‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 1 sur 22 · Portraits intimes · texte numérisé non relu

Portraits intimes

Dans quelle mesure est-elle sincère? A-t-elle une âme d'apôlre ou une âme do rhéteur? Se réjouitelle du bien qu'elle répand autour d'elle ou de la renommée qu'elle acquiert en prêchant la charité? L'examen attentif des volumes qu'elle a publiés, et qui ne sont que des collections d'articles, nous permettra de voir clair dans ce « cas littéraire », un des plus curieux que nous ayons vus éclore depuis vingt ans.

D'abord un mot sur les origines de notre autoresse. Elle naquit dans un milieu très modeste et fut élevée à Paris. C'était, je suppose, une fillette à l'intelligence précoce, à l'esprit déluré, à l'imagination galopante, et je suis sûr qu'elle avait bon cœur, au sens populaire du terme, qu'elle adorait les animaux et qu'elle se fût mise en quatre pour obliger une amie ou une voisine dans l'embarras. Le hasard la mit en contact avec un homme qui prit sur elle un

prodigieux empire : Jules Vallès. Il la pétrit, il l'imprégna de ses doctrines. A cette fraîche et aimable fille il insuffla ses haines et ses rancunes de révolté ; il lui démontra que la société est mal faite, que les faibles y sont opprimés, que la justice humaine est un mot vide de sens. Elle accepta aveuglément ces théories, elle les amplifia. Ce qui n'était chez Vallès que misanthropie amère devint chez elle enthou siasme et ferveur. Vous savez que les femmes vont tout de suite aux extrêmes. M""= Séverine avait, à cette époque, des ardeurs de néophyte. Elles se sont apaisées avec l'âge, avec l'expérience et le frottement de la vie parisienne. Il lui en est demeuré quelque chose. Les impressions de l'adolescence sont indestructibles. M"*" Séverine devait toujours se ressentir de l'influence de Jules Vallès. Quand il mourut, elle prit en mains son journal le Cri du Peuple et le garda pendant plusieurs mois, au milieu d'eff'royables querelles intestines. La rédaction était partagée en deux camps. M""' Séverine fit bravement le coup feu, elle s'essaya dans la polémique et couvrit d'invectives ses adversaires. Elle fut vaincue, ou se retira de plein gré. Mais ces premières escarmouches l'avaient mise en évidence. En quittant le Cri du Peuple elle trouva des feuilles hospitalières qui lui demandèrent de la copie. Elle publia sur le monde des usines et des mineurs, au moment des grèves du Nord, une série d'articles très émouvants (les meilleurs qu'elle ait écrits); elle eut l'idée de se rendre à Rome et d'arra-

cher au pape Léon XIII une interview qu'elle envoya au Figaro. Ce fut l'apogée de sa gloire. Toutes les gazettes à gros tirage lui firent des propositions. ]\jme Séverine s'attela à de multiples travaux : ce fut la plus féconde des chroniqueuses, et elle n'est que chroniqueuse, ne s'étant pas essayée dans le roman ni dans la nouvelle. Elle est la seule femme de lettres qui se soit résolument confinée dans le journalisme.

Or, connaissant son passé, ses filiations intellectuelles et les principales phases de sa carrière, nous pouvons dégager les éléments de sa personnalité.

1" Nervosité. — M™" Séverine avoue que les variations atmosphériques la rendent très malheureuse et agissent sur son caractère :

J'étouflFe trois jours avant l'orage; l'aridité me calcine les veines; je languis sous la neige; un malaise inexprimable m'étreint quand le soleil s'évanouit à l'horizon; je me détache de la vie à l'automne, comme les feuilles des arbres ; et le sang bouillonne dans mes veines, comme la sève des plantes, quand le premier rayon de mars troue le plafond de nuages gris.

Et par suite, elle subit, avec une prodigieuse intensité, les influences momentanées. Elle est excessive, elle a des indulgences inexplicables et des haines féroces, que rien ne peut assouvir. 11 est rare qu'elle juge de sang-froid; elle est agitée d'un perpétuel bouillonnement; elle a aussi des générosités chevaleresques et des fidélités héroïques, mais on y sent un peu de fièvre. Elle a beaucoup malmené les traî-

très qui ont abandonné le général Boulanger dans l'exil, après s'être servi de lui alors qu'il était puissant. Son mépris n'était pas un mépris réfléchi et froidement dédaigneux; mais une indignation véhémente qui s'exhalait en mots injurieux, en cris de colère... les nerfs, vous dis-je! M°° Séverine est ce que les médecins appellent un « paquet de nerfs »... 2° Sensibilité. — Infiniment délicate. M""* Séverine s'émeut à toutes les soufl'rances physiques, et qui frappent les yeux. Elle verse des pleurs sur le froid, sur la faim, sur les enfants sans mères, sur les mères sans enfants. Elle ne se demande pas si la souffrance est ou non justifiée, si celui qui souffre est digne de sympathie. Il souffre : c'est assez. Et même (reconnaissez à ce trait l'empreinte de Jules Vallès), un secret penchant l'attire vers les insurgés et les violents. Elle leur tend la main plus volontiers qu'aux résignés et aux timides. Et cela sans aucun discernement. Elle suit une impulsion instinctive. Elle aperçoit un malfaiteur; elle lui donne l'accolade; elle ne s'enquiert pas des fautes qu'il a commises. La société l'a frappé; elle a pour lui une secrète tendresse, elle lui prodigue ses consolations. Elle est comme les gamins, qui, aux jours de bagarre, prennent toujours parti contre la police, sans s'inquiéter de savoir de quel côté sont les torts. La police a toujours tort. La société, aux yeux de M^° Séverine, est l'éternelle coupable. Et, animée de telles dispositions, elle laisse couler de sa plume d'exquises

M*» SEVERINE 7

stupidités. Jugez plutôt... Elle rencontre un jour sur la grande route un garçon de quinze ans qui file, son baluchon sous le bras, vers une destination inconnue. — Où allez-vous, lui demanda-t-elle. — Toujours tout droit. — Toujours tout droit, c'est la frontière, c'est l'Allemagne!... Le jeune homme esquisse un geste découragé : — Pourvu que je mange, ajoute-t-il...

