‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 20 sur 22 · M. BODINIER ET « LA BODINIÊRE · texte numérisé non relu

M. BODINIER ET « LA BODINIÊRE

Il a introduit dans la langue un mot nouveau. Tout le monde aujourd'hui connaît la Bodinière. Si vous demandez à un cocher de fiacre de vous conduire à la Bodinière, il se dirige, sans autres explications, vers l'étroit boyau de la rue Saint-Lazare où la Bodinière tient ses assises... La Bodinière est célèbre en province et à l'étranger, partout où pénètrent les journaux français. Et ce nom tend à se généraliser; il prend un sens plus large. On commence à dire une bodinière^ de même qu'on disait une ruelle ; « je fonde une bodinière », en d'autres termes un petit cercle où les gens du monde viennent se délasser en écoutant des chansons et des conférences. L'instant est proche où les belles dames, se voulant complimenter, murmureront : « Ma chère, votre salon est charmant : c'est une vraie bodinière. » Celui qui a créé ce mouvement, qui a accompli ce tour de force d'attirer dans une sorte d'impasse

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étroite et sombi-e, au fond d'une cour boueuse, la société la plus élégante de Paris, qui réussit depuis plusieurs années à contenter son appétit d'imprévu, celui-là n'est pas sans doute un banal imprésario; sa physionomie mérite d'être esquissée.

M. Ch. Bodinier n'a pas l'œil fiévreux, les traits convulsés que l'imagination populaire prête aux inventeurs de génie. Sa personne respire le calme, la pondération et la douceur angevines. Tout, en lui, semble lénifié et arrondi. Il est de taille moyenne, il jouit d'un aimable embonpoint; les roses de la santé fleurissent sur son visage; il a la bonhomie d'un chanoine, l'accent tranquille d'un fermier de son pays, il s'exprime sans excès de vivacité et avec une grande courtoisie. Ses cheveux sont lisses et bien peignés, sa grosse moustache, sa moustache d'ancien grognard, est maintenant apaisée. A voir M. Bodinier et à l'entendre, on a la sensation de contempler un fonctionnaire modèle, un parfait comptable; il le fut en effet; il fut sergent-major, adjudant d'infanterie; pendant près de dix ans, il tint avec distinction les livres de la Comédie-Française; il émerveilla par la beauté de son écriture la ville et le théâtre, les sociétaires et les abonnés. Sa calligraphie est demeurée sans rivale; rien n'égale la finesse de ses déliés, si ce n'est la majesté de ses pleins... Brard et Saint-Omer en eussent été jaloux...

Fiez-vous donc aux apparences! Cet homme bénin est, en réalité, le plus nerveux des hommes. Sous

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son masque placide se dissimule un esprit extraordinaircment actif, mobile, entreprenant, une intelligence très éveillée et très souple, une curiosité sans cesse en ébulUtion. M. Ch. Bodinier a autant d'idées qu'Emile de Girardin, qui en avait une par jour. Il lui a fallu des trésors d'ingéniosité pour créer sa Bodinière.

Je suis allé lui rendre visite. Je l'ai trouvé dans le feu de l'action. Il était quatre heures et demie, et une vive effervescence régnait en ces lieux. Une séance venait de finir, une autre séance allait commencer. Les sortants et les entrants se pressaient dans le hall, où sont exposés en permanence des dessins et des tableaux. On n'apercevait que chapeaux aux nuances printanicres, frais minois de jeunes filles, têtes branlantes de douairières; quelques cavaliers se faufilaient parmi les manches ballons et les jupes cloches. Le public féminin était en majorité et il paraissait houleux... M. Bodinier m'expliqua les raisons de ce mécontentement :

« Figurez-vous que mon second conférencier, qui doit parler à cinq heures, a distribué deux fois plus de billets que je n'ai de places. Il comptait que le soleil empêcherait ses amis d'accourir. Mais le temps s'est gâté; et tous sont venus; ma salle est pleine, ils continuent d'arriver. Je suis obligé de les renvoyer. Je vous demande dix minutes. Je les expédie et je suis à vous. »

Je pénètre au premier étage dans un bureau

encombré de toiles, de gravures, de croquis de maître, d'objets d'art. M. le directeur ne tarde pas à m'y joindre.

« Je n'ai que trois cent cinquante fauteuils. C'est peu!... Encore m'est-il arrivé plus d'une fois de ne pouvoir les garnir. Maintenant, le vent souffle dans nos voiles. Mais les débuts ont été dursl... »

Et, répondant à mes questions, M. Bodinier me conte sa vie. Il servit d'abord, comme soldat et comme sous officier au 51" de ligne. Il était sergentmajor quand éclata la guerre de 1870; il prit part à la bataille de Gravelotte, fut fait prisonnier et emmené en Allemagne. « J'ai consigné, me dit-il, dans un petit cahier, mes souvenirs de la campagne. » Il me montre un fascicule poudreux, dédié « à sa mère et à ses vieux parents ». Ce sont des notes manuscrites qu'il transcrivit à Brème, au mois de janvier 1871. Il était interné à la Neustadt Casern et ne savait comment tuer les ennuis de la captivité. Il résolut de rédiger son journal. Je remarque au bas d'une page les noms d'Edouard Lockroy et de Jules Claretie.

« Je revenais de Forbach à Metz, me dit-il. Je m'arrêtai avec mon régiment au village de Saint- Avold et je rencontrai, dans le principal café de l'endroit, deux personnages, l'un tout jeune, l'autre mûr, qui commentaient avec passion les derniers événements. Nous sympathisâmes, nous bûmes à la revanche. Et j'appris que l'un se nommait Claretie

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et le second Éd. Lockroy. Je ne soupçonnais pas qiio je serais un jour sous les ordres de tous deux, que j'aurais à révérer M. Lockroy comme ministre et M. Claretie comme administrateur général. »

La paix conclue, Ch. Bodinier abandonna la carrière, après neuf ans de séjour sous les drapeaux, et chercha à se procurer un emploi civil. Il remplit les fonctions de sous-caissier au chemin de fer du Nord. C'est alors qu'Alexandre Dumas, Emile Augier, Arago et Ed. Pasteur le présentèrent à M. Perrin, qui cherchait un contrôleur pour seconder l'excellent M. Cagnin, M. Bodinier entra chez Molière sous ces glorieux auspices. Le secrétaire général, M. Verteuil, tomba malade : Bodinier fut chargé de son service; quand Verteuil mourut, il en devint titulaire.

A ce moment, son avenir était assuré. Il n'avait qu'à se laisser vivre, il vieillissait paisiblement dans un poste sinon lucratif, du moins agréable. II n'en est pas qui soient plus enviés et plus dignes de l'être. Songez donc! On appartient au premier théâtre de France; on travaille sous l'œil auguste de Rachel et de Talma; on a entre les mains de quoi se faire beaucoup d'amis. Que de sympathies vous concilie un coupon de loge, gracieusement offert! M. Bodinier n'abusa jamais de ces avantages : il fut irréprochable et consciencieux et s'enferma dans les limites de sor devoir. Cependant, il était l'objet de faveurs de toute espèce : chaque ambassade lui octroyui,t

pour ses étrenncs, un bout de ruban. Le secrétaire de la Comédie-Française doit être chevalier de plusieurs ordres : ainsi le veut la tradition... Un jour ou l'autre, la Légion d'honneur eût complété la brochette et couronné le zèle du laborieux serviteur. Et M. Bodinier, comblé d'ans et d'égards, muni d'une honnête retraite, se fût retiré en Anjou, dans son village natal qui l'eût choisi comme maire, ou, pour le moins, comme édile.

