EUDOXIE
Papa, c'est un petit solo
Qui, l'autre soir, m'avait ravie
Au concert de l'Eldorado.
Doxie a résolu d'entrer au Conservatoire, et le déclare à son père, qui se suicide de désespoir!! Alors, Doxie se tourne vers son parrain...
Ce parrain, jouissant d'une certaine aisance. Déjà, sur le retour et d'un esprit badin,
n'a rien à refuser à sa pupille qui, je le crains, lui montre un peu trop de reconnaissance. Elle fré-
quenle Técole du faubourg Poissonnière; elle y noue des relations détestables :
Un dircclcur est là, qui la guigne au passage : Il lui prend le menton et lui dit d'être sage.
La pauvre enfant se laisse séduire par ce directeur fallacieux. Elle abandonne ses éludes commencées; elle entre au théâtre prématurément; en vain est-elle protégée par l'amitié vigilante de son parrain :
Le parrain au parterre organise la claque.
Elle échoue, elle est congédiée, elle roule dans la galanterie et unit par mourir à l'hôpital, après s'être fait « emboîter » sur toutes les scènes de province. Quelle leçon ! Duprez la formule en trois alexandrins, pleins de noblesse :
L'art est ouvert à tous, prenez-en votre part;
A vos dons naturels ajoutez la science.
Mais n'en souillez jamais le si noble étendard !
Avis aux néophytes que perd un excès de présomption!...
Avant de le quitter, et comme l'aimable vieillard me reconduit jusqu'au seuil, je lui demande :
« Avez-vous interprété, parfois, la musique de "Wagner? »
Il lève sa canne vers le ciel ; un éclair d'indignation luit dans ses yeux; et, d'une voix où je crois entendre gronder les anciens orages de Guillaume^ de Robert et de Lucie, il s'écrie :
« Jamais II! »
Monaco, février 1896.
C'est le plus simple et le plus savant des princes. Je l'avais aperçu, Tan dernier, au milieu d'un bal qu'il avait offert aux officiers de notre escadre; il m'avait paru un peu triste et solennel. Il m'a fait l'honneur de m'accorder, cette année, une audience particulière; il a daigné, pendant deux heures, me confier ses projets et m'initier à ses travaux scientifiques, et je suis sorti de cet entretien charmé par la bonne grâce, par la haute distinction de son esprit. Ce souverain, allié par ses ancêtres à tous les trônes d'Europe, vit dans son palais de Monaco comme un naturaliste du Muséum entre ses collections et ses livres. Il les quitte à regret pour s'occuper des affaires de son gouvernement; il y retourne avec délices dès qu'il en a le loisir. L'âme d'un sage et d'un philosophe habite en lui; et s'il ne regrette
pas les richesses dont la Providence l'a comblé, c'est qu'il les peut mettre au service de la science...
Donc, hier, à trois heures et demie, on m'a fait prévenir que le prince m'attendait.... Une voiture m'a déposé dans la cour d'honneur, devant l'escalier de marbre à double rampe qui conduit aux appartements de réception... Les carabiniers, vêtus de bleu et montant la garde, les valets à culotte courte, formant la haie, les huissiers à chaîne d'argent, stationnant dans l'antichambre, l'aide de camp de service, tiré à quatre épingles et chamarré d'or : cet appareil ne manque point de majesté et inspire au visiteur une appréhension respectueuse. Il est bientôt rassuré.
La porte s'est entr'ouverte... Je pénètre dans le cabinet de Son Altesse. C'est une pièce de grandeur moyenne, très sobrement décorée, illuminée pty de larges baies s'ouvrant sur la place du Palais. Elle est meublée de quelques fauteuils en bois laqué blanc, de style Louis XVI. Au fond, un canapé, encombré de paperasses; au centre, une table ovale avec des photographies; à droite, un bureau-cylindre en vieux palissandre. Le prince se lève courtoisement, dès qu'il m'aperçoit, m'indique un siège. Et nous causons... Et tout d'abord, je sens comme une gêne, comme une impression de froideur. Je me hâte d'exposer l'objet de ma visite, je demande au prince, tout en m'excusant de mon importunité, quelques renseignements sur ses voyages passés et futurs.
Soudain, son visage se rassérène, perd l'expression de réserve qui m'avait un peu glacé ; il s'éclaire d'un sourire... Et c'est d'un air affable, presque familier, que mon royal interlocuteur ajoute :
« Interrogez-moi. »
Eh bien ! Son Altesse n'est nullement lasse de courir les mers pour y ramasser des poissons et des coquillages. Elle attend avec impatience le moment de repartir; et ses expéditions se renouvelleront, s'il plaît à Dieu, pendant de longues années... L'œuvre que le prince a entreprise ne se réalise pas en un jour; il la poursuit depuis sa jeunesse; elle est à peine commencée. Chaque découverte ouvre au chercheur de nouveaux horizons; chaque campagne complète la précédente et prépare celle qui suit : c'est une chaîne ininterrompue.
« Ma conviction, me dit-il, est que l'homme peut arriver à connaître, dans tous ses détails, le globe qu'il habite. Il est le roi de la création. Il ne doit rien ignorer de son domaine. Je travaille pour ma part, et le mieux que je puis, à cette conquête. J'apporte une petite pierre à l'édifice qu'achèveront mes successeurs... »
Et voilà pourquoi la Princesse- Alice, yacht d'étude et de plaisance, quitte au mois de juin la rade de Monaco ou tel autre port de France, où le prince lui a donné rendez-vous pour, de là, gagner l'Atlantique et manœuvrer autour des Açores. L'heureux moment I En mettant le pied à bord. Son Altesse oublie les
charges de son nom, de son rang, de sa fortune. Albert 1*"^ n'est plus qu'un capitaine au long cours, Tarai de ses collaborateurs, le père de ses hommes. Ses collaborateurs sont enthousiastes, son équipage l'adore. Il le recrute en Bretagne, parmi les pauvres pêcheurs du Finistère. Et il s'intéresse à ces braves gens, à ces rudes compagnons, dont le cœur est dévoué et l'imagination enfantine... Il me parle d'eux avec tendresse.