Qu'eussiez- vous pensé à la place de Séverine? Que peut-être ce vagabond était un fieffé paresseux, ou une brute qui n'avait pas voulu entrer en apprentissage, ou peut-être même un criminel qui fuyait la justice de son pays. Vous eussiez fait une enquête et, en tout cas, vous vous seriez gardé de conclure. M"' Séverine fait fi de ces défiances et de ces circonspections; elle les abandonne aux bourgeois; elle s'emballe ainsi qu'une cavale échappée. Ce jeune homme fuit sa patrie et déclare qu'il n'a pas de quoi manger... Plus de doute!... Ce jeune homme est un martyr et sa patrie une marâtre ! Et M""" Séverine ne tient plus en place; l'indignation lui sort par les yeux, ses narines palpitent, elle saisit sa plume et griffonne d'un doigt fébrile ces lignes vengeresses :

Je me disais que la terre, notre terre française, si féconde, si riche, produit bien de quoi nourrir ses fils; que nos vignes n'ont pas été plantées, que nos blés ne mûrissent pas, pour que des petits de cet âge s'en aillent mendier au vainqueur, par delà le Rhin, une croûte de seigle, une lampée de houblon ; que le sol, l'air, l'eau, sont

ù tous de par le fail de nailre; et qu'il y a, dans ce qui se passe au rebours des vœux de la nature un crime de lèse-humanité !

La niaiserie, poussée à ce degré, devient lyrique — et touchante.

3° Imagination. — J'en connais peu d'aussi riche. jUjme Séverine voit ce dont elle parle et avec une précision et une abondance de détails vraiment remarquable. D'un simple fait divers elle tire un drame merveilleusement mis en scène, et orné d'un grand luxe d'accessoires. A mesure qu'elle écrit, les tableaux pathétiques se déroulent. Elle lit quelque part que le maître d'école de Pampelune est mort de faim. Et, là-dessus, elle brode une chronique. Mais quelle chronique ! Amalgamez l'éloquence de Jean-Jacques, la rhétorique de Victor Hugo, l'ingéniosité de Dennery, vous n'atteindrez pas aux sublimités de jyjme Séverine. Et elle pousse des soupirs 1 Et elle interpelle l'Université! « Ah! que pèsent vos Panthéons, vos Sorbonneg, vos Facultés, vos toges bordées d'hermine, etc., etc. Comment la vieille Université n'en tremble-t-elle pas sur ses bases? » Et elle raconte l'agonie de l'instituteur. Elle lui prête des supplications désespérées. Elle le montre seul, dans sa petite maison, abandonné de ses élèves, épuisant ses ressources à soutenir une vieille mère infirme (!), broutant, pour calmer les tortures do son estomac, des bourgeons de vigne, et eniin, sentant sa dernière

M"" SEVERINE »

heure approcher, se levant sur son lit et prononçant ce discours :

f Ah! maudit soit le jour qui m'a vu naître; maudits, les flancs qui m'ont porté ; maudite, l'Isis dont les mamelles sont restées de marbre sous rties lèvres desséchées ! Que ne suis-je resté artisan ! J'aurais eu le travail joyeux, dans l'atelier où le rabot chante en frisant les copeaux blonds ! J'aurais eu les samedis de paye et les dimanches de joie! J'aurais eu, etc., etc. »

Je passe dix lignes.

€ Que ne suis-je un laboureur? J'aurais empli mes poumons de l'air des bois et des plaines; j'aurais enfoncé mes pieds dans la bonne terre qui, elle, n'est point marâtre à qui s'y dévoue! Je me serais grisé de l'odeur des foins, etc., etc. Oh! que la mort vienne donc! J'ai tant gâché ma vie ! »

Ce sont là, pour un mourant, des paroles copieuses... Et gardez-vous d'élever une objection... M"^ Séverine est sûre de ce qu'elle avance, elle a vu mourir son instituteur.

Imagination^ sensibilité., nervosité : ceci nous donne, en trois mots, la synthèse de M""® Séverine, la clef de ses qualités (bonté, dévouement, bonne grâce et vaillance dans la charité), et de ses défauts (contradiction, mobilité, manque absolu de pondération)... Inconséquente, M™^ Séverine l'est au plus haut point et son inconscience est merveilleuse. Elle défend des idées qui hurlent d'être accouplées et elle tombe dans

des erreurs d'appréciation qu'elle est incapable de discerner. Vous venez de lire ses apostrophes virulentes à l'Université qui manque aux devoirs les plus sacrés et laisse mourir de faim ses vieux serviteurs. Nous en concluons que M™^ Séverine croit aux bienfaits de l'instruction laïque et .obligatoire... Elle insiste sur le rôle sacré du maître d'école : « Il représente la seconde étape du marmot, il lui torche le cerveau, lui enseigne à ouvrir les yeux, etc.. » A la bonne heure! Il faut que l'humanité s'instruise. ]^me Séverine est animée des vrais doctrines démocratiques. Attendez, cependant! Quelques pages plus bas, la même Séverine exalte les bienfaits de la religion et déclare que le peuple a perdu le bonheur en perdant la résignation, et elle exhorte les curés à s'unir aux prolétaires, elle veut que la soutane et la blouse fraternisent... Songez donc, ô Séverine, à la conséquence de vos discours. Vous désirez, d'une part, que la foi des vieux âges subsiste, avec son humilité et sa douceur; et, d'autre part, vous déplorez l'insouciance des gouvernements qui laissent mourir leurs maîtres d'école. Ignorez- vous donc que l'enseignement de l'école primaire, la demi-instructi'^n qu'on y reçoit est l'arme la plus cruelle qu'on ait dirigée contre la résignation; que c'est là que naissent les ambitions, d'ailleurs légitimes, qui plus tard deviennent des appétits; et qu'enfin vous associez des termes inconciliables.