Un rond-de-cuir n'eût pas ambitionné d'autres destins. M. Bodinier n'avait pas une âme de rond-decuir. Tandis qu'on le croyait absorbé dans la revision de sa feuille de première, tandis que M. Coquclin l'interrogeait impérieusement sur la recette de la veille ou que M"* Suzanne Reichenberg lui disait de sa voix d'or : « Surtout, mon petit Bodinier, n'oubliez pas ma baignoire! » il méditait de vastes desseins. Il songeait aux élèves du Conservatoire, à la nécessité de leur construire une scène où ils pourraient s'exercer et se perfectionner dans leur art. Le projet d'un « théâtre d'application » naissait dans son esprit. Il le soumit aux auteurs, aux critiques, aux comédiens qui l'encouragèrent. Les fonds furent réunis; les abonnés du mardi et du jeudi lui promirent leur concours. Le théâtre minuscule, qui n'était pas encore la Bodinière, ouvrit ses portes au mois de décembre 1887.

« Vous rappelez-vous notre première soirée! » me dit en riant M. Bodinier.

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Si je m'en souviens! Il pleuvait. La rue Saint- Lazare était gluante et mal éclairée. Au-dessus d'une porte cochère était accrochée une vague lanterne. C'était l'entrée du théâtre; ou, plus exactement, c'était le cul-de-sac où se trouvait construit le théâtre. En pénétrant dans cette cour, nous aperçûmes tout d'abord à gauche une boutique de serrurier et, tout au fond, une énorme inscription, violemment illuminée : Bernasconi, entrepreneur de fumisterie. Ce fut un immense éclat de rire. Vous savez l'extrême mobilité de l'esprit parisien. Les lazzis tombèrent dru comme grêle sur le pauvre Bodinier. « Elle est bien bonne! Il a bien choisi son emplacement! On se rend au théâtre en passant chez le fumiste! » Les abonnés du mardi en habit noir et les abonnées en grande toilette regardaient avec inquiétude ce fumiste, ce serrurier, ces pavés raboteux, et se demandaient en quelle aventure on les avait entraînés.

L'intérieur du théâtre les rasséréna. 11 était fraîchement décoré, peuplé d'estampes et de statues qui évoquaient l'image de la Comédie-Française. La silhouette de Molière s'étalait sur tous les murs. Ils se retrouvaient chez eux. On leur présenta quelques lambeaux de pièces classiques interprétées par des ingénues et des soubrettes du Conservatoire. Ce fut un maigre régal. On crut bien, en s'en allant, que cette terne soirée n'aurait pas de lendemains.

Ch. Bodinier comprit que l'instant était venu ae

POnTBAlTS INTIMES.

tenter un sérieux effort, s'il voulait sortir avec honneur de son entreprise. Il fiUaitémoustiller le public, lui offrir quelque attraction inédite. Mais où se la procurer? Bodinier se creusait en vain la cervelle; il descendait un jour, tout songeur, l'avenue des Champs-Elysées et rencontra M. Campbell-Clarke à qui il exposa ses incertitudes...

« Pourquoi, lui demanda celui-ci, ne fondez-vous pas des five o'clock littéraires? Les femmes ne savent comment employer leur après-midi. Donnez-leur une heure de musique ou de causerie, un amusement quelconque. Cela réussit à Londres, cela doit réussir à Paris... » Bodinier remercia avec effusion M. Campbell-Clarke ; il entrevit le succès. Le sort en était jeté. Il allait créer les five o'clock littéraires. Mais il avait besoin des sympathies de la presse. Il prit son courage à deux mains et s'en alla trouver Francis Magnard, directeur du Figaro.

« Je n'oublierai jamais cette visite. Magnard écouta, de son air dédaigneux, mes explications : « Vous êtes fous, me dit-il. Vous croyez que les «. Parisiennes vont se déranger de leurs affaires pour « aller écouter au milieu de la journée un monsieur « qui leur parlera d'Ernest Renan, ou un musicien « qui leur jouera des airs de piano... Vous avez, mon « pauvre Bodinier d'étranges illusions! Vous marchez « à un four noir I Le public n'aime pas que l'on touche « h SCS habitudes. » Comme j'insistais, Magnard, fort obligeamment, me promit un article, mais je sentis

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a l'expression de son regard qu'il me prenait en pitié. »

... Six ans se sont écoulés... Les Parisiennes sont venues et revenues : elles ont adopté les fivc o'clock. Mais que de mal on s'est donné pour leur plaire! C'est ici qu'il faut admirer la fécondité d'invention de M. Bodinier.... Il a lancé dans la circulation un certain nombre de menus spectacles qui ont fait fortune. Que l'on se remémore tout ce qui est sorti de la Bodinière... D'abord, nous avons la Chanteuse présentée en liberté. M. Hugues Le Roux ouvre la marche avec M"" Yvette Guilbert; et leurs gracieux exercices déchaînent un enthousiasme immodéré. Les plus fines diseuses de Paris défilent rue Saint-Lazare. Le public s'engoue successivement et simultanément de M""" Amel, de M""» Judic, de M"° Mily-Meyer, de M"« Auguez, de M"" Pierny... Et la série n'est pas terminée. La Bodinière fut encore le berceau du cercle funambulesque ; elle nous révéla Barbe bleuette et la Statue du Commandeur; elle lança les drames sacrés joués avec décors et costumes, les « revuettes » en un acte que l'on colporte dans les salons, les tableaux vivants, les auditions musicales, les envoûtements d'amour et de haine, enfin les sermons de Bossuetl... Que de plaisirs ! J'en passe, sans doute, et non des moindres... Et l'on ne peut s'arrêter dans cette voie. Il faut chercher du nouveau, et, tout en exécutant le programme de l'année courante, préparer le programme de l'année qui vient.

M. Bodinier porte avec aisance ce fardeau... Assis dans son fauteuil directorial, il me développe, d'une voix paisible, ses plans d'avenir. Il aspire à l'an 1900. Il entrevoit, dans le décor de l'Exposition universelle, une Bodinière transfornaée et flamboyante. Il compte ouvrir ses galeries à des artistes inconnus et apprendre leurs noms aux foules. Ce sont de généreux projets. Au reste, M. Bodinier n'a que de bons sentiments; il aime, d'une affection égale, l'art et la vertu...

« Ce qui a assuré notre succès, conclut-il, c'est que la Bodinière est le seul théâtre où une femme du monde puisse venir sans se faire accompagner... »

Et c'est aussi le seul endroit de Paris où l'on puisse entendre un sermon de Bossuet entre une « chanson libertine » et un « cours d'envoûtement ».

M. rAdministrateur général se lève à huit heures en hiver, à sept heures en été.

Dès son réveil, on lui apporte une liasse de journaux, un monceau de lettres.

Il ouvre les journaux et va tout de suite aux nouvelles théâtrales. Première cause d'irritation... M. l'Administrateur général compte dans la presse de rudes adversaires : dramaturges auxquels il a dû, à son vif regret, fermer les portes de son théâtre; reporters mécontents; jeunes chroniqueurs « amis de la maison », qui épousent avec ardeur les colères de Dorine, s'associent aux regrets de Célimène et servent les rancunes de l'impétueux Figaro ou de l'aigre Sylvia.

