M. ETIENNE GROSCLAUDE
çais que nos aïeux ne connaissaient pas, qui estdeformalion assez moderne et que l'on nunune la blague. Il est à remarquer qu'à la dernière moitié de ce siècle, a plupart des sentiments, les façons de penser et d'écrire se sont violemment exagérés. La tendresse a dévié du côté de l'hystérie ; le goût du pittoresque a dégénéré en une recherche inquiète d'impressions insaisissables; l'amour de la nature a versé dans la contemplation mystique ; la mélancolie est devenue pessimisme, la grivoiserie obscénité; le souci de l'observation a glissé dans la brutalité, dans la recherche obstinée du détail vulgaire. On dirait qu'une sorte de névrose enveloppe toutes les manifestations de l'art. L'art de railler a suivi la même pente.
Les moralistes d'avant la Révolution allaient très loin dans leurs moqueries; ils raillaient beaucoup de choses, mais non pas tout indistinctement. Ils raillaient les mœurs, la religion, la cour et la ville, mais ils ne raillaient pas la vertu. L'ironie, même la plus aiguë, celle de Voltaire, ne dépassait pas certaines limites. La blague s'honore de n'en pas connaître. Elle se distingue par une totale irrévérence. Blaguer consiste à ne rien prendre au sérieux, à traiter solennellement les choses futiles, avec futilité les choses graves; blaguer c'est établir un perpétuel contraste entre le ton et l'objet de son discours. De cette disproportion naissent des effets comiques. C'est le propre de la blague. L'humanité chemine dans les ténèbres, elle est ignorante de son sort; elle n'a pas
plus d'importance que les végétations qui poussent au bord des routes; la vie n'est qu'un accident, la créature qu'une apparence. Les intérêts qui se débattent dans ce microcosme sont dignes tout au plus d'exciter la pitié ou la gaîté des philosophes. Ainsi pensait Ernest Renan. Ainsi pense M. Etienne Grosclaude. Mais tandis que l'un s'efforçait de consoler les hommes par l'ineffable douceur de son discours, l'autre s'emploie à les amuser. L'un et l'autre accomplissent une tâche utile.
Si M. Etienne Grosclaude n'avait reçu des Dieux que cette disposition d'esprit qui consiste à contempler avec scepticisme ce qui se passe dans le monde, il n'eût jamais séduit l'opinion publique. Les sceptiques sont innombrables et ils sont souvent ennuyeux. Ce qui constitue l'originalité de M. Etienne Grosclaude c'est le tour qu'il donne à son scepticisme. Il met le scepticisme en calembours, comme Jodelet voulait mettre en rondeaux l'histoire romaine. Et les calembours naissent sous sa plume avec une merveilleuse facilité. Cela ne lui coûte aucune peine. Les syllabes s'entrechoquent dans sa cervelle; il en jaillit des rapprochements imprévus, des drôleries irrésistibles. Le calembour de M. Grosclaude n'est pas l'inepte jeu de mots qui se débite à la grosse, sur les quais, à raison de cent pour un sou : c'est le calembour intelligent et « critique », qui renferme une pensée ou une méchanceté. Un des meilleurs qu'il ait trouvés est celui qu'il lança dans les jambes
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de son collaborateur et ami Armand Silvestre. Ce dernier, après avoir publié un nombre incalculable de contes rabelaisiens et scatologiqucs, s'avisa de faire représenter sur une scène parisienne un mystère religieux, emprunté aux Évangiles. Or, à cette même époque, un artiste très spécial, connu sous le nom de Pctomane, et dont vous n'avez pas oublié la fugitive mais retentissante renommée, attirait la foule des badauds au Moulin-Rouge. M. Grosclaude prend la plume et cherche un sujet de chronique. Il songe aux drames sacrés de son ami Silvestre... Et il songe aussi au Pétomane. Quel lien établir entre deux objets si dissemblables?... Attendez!... L'inspiration l'illumine... Et il écrit : « Hier, notre éminent chrislomane Armand Silvestre, a fait jouer au théâtre du Vaudeville...» 0 miracle de l'association des idées!... Une autre fois, M. Grosclaude, toujours à la poursuite de l'actualité, s'occupe dans le même article de M. Coquelin aîné, qui venait, pour la vingtième fois, de déserter la Comédie-Française, et du général Boulanger, alors au faîte de la puissance. Et il amalgame très joliment ces deux noms illustres :
En abandonnant le Théâtre-Français à un âge où il est encore dans tout l'éclat de ses facultés, M. Coquelin obéit 'au patriotisme le plus élevé. Il a enfin compris qu'il avait une mission plus haute que de faire rigoler les abonnés du mardi; ce devoir lui est apparu sous les traits d'un portefeuille ministériel ; il a entendu des voix parmi les
bruits de coulisses, des voix qui lui ordonnaient de sauver notre pauvre France; et en voyant le général Boulanger caracoler sur un noir étalon, il a senti passer en lui le frisson du Corrége et s'est écrié tout à coup : Anch'io son pittore! qu'il serait inconvenant de traduire : Et moi aussi je suis pitre!
Voyez-vous cette flèche barbelée qui fait deux victimes du même coup! Ceci n'est plus du calembour, c'est simplement de l'esprit dans toute la force du terme; c'est du Beaumarchais ou, tout au moins, du Champfort.
M. Etienne Grosclaude n'est pas toujours aussi brillant. Beaucoup de ses articles sentent la hâte, et, comment dirai-je? le dégoût du métier. Il est visible que le chroiliqueur est souvent las d'agiter les grelots de la folie, qu'il voudrait se distendre les nerfs , s'arracher à la préoccupation de la copia Quelquefois, il quitte Paris sans tambour ni trompette, il grimpe au sommet des Alpes ou bien il va s'asseoir à la roulette de Monaco. Ce sont des voyages très onéreux, mais qui lui rafraîchissent le cerveau. Il rentre au bercail, reprend ses diverses collaboralions et se remet à avoir de l'esprit pendant onze mois consécutifs... M. Etienne Grosclaude durera-t-il longtemps à ce terrible métier? On affirme qu'il nourrit des desseins très vastes, auxquels le journalisme serait étranger. Il ressemble à ces comédiens qui" changent d'emploi pour que le public ne s'aperçoive pas de leur fatigue...