... En mesurant ces contradictions, on est saisi

M"« SÉVK-RINE 11

d'une inquiétude. M"" Séverine se moque-t-ellc du public? A-t-elle des convictions? Et vers quel Ijord penche-t-elle?... Quand on y regarde de plus près, on est vite rassuré, M"'' Séverine est toujours de bonne foi, même lorsqu'elle soutient, à deux pages d'intervalle, des thèses qui se combattent. L'idée a sur elle beaucoup moins d'influence que la sensation. L'idée la laisse à peu près indifférente; la sensation la trouble profondément. Qu'elle évoque l'image du curé de Fourmies, ou du cardinal Manning, sa sensibilité s'émeut au souvenir de leurs admirables vertus et la voilà soudain acquise à la religion, elle ne jure plus que par la croix, elle est dévote. Qu'elle se représente la fin affreuse de l'instituteur de Pampelune. Ce spectacle d'agonie lui arrache l'âme; elle gourmande l'Université; pour un peu, elle deviendrait libre penseuse. Ces perpétuelles variations tiennent à un manque d'équilibre entre les nerfs et le cerveau. La plupart des femmes sont ainsi construites, jyfme Séverine n'a pas la prétention d'échapper complètement aux fatalités de son sexe!

Reste à considérer l'écrivain. Il est très inégal. M"" Séverine a des dons de premier ordre et d'insupportables défaillances. Et les unes et les autres sont intimement liés aux traits essentiels de sa nature. La femme, ici, agit encore et agit puissamment sur l'artiste. Lorsque M"" Séverine décrit ce qu'elle a observé directement, pour peu qu'elle en ait été frappée, elle produit des pages excellentes,

parfois supérieures, et quelques-unes qui sont des chefs-d'œuvre d'éloquence et d'exactitude pittoresque. Telles la visite aux mineurs de Villebœuf ou au petit cimetière de Saint-Etienne. M™*^ Séverine retrace l'aspect de cet humble asile où sont couchés pêle-mêle des mineurs de tout âge, emportés par le grisou. Sur la tombe des plus petits, des mains pieuses ont déposé des jouets grossiers et d'humbles reliques.

Je ne vois guère que trois ou quatre tombes (pas plus, sur quatre-vingt-dix!) d'abandonnées. Ce sont celles des pauvres gas dont les veuves inconsolables ont reconvolé : il ne faut pas mécontenter le nouveau en prenant trop soin de l'ancien!

Tout à coup, je m'arrête, vraiment stupéfiée! Contre une des croix, au-dessous du nom — Duplot — en une vitruie plus vaste que celle des sépultures enfantines, mais bâtie de même, ceci : une réduction de galerie minière, de chantier, avec ses boisages, ses bennes, la houille luisante et prismée d'aniline! Quelques pas plus loin où git Cancade, même chose! Mais, cette ibis, c'est l'entrée du puits; la « recelte > de Villebœuf, qui est représentée avec une minutie de détails extraordinaire. Et les bras me tombent à cette inconscience : sur le tombeau de la victime, le portrait de l'assassin. C'est, m'explique-t-on, les enfants de l'assassiné, qui, sous la lampe, le soir, se sont appliqués à reproduire exactement l'image de qui les fit orphelins. L'aine la connait bien, la mine... il y a remplacé le défunt! (Juaiitl le lléau l'aura mangé à son tour, par ordre d'âge, ses cadets lui succéderont.

Il est certain que la visiteuse a eu le cœur serré en contemplant ces misères. Et son émotion est contagieuse, elle nous prend aux entrailles. Mais quand, par malheur, M"^ Séverine s'avise ou d'exprimer des idées générales ou de raconter un événement hypothétique, et de quitter le document pour l'invention, elle tombe dans le plus affligeant galimatias. C'est une orgie d'épithètes inutiles, de mots répétés, d'amplifications oiseuses, des enguirlandements de métaphores qui se poursuivent au long des pages et découragent l'attention. M°° Séverine n'a pas beaucoup d'idées générales, et ce sont un peu celles de tout le monde; les deux qu'elle développe de préférence et auxquelles elle revient avec une robuste ténacité, sont : 1° que la pitié est la plus sublime des vertus; 2° que la société contemporaine est un tissu de hontes et de pourritures. Prenons le premier chapitre des Pages mystiques^ c'est un éloge de la pitié. Et nous allons voir ce que devient le style de M™° Séverine quand elle vise au beau style.

M"" Séverine s'efforce de définir la pitié. Trente mots bien choisis (mettons cinquante) suffiraient... M°"= Séverine ouvre l'écluse toute grande, et le torrent se précipite :

Elle élève et divinise le cœur des hommes, cette pitié sainte qui cfTace les discordes de la triste humanité, .supprime se^ haines, absout ses crimes; paye la rançon de ten-

dresse qui rachète les pires erreurs, les pires iniquités; permet au monde de subsister encore, de nêtre point émieUc à travers l'univers, par le pied indigné du Destin, de n'être point broyé par le tonnerre vengeur.