Et ce sont des bruits inexacts, des notes perfides dont, malgré sa philosophie, M. l'Administrateur

général est agacé... Ici un chroniqueur, connu pour la violence de son humeur batailleuse, lui décoche des flèches empoisonnées; là, au milieu d'une causerie en apparence inoffensive, s'épanouit une fleur de méchanceté. Telle feuille annonce que M. Coquelin et Mfne Sarah Bernhardt vont reparaître sur les planches de la Comédie-Française. Telle autre assure que M. l'Administrateur intente à M. Coquelin une action retentissante et le félicite ironiquement sur sa fermeté, sur là vigilance avec laquelle il assure le respect des traditions.

Les journaux parcourus, M. l'Administrateur général passe aux lettres. Elles sont nombreuses, mais peu variées. Les mêmes missives se retrouvent dans tous les courriers. Ce sont des demandes d'audience, des envois de manuscrits, des réclamations et des plaintes contre les décisions du Comité. A la plupart de ces lettres, M. l'Administrateur général est obligé de répondre de sa propre main, afin d'être bien sûr de ne dire que ce qu'il veut et de ne pas s'engager à son insu.

Ceci le mène à dix heures. Il jette un coup d'œil sur le rapport du semainier relatif à la soirée de la veille; sur le bordereau de la recette; enfin sur le bulletin de répétition qui lui permettra de régler l'emploi de sa journée. Vous croyez peut-être qu'après avoir pris connaissance de ces documents et noirci une vingtaine de feuilles de papier à lettres, M. l'Administrateur général a conquis le droit de se

reposer... Erreur profonde... Presque toujours, le malin, il y a quelque course urgente à accomplir : visite au magasin de décors, boulevard Bineau; visite au dessinateur de la Comédie, pour examiner ses maquettes et ses projets de costumes.

M. l'Administrateur général file comme le vent,, rentre chez lui à midi un quart, déjeune en toute hâle; puis sa serviette volumineuse sous le bras, il se dirige vers la Comédie. Il y arrive à une heure précise, se glisse dans son cabinet, esquivant les importuns qui voudraient le saisir au passage, et il trouve sur son buvard un nouveau paquet de lettres, presque toutes fâcheuses et indiscrètes, presque toutes lui demandant quelque chose qu'il lui est impossible d'accorder...

Cependant la vieille pendule du foyer marque une heure et demie, on commence à répéter sur la scène; la présence de M. l'Administrateur général est impérieusement réclamée, il ne peut se dérober à ce devoir... Et le voilà pendant deux heures qui suit la pièce nouvelle, qui confère avec l'auteur, discute avec les interprètes, arrête les détails et règle les idées de mise en scène. Vers trois heures, le régisseur s'approche de lui.

« Monsieur l'Administrateur n'oublie pas qu'il est attendu au ministère?

— C'est juste... Il n'est que temps 1 »

Et M. l'Administrateur général dégringole l'escalier et se dirige vers un des trois ministères avec lesquels

la Comédie entretient des relations administratives : ministère des Travaux publics (pour les questions d'immeubles); ministère des Finances (pour linspection des écritures, la vérification des livres); ministère de l'Instruction publique (pour les affaires qui touchent au comité et au personnel). Cette formalité accomplie, M. l'Administrateur général pousse un soupir de soulagement.

Il ne lui reste plus qu'à rentrer au théâtre, qu'à recevoir une dizaine de visiteurs de marque difficiles à éliminer, qu'à écrire une quinzaine de lettres et à rédiger un ou deux rapports. Il se met courageusement à l'œuvre. Il expédie les visites (moment pénible à passer). Il réconforte M. X..., qui lui soumet ses embarras financiers; il rassure M. Z..., qui craint de voir sa pièce (une pièce reçue) ajournée aux calendes grecques; il reçoit froidement le sociétaire Y..., qui vient lui demander la permission de jouer le Misanthrope à Bruxelles, et daigne à peine sourire aux grâces de M"" W... qui, de sa voix la plus suave, sollicite l'autorisation d'aller passer le prochain mois de décembre dans le Midi.

Enfin, il affronte avec constance, mais non sans ennui, le flot des auteurs grincheux, des blackboulés, des éternels mécontents, anciens camarades du journalisme et de la vie littéraire, qui semblent lui reprocher son ingratitude.

Le torrent des visiteurs écoulé, M. l'Administrateur général s'enferme avec ses paperasses. Il ouvre les

lettres qui se sont empilées d'une heure à cinq sur le maroquin de son buvard. Hélas! il y trouve d'autres récriminations, d'autres protestations, d'autres supplications. Voici quelques-unes de ces lettres que je prends au hasard et qu'Asmodée (le plus indiscret des diables) a bien voulu me communiquer.

Monsieur l'Administrateur général,

Je suis affligé de voir la profonde indifTérence avec laquelle vous traitez le répertoire de mon frère. Aucune de ses pièces n'a paru sur l'affiche depuis trois mois. Je sais qu'il est de mode, dans la jeune Ecole, de décrier son génie. Mais je suis étonné que la direction de la Comédie- Française, à qui est confié le culte de nos chefs-d'œuvre, croie devoir s'associer à cet injuste dédain. Laissez-moi espérer que, etc.. et veuillez agréer, etc.

(Un dos plus grands noms do la littérature contemporaine.)

Cher monsieur,

Eh bien! que deviennent vos promesses? Et vos bonnes paroles d'autrefois? Vous adoriez le talent de ma mère, vous vantiez le succès de ses ouvrages, vous lui avez consacré une étude enthousiaste que j'ai pieusement conservée. Vous pourriez maintenant me prouver que votre sympathie était sincère, en remettant à la scène une de ses comédies. Hélas! vous n'y pensez guère, et vous avez d'autres projets. Voyons, cher monsieur, un bon mouvement. Vous me rendrez si heureuse, si heureuse!... Et soyez sûr que le public ne s'en plaindra pas.

(La fille d'une femme de lettres justement illustre.)

Monsieur,

On a bien raison de dire qu'on n'est jamais trahi que par les siens! Vous haïssez les brutalités de l'École réaliste; vous êtes idéaliste dans l'âme; vous aimez la saine littérature et vous refusez obstinément de reprendre une œuvre typique, qui contient une éloquente protestation contre les effets du pessimisme et de la pornographie! Pauvre grand homme! Il serait bien navré, s'il pouvait voir ce qui se passe ! Enfin, je veux croire que vous prendrez ma demande en sérieuse considération et je vous prie, etc.

(Le fils d'un éminent romancier.)

Mon cher ami.

Vous savez qu'on ne m'a pas joué depuis trois semaines. Ce n'est pas gentil ! Allons, faites-moi vos excuses et affichez-moi pour dimanche en matinée.

(Un descendant littéraire de Corneillo.)

Mon cher confrère,

Non, certes! je ne suis pas satisfait et pour cause... Coquelin devait reprendre ma pièce chez vous. Il est parti, et ma pièce reste en plan. Ne pourriez-vous la jouer sans lui?

(Un candidat perpétuel à l'Académie.)

Monsieur et cher maître,

Je 1110 [lermets de vous envoyer un manuscrit. Ne frémissez pas d'horreur... Je pense que mon nom ne vous est pas inconnu; j'ai fait jouer à l'Œuvre une pièce qui a eu, l'an dernier, quelque retentissement. Celle que je prends la liberté de vous soumettre est absolument moderne par

le concept, moderne par l'écriture. J'espère que vous apprécierez la sincérité de cet effort, tenté dans la voie de la vérité et de la vie.