« Rien n'est amusant comme de voir leur surprise, quand nos appareils sont ramenés sur le pont et qu'on en retire des spécimens de faune sous-marine. Ils manient gauchement, entre leurs gros doigts, ces animaux extraordinaires aux formes et aux couleurs féeriques. Ils posent des questions ingénues et demandent la permission de rapporter au pays quelques débris de ces coquillages qu'on ne connaît point à Brest... Ils sont doux comme des moutons et durs à la fatigue. On peut compter sur eux... J'en ai fait l'expérience, carnous avons couru ensemble quelque danger!... »
Son Altesse me narre ses aventures... Un jour son premier bateau, de moindres dimensions que la Princesse-Alice, fut pris par un cyclone, ballotté pendant vingt heures sur les côtes d'Afrique et ne dut son salut qu'à l'exiguïté de sa taille qui offrait peu de résistance à l'ouragan. Une autre fois, il s'échoua contre un rocher de la Baltique et coula à pic. L'équipage eut grand'peine à gagner un îlot
désert, où il demeura sans abri, sans nourriture, jusqu'à l'arrivée d'un bateau suédois qui le recueillit...
Il y a plaisir à se rappeler les périls auxquels on a échappé, comme par miracle. Les vieux généraux aiment à raconter leurs victoires. Le prince Albert, qui n'est pas encore un vieux marin, puisqu'il n'a pas atteint la cinquantaine, est ravi d'évoquer ses souvenirs. Il s'est levé et je puis observer sa physionomie qui se détache en pleine lumière. Mince et souple, il a le teint hâlé d'un loup de mer, les cheveux coupés en brosse , des yeux de rêve , dont l'expression est indéfinissable , et extrêmement mobiles. Quand il garde le silence, son œil semble maussade, ennuyé, indiflerent; dès qu'il parle, dès qu'il sourit, ce n'est plus le même homme. Le regard s'illumine, s'emplit de cordialité, de bonté; après vous avoir déconcerté, il vous inspire une irrésistible sympathie.
Le prince est allé prendre dans sa bibliothèque des planches et des feuilles fraîchement tirées, les derniers fascicules du grand ouvrage qu'il prépare et qui s'imprime auprès du palais, dans des ateliers installés ad hoc et superbement aménagés. L'exécution typographique en est très soignée, le papier porte gravées dans l'épaisseur de la pâte les armes des Grimaldi. De superbes lithographies l'accompagnent ; elles représentent les animaux péchés l'an dernier à la hauteur des Açores. Ce sont des monstres pourvus de mâchoires formidables, de
fortes nageoires et d'organes d'une délicatesse inouïe.
J'examine, je demande des explications, qu'on me fournit avec une inépuisable complaisance. Et nous voilà , voyageant à 3000 mètres au-dessous du niveau des eaux; ces solitudes s'animent à la voix de mon guide; j'y pénètre avec lui. J'entrevois ces champs immenses, dépourvus de végétation et dont les habitants n'ont qu'une ressource : s'entre-dévorer les uns les autres pour ne pas mourir de faim. Là règne, dans toute son horreur, le siruggie for life. Le plus fort détruit le plus faible. Et les luttes sont ardentes, féroces, car les combattants sont bien armés... Quelques-uns sont aveugles et pourvus de tentacules infiniment sensibles qui les avertissent de l'approche du péril. La plupart possèdent des appareils visuels très développés et d'une rare puissance. Leurs yeux ne sont pas des yeux, mais d'énormes lanternes phosphorescentes qui leur mangent la moitié de la tête. Ils évoluent et cherchent leurs proies, en ces profondeurs où ne pénètre pas la lumière du soleil... Ces ténèbres sont-elles aussi profondes que nous le supposons?... Qui sait si l'œil du néoscopulus, du chauliodus n'est pas doué de facultés spéciales que la science arrivera à déterminer?
« Peut-être y a-t-il lieu d'établir un rapprochement entre la découverte du docteur Rœntgen et l'appareil de vision de nos botes... Nous allons pousser nos recherches dans ce sens... Que d'efforts à tenter
aiant d'obtenir un résultat posiliC! Que la route est longue qui mène à la vérité 1 Enfin, il est déjà très beau d'y poser quelques jalons! »
Ce n'est pas une sinécure. Le prince et les savants qui composent son état-major sont nuit et jour sur la brèche ; ils consignent, heure par heure, avec une précision minutieuse, les résultats obtenus. Me montrant une douzaine de cahiers, rehés en maroquin noir, et rangés sur son bureau :
« Chacun de ces petits livres, ajoute-t-il, vous représente un voyage. Ce sont mes notes classées et mises au net. Elles m'ont valu quelques insomnies et des rhumatismes dont je commence à ressentir les atteintes. Bah! ce sont les petites misères de la vie! Je n'y songe guère, je vous assure, quand mes dragues et mes chaluts me ramènent un riche butin. Nous nous moquons, en ces moments-là, du vent et de la pluie, du chaud et du froid... D'ailleurs, nous allons nous donner du mouvement. Je fais armer la Princesse-Alice en baleinière. Nous comptons, au mois d'août prochain, chasser le poulpe et le cachalot... »
Vous n'êtes pas sans avoir lu la page célèbre où Victor Hugo décrit le combat soutenu par un pêcheur contre une pieuvre géante. Vous connaissez aussi la légende du kraken, animal fantastique dont les bras formidables entouraient les navires et les retenaient captifs. Eh bien! ces monstres apocalyptiques n'appartiennent pas à la fiction; ils existent, le prince Albert les a vus et il compte bien les revoir et les
capturer. Il a assisté, de loin, à l'assaut que se livraient un cachalot et un poulpe. Il en a pris une photographie instantanée , dont il m'a présenté lagrandissement. Rien n'est plus effroyable. La gueule du cachalot s'ouvre comme un maelstrœm et aspire le poulpe de toutes ses forces. Celui-ci se retient, en appliquant ses ventouses sur les lèvres de son ennemi. Or ces ventouses sont munies de crochets acérés comme des griffes de tigre et possèdent une énorme résistance. Le cachalot se livre à de violets efforts de déglutition. Le poulpe se raidit. Et la bataille dure, jusqu'à ce que la tête du poulpe se détache. « Le poulpe (me fait observer le prince) a la taille fine; il a cela de commun avec une jolie femme. » Enfin, les tentacules inertes lâchent prise et le cachalot reste vainqueur. Mais il a durement acheté sa pitance quotidienne... Le prince affirme que ce spectacle dépasse en horreur et en intérêt les luttes de gladiateurs dont les anciens étaient si friands et nos modernes courses de taureaux. Et, le kraken retrouvé , il espère bien rencontrer aussi, dans quelque coin perdu de l'Océan, les autres bêtes fantastiques qui peuplent, depuis des siècles, les cauchemars de l'humanité , à commencer par le « Serpent de mer » que le Constitutionnel rendit à jamais célèbre I
« Monseigneur, lui dis-je, puisque nous sommes sur le terrain des légendes, donnez-moi votre sentiment sur l'Atlantide. Avez-vous, dans vos sondages,
reconnu quelque vestige de cette île disparue, des fûts de colonnes, des fragments de temples, un indice qui corrobore l'hypothèse de Platon et d'Euripide?