Si vous relisez cette phrase, vous remarquerez qu'une bonne moitié des vocables qu'elle renferme sont superflus et n'ajoutent rien au sens et contribuent plutôt à Taff'aiblir. Car enfin, lorsque M™" Séverine dit que la pitié e/face les discordes de la triste humanité, elle a tout dit, et elle n'a pas besoin d'ajouter que la pitié supprime les haines et absout les crimes, cela va de soi. Et de même, quand elle affirme que le monde subsiste grâce à la pitié, je ne sais trop pourquoi elle nous dit que le monde pourrait être émietté par le pied du Destin et broyé par le tonnerre vengeur; ou alors, si elle aime à ce point les métaphores, il lui serait facile de continuer à l'infini sur ce ton, et de déclarer que le monde pourrait être submergé par les eaux du déluge, ou ravagé par des monstres, ou écrabouillé par une comète. Cette stérile abondance a quelque chose d'enfantin et rappelle la phraséologie des romans de M. Emile Richebourg. Les ducs et les gens de la haute qui pérorent au rezde-chaussée du Petit Journal s'expriment en termes aussi fleuris... Et cela se poursuit jusqu'à la fin du chapitre. Et M""^ Séverine, si elle veut parler de la mort, ne dit pas la mort, mais la Tueuse (avec un T majuscule); et, supposant que le lecteur ignore la

besogne qu'accomplit cette Tueuse au cours des batailles, M"" Séverine procède à une consciencieuse énumération :

Dans les guerres étrangères, c'est elle (la pitié) qui, lorsque l'ignoble Tueuse a fait sa besogne : fendu des fronts ouvert des ventres, défoncé des poilrines, répandu tant de sang que le sol est rougi comme d'un champ de trèfles en fleur, c'est elle qui arrive, les mains pleines de baumes et de bénédictions.

0 fatale rhétorique! Peut-être y a-t-il des lecteurs qui se laissent bercer à ce ronron et qui s'y complaisent. Pour ma part, je l'ai en exécration. Il me semble qu'une fourmilière me grimpe le long des jambes. Ces alanguissements, ces mièvreries, cette fausse éloquence, ces bêlements déclamatoires, me feraient prendre la littérature en horreur. Quand j'ai lu cent lignes comme celles qui précèdent, j'éprouve un impérieux besoiq d'enfourcher ma bicyclette et d'aller aux champs, me saturer d'oxygène. Hélas! M"'' Séverine a reçu du ciel une déplorable facilité. C'est le péché mignon des femmes de lettres. Elle se met devant sa table, sa main court sur le papier, et pendant des heures, la copie coule sans douleur et sans fatigue. Mais à quel prix! Jules Vallès, qui avait des côtés de grand écrivain, avec des fautes de goût et des brutalités remarquables, devrait revenir morigéner son ancienne élève et lui conseiller de se garer, comme de la peste, des fadeurs sentimentales. Qui

i6 PORTRAITS INTIMES

nous dira pourt[uoi les femmes, si spirituelles quand elles causent, ont l'air, dès qu'elles écrivent, de chanter une romance? M""^ Séverine a des yeux exquis, ironiques et tendres, et moqueurs. Que ne les met-elle dans ses œuvres I

M. Hugues Le Roux est le plus intelligent des jeunes hommes de lettres contemporains... C'est à dessein que j'emploie cette épithète, elle me semble caractériser ce qu'il y a de curieux, de remarquable et d'un peu fuyant dans la physionomie de cet écrivain, qui a conquis, en quelques années, une situation considérable. Ses débuts furent pénibles. Il arrivait à Paris, venant du Havre, n'ayant pour toute ressource qu'un ardent désir de faire fortune. H avait eu pour professeur de rhétorique, M. Jules Lemaître, à peine plus âgé que lui, et qui lui témoigna, en ces jours d'épreuve, une fraternelle sympathie. Mais, à cette époque, vers 1882 ou 1884, M. Jules Lemaître était à peine connu et ne jouissait pas d'un grand crédit... M. Hugues Le Roux s'en remit donc à sa bonne étoile... l\ se mêla aux étudiants du quartier Latin, tâcha de se faufiler dans le journalisme; on lui offrit de collaborer gratuiloment aux revues de la

rive gauche; ce n'était point tout à fait ce qu'il demandait. Il connut les embarras d'argent, les pires détresses; il ne craignit pas (ignorant les premiers éléments de la langue de Cervantes) d'enseigner l'espagnol dans un pensionnat des Ternes. Il vint guérir, auprès d'un célèbre critique, une lettre de recommandation pour obtenir cette place. « Au moins êtes-vous ferré sur l'espagnol? lui demanda son confrère. — C'est une occasion de l'apprendre!... » Après mille événements de ce genre, M. Hugues Le Roux devint le secrétaire d'Alphonse Daudet. Il trouva dans cette maison hospitalière un appui matériel et, ce qui valait mieux, un secours moral. Il y vit passer des gens célèbres auxquels il sut inspirer de l'intérêt. Ses relations se multiplièrent. Bientôt, il fut assez fort pour voler de ses propres ailes. Il se jeta dans la mêlée, frappa à toutes les portes, entreprit mille travaux divers, s'essaya dans le roman, dans la critique, dans la chronique, dans la nouvelle, dans l'interview, accomplit des voyages d'exploration, étudia de très près le monde des saltimbanques ; alla voir le sultan du Maroc en sa ville sainte et M. de Bismark en sa maison de campagne de Fredericksruhe. Parvint-il à les joindre, à leur arracher des confidences? C'est un point que l'histoire n'a pas élucidé. Il leur attribua, à coup sûr, des paroles mémorables et qui furent passionnément commentées. Après quoi, éprouvant le besoin de se reposer, il s'occupa de M"" Yvette Guilbert, et la pré-