Cher monsieur,

Mon drame est reçu depuis bientôt trois ans. J'attends tous les jours le bulletin de répétition et, comme sœur Anne, je ne vois rien venir. Il y a, dans ce retard, des raisons obscures et qui m'échappent. Je vais publier dans le Figaro une série d'études sur la Comédie-Française... Vous me permettrez d'y signaler cet abus... (et quelques autres) dont je ne suis pas seul à souffrir.

(Un membre du Cercle de la Critique.)

Mon cher ami.

J'ai une pièce en deux actes, je la tiens à votre disposition; mais je ne veux, à aucun prix, avoir affaire au Comité de lecture. Il me répugne de passer sous les fourches caudines de vos sociétaires. C'est à vous, à vous seul que je veux la lire. Vous m'en direz sincèrement votre avis. Ça vous va-t-il?

(Une des gloires da jeaae roman français.)

M. l'Administrateur général parcourt avec mélancolie ces missives. Puis il trempe sa plume dans l'encre et il répond. Il répond tout de suite, car le moindre relard amènerait des froissements, allumerait des colères. Que répond-il? Des choses aimables... Il proteste de ses excellentes intentions, il invoque les embarras du théâtre, l'encombrement, les engagements antérieurs. Enfin, il verrai II

tâcherai II promet... sans promettre — et jette un gâteau de miel dans les gueules affamées.

Sept heures sonnent, puis sept heures et demie. Et M. l'Administrateur général écrit toujours. Il se décide enfin à aller dîner. Il rentre chez lui courbaturé, préoccupé, la tête lourde. A neuf heures, il revient au théâtre et recommence à écrire, à lire des manuscrits, à recevoir des visites jusqu'à minuit. S'il est trop fatigué, il demeure paisiblement au coin de son feu, s'étend sur un bon fauteuil, se fait apporter le théâtrophone et là, pendant deux heures, il suit, de loin — témoin invisible et d'autant plus redoutable, — la représentation, et note au passage les défaillances et les manques de mémoire de ses sociétaires bien-aimés.

Ainsi s'achève la journée de M. l'Administrateur général. Journée si laborieuse, si féconde en contrariétés, en complications, en difficultés de toute espèce, que parfois M. l'Administrateur général songe au mot souvent cité de Labiche :

« Si l'on me nommait directeur de la Comédie- Française, disait l'auteur de la Cagnotte, je n'accepterais que pour une heure — parce que le mois commencé compte, — puis je donnerais ma démission. »

Par une matinée d'octobre, je suis allé voir le poète François Coppée en sa gentilhommière de Mandres. Je connaissais de nom ce castel, et je le savais hospitalier. François Coppée est un des hommes de France qui reçoivent le plus de visites. Et quand les reporters nous parlent de la « Fraizière », c'est sur un ton de joyeuse sympathie.

... Donc, nous voilà partis. A dix heures précises, nous nous embarquons à la gare de Vincennes. C'est tout un voyage. Mandres n'est pas une de ces bonbonnières parisiennes où fréquentent les actrices et les calicots, délices du canotage, hameaux de carton dont les rues fleurent le musc et dont les maisons cl tourelles semblent découpées dans un décor d'opéra. Mandres est un vrai village avec de vraies fermes, des tas de vrai fumier, et de vraies poules qui picorent, — et une auberge port.int comme enseigne la classique branche de houx.

Nous suivons la route blanche, longue de 2 kilomètres, qui serpente au milieu des champs labourés; nous arrivons devant un portail monumental; de grands arbres balancent leurs panaches au-dessus du mur. Nous sommes à la Fraizière... Coup de sonnette, bruit de pas dans le sable, aboiements furieux. Le maître de céans s'avance, un sourire aux lèvres, la main tendue. Son accoutrement est celui d'un chasseur campagnard : veste de velours gris à côtes, chapeau de feutre enfoncé sur les oreilles. Il n'y manque que la gibecière et le fusil. Mais Coppée aime trop les animaux pour prendre plaisir à les détruire. Il entretient, autour de lui, toute une ménagerie qu'il nous présente : d'abord Truffe, la célèbre Truffe qui eut l'honneur d'être imprimée vive dans le Journal et de suggérer au poète une chronique attendrie; puis la chèvre Bella et le chat Petit-Loulou, qui se partagent les tendresses de M"" Annette Coppée.

A peine avons-nous le temps de jeter un coup d'œil sur le jardin, dont les allées sont jonchées de feuilles mortes. Midi sonne... L'heure est venue de se mettre à table. La bise d'automne nous a creusés, et nous dévorons le plantureux déjeuner qui nous est servi, tandis que Coppée, doué d'un appétit moins robuste, roule une cigarette et s'abandonne à la causerie...

Le Coppée qui écrit ne ressemble pas tout à, fait au Coppée qui parle. L'un est lyrique avec une

pointe d'ironie sentimentale et d'enthousiasme cocardier. Le second est jovial, franc du collier, ne boude pas devant le mot cru, et vous trousse l'anecdote ec la saupoudrant de sel gaulois... Et ce sont les deux côtés de sa nature. Il a des goûts raffinés et il comprend l'âme des simples. Il a les sens d'un aristocrate avec un cœur plébéien; sa sensibilité d'artiste est doublée d'une gaminerie de Gavroche. Il me souvient des discours que me tenait mon arrièregrand'mère, une Parisienne de la vieille roche, qui avait, aux jours de la Terreur, dansé la gavotte avec Robespierre; ses phrases étaient émaillées de locutions proverbiales qui sentaient le terroir de l'Ilede-France; j'en ai retrouvé quelques-unes dans les paroles de François Coppée. Il est bien, comme il le proclame, un Parisien de Paris. Sa voix même, claire et grasseyante, a des inflexions qui rappellent l'accent des faubourgs. Une gaieté sournoise rit en ses yeux bleus et se joue dans les plis de ses lèvres minces. Il y a en cet académicien un petit mitron devenu grand, et qui s'oublierait encore à musarder le long des boutiques et à regarder les chiens écrasés, — n'était la copie à écrire et l'éditeur qui attend... Coppée se rend justice et connaît le secret penchant qui l'incline à, l'indolence. N'a-t-il pas dit quelque part : « Je suis un paresseux qui a beaucoup travaillé. »

... Nous l'interrogeons sur la Fraiziôre. Ce domaine est ainsi nommé, non point parce qu'on y récolte des

fraises, mais parce qu'il appartint à un sieur Fraizier, qui l'embellit et lui donna sa forme actuelle. Avant d'échoir au sieur Fraizier, la Fraizière faisait partie d'un vaste groupe d'immeubles, que possédait un traitant du siècle dernier.

Cet opulent personnage y venait goûter des plaisirs champêtres et y conviait une brillante assemblée... Là-dessus, Coppée se répand en considérations ingénieuses sur les mœurs des financiers d'autrefois :

« Ils étaient fripons, mais ils avaient la main large ; ils aimaient les arts et les protégeaient et les encourageaient par de royales générosités. Ils savaient même, à l'occasion, se ruiner avec grâce. Ainsi, SAvez-vous « l'histoire du fermier général et des petits pois »?

Nous confessons humblement notre ignorance...