— J'ai cherché et je n'ai rien découvert. Non, l'Atlantide n'a point existé I Ce qu'il faut chercher, dans les abîmes, ce ne sont pas les ouvrages de la main des hommes, mais les mystères de la nature. Voilà le vrai domaine du merveilleux. J'aime mieux ramener dans mes filets un nouveau type de crustacé qu'une médaille d'or, fût-elle contemporaine de Ptolémée... »
Donc, dans quelques semaine, la Princesse-Alice va faire sa toilette du départ, et le prince Albert s'y installera avec ses savants, ses mathurins, ses cahiers de notes et ses appareils enregistreurs. Cette année, il prendra ses mesures pour n'être point dérangé. Il veut s'absorber dans ses études et ignorer, pendant deux mois, ce qui se passera en Europe. Rien n'est odieux comme d'avoir l'œil fixé à la fois sur le fond de l'Océan et sur les côtes de la Méditerranée... Il faut attendre le courrier, il faut y répondre, se déranger de sa route pour le joindre.
« J'ai pris un grand parti. Je délègue, pendant mes vacances, la régence à la princesse. Je m'en remets à elle du soin de gouverner mes sujets. »
Le prince peut être tranquille. La princesse s'y entend. Il ne saurait déposer en de meilleures mains son polit royaume... Et puis, il n'a pas à redouter d'invasions 1
« Je vous reçois avec la robe de la marquise de Villemer », me dit M"" Madeleine Brohan, quand je pénètre dans son salon.
Ce n'est pas la robe de la marquise que je revois, mais la marquise elle-même. M""^ Madeleine n'a presque pas vieilli depuis dix ans, depuis qu'elle a pris sa retraite. Dix ans! Que le temps coule vitel J'ai encore dans l'oreille les mots gaulois de la duchesse de Réville, l'éclat de rire de Jeanne Samary, l'amoureux emportement de Delaunay. Hier, du moins, j'ai vécu, pendant deux heures, en pleine illusion... M°® Madeleine a gardé, en dépit de l'âge, la grâce de son sourire, cet air de noblesse et de bonté par où elle fut incomparable, et sa voix, cette voix merveilleuse qui savait s'attendrir, tour à tour, et lancer par delà la rampe le trait mordant. Son corps s'est alourdi, son esprit est resté jeune, sa mémoire infaillible. Elle aime à causer et à entendre
causer. Chaque dimanche, ses amis l'entourent et lui apportent les plus récentes nouvelles de la cour, du théâtre et de la ville. Elle leur donne gaiement la réplique. Son salon redevient, une fois tous les huit jours, le salon de Gélimène... C'est, d'ailleurs, un salon délicieux, orné avec un goût exquis d'objets d'art, de tableaux, de bibelots auxquels s'attachent mille souvenirs. La perle de la collection est un admirable portrait de Baudry destiné à enrichir le musée du Louvre. L'autre portrait de la maîtresse de céans, peint par Heilbuth, est dès à présent légué ù, la Comédie-Française... Et l'on aperçoit, dans toutes les pièces de l'appartement, suspendues à tous les murs, des aquarelles, des gravures, des photographies. L'âme du passé flotte en ce logis; les maîtres de M"'" Madeleine Brohan, les compagnons de sa vie d'artiste, les auteurs qu'elle a aimés se pressent autour d'elle... J'aperçois, dans la pénombre, leur regard pensif; le soir tombe; là-bas de l'autre côté de la rue, le jardin des Tuileries s'endort dans la paix du crépuscule. L'illustre comédienne s'est assise au coin de la cheminée, elle a ramené par un geste de théâtre (ô l'influence des habitudes anciennes!) les longs plis de sa jupe de douairière. Et d'un ton enjoué, où je crois discerner un soupçon d'ironie mêlé â beaucoup de bienveillance, elle s'écrie : « Je suis à vos ordres... Feuilletez-moi I » ... Et voilà les scènes qui se déroulent... C'est la Comédie-Française des temps héroïques, alors qu'on
n'y gagnait pas d'argent, la Comédie des Samson, des Provost, des Régnier, des Desmousseaux, des Allan... Madeleine Brohan est née sur ces planches; elle y a grandi. Si loin qu'elle remonte, elle se rappelle les coulisses du théâtre et la physionomie de ces grands acteurs, et jusqu'à leurs intonations et à leurs gestes, et jusqu'à l'accent qu'ils imprimaient à certaines phrases de leurs rôles. Celui qui laissa sur elle la plus durable empreinte fut Samson auquel nul parmi les modernes ne peut être comparé; il réalisait avec des moyens médiocres, un organe défectueux, un physique étriqué, des bras anguleux, l'idéal de la perfection et, quand il voulait s'y appliquer, de la distinction. Quand il arrivait botté, éperonné dans Mademoiselle de la Seiglière, on devinait que ce marquis ridicule descendait d'une lignée de preux; quelque chose de sa race subsistait en lui. Et, avec un seul mot, appuyé d'un fin regard, il sou-. levait la salle. Il avait une façon inimitable de jouer le sénateur de la Camaradene; il entrait en chattemite, piteux, sournois et murmurait, en menaçant de son doigt maigre les bourreaux de son honneur : Tremblez! tremblez! le public se pâmait. Et ce public était difficile, sinon très nombreux... C'était une élite de connaisseurs.