M. HUGUES LE ROUX i9

senla au public élégant de la Bodinière. Deux fois par semaine, M. Hugues Le Roux expliqua à l'auditoire le plus selecl de Paris, les chansons de Bruant, de Jules Jouy et de Xanrof, l'initia aux mœurs des Coupeaux, des Lantiers et des belles Virginies qui sont l'ornement des bals de barrière. Les dames de la haute semblaient prendre plaisir à ces éclaircissements qui ajoutaient une sauce piquante au ragoût de la chanteuse. Le succès du conférencier fut très vif. Et, ici encore, il nous faut admirer l'ingéniosité de M. Hugues Le Roux. Il avait inventé un genre : Véloile présentée en liberté. Nul, avant lui, ne s'était avisé d'accoupler un monsieur en habit noir, et une femme décolletée, tous deux se prêtant assistance, celle-ci offrant à celui-là des sujets de développements, celui-là donnant à sa compagne le temps de reprendre haleine entre deux chansons. Vous savez la vogue qu'a obtenue cette étrange combinaison. M. Hugues Le Roux a eu d'innombrables imitateurs. Aucun ne l'a surpassé. C'est qu'il possède toutes les qualités du conférencier pour dames. Je le dis sans ironie, l'emploi est diflicile à tenir et il n'est pas sans gloire. M. Hugues Le Roux y excelle. Il est la séduction même. D'abord, il se présente admirablement. Mince, habillé chez le bon faiseur, sanglé dans son habit qu'avive, à la boutonnière, un imperceptible ruban rouge, il s'assied, calme, souriant, déploie ses notes, tire son mouchoir qu'il pose à côté de lui, promène sur la salle un regard caressant qui

sollicite la bienveillance et l'attention. El il entame son discours. Sa voix est une musique. Elle a des sonorités voilées, des sous-entendus, des réticences et des alanguisscments dont on se pâme, et dont la grâce s'évapore à la lecture... Pour goûter Téloquence de M. Hugues Le Roux, il faut l'entendre et le voir. Les compliments qu'on lui prodigua l'encouragèrent. Il se sépara de M"'' Yvette Guilbert, dont la collaboration lui devenait inutile. Il donna une série de causeries sur l'amour, qui furent suivies avec prédilection par le faubourg Saint-Germain, le faubourg Saint- Honoré et le quartier Marbeuf. Il y proposait et y résolvait des cas de conscience d'une nature très délicate ; et ses auditrices, assure-t-on, trouvaient profit à méditer ses conseils. Elles étaient insatiables, elles multipliaient les consultations, elles en demandaient même de particulières. M. Hugues Le Roux devint le roi d'un certain nombre de salons, où ses façons discrètes, son art d'envelopper dans du sucre les méchancetés, sa clairvoyance, sa compréhension, son charme félin, tournèrent toutes les têtes. Et je ne connais pas, en effet, de causeurs qui soient plus captivants; je n'en ai pas rencontré de plus redoutables. 11 n'a pas l'air d'y toucher, et il distille un poison qui s'insinue dans les veines; je plains ceux dont il parle et qu'il n'aime pas; il ne les injurie pas, il ne se déchaîne pas contre eux en invectives; il enfonce doucement, lentement, dans leur chair, sa griffe acérée; et il regarde couler leur sang avec

volupté. Je me rappelle certain déjeuner où M. Hugues Le Roux exécuta, gentiment, à l'aide de deux ou trois historiettes, habilement choisies, un de nos plus illustres littérateurs. J'eus, ce jour-là, la sensation d'avoir pris mon repas à côté d'une jolie panthère, aux dents féroces...

M. Hugues Le Roux est donc merveilleusement doué. H est armé pour la lutte, il a une grande puissance de travail et la faculté de suivre, avec des chances d'y réussir, les voies les plus diverses; il a l'esprit orné et très ouvert; il s'assimile, avec une surprenante rapidité, ce qu'il ignore. H est adroit ouvrier; il écrit une langue saine et pure, sinon toujours exempte de préciosité; il a produit des livres excellents, auxquels on ne peut adresser aucun reproche. Et, cependant, aucun d'eux ne laisse une impression de maîtrise. C'est qu'il manque à l'auteur une qualité primordiale, qui est celle du créateur, de l'artiste : l'émotion. Jamais M. Hugues Le Roux n'est ému. Ou bien, s'il Test réellement, son trouble n'arrive pas jusqu'à nous. Il semble indifîérent et nous laisse indifférents. Il a imaginé des fictions attendrissantes {Tout pour Vhonneur)^ il a conté des épisodes héroïques [Marins et Soldats) ; et, en lisant ces pages très nobles et très habiles, on est tout étonné de conserver son sang-froid. Et l'on se dit : « Oui, vraiment, cet épisode est dramatique, cet acte est d'une grande beauté. On ne saurait rien trouver de plu.s sublime...» Mais on n'a pas du tout envie de pieu-

rcr. On ne sent pas ce picotement délicieux qui vous cliulouille l'àmc, quand on ouvre certaines Lettres de mon moulin ou l'histoire du Petit Chose; on n'éprouve pas non plus la secousse que vous communique l'humaine et mâle tristesse de Guy de Maupassant. Cela est propre, ingénieux, et même délicat. Comme disent les bonnes gens du peuple, c'est de Youvrage bien faite. C'est une tâche de raison, non d'inspiration. On devine que l'écrivain l'a accomplie parce qu'il y était forcé, parce que tel était son devoir et son métier, mais qu'il n'y a point été entraîné par une irrésistible impulsion intérieure.