« Ce financier voulait absolument recevoir en son château la visite d'une grande dame, maîtresse du roi (était-ce la Pompadour ou la Dubarry?), qui mettait la plus vive répugnance à accepter son invitation. Il sut qu'elle avait besoin d'argent. Il lui en fit offrir, mais ajouta qu'il désirait le lui remettre en mains propres. Elle se décida à monter en chaise de poste. Quand elle arriva au château, elle trouva les allées semées de fleurs, les appartements illuminés, une magnifique collation servie. « Je sais, dit le financier, que vous aimez le lait pur, veuillez me permettre de vous en verser une tasse, » Il remplit un

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gobelet d'or. « Le trouvez- vous bon? — Je n'en ai jamais bu de pareil, dit la duchesse; il a un petit goût délicieux. » Le financier sourit : « Depuis un an je nourris une vache à votre intention. Je ne lui fais manger que des pois verts... » Et il disait vrai... Depuis un an, chaque jour, hiver comme été, la vache recevait un énorme sac de petits pois fraîchement cueillis. N'admirez-vous pas cette extrême délicatesse? Et vous représentez-vous ce que devait coûter cette alimentation luxueuse, à une époque où, les chemins de fer n'ayant pas encore été créés, les ballots se transportaient à dos de mulets d'un bout de la France à l'autre? »

Nous avouons qu'un tel excès de galanterie confond l'entendement et que nos boursiers modernes n'en sont point capables et qu'ils sont cruellement dégénérés... « S'il n'y avait que les gens d'affaires! » s'écrie Coppée. Et il profère d'amères invectives contre ses contemporains. C'est encore un autre Coppée — le Coppée réactionnaire. Le poète (on n'a jamais su pourquoi) est animé d'un violent esprit d'opposition à l'égard des gouvernements démocratiques. Il hait la politique et ceux qui en vivent; il hait le Palais-Bourbon et les discours qu'on y prononce, et les professions de foi qui y conduisent, et les réunions publiques, et l'appareil du suffrage universel, et l'écharpe des maires, et l'habit brodé des préfets (qui a pourtant une vague analogie avec l'habit d'académicien), et les bouquets tricolores offerts aux minis-

très par les jeunes filles vêtues de blanc, et la Marseillahe, et les orphéons, et les divers rouages de la pompe officielle. Et si forte est son aversion qu'elle s'affirme aux dépens de son esprit. Le mot brutal lui vient à la bouche et quelquefois glisse de sa plume... « Tenez! causons d'autre chose, dit le poète, qui ressaisit son sang-froid. Vous voulez ma tête, je vous la livre... »

Il s'assied à son bureau, allume une cigarette. L'appareil photographique est braqué. Soudain une même pensée nous arrête. Et Trufife? Il nous faut Truffe! Truffe doit poser près de son maître! Truffe Truffe! M"** Annette appelle de sa plus douce voix la vilaine bête. Truffe demeure invisible. On la découvre enfin blottie derrière un meuble, morte d'épouvante. On l'installe tant bien que mal sur un fauteuil; mais le gros œil de l'objectif et ces hommes inconnus qui la contemplent augmentent son trouble. On voudrait qu'elle montrât sa tête intelligente, son museau spirituel; en vain M"^ Annette lui prodigue-t-elle les exhortations; en vain le jardinier lui montre-t-il un doigt menaçant. Truffe s'obstine à n'exposer aux regards du photographe que les parties les moins nobles de sa personne... Mais le photographe Henri Mairet a l'esprit subtil. Et au moment où Trufle se retourne, crac! l'éclair jaillit, l'image est prise...

... IVlaintenant, nous errons sous les ombrages du parc. Grâce aux fraîcheurs persistantes du dernier été, les arbres ont conservé leur verdure... Quelques

feuilles rousses tachent la pelouse; les rameaux vigoureux, à peine jaunissants, encore pleins de sève, bruissent sous le vent de nord. Cela vous donne l'illusion de la vague qui déferle et des galets remués... Coppée , devenu frileux, s'est enveloppé d'une chaude limousine. Il aspire avec délices ces murmures, ces senteurs; il en jouit; il se trouve heureux. Il se plaît en cette retraite qu'il a choisie. Il a si souvent traduit, avec une émotion si sincère, la joie des humbles qui peuvent, après toute une vie de labeur, réaliser leur rêve et se retirer aux champs, dans une maisonnette à volets verts — fruit d'héroïques et lentes économies! N'est-il pas juste qu'à son tour, le bon poète, le bon ouvrier qui, depuis trente années, forge sur son enclume des rimes d'or, éprouve ces mêmes douceurs, et puisse dire, en regardant ces gazons, ces rosiers, ces massifs et ces murailles blanches, et ces toits où fument les cheminées, et, plus loin, ces beaux choux pommelés et ces pommiers chargés de fruits : « Je suis ici chez moi; et tout ceci m'appartient, et je l'ai gagné honnêtement par le seul effort de ma pensée... » J'imagine que lorsqu'il se promène, tout seul, ou au bras de sa chère sœur, dans les sentiers de la Fraizière, il doit sentir monter en son cœur , avec la mélancolie du crépuscule , les souvenirs de son enfance chélive; il revoit le petit salon meublé de reps, la pauvre salle à manger , et l'ombre de sa mère, créature admirable, qui mourut de fatigue et

de dévouement. Que Coppée est éloquent quand il évoque cette image I Avec quel amour il parle d'elle! Sous chacun de ses mots, on sent une larme prête à couler :

« Ma mère était femme d'un employé de ministère. Elle avait eu huit enfants; il lui en restait quatre, trois grandes filles et un petit garçon. Il fallait faire vivre ce petit monde avecles appointements du père. C'était un dur problème à résoudre. Car on voulait garder son rang, malgré tout; on était fière, on voulait rester une bourgeoise, une dame. Eh bien, le courage et les doigts de fée de l'excellente mère suffisaient à tout. Les fillettes avaient des robes fraîches; le petit bonhomme était bien tenu. On ne peut imaginer ce que cette bonne ménagère déployait de patience, d'invention, d'activité pour que sa maison et sa famille lui fissent honneur. Lorsqu'elle recevait des parents ou des amis, elle leur offrait avec grâce une tasse de thé et faisait bonne figure en son salon. Ils ne se doutaient pas qu'elle s'était levée à cinq heures du matin, comme une servante, et avait fait elle-même un petit savonnage pour que ses filles eussent des collerettes blanches. Il y avait de mauvais moments... Vers la fin du mois, le dîner était très court et très maigre; mais on le servait toujours sur une nappe éclatante; et, en été, on mettait un petit bouquet sur la table pour la parfumer et la fleurir. Je vous parlerais d'elle jusqu'à demain si je vous contais tous les tours de force qu'a accomplis

cette pauvre mère plus encore avec son-vaillant cœur qu'avec ses mains. Elle était gaie, elle riait en travaillant, pour communiquer aux siens son courage et sa confiance. Que dis-je! Aux jours de grande pauvreté, elle redoublait de bonne humeur, et, ne pouvant emplir d'or notre logis, elle l'emplissait de chansons!... »

Hélas I que n'a-t-elle assez vécu, l'excellente ménagère, pour cueillir de sa main les prunes, les abricots et les superbes pêches de la Fraizière 1... Elle en eût fait de blondes confitures, de délectables compotes 1 Elle eût entouré de sollicitude le potager du poète. Ce potager eût été sa gloire. Et certes, elle aurait eu raison de le chérir, car le potager de François Coppéc est le plus beau potager du monde. Ce n'est pas un potager de curé, mais un potager de prince. Il s'étend à perte de vue; il est planté d'arbres séculaires, il s'épanouit en plates-bandes géométriques, en allées majestueuses; c'est un potager aux potirons cossus, aux salades orgueilleuses. Que le jardinet de l'épicier de Montrouge fait pauvre figure à côté de ces splendeurs!