« J'ai vu, ajoute-t-elle,des représentations éblouissantes, avec la fleur de la troupe, se donner devant cinq cents personnes. Le secrétaire délivrait des loges à qui en voulait; on ne lui en demandait pas
toujours. L'année où les sociétaires eurent 6000 francs à se partager, Samson exultait. Aujourd'hui nos jeunes camarades font la grimace quand le dividende ne dépasse pas 20 000 francs. Et si vous saviez le respect que Samson avait pour la maison, avec quel orgueil il en parlait! Comme il s'appliquait à en défendre les traditions! Ce n'est pas lui qui fût allé courir le cachet en province ou à l'étranger! »
A cette époque, les sociétaires et les pensionnaires ne vivaient pas sur un pied de fraternité démocratique. Le sociétaire était dans l'Olympe; le pensionnaire le contemplait d'en bas avec une craintive -timidité... Delaunay m'a conté que, passant, le soir, devant la porte du foyer, y apercevant ses anciens qui devisaient ensemble, il s'éloignait sur la pointe du pied et n'osait s'approcher d'eux... Les femmes s'effarouchent moins aisément. IVIadeleine, qui était « enfant de la balle », avait des hardiesses de joli page. Rachel lui inspira un enthousiasme qui dure encore et dont elle m'a fait part avec une extraordinaire vivacité :
« Le vers qu'elle a le mieux dit, celui, du moins, qui m'a le plus fortement impressionnée, est le vers de Pohjeucte :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée.
« Rachel accourait, émue, transfigurée, illuminée, ayant dans le regard comme une joie surnaturelle et
divine... Je vois, je sais, je crois. Chacun de ces mots semblait battre de l'aile, monter vers le ciel, on avait la sensation d'un envolement, d'une ascension en pleine lumière. Et l'on n'entendait jamais la fin du vers, qui se perdait dans les applaudissements...» La seconde des Brohan débuta en 1850 à côté de son aînée Augustine, qui était déjà célèbre. Que n'at-on pas imprimé sur les deux sœurs 1 Que de boutades plus ou moins piquantes ne leur a-t-on pas attribuées! On ne prête qu'aux riches... Augustine passait pour avoir le ramage pointu de Sophie Arnould... Madeleine était si belle qu'on ne l'écoutait pas; on préférait l'admirer. On s'aperçut un beau jour qu'elle excellait dans l'art d'aiguiser les épigrammes. Est-ce Augustine, est-ce Madeleine qui lança au nez du comte deX... cette réplique fameuse? Il traversait le théâtre tout bouillant. « Où allez-vous, mon cher comte? — Je vais chez Rachel. — C'est juste! aujourd'hui vendredi vous faites maigre l » Est-ce la cadette, est-ce l'aînée qui, s'habillant dans sa loge, y fut dérangée par la plus candide des ingénues : « Ouvrez, mais ouvrez-moi donc! » criait la jeune personnel Et elle entendit une voix qui disait : « Est-ce qu'elle me prend pour une écaillère! » On n'en finirait pas, si l'on voulait ramasser, dans les anas, toutes ces malices... Ne pensez pas au moins qu'elles fussent prétentieuses ou cherchées! Elles jaillissaient sans effort, comme la source du rocher. Augustine s'abandonnait à son naturel caustique,
Madeleine laissait s'épanouir sa belle humeur verdissante et cordiale. Combien de fois l'ai-je vue, au foyer de la Comédie, vers 1880! Elle se tenait auprès de l'horloge et plaçait devant elle, sur une chaise, sa légendaire boite à ouvrage.
« Je la mets là, avait-elle coutume de dire, pour empêcher les imbéciles de s'asseoir 1 »
Quand elle daignait ôter sa boîte, elle donnait au visiteur une flatteuse marque d'estime.
Elle n'a pas perdu sa bonne langue; elle trouve toujours l'épithète colorée et qui fait image. Elle m'expliquait le charme particulier de M'^'^ Allan, l'interprète de Musset. En deux bouts de phrase, elle me dessina sa physionomie :
« M""^ Allan enlevait les cœurs; et pourtant elle était grosse, elle était laide, elle avait des dents jaunes et boiteuses; vous voyez d'ici sa bouche : Un village incendié/ »
M""" Madeleine Brohan n'eut jamais tant de succès que vers la fin de sa carrière. Les deux cent cinquante représentations du Monde où l'on s'ennuie en furent le couronnement. Elle connut, durant cette période, les plus vives joies que puisse goûter un artiste. Elle était fêtée, acclamée, elle jouait merveilleusement des rôles qui lui plaisaient. Enfin la Comédie-Française avait atteint un degré de prospérité inouïe. Emile Perrin venait d'instituer les abonnements du mardi. Chaque représentation tournait au triomphe et devenait un événement mondain. La duchesse de
Réville continuait d'être duchesse pendant les cntr'actes; elle tenait un cercle où les bavardages allaient leur train, et parfois au détriment de la charité chrétienne; les vieux acteurs, dont ce mouvement inaccoutumé dérangeait la quiétude, faisaient grise mine aux abonnés. L'un d'eux accueillit en ces termes un capitaine d'état-major, très brillant, attaché à la présidence de la République, et qui s'était permis de s'aventurer jusqu'au guignol : « Que vient faire en ces lieux ce parasite décoré/ » Vous devinez le succès de cette phrase déclamée selon les principes du Conservatoire avec un terrible roulement d'rrr..., et une imperturbable conviction !