La sécheresse de M. Hugues Le Roux est particulièrement appréciable dans un de ses volumes : Oman passé, qui est une autobiographie. Quel est l'homme qui ne s'attendrisse au souvenir de ses jeunes années et ne s'abandonne à la douceur d'en fixer l'image? M. Hugues Le Roux n'a pas encore atteint l'âge mûr, mais il a beaucoup vécu, et je suppose que .son enfance doit, de temps à autre, lui remonter au cœur. Eh bien I son ouvrage renferme des pages exquises, des scènes charmantes. Je ne pense pas que l'on en puisse extraire une larme. La sensibilité est prête â jaillir, elle ne jaillit jamais. L'auteur s'arrête au bord du précipice, il n'y tombe pas. Il se ressaisit, juste au moment où il devrait s'oublier. Par exemple, il rappelle une naïve illusion qu'il avait étant tout petit; il croyait que ceux qui meurent étaient emportés au ciel sur l'aile des anges. Et il ajoute :

Souvent, le soir, q«;\nd je montais pour me coucher, j'ai regarde par la fenêtre de ma chambre si je n'apercevais pas, entre la terre et le ciel, quelques-uns de ces anges porteurs d'enfants qui aiment à voyager dans la paix des clairs de lune. Je n'en ai jamais vu. Et aujourd'hui que je connais le secret de bien des choses, je ne lève pas mes regards vers une nuit de gelée, fourmillante d'astres, sans regretter le temps où mon cœur pur espérait la faveur d'une apparition. Ce serait si doux de penser que nous ne sommes point perdus dans l'infini ; mais que, du Ciel à la Terre, il n'y a que l'espace d'un vol d'ange !

Relisez ces lignes. On n'y peut rien reprendre. L'expression est juste, la phrase harmonieuse, la pensée pleine de grâce. Il y manque ce je ne sais ^uoi, ce tressaillement qui sépare la poésie de l'exercice de rhétorique. Et je pourrais multiplier ces citations... Que M, Hugues Le Roux évoque la figure de son père, l'atmosphère de l'antique chambre où il travaillait, la silhouette du garçon de bureau Coq et du bonhomme Lalay, enfin l'ombre de son aïeul Paparel, un bourgeois du temps jadis : il nous amuse, il nous intéresse; il nous touche rarement... Ce Paparel était un type très singulier et hautement estimable, la perle des armateurs :

On se représente mal aujourd'hui ce que fut, au début du siècle, un homme de Tiers-État qui vivait de la mer. Les contemporains de Paparel sont morts, les pavillons d'armateurs normands qui flottèrent si fièrement sur toutes les mers du monde, et, plus d'une fois, se teignirent de sang c pour l'honneur de France », — tout ce passé de

gloire est inconnu des générations nouvelles. Les descendants des Paparel ont oublié le chemin de l'Océan. Ils spéculent au bout d'un câble, sur le calé, sur le coton, sur le brouillard. Ils savent que le jeu les dévorera. Ils n'ont plus la force de remonter le courant. Ils cèdent aux étrangers qui les ont envahis et qui leur imposent les mœurs d'une table de baccara. Ils regardent leurs ports vidés de navires, qui, à présent, passent au large. Ils contemplent avec mélancolie les maisons de leurs pères, habitées par des joueurs plus heureux. Ils ont perdu le goût du vrai travail, le sens de cet honneur commercial qui, chez des hommes comme Paparel et ses contemporains, avaient toutes les susceptibilités et l'idéal chevaleresque.

Eh oui! M. Hugues Le Roux parle d'or. Il parle presque trop bien. Il est le virtuose dont les lèvres modulent un chant d'amour et dont l'âme reste impassible; le fm tireur, qui joue avec soia fleuret et ne connaît pas l'ivresse des furieux assaats. II sait où il va, il continue de sourire. Il est très intelligent.

... C'est une grande, une 1res grande dame. Celle qui signe ses livres de ce pseudonyme leste et pimpant, Gyp^ s'appelle de son vrai nom la comtesse de Martel-Janville. Elle descend en ligne directe de Mirabeau, et en ligne collatérale de M. de Bacourt, qui fut serviteur du prince de Talleyrand. Elle épousa à vingt ans le comte de Martel, presque aussi jeune qu'elle, écuyer, sportsman, gentilhomme campagnard. Elle ne songeait pas encore aux belles-lettres, ou y songeait vaguement. Jolie, adroite aux exercices du corps, chasseresse passionnée, elle parcourait à cheval ses domaines, situés aux confins des Vosges... Puis, elle se lassa de ces plaisirs, vint à Paris, vers 1878, et s'installa dans ce petit hôtel de Neuilly qu'elle n'a jamais quitté. Sa vocation, brusquement, se dessina. Quelques articles insérés dans la Vie •parisienne et réunis en volume la firent connaître. Elle publia Autour du mariage, Autour du divorce^

Petit Bob; et mise en gofit par le succès, elle n'a cessé, dopiiis cette époque, de produire. Sa fécondité est prodigieuse; sa plume facile donne le jour, chaque année, à deux ou trois ouvrages, romans, nouvelles, fantaisies dialoguées. Et ce labeur, gaillardement entrepris, ne rempêchepas de remplir ses devoirs mondains. Elle reçoit beaucoup d'artistes, de littérateurs, quelques hommes politiques, ceux auxquels elle veut bien reconnaître de l'esprit; on lui apporte les nouvelles, les scandales, les historiettes qui courent sur Pierre et Paul; tous les « potins » de Paris aboutissent à son salon, d'où ils se déversent dans ses livres. Gyp n'a presque plus besoin de se déranger pour prendre des notes : les documents la viennent trouver. Et elle en use sans vergogne. Elle a écrit un certain libelle qui, au temps des lettres de cachet, l'eût conduite à la Bastille. Et cette enragée production n'absorbe pas son besoin d'activité. Elle peint, elle dessine, elle fait la charge de M. Georges Ohnet, qu'elle a entrepris de tourner en ridicule, et qu'elle persécute avec une incroyable ténacité. Ce qui l'occupe le moins, c'est sa couturière. . . Elle porte des robes extraordinaires et d'immenses chapeaux qui semblent dérobés au vestiaire de l'Armée du Salut. Mais sous ces flots de rubans, au fond de ces capotes gigantesques, luisent des yeux moqueurs et frétille un nez spirituel. Et la tête s'agite, le corps se tortille, souple et preste. Gyp cause beaucoup et cause bien Sa parole nette, un peu saccadée,