Il faut qu'avant de quitter mon hôte, j'aborde quelques questions de httérature. Je l'interroge sur le Théâtre-Français.

« Mes grands drames, me dit-il, ne seront jamais représentés en premier, rue de Richelieu. C'est à, croire qu'un mauvais sort s'y attache. »

Et Coppée me retrace l'odyssée de Scvero Torclli.

Lorsque la pièce fut achevée, il se hâta de soumettre le manuscrit à M. Perrin. Celui-ci l'accueillit très froidement; il déclara même que la scène capitale du second acte, où dona Pia se confesse à son fils, était « injouable »...

Coppée reprit son manuscrit, non sans quelque impatience.

« Si mon drame est injouable sur la rive droite, il sera joué sur la rive gauche. Dieu merci! l'omnibus qui passe devant la Comédie-Française conduit jusqu'à l'Odéon. »

Le poète prit l'omnibus de l'Odéon. Le directeur d'alors, La Rounat, se montra moins dédaigneux.

« J'accepte d'emblée votre Severo. Dans huit jours nous commençons les répétitions... »

L'histoire de Severo est celle de Pour la Couronne. Présenté au Théâtre-Français, ce drame fut accueilli de mauvaise grâce par le Comité. Si le poète avait insisté, il eût fini par forcer la porte. Il aima mieux, une fois encore, monter dans l'omnibus de l'Odéon, et il n'a pas eu lieu de s'en repentir.

Je me rappelle certain déjeuner fondé sous les auspices du Parti national et auquel assistaient des artistes, des hommes de lettres, entre autres François Coppée et Gustave Larroumet. C'était au commencement de 1887...

« Donnez-moi donc un renseignement, dit Coppée à Larroumet. Je no suis pas bachelier et j'ai le droit d'ignorer le grec, Je crois cependant avoir entendu

FRANÇOIS COPPÉE AUX CHAMPS 3i3

parler d'un discours très célèbre que prononça Démosthène, et qui figure dans les ouvrages classi(iues sous le titre de Discours sur la Couronne... Ou'est-ce au juste que ce discours? A quelle occasion fut-il composé? »

Larroumet contenta copieusement la curiosité du poète ; et, à son tour, il voulut savoir quelles raisons avait l'auteur du Passant de s'intéresser à Démosthène. Coppée nous apprit qu'il venait de terminer un drame en cinq actes dont le titre rappelait vaguement celui du fameux plaidoyer grec. Nous le pressâmes de nous en exposer le sujet. Il se déroba tout d'abord, par modestie; il finit par céder à notre insistance. C'est ainsi que nous eûmes, en 1887, un avant-goût de Pour la Couronne... Et l'on nous eût étonnés, ce jour-là, si l'on nous avait dit que cet illustre écrivain, membre de l'Académie française, auteur de dix pièces applaudies, attendrait près de dix années la satisfaction de voir représenter son nouvel ouvrage... Je livre cet exemple aux méditations des débutants qui sont dévorés d'impatience. La vérité est que M. François Coppée n'a cessé de demeurer en froid avec la Comédie-Française depuis certain incident qui fut soulevé , si j'ai bonne mémoire, par M. Coquelin aîné, du temps de M. Perrin .. Coppée était, avant M. Monval, bibliothécaire de la Comédie. Il venait, chaque après-midi, dans cette longue et étroite galerie située à l'angle de la rue Montpensier et que connaissent bien les Molié-

ristes. Je n'ose dire que le poète fût un archiviste méticuleux et qu'il conniU par cœur les textes et les contextes qui furent consacrés depuis deux siècles à l'auteur du Misanthrope. C'était un archiviste décoratif, affable et bienveillant, qui, dans l'intervalle de deux visites, rêvait à son prochain conte et cherchait la dernière rime d'un sonnet. M. Coquelin s'avisa de critiquer cette façon de concevoir l'entretien des archives et il eut le mauvais goût de mettre sur le tapis la question d'argent; il insinua que le poètebibliothécaire ne gagnait peut-être pas ses maigres émoluments. Ce propos fut rapporté à M. Coppée, qui donna aussitôt sa démission. En vain s'efforçat-on de le retenir. Il jugea que sa dignité était engagée; il persista à se retirer et ne demanda plus désormais sa subsistance qu'aux belles-lettres. Il ne fut pas beaucoup plus pauvre; il fut plus indépendant. M. Perrin, M. Jules Claretie mirent tout en œuvre pour effacer le souvenir de cette algarade. Je suis convaincu que François Coppée n'y songe plus. Mais les querelles oubliées n'en laissent pas moins au fond de l'âme un germe de désaccord. Un replâtrage ne valut jamais la franche amitié qu'aucun nuage ne troubla. La Comédie est au mieux avec Coppée; Coppée est aux petits soins pour la Comédie... N'empêche qu'ils se tiennent l'un vis-à-vis de l'autre sur la défensive; — et que finalement Pour la Couronne rebroussa chemin vers la rive gauche, après avoir dormi dans les cartons de la rive droite...

.. Ces digressions m'ont entraîné loin de la Fraizière... J'y reviens en hâte, je rattrape le poète au coin d'une allée; et, avant de prendre congé, je lui demande quelques renseignements sur sa méthode de travail... Écrit-il, de préférence, le soir ou le matin? Est-il régulier ou fantaisiste? S'astreint-il, comme Zola, à une tâche réglée d'avance, ou bien attend- il l'inspiration?

« Je suis le caprice même; et ma devise est celle d'Henry MUrger. Il y a des semaines où l'on n'a pas envie de travailler... Ici encore, dans la solitude de ces champs, je puis tous les jours continuer ma besogne. Mais, à Paris, mille dissipations me tourmentent... Ce sont les soirées, les dîners en ville...

— Vous vous laissez facilement entraîner?...

— Je résiste avec une énergie surhumaine... Si je n'écoutais que mon plaisir, je ne sortirais pas d'un cercle de vieux amis...

— Vous dînez souvent chez la princesse Matliilde?

— Son salon me rappelle de chers souvenirs. C'est en son honneur que je fis faire mon premier habit. J'étais bien jeune alors; le Passant venait d'être représenté. La princesse voulut me connaître et m'invita à la venir voir dans sa villa de Saint-Gratien. Mon émotion était grande quand je sonnai â la porte. Elle redoubla, quand je me trouvai face à face avec un géant, dont la voix tonitruante effarouchait les moineaux. Ce géant était Gustave Flaubert. Je l'aperçois encore, avec ses moustaches de guerrier mon-

gol, sa joue apoplectique, son œil bleu de pirate normand; il portait un pantalon à la hussarde, du linge magnifique, une chemise à jabot et des bottes vernies qui étincelaient dans l'herbe... Il déclamait en marchant des périodes de Bossuet, de Montesquieu, de Chateaubriand, et il en soulignait d'un geste sacerdotal la noble harmonie : « Je ne sais « qu'une phrase est bonne que lorsqu'elle a passé par « mon gueuloir... » Que tout cela est loin! Que les années passent vite!... Il y a bientôt trente ans ! Et c'était hier!... »

Si François Coppée a voué quelque reconnaissance à la grande dame qui encouragea ses premiers débuts, la grande dame lui a gardé une sympathie fidèle... M""' la princesse Mathilde assistait à la première représentation de Pour la Couronne^ et c'est du fond de son avant-scène que le poète, palpitant d'émotion, reçut l'ovation du public.