La marquise de Villemer s'éloigna au moment où M.Jules Claretie montait au pouvoir; elle n'a donc pu apprécier son inépuisable et délicate bonté, mais elle s'extasie sur les vertus du même ordre que possédait son prédécesseur. On a mal connu Emile Perrin; malgré son caractère maussade, il avait l'âme compatissante : on lui doit quelques-unes des réformes qui font le plus d'honneur à la Comédie. Avant lui, les actrices étaient contraintes de s'habiller à leurs frais, et celles que ne protégeait pas la haute banque apparaissaient vêtues comme des guenons. C'était une pitié.
« Nous autres pures jeunes filles, nous étions obligées, faute d'argent, de venir toutes nues sur la scène. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, cher
monsieur, c'est un luxe que nous pouvions nous permettre!! »
Emile Perrin changea tout cela. Il ouvrit des crédits à ses pensionnaires chez les meilleurs couturiers. Mais il était très difficile sur le chapitre de la toilette. Il méprisait les femmes qui ne savaient pas la porter; il les comparait à ces lapins écorchés, qui étalent, à la devanture des marchands, leurs échines disgracieuses et leurs cuisses maigres. « Ça! disaitil quelquefois, ce n'est pas une femme, c'est un derrière de lapin (il se servait d'un mot plus bref et plus énergique)... Et, pour les « derrières de lapin », inutile de se mettre en frais! Autant jeter l'or à la rivière!... »
L'aimable douairière continue de bavarder, et je continue d'être sous le charme. Elle a plaisir à se rappeler ces choses heureuses; elle se rappelle aussi des choses tristes. Sa vie est semée de deuils, de mélancolies. Elle eut la douleur d'assister aux tortures du pauvre Bressant et de suivre jour par jour l'effondrement de son talent et de sa santé. Quand il revint de Russie, et qu'il reparut dans lord Brolingbroke du Verre d'eau, il tint, pendant toute la représentation, sa main dans la poche de son gilet, pour en dissimuler le tremblement maladif... Bientôt il dut se retirer à Nemours; on le mit dans une petite voiture; il jouait aux dominos pour se distraire ou, plus exactement, son domestique y jouait pour lui. Et l'infortuné n'était pas paralysé du cerveau; il se
rendait compte de son étatl La première fois que Madeleine Brohan alla lui rendre visite, lorsqu'il aperçut la charmante femme dont il avait été si longtemps, sur la scène, l'amoureux et le compagnon de gloire, un désespoir lui vint de sa jeunesse perdue ; de grosses larmes roulèrent sur ses joues livides. Et comme Madeleine, elle-même très émue, les essuyait, il murmura ces paroles atroces, ces paroles d'agonie :
« Je me pleure 1 »
... Chassons ces visions funèbres... Dressant lutta, jusqu'à la dernière limite, contre son mal; il ne quitta le théâtre que quand le repos lui fut imposé. Mais comment expliquer qu'un comédien se retire, alors qu'il n'est pas en décadence et que le public lui reste fidèle? Et ceci m'amène à demander à M"" Madeleine Brohan les motifs de sa retraite prématurée...
Elle réfléchit une minute :
« Mon Dieu, c'est bien simple!... Un certain soir je jouais le Caprice. lime fut désagréable de m'entcndre dire parChavigny : Ernesl'me^ je vous adore! Et je compris, ce jour-là, que je devais abandonner l'emploi des coquettes... Plus tard, ce fut une autre phrase, d'un autre rôle qui éveilla mes scrupules. Et j'ai toujours écouté cette petite voix intérieure qui m'a donné d'excellents avis... Ernestine,je vous adore/... C'est-àdire prenez garde, disparaissez avant qu'on vous oublie; emportez au moins quelques regrets... »
jyjme Brohan s'est levée; elle m'a reconduit jusqu'au seuil de son logis. Et comme je proteste contre cet excès de courtoisie : « Laissez donc, me dit-elle, cela me fait une promenade I » Elle me montre en chemin quelques photographies, dont une de Samson, très ressemblante. Elle me demande de ne p&s l'exhumer, de ne pas troubler sa retraite.
... Je viens, je le crains, de lui désobéir cruellement... Mais d'abord, sa défense est illusoire : on n'exhume que les morts, et M"® Madeleine est si vivante ! Et puis, si elle persiste à me gronder, je lui rappellerai ces quatre vers, dans lesquels Alexandro Dumas père a loué son indulgence :
Reine de l'évenlail, elle a de Célimcne Les grands airs et l'esprit sans la méchanceté; Mais, oubliant les traits aigus de l'inhumaine, S'il eût connu son cœur, Alceste fût resté.
Il fut, pendant trente années, le premier baryton de France, notre baryton national; c'est un des plus brillants nourrissons du Conservatoire. J'ai voulu lui demander son sentiment sur le vieil établissement de la rue Bergère, autour duquel grouillent tant de projets de réforme, et l'interroger sur ces projets et savoir s'il n'aurait pas, lui aussi, un plan tout prêt pour la réorganisation de notre école lyrique. Car enfin , quand on a joué et chanté superbement Hamlet, don Juan, Nélusko et Guillaume Tell, on a le droit d'avoir des idées personnelles sur les choses de son art.