soulignée de gestes prompts et menus, égratij^ne gentiment, avec une férocité sournoise. Il y a en cette femme de haute race frottée de littérature une souris fureteuse, une alerte comédienne, un gamin de Paris, et, peut-être aussi, sous ses allures trépidantes, une âme sentimentale...

Son œuvre n'offre pas une grande variété. Gyp ne s'est guère occupée que d'un petit coin de la société contemporaine; elle s'est attachée à peindre les oisifs, les gens trop riches qui n'ont rien à faire qu'à s'amuser; les cercleux, les femmes vaines et coquettes, les aristocrates dégénérés, les inutiles gommeux, les parvenus pleins de morgue, les snobs de tous âges et de deux sexes. Ce sont les modèles qu'étudient Henri Lavedan, Maurice Donnay, Paul Horvicu, qui se sont donné pour tâche, à côté de Gyp, de démolir ce qui reste du grand monde, ce milieu gâté par l'influence corruptrice de l'argent et que l'on nomme familièrement la haute... Gyp apporte dans ce groupe de moralistes une note personnelle.,Son ironie est moins cavalière que celle de Maurice Donnay, moins philosophique que celle de Lavedan, moins tragique que celle de Paul Hervieu... Gyp est plus débraillée, elle vous a des airs d'improvisation et de négligence qui rappellent les lettres et les mémoires du siècle dernier. Pour tout dire, ce qu'elle produit est un peu lâché de forme. Il est visible que l'auteur de Mademoiselle Eve ne s'inflige pas la discipline d'une longue méditation; elle

écrit d'inspiration et d'abondance ; elle écoute parler des personnages et reproduit leurs discours, et ne se donne pas la peine de les résumer et d'en dégager l'essence. Il s'ensuit que ses ouvrages sont verbeux et qu'ils se répètent indéfiniment. En effet, Gyp exerçant son observation sur le même cercle, en est réduite à dessiner les mêmes figures ou des figures qui se ressemblent. Elle les baptise de noms grotesques qui sont, à eux seuls, des étiquettes; elle use d'un procédé cher aux vieux vaudevillistes qui, ayant à mettre en scène un marchand de sable, l'appelaient M. Dugravier, ou un meunier, le désignaient sous le nom de Dumoulin. Gyp forme ainsi une galerie plaisante où sont accrochés le vicomte d'Okaz (toujours en quête de bonnes fortunes); le marquis de Valtanant (insupportable fâcheux); M""* de Belayr (dont la poitrine est royale) ; la vicomtesse de Frask (sujette aux défaillances) ; M. et M""' d'Assoupy, M. d'Hulster, M. de Marathon, le prince de Syracuse, la chanoinesse de la Tremblaye... J'en passe et des meilleurs... Gyp se joue parmi ces silhouettes, elle les soufflette du bout de son éventail. Sa verve est toute en surface et ne pince presque jamais jusqu'au sang.

Une seule fois, par un coup de génie, Gyp a créé un type : le petit Bob... Les intuitifs ont de ces inspirations soudaines. Elle s'amusa à noter le bagout d'un enfant mal élevé; elle s'y intéressa, elle y revint, elle dessina le personnage, le montra sous tous les

aspects, lui donna la vie. Et le petit Bob naquit de la sorte; et il s'est solidement implanté dans nos mémoires : nons le connaissons et nous le reconnaissons, car il existe. Gyp ne Ta pas inventé de toutes pièces, elle a seulement synthétisé des traits essentiels et leur a prêté un relief inoubliable. Bob est le produit d'un état de civilisation particulier qu'on peut appeler Virrespect universel. Il a grandi au milieu de gens qui ne croient à rien, qui ne pratiquent aucun devoir et n'existent que pour le plaisir. Mère futile, père indifférent, oncle débauché, cousins fêtards. Bob n'a autour de lui que de fâcheux exemples, et n'entend que des paroles sceptiques. On ne se gêne pas devant lui, on tourne en dérision tout ce que la morale puérile et honnête ordonne de vénérer. Cet esprit le pénètre, et il se met à blaguer sur toutes choses. On l'a comparé à l'enFant terrible de Gavarni. Bob est autrement spirituel et vicieux. L'enfant de Gavarni n'est qu'étourdi; il garde un fond de naïveté, et son irrévérence est inconsciente. Bob pèche en connaissance de cause : il sait fort bien ce qu'il fait quand il interroge M. l'Abbé sur la beauté des baigneuses de Trouville et sur la nudité des tableaux du Louvre; il glisse un regard malicieux vers le pauvre homme et jouit de son embarras. Ce gamin est déjà dépravé jusqu'aux moelles. 11 deviendra, avec les années, un franc mauvais sujet et causera mille ennuis à sa famille — qui ne l'aura pas volé. — Il mangera son patrimoine

avec les filles et se fera plumer au baccara, et mourra après une vieillesse pénible et une vie sans utilité. Mais en attendant, il est gentil , amusant ; il a des reparties impayables et une audace de pensée et de propos qui fait à la fois frémir et sourire. Gyp a noté tout cela avec un tact, une agilité, une légèreté de touche admirables; elle a gardé la juste mesure, s'arrêtant à la limite où la liberté fût devenue du cynisme, ne forçant point la note caricaturale. Bob est un chef-d'œuvre.

