Écoutons-le parler luimême de sa maladie dans le prologue de Persileset Sigismunda^ roman publié par sa veuve, en 1617.
f II advint, cher lecteur, que deux de mes amis
> et moi, sortant d'Esquivias (lieu fameux à tant » de titres, pour ses grands hommes et ses vins),
> nous entendlraesderrière nous quelqu'un qui trot- » tait de grande hâte, comme s'il voulait nous
> atteindre, ce qu'il prouva bientôt en nous criant » de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes ; et
• voilà que survint, monté sur une bourrique,
un étudiant tout gris, car il était habillé de gris des pieds à la tête. Il avait des guêtres, des souliers tout ronds, une longue rapière et un rabat s?le, attaché par deux bouts de fil. Il est vrai qu'il s'en ressentait, carie rabat lui tombait de côté à tout moment, et il se donnait beaucoup de mal à le rajuster. Arrivé auprès de nous, il s'écria : Si j'en juge au train dontelles trottent. Vos Seigneuries s'en vont, ni plus, ni moins, prendre possession de quelque place ou de quelque prébende à la cour, où sont maintenant Son Éminence de Tolède et Sa Majesté. En vérité, je ne croyais pas que ma béte eût sa pareille pour voyager. Sur quoi répondit un de mes amis : La faute en est au roussin du seigneur Miguel Cervantes, qui allonge le pas. A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il sauta brusquement à bas de sa monture, jetant d'un côté son coussinet, et de l'autre son porte-manteau, car il voyageait avec tout cet appareil. Puis il m'accrocha et me saisissant le bras gauche, il s'écria : Oui,, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce fameux tout, cet écrivain si gai, ce consolateur des muses ! Moi qui, en si peu de mots, m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y
• aurait peu de courtoisie à ne pas lui répondre » sur le même ton. Le prenant donc par le cou,
• pour l'embrasser, j'achevai d'arracher son rabat,
• et je lui dis: Vous êtes dans l'erreur, monsieur,
• comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis » bien Cervantes, mais non le consolateur des mu- » ses, et je ne mérite aucun des noms aimables que » Votre Seigneurie veut bien me donner. Tâchez de » rattraper votre bête, et cheminons en causant > pendant le peu de chemin qui nous reste à faire. » On vint à parler de ma maladie, et le bon étu- » diant me désespéra en me disant : C'est une hy- » dropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la » guérirait pas, quand môme vous la boiriez goutte » à goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre Sei- » gneurie se règle sur le boire, sansoublier le man- » ger, et elle se guérira sans autre remède. — Oui, » répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des fois ; » mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie » m'en prend; et il me semble que je ne sois né » pour faire autre chose de ma vie. Je m'en vais » tout doucement, mon pouls me le dit : s'il faut » l'en croire, c'est dimanche que je quitterai ce » monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour » faire ma connaissance , car il ne me reste
guère de temps pour vous remercier de Tin lérêt ^que vous me portez. Nous en étions là quand nous arrivâmes au pont de Tolède. Je le passai, et lui entra par celui de Ségovie. Je Tembrassai, il m'offrit ses services, puis il piqua son âne, et continua son voyage, chevauchant d'un air fier, et rae laissant fort triste, et peu disposé à profiter de l'occasion qu'il m'avait donnée d'écrire des plaisanteries. Adieu, rties joyeux amis ; je me meurs, et je désire vous voir bientrtt tous contents dans l'antre vie. »
Cervantes n'avait que trop bien jugé son mal. L'hydropisie fit des progrès effrayants ; mais la faiblesse de son corps faisait d'autant plus paraître la force de son âme. Le 18 avril 1616, il reçut les sacrements. Le lendemain, il dicta la dédicace de Persiles et Sigismnnda, au comte de Lemos, alors en Italie. La voici :
« A Don Pedro Fernandès de Castro, » comte de Lemos.
« Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans » son temps, et qui commence par : Le pied dans » rétrier, me revient à la mémoire, hélas! trop na-
52 roilTUAlTS HISTOKIQUKS KT IJTTKR AIRES
» lurellement, en écrivant celle lettre; car je puis
» la commencer à peu près dans les mômes termes.
» Le pied dans l'élrier, en agonie mortelle^ sei-
» gneur^ je t'écris ce billet,
» Hier ils m'ont donné l'extréme-onction , et
» aujourd'hui je vous écris. Le temps est court :
» l'agonie s'accroît : l'espérance diminue, et avec
» tout cela je vis, parce que je veux vivre assez do
» temps pour baiser les pieds de V. E. % et
» |)eut-élre que la joie de la revoir en bonne santé,
» de retour en Espagne, me rendrait la vie. Mais
» s'il est décrété que je doive mourir, la volonté
» du Ciel s'accomplisse; que du moins V. E. con-
« naisse mes vœux; qu'elle sache qu'elle perd en
« moi un serviteur dévoué, qui aurait voulu lui
» prouver son attachement, môme au delà de la
•> mort. Cependant comme en prophétie, je me
réjouis de l'arrivée de V. E., je vois le peuple
» saluant votre retour avec joie; je vois accomplies
» les espérances que m'avait fait concevoir la ré-
» nommée de vos bontés. J'ai encore sur la cons-
» cicncc quelques fragments des Semaines du Jardin,
» et du Grand Bernard, Si par aventure ou plutôt
» par miracle le Ciel me donne la vie, V. E. verra