Je me suis mis en quête de notre baryton national... Et j'ai eu quelque peine à le joindre. S'il ne donne pas ses rendez-vous, comme M, Thiers, à cinq heures du matin, on ne le trouve guère après huit heures; il quitte son logis et s'en va, d'un pied léger, à la découverte des toiles de maîtres et des
bibelots. Il est demeuré grand amateur de curiosités. Il habite un musée, peuplé de chefs-d'œuvre. C'est là, dans cet appartement, qui surpasse en splendeur le palais de la Favorite, entre une merveille de Degas et un Manet historique, sous un lustre en cristal de roche plus pur que ceux de Versailles, qu'il a daigné me faire ses confidences. Il m'a reçu avec une bonne grâce non dépourvue de majesté, en parfait homme du monde qui se souvenait d'avoir porté le pourpoint du duc de Nevers. Il a gardé la noble allure de ces héros, dont il fut le souverain interprète; il est resté alerte, malgré ses soixante ans sonnés. Vêtu d'une élégante veste de chambre en velours noir, il avait fort bon air, je vous assure. Et, tandis qu'il se répandait en lumineuses considérations sur le gouvernement du Conservatoire, je retrouvais, dans sa voix, légèrement embrumée par un rhume de cerveau, les superbes notes qui firent l'admiration et l'étonnement de ma jeunesse...
Il y a certainement des abus à réprimer...
M. J.-B. Faure les a signalés dans la préface de son livre sur la Voix et le Chant. Et il ne semble pas que l'on ait tenu compte de ses conseils. M. J.-B. Faure s'associe, tout d'abord, à, son ami Gailhard pour demander la fondation d'un internat. Cette mesure lui paraît indispensable. Il y a des jeunes gens très bien doués qui ne peuvent, faute d'argent, aller jusqu'au bout de leurs études.
« Lorsque je me présentai au Conservatoire, je dus accepter une place de contrebassiste à l'Odéon. El c'est avec ce qu'elle me rapportait et avec ce que je gagnais à la Madeleine, que je pus vivre pendant deux ans. »
Quant à l'enseignement proprement dit, il n'est point exempt de reproches. Non que les professeurs soient incapables. Il en est, dans le nombre, qui savent parfaitement leur métier. Mais chacun d'eux s'isole des autres, chaque classe forme une petite église indépendante et fermée. Le maître s'y cantonne jalousement et il n'admet pas qu'aucun regard indiscret y pénètre. Il façonne ses disciples trop souvent, hélas! à son image. II leur inculque ses procédés, ses partis pris, il ne leur laisse pas la faculté d'aller voir ce qui se passe chez le voisin. Si le maître est actif, consciencieux, intelligent, il n'y a que demi-mal; son impulsion personnelle peut suffire. Mais supposez qu'il soit indolent ou fatigué, ou qu'il ait la faiblesse de trop aimer les répétitions particulières, de trop s'intéresser à ceux qui lui en demandent et de négliger les autres, le dommage causé est irréparable. On y remédierait, en créant un cours public qui aurait lieu une fois par semaine, dans une des grandes salles du Conservatoire, qui serait fait à tour de rôle par chacun des professeurs de chant, et auquel tous les élèves de toutes les classes auraient la permission d'assister... Vous saisissez l'avantage de celte combinaison. Émulation des
maîtres, empressement des auditeurs, qui compareraient entre eux les divers enseignements et y trouveraient de précieuses indications.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que cette innovation est demandée. Une commission fut nommée, en avril 1870, pour l'examiner : quelques mois plus tard la guerre éclatait. On n'eut pas le courage d'y revenir. D'ailleurs, ce projet souleva dès le premier jour la protestation de MM. les professeurs, qui se sentaient menacés dans leur quiétude. Ils aiment mieux travailler paisiblement, à l'abri de tout contrôle. Ils serinent à leurs dugazons et à leurs ténors quatre airs par an, un air par trimestre, et les préparent de la sorte au grand concours; et ils considèrent que leur tâche est terminée quand ils ont décroché un prix et une demi-douzaine d'accessits... Et que savent faire les jeunes artistes qu'ils ont formés? S'ils possédaient au moins une solide culture, s'ils avaient bien appris leur rudiment!... Neuf fois sur dix, ils ont reçu une instruction première incomplète... Ils sont arrivés trop tard à l'école. Il eût fallu les prendre dès le jeune âge, rompre leurs voix aux difficultés, leur donner, par des exercices gradués, cette souplesse, cette résistance que procure seulement un effort long et soutenu. On condamne aujourd'hui trop aisément l'ancienne musique, la musique italienne. Elle est excellente, si on la considère comme exercice; elle donne de la légèreté, de l'agilité.
« PouiHiuoi, conclut-il, nos chanteurs, et certaines de nos tragédiennes lyriques ont-ils si souvent des voix « crevées »; c'est qu'ils n'ont pas su ménager leurs ressources et qu'ils n'ont pas suivi une méthode ralionuelle.
« Et cette méthode, vous l'inculquez, je suppose, à vos élèves?... »
M. J.-B. Faure me lance le regard ironique que don Juan jette au naïf Leporello :
« Je n'ai pas d'élèves... Si j'ai quitté le théâtre, c'est pour jouir de ma liberté... »
Je conçois que l'illustre baryton chérisse son indépendance, et préfère désormais la peinture aux vocalises. Sa collection, dont il me fait les honneurs, est une des plus remarquables qui existent. Elle témoigne d'un goût très sûr et très large. M. Faure n'y a pas mis que des œuvres consacrées, il a eu le mérite de discerner les talents nouveaux et d'encourager les précurseurs. Il fut le plus fidèle ami d'Edouard Manet; il possède ses plus belles toiles, entre autres le Bon Bock, qui vaut un Franz Halz par la fermeté du dessin et la franchise du coloris. Manet, lorsqu'il fit sa connaissance, était le plus ferme rempart de l'Ëcole des Balignolles et livrait, chaque soir, à Courbet, dans la brasserie où les membres du Cénacle s'assemblaient, des assauts passionnés. Quelquefois Faure, comme les camarades, recevait et rendait de rudes coups. Il s'était l()([ué, à un moment de sa vie, de
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l'Italien Boldini, et Manet ne lui pardonnait pas cet engouement.