Il y a deux Masscnet : l'un qui apparaît le sourire aux lèvres, serrant les mains qui de toutes parts lui sont tendues; l'autre qui se recueille et poursuit, loin de la foule, un labeur de bénédictin. Le premier se tient, chaque après-midi, en permanence chez son éditeur, M. Heugel; il accueille avec mansuétude les visiteurs qui s'y pressent; et si générale est sa bienveillance que nul, en le quittant, ne peut savoir s'il a été importun. Le second habite, aux environs de Saint-Augustin, un logis tranquille, qui ne s'ouvre qu'à quelques rares amis. Il m'a fait l'honneur de m'y recevoir. J'étais tout prêt à m'y rendre à cinq heures du matin si M. Massenet l'eût exigé... Car il se lève à l'aurore comme les laboureurs et les grands hommes d'État. Mais il s'en serait bien gardé. Il ne travaille avec plaisir et avec fruit que dans le silence, lorsque la maison et la rue sont endormies. C'est donc à neuf

heures, sa besogne terminée, qu'il m'a permis de venir le déranger.

Je l'ai trouvé dans son cabinet, qui ressemble à un coin du musée de Cluny, tant il est luisant, ciré et rempli de belles choses. Il était assis devant une petite table — la petite table de Manon — il s'occupait à transcrire, de son écriture nette et incisive, quelques notes de musique. Aucun désordre autour de lui, point de paperasses traînant sur les meubles, pas une tache d'encre, pas un grain de poussière. Les cuivres de la cheminée flambaient. Et les chandeliers anciens, en argent ciselé, jetaient dans la chambre une note claire. Le maître était à mer veille dans ce cadre frais, reposé, l'œil limpide. Il me tendit les bras et nous causâmes; et, une fois de plus, je fus sous le charme. Il me parla du passé et du présent ; il se montra tendre et enjoué, spirituel et doucement ému. Il me conta des histoires marseillaises et m'éleva avec lui jusqu'aux plus hauts sommets de l'esthétique. Ce musicien est, à tous égards, un virtuose.

« Tirez-moi d'un doute, lui demandai-je. J'ai lu un tas d'historiettes sur votre enfance : que vous étiez le dernier-né de vingt et un frères et sœurs, que vous aviez fui le toit paternel et fait le voyage de Paris à pied pour y terminer vos études. »

La légende n'a pas menti, La vocation de M. Massenel fut précoce. A neuf ans, il était lauréat du Conservatoire. Son père le rappela en province et

renferma dans un séminaire. Il mit en cage cet oiseau chanteur qui aspirait à la liberté. On dut écouter ses plaintes et se rendre à ses prières. On l'embarqua sur la diligence, on le munit d'un léger pécule et on l'autorisa à courir le monde. Ce fut un temps très joyeux et très rude, dont le maître aime à évoquer le souvenir. Il se nourrissait mal, mais il aimait l'art de toutes ses forces et croyait en l'avenir. Il marchait à pas de géant pour arriver au but suprême qui était le prix de Rome. Il résolut d'avaler en quelques mois son contrepoint, énorme fardeau qui écrase les plus robustes. Il avait besoin de leçons particulières. Il les demanda au bonhomme Savard, un musicien de l'ancienne école, savant et modeste, qui demeurait dans une ruelle voisine de Saiut-Sulpice. Massenet était niché à Montmartre. Chaque soir, il prenait ses jambes à son cou, dînait en chemin de deux sous de « frites », et volait chez le vieux professeur qui ,lui versait le vin de la science. Pourtant, Massenet avait des scrupules, il entendait rémunérer l'enseignement du père Savard. Il avait calculé que le montant des répétitions atteindrait trois cents francs, total fabuleux dont il n'avait pas le premier sou. Comment se les procurer? En courant lui-même le cachet. Il se mit en campagne. 11 offrit des leçons de piano à raison de 2 francs l'heure, le tarif des cochers de fiacre. Il plaça ses écus si péniblement gagnés au fond d'un bas de laine, et quand la somme fui réunie, il se dirigea, le cœur

débordant de fierté et d'allégresse, vers le grenier du brave M. Savard. L'excellent homme vit bien tout de suite, à la physionomie embarrassée de son élève, que celui-ci allait aborder la question d'argent. Il ne lui laissa pas le loisir de s'expliquer. « Je viens, lui dit-il, vous demander un service... » Massenet ouvrait des grands yeux... « Un éditeur m'a confié une besogne longue et difficile. Il s'agit de mettre en partition des morceaux de Bach. Voulez-vous vous en charger? C'est un très bon exercice et qui vous profitera. Il m'ofTre quinze louis pour ce travail... Les voici. » Savard tira trois billets de banque de son tiroir. « Mais, cher maître, balbutia Massenet, c'est justement le chiffre que je vous dois... — Eh bien, mon enfant, puisqu'il en est ainsi, je ne vous donne rien. Nous sommes quittes... » Massenet remporta son bas de laine. Savard avait imaginé cet ingénieux détour pour refuser l'obole de l'écolier sans offenser sa délicatesse...

M. Massenet est tout ému en me narrant cet épisode. Une larme coule sur sa joue.

« N'est-ce pas gentil? Ce jour-là, je vous assure, je voyais en rose l'humanité. Pauvre papa Savard 1 J'éprouvai, vingt ans plus tard, la plus grande joie de ma vie, quand son fils entra dans ma classe au Conservatoire. Je lui rendis les soins que j'avais reçus. Je m'occupai de lui avec tendresse, et, Dieu merci I il a fait honneur à son nom. C'est un musicien de premier ordre. »

Tout n'est pas faux dans les légendes qui circulent sur M. Massenet. Mais il en est d'erronées, je dirais presque de calomnieuses. Ainsi, certains le présentent comme une sorte d'improvisateur qui pond sans effort chaque hiver son opéra. On se rappelle le mot célèbre et ridicule d'Oscar Gomettant : « Ce compositeur produit trop; il fatigue la critique. » Un tel reproche est excessif. M. Massenet travaille avec méthode et régularité, ce qui ne signifie pas qu'il travaille vite. Il est ponctuel comme M. Zola, il obéit à la même discipline. Qu'il soit à Paris ou à Bruxelles, sous un ciel bleu ou sous un ciel gris, chaque matin, à l'aube, il s'attelle à la tâche accoutumée. Il fournit cinq ou six heures d'un labeur intensif. Il arrive, de la sorte, assez promptement à d'énormes résultats. Il besogne tandis que d'autres sommeillent. Il ne trouble même pas le repos de ses voisins, car — l'eussiez-vous cru? — il n'a pas de piano. Il a banni cet instrument de son home. Il remplace les touches d'ivoire par des feuilles de papier. Les mélodies qu'il invente ne chantent que dans sa tête...