Que ne puis-je attribuer à tous ses livres les mêmes louanges! Il en est de très médiocres, ce sont ceux où elle a effleuré la politique. Gyp, qui a tant de verve quand elle raille les mœurs de son monde, en manque totalement quand elle emboîte le pas à M. Henri Rochefort. C'est qu'elle dissimule sous son apparente indiff'érence,des sympathies et des haines violentes. Dans le domaine intellectuel, elle abhorre les poètes symbolistes ; elle déteste M. Georges Ohnet, mais elle déteste aussi Stendhal et Bourget; elle ne peut souflrir les juifs, ni les députés, ni les sénateurs républicains, ni les ministres, ni les fonctionnaires, ni ceux et celles qui touchent de près au gouvernement. Et son antipathie est si agressive qu'elle cesse d'être plaisante. La colère et la bonne humeur ne vont point ensemble. Lorsque Gyp se môle d'écrire un pamphlet, sa grâce disparaît sous l'invective, ses mots piquants cèdent le pas aux gros mots...

Si vous me demandez pourquoi Gyp est à ce point

passionnée, je serai bien en peine de vous répondre. Je crois qu'elle est très primesaulière ci qu'elle se laisse influencer par la première impression : Rochefort l'a séduite par ses allures de marquis pamphlétaire qui flatte la démocratie en la méprisant; M. Drumont lui plaît, car elle voit en lui un nouveau Pierre l'Ermite prêchant la Croisade. Et puis, elle est un tantinet socialiste, quoique comtesse. N'en recherchez pas les causes. C'est une anarchiste de sentiment, qui trouve que la société est mal faite, parce que les malheureux n'ont pas chaque matin à déjeuner une brioche et une tasse de chocolat... Et, par une étrange contradiction, cette même Gyp, qui envisage sous des couleurs si sombres le monde moderne et en étale impitoyablement les laideurs, raille le pessimisme et crible d'épigrammes Schopenhauer !

Eh oui! Gyp est absurde, illogique, injuste. C'est par cela qu'elle est femme. Et c'est par cela qu'elle nous plaît. Elle n'a pas de systèmes comme un docteur en Sorbonne; elle ouvre son aile au vent qui passe ; elle suit les impulsions de son cœur. Ses erreurs proviennent presque toujours d'enthousiasmes louables et de généreux emballements. Enfin, elle ne cherche pas à viriliser son talent; elle n'appartient pas à l'école de ces philosophes en jupons qui ont l'air de soutenir une thèse quand elles publient un livre, et que l'opinion publique a ridicularisées en les traitant de bas-bleus. Les bas de Gyp

sont bleus; mais si peu! Ils sont tissus d'une soie très fine, à peine teintée d'azur; leur vue n'éveille aucune idée déplaisante. Celle qui les porte est tout à fait dépourvue de pédantisme... Rendons à Gyp ce suprême hommage. Elle est, en France, la première femme de lettres qui se soit résignée à n'être pas un homme de lettres....

M. ETIENNE GROSCLAUDÉ

M. Etienne Grosclaude, qui est un des littérateurs les plus ^ais de cette fin de siècle, reçut une très grave culture. Il commença sa médecine, creusa les mystères du droit romain et remplit auprès de M. le comte d'Ormesson, alors préfet de l'Allier, les fonctions de secrétaire général. Par quel miracle abandonna-t-il la carrière administrative pour le journalisme? Chacun obéit à sa destinée. Celle de M. Etienne Grosclaude fut de collaborer à un opuscule hebdomadaire, fondé par M. Octave Mirbeau et intitulé les Grimaces. Les Grimaces avaient pour mission de dire à tout le monde la vérité et de dévoiler, sous une forme agressive, les turpitudes contemporaines. M. Etienne Grosclaude emboîta gaillardement le pas à son rédacteur en chef . Ses chroniques furent immédiatement remarquées. Plus heureux que beaucoup d'hommes de lettres qui s'immobilisent dans les difficultés du début et qui attendent durant de

longues années le succès matériel, il trouva tout de suite à placer avantageusement sa prose. Avant même que les Grimaces eussent achevé leur brève existence, le Gil Dlas lui ouvrit ses portes, puis V Écho de Paris, puis V Eclair, puis le Journal. Aujourd'hui, M. Grosclaude est un des nababs de la presse. On lui paie très cher des articles qui sont généralement très courts et qui roulent sur des matières plus que frivoles. Il faut dire que M. Élienne Grosclaude en impose. Il a dépouillé l'état d'âme du fonctionnaire ; il en a gardé la correction, la sécheresse extérieure, la réserve dédaigneuse. Son regard est froid, indifférent, presque hostile et n'encourage point aux familiarités. Très coquet de sa personne, répandu dans le monde, homme de club et de sport, il promène en tous lieux les grâces pittoresques de son esprit. On le redoute plus qu'on ne l'aime. Certains assurent que ce n'est pas un « bon garçon », indulgent aux autres comme à lui-même : que c'est un garçon avisé, armé pour la lutte, sachant très nettement ce qu'il veut et y marchant d'un pas décidé... Son talent?... Le public ne se trompe jamais complètement dans ses choix. S'il lit avec plaisir, depuis bientôt quinze ans, M. Etienne Grosclaude, c'est que M. Etienne Grosclaude a de quoi lui plaire. Et, de fait, M. Etienne Grosclaude est un auteur fort divertissant. Il procède de cette lignée d'humoristes dont le chef incontesté est M. Henri Rochefort. Leur domaine à tous (hîux (îst cette forme du génie fran-

Page 1