« Ceci prouve bien, lui dit-il un jour, que lu n'entends rien à la peinture!
— C'est possible, répondit Faure. Mais j'apprécie le dessin. Et Boldini dessine mieux que toi... »
Manet se mit en colère :
« Mon Dieu! ajouta-t-il rageusement, quelqu'un affirmait tout à l'heure que tu chantais moins bien que Berthelier! «
La sympathie de M. Faure adoucit les dernières années du peintre, qui furent cruelles. A demi paralysé, il esquissait péniblement des tableaux de chevalet, dont le placement était difficile. Il ne se résignait pas à l'indifférence hostile de la foule. On alla jusqu'à lui refuser des portraits qu'il avait faits ^ra^is pour l'amour de l'art. « Désormais, murmurait-il, je les ferai payer vingt mille francs, et tout le monde en voudra... » Lorsqu'il fut décoré par Antonin Proust, quelqu'un lui dit : « Vous voilà lancé... Dès que Gambetta sera président de la République, il vous commandera son image officielle. — Laissez donc, répondit tristement Manet, aussitôt entré à l'Elysée, il se fera peindre par Bonnat! »
M. J.-B. Faure connut aussi les deux sauvages de Barbizon, François Millet et Karl Bodmer. Ils n'étaient guère plus riches l'un que l'autre à celte époque. Bodmer gagnait un peu d'argent avec ses lithogradhies. Millet n'avait pas de quoi renouveler ses pro-
visions de couleurs et, de pinceaux; il offrait quelquefois à son voisin de troquer un de ses tableaux contre une toile blanche — semblable à ce personnage des Mille et une Nuits qui cédait, pour une lampe neuve, la lampe merveilleuse d'Aladin. C'est ainsi que, voulant reconnaître les bons offices de Bodmer, il le força d'accepter son fameux Œdipe. Et Bodmer, un peu plus tard, victime à son tour df la noire « dèche », fut heureux de placer Œdipe dans la galerie de Faure, en échange d'un joli paquet de banknotes.
Partagée entre la musique et la peinture, entre ses deux arts de prédilection, la carrière du chanteur s'est déroulée sans accident, sans orages. Il a remporté tous les triomphes que puisse savourer un baryton qui est la coqueluche du public. Les directeurs de théâtre s'inclinèrent devant lui, humblement. Le directeur de l'Opéra lui ayant manqué d'égards, en 1874, il lui dépêcha trois de ses amis, Ambroise Thomas, Ernest Legouvé et Camille Doucet (trois académiciens, s'il vous plaît!), qui le réduisirent à l'obéissance. Il eut la gloire d'imprimer sa marque sur cinq ou six rôles où il n'a pas été remplacé et de créer, de façon inoubliable, après s'être éloigné de la scène. Rédemption de Charles Gounod. Il repoussa les cinq cent mille francs qu'on lui offrit pour se rendre en Amérique, mais il refusa aussi (et ce refus est plus regrettable) d'interpréter Tannhœiiser en 18()1. L'engagement qui le liait à l'Opéra fut
i92 PORTRAITS INTIMES
rompu, pour des raisons pécuniaires, avant la représentation de l'ouvrage. Il l'avait pourtant étudié, sous la direction du maître. Il se rendait, chaque matin, dans le petit hôtel où Richard Wagner avait fixé ses pénates. Il put assister aux impatiences, aux fureurs, aux désespoirs du grand musicien. Et c'était, sans doute, un curieux spectacle. Wagner mettait ses collaborateurs sur le flanc. Alphonse Royer, qui administrait l'Académie impériale de musique, rentrait exténué de ces séances terribles et s'écriait en levant les bras au ciel : « Quel homme! Il a un mot désagréable pour tout le monde! » Mais la plus navrante victime de Wagner était le traducteur du poème, l'infortuné Edmond Roche, un brave garçon d'employé, qui lui avait été présenté par Victorien Sardou. Edmond Roche accourait le dimanche, à sept heures du matin, et jusqu'à midi, parfois jusqu'à deux heures, il demeurait courbé sur sa tâche, sans ^epos, sans répit, sans qu'on lui permît de poser la plume... Wagner, insensible aux défaillances humaines, déambulait, l'œil ardent, le geste épileptique, tapait au passage sur son piano, chantait et criait : « Allez I allez I )) Le pauvre Roche, mourant d'inanition, demandait grâce. Et Wagner en était tout étonné. — « Qu'avez- vous donc? — Hélas I j'ai faim! — C'est (liste, je n'y songeais pas! Mangeons vite un morceau et continuons. » Edmond Roche a conté en des pages enjouées, quoique un peu mélancoliques, les péripéties de cette lutte (jui dura un an, mais (jui repré-
sentait le travail de dix années. On juge par cela de l'effort que "Wagner imposait à ses interprètes. C'était, du moins, un effort intéressant. M. Faure est fâché de n'avoir pas assisté, comme soldat, à la bataille du Tannhœuser. Je n'ose prétendre qu'il l'eût changée en victoire... Peut-être eût-il, çà et là, obtenu du public quelques moments de silence. Et sûrement, il eût fait applaudir la Romance de V Etoile.
Notre promenade est achevée. . . L'heureux M. Faure (c'est lui qui devrait porter le nom de Félix) m'a montré les plus beaux fleurons de sa couronne de collectionneur. J'en suis encore ébloui. Au moment de le quitter, je reviens à notre point de départ.