J'ai voulu connaître son état d'âme, alors qu'il enfante un nouvel ouvrage ; et, pour ne pas troubler sa modestie, j'ai interrogé un de ses collaborateurs, psychologue subtil et poète délicat, M. L. Gallet, qui a bien voulu satisfaire ma curiosité. Il m'a peint un Massenet que j'ai lieu de croire ressemblant. Je puis reproduire, sans trop d'indiscrétion, ses confidences.

Donc, M. Massenet commence par s'engouer d'une

figure historique ou légendaire, et presque toujours d'une figure de femme. 11 en devient amoureux. Il l'emporte avec lui, il y rêve nuit et jour et n'en vient que longtemps après à l'exécution. C'est à ce moment que le librettiste entre en scène. On prend rendezvous. Et M. Massenet passe infailliblement par trois phases qui se succèdent dans un ordre invariable... Première phase : r enthousiasme... M. Massenet est heureux, il applaudit, il approuve, il est ravi du scénario; il accable l'auteur de suaves compliments. Et le lendemain il écrit une lettre vibrante de fièvre et d'exaltation. Tout va bien... Mais attendez! Le revirement s'apprête. Seconde phase : rinquiétude... Une deuxième missive arrive le surlendemain. Et celle-ci est plus indécise. Le musicien a relu le livret, il a relevé des imperfections, il y demande des changements, sous une forme d'ailleurs exquise et toujours polie : Cher ami, ne croyez-vous pas comme moi? etc. Si vous partagez mon sentiment, je vous prierai de vouloir, etc. Comment résister à des requêtes si gracieusement présentées? Le librettiste se met en quatre, il sue sang et eau. Il rogne, il ajoute, il transpose et interpose. Vours, léché et reléché, prend sa physionomie définitive. Nous touchons à la troisième phase : V équilibre... M. Massenet est en possession de son sujet. Il en a arrêté les grandes lignes, fixé le détail. Le plus difficile est achevé. Il n'a plus qu'à s'occuper de l'w écriture ». Et là, il est sans rival. Sa science, son adresse, ses ressources techniques lien-

ncnt du prodige. Il s'avance avec la sûreté d'un bon pilote parmi les récifs.

Il lui arrive quelquefois d'être troublé, sa sensibilité féminine est accessible aux impatiences. Il connaît les abattements, les dégoûts passagers. Son collaborateur le voit entrer chez lui, dolent, la mine tirée. « Qu'avez-vous donc? — Décidément,j'y renonce I Ce que j'ai fait aujourd'hui est exécrable. — Allons, vous voulez rire! » Il le remonte, et, peu à peu, M. Mussenet reprend courage. Il n'était peut-être qu'à demi sincère en étalant tout à l'heure sa lassitude. (Qui peut lire dans le cœur des musiciens?) Il avait besoin de se faire consoler! Et c'est un sentiment naturel, qu'éprouvent beaucoup d'artistes. Ils exagèrent leur mal pour le mieux guérir; ils écoutent avec douceur la voix amie qui les réconforte, cette voix fût-elle un tantinet sceptique et moqueuse. Et d'ailleurs ces incertitudes sont un gage de probité. Il n'y a que les médiocres qui soient sûrs d'euxmêmes. Les hommes supérieurs sont perpétuellement craintifs. M. Massenet est une vraie sensitive; il vibre comme une harpe éolicnne à toutes les brises. Il chercherait en vain à dissimuler cette mobilité d'impressions; elle se trahit par mille nuances qui ne trompent point. Il avoue de bonne grâce ces défaillances momentanées. Il a écrit des mémoires qui formaient un cahier de quatre cents pages. Il les a jetés au feu. Espérons qu'il en retrouvera quelque part une copie. Il a voulu détruire ses partitions

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manuscrites. Et M""* Massenet a dû arrêter la main qui s'apprêtait à consommer ce sacrilège.

D'autre part, la fantaisie de M. Massenet revêt les formes les plus imprévues. J'ai dit qu'il s'éprenait de ses héroïnes; il s'éprend avec une égale ferveur d'un paysage, d'un nom, d'un titre. Dernièrement il songea à adapter la Rôtisserie de la reine Pédauque. Il voyait cette rôtisserie avec ses poulets dorés, ses petites femmes en jupes courtes, la patronne du lieu, l'honorable amie de l'abbé Jérôme Coignard. Ce tableau lui était suggéré par ce seul mot de rôtisserie, et soyez sûr qu'un jour ou l'autre il mettra une rôtisserie en musique. Ce projet va se cristalliser dans son esprit et mûrir. Pour l'instant il est tout à CendriUon, sa prochaine œuvre, où la fiction coudoiera la réalité, mélange de féerie et de gaieté familière. Puis il s'occupera de Sapho, la tragique amoureuse d'Alphonse Daudet, dont il voudrait traduire l'infinie tristesse.

« Vous remarquerez , m'a-t-il dit , que mes ouvrages sont empruntés à des sources très diverses. Je tâche d'en varier les sujets. Manon est venue après Hérodiade, Esclarmonde après le Cid. Je m'arrache à un milieu et me plonge aussitôt en un milieu opposé, pour changer le cours de mes idées. C'est le meilleur moyen d'éviter la motononie. »

Eh oui! Manon, Chimône, Esclarmonde, Hérodiade sont des créatures dissemblables. Qui peut dire, cependant, qu'elles n'ont pas ensemble un air de

parenté? C'est que, malgré tout, elles sont issues du même père. Ce sont des charmeuses.

Charmeur, M. Massenet l'est au degré suprême. Il a tout ce qui séduit : l'esprit, la gaieté, la grâce, la caresse du regard et du sourire, l'art de discerner l'endroit sensible par où chacun se laisse empaumer. Je ne conçois pas qu'il puisse posséder un ennemi. Ceux qu'on lui connaît sont plutôt des jaloux, qu'exaspère la fécondité de son brillant génie... Au bout d'un quart d'heure de conversation, il les aurait désarmés. Il n'est pas de farouche inimitié qui résiste à un dîner auquel assiste M. Massenet. Ce quinquagénaire a des vivacités de gavroche, un pétillement de verve qui parcourt toute la gamme des jovialités françaises. Son répertoire est très riche; je vous recommande la Séance de VInstitut, scène mimée et chantée, et la symphonie du Chameau clans le désert. Ce sont deux numéros remarquables. Et il est d'une complaisance si attentive! Il reçoit presque autant de lettres qu'un ministre; il y répond de sa main, et le jour mêmel Cela est admirable I II m'a montré sa correspondance du mois. Elle formait trois énormes paquets, classés, étiquetés, enrubannés. M. Massenet serait l'exemple des archivistes s'il n'était le plus illustre des musiciens... Parfois une dame, abusant de son humeur débonnaire, lui glisse un album entre les doigts et lui demande d'y graver une pensée. Et M. Massenet ne se fâche pas. 11 écrit : « Le plus cruel des maux est Valbummuriel » Les

facéties de ce genre sont goûtées en France, elles laissent les étrangers un peu rêveurs... La ville de Gand (dans les Flandres) est l'extrême limite où il ose les risquer.

Un ami de M. Massenet m'a dit :

« Je l'adore... Il m'irrite bien quelquefois par sod excès de nervosité. Mais dès qu'il a le dos tourné, je ne vois plus que ses qualités, j'oublie ses défauts. »

Un autre m'a dit :

« Quand il n'est pas là je l'égratigne (quoique je l'aime). Aussitôt qu'il arrive je suis reconquis, je lui demande pardon. »

Heureux Massenet qui sait plaire à tout le monde — aux présents et aux absents 1

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