« En somme, vous souhaitez qu'on améliore le Conservatoire, non qu'on le bouleverse? Vous demandez des réformes, et non la revision de la Constitution? »
M. Faure me répond par ces mots pleins de sagesse :
« Croyez-vous que si le président de la République voulait gouverner, il aurait besoin de lois nouvelles? Il n'aurait qu'à appliquer les lois qui existent et à les interpréter intelligemment... »
On ne saurait mieux dire. Après avoir incarné sur la scène tant de rois et tant de princes, on en arrive à s'exprimer en homme d'État.
M. L'ABBÉ DAENS
Bnixolics, mars 1R06.
{jVl demi-journée que j'ai passée dans la pclilc ville d'Alost ne s'effacera pas de ma mémoire. J'y ai reçu des torrents de pluie qui m'ont saucé de la tête aux pieds et j'ai eu l'honneur d'y entretenir M. l'abbé Daens, qui est le chef populaire des « démocrates chrétiens » de Belgique. Cette averse et cette conversation m'ont très vivement impressionné.
On m'avait dit à Paris : « Tâchez de causer avec l'abbé Daens, il vous donnera des renseignements précis sur la condition des ouvriers et des paysans belges... » En arrivant, je suis allé aux informations. L'abbé Daens est fort connu à Bruxelles; il est presque légendaire. Il n'habite point la capitale; il y vient entre deux trains pour assister aux débats du Parlement, et il regagne, aussitôt après, sa résidence d'Alost, On le rencontre, aux environs de la
gare, assis à la table d'un café, devant un verre de faro et funriant su pipe. On lui pardonne ces allures familières qui jurent avec son habit; on le considère comme un original, mais non pas comme un charlatan. Ses adversaires les plus résolus le traitent avec un certain respect; ils savent l'action qu'il exerce sur ses ouailles, qui sont nombreuses et bien disciplinées, et sur les villageois des Flandres, dont il a su gagner la confiance et l'affection.
La foi est demeurée très vive en ces contrées; elle affecte encore les formes naïves et intolérantes qu'elle avait au moyen âge. Les hameaux des environs de Gand ou de Bruges n'ont presque pas changé moralement depuis le xvi'' siècle. Quiconque n'y suivrait pas les offices du dimanche et n'accomplirait pas ses devoirs religieux serait montré au doigt, mis en quarantaine et ne trouverait personne pour le servir. Les bonnes femmes refuseraient de laver son linge, le boulanger de lui vendre du pain; il en serait réduit à se nourrir de racines, ou à émigrer dans les villes, qui sont animées d'un tout autre esprit. On conçoit l'influence qu'a pu prendre sur ces populations primitives un homme comme l'abbé Daens. Sa bonhomie un peu rustique le rapproche d'elles. Il est installé à Alost, comme en un camp retranché, d'où il pousse des pointes aux alentours. Alost est son domaine, son fief; et je ne crois pas qu'on l'on puisse déloger. Cette cité ouvrière, qui compte environ 25 000 âmes, est déchue de son antique splendeur; elle renferme
M. l'abbé daens 297
de pauvres diables d'artisans qui parviennent malaisément à gagner leur vie et qui seraient trop disposés, pour peu qu'on les y poussât, à grossir l'armée du socialisme. L'abbé Daens s'est efforcé de les détourner de cette voie. Il les a lancés dans une autre direction; il leur a prêché les avantages de la démocratie catholique; ils se sont enrôlés sous sa bannière et ils attendent, pleins d'espérance, les satisfactions qu'il leur a promises... Et, vraiment, son rêve est généreux. Point de révolution brutale, point de coups de force, des victoires successives remportées sur l'égoïsme capitaliste. La subsistance du travailleur, celle des siens, assurées par une augmentation de salaire... Des institutions de prévoyance, des sociétés coopératives, partout organisées et partout prospères... Et tout cela, sous l'égide d'un saint prêtre!... Vivre à peu près heureux eii ce monde, faire son salut dans l'autre... Quel rêve!... C'est le rêve que l'abbé Daens a caressé et qu'il s'attache à réaliser avec une remarquable énergie... Je m'embarque à onze heures trente sur la ligne de Bruxelles à Bruges. A midi un quart, je serai rendu... Simple promenade!... L'eau tombe en cascade sur les vitres du wagon. La campagne est noyée sous ce déluge et peu réjouissante à contempler. Le train s'arrête, j'ouvre mon parapluie et je demande l'adresse de l'abbé Daens. Le chef de gare s'empresse do me la fournir; il me donne des explications très embrouillées, d'où je conclus qu'après avoir enfilé
298 PORTUAITS INTIMES
une douzaine do rues et marché pendant vingt minutes j'aurai chance d'arriver au but. Je cherche du regard une voilure; les fiacres sont inconnus à Alost. Allons! il faut s'armer de courage et partir d'un pied léger dans les flaques jaunâtres et la boue gluante. Je suis bientôt trempé et crotté comme un barbet; et c'est avec un soulagement inexprimable que je frappe à la porte de M. l'abbé. Une servante a pris ma carte et m'interroge en dialecte flamand. Elle me fait signe de la suivre. M. l'abbé n'est pas chez lui, il est dans la boutique tenue par sa sœur... Et nous voilà cheminant, toujours sous l'ondée, vers la boutique de M. l'abbé.
Pas bien grande, la boutique, ni bien riche : un magasin d'objets de piété, de papeterie, où l'on vend aussi de la chandelle et de menus articles d'alimentation. Au seuil, une enseigne se balance :
BOCKHANDEL
F. DE GALAN DAENS
BOCKBINDER-SCHOOL EN BUREAU GERIEF
En montre, des vignettes de première communion, des chapelets, des paroissiens grossièrement reliés, des crayons, des almanachs. Le loquet grince et je suis introduit dans une sorte de salon vulgairement meublé d'une table ronde, d'un poêle en faïence et de deux chaises. J'aperçois, cloués au mur, une mauvaise lithographie de Léon XIII et une superbe
M. v^m^È DAENS 299
photographie agrandie, représentant une tête d'ecclésiastique... le maître de céans, je suppose... C'est, en effet, son image; il vient d'entrer et je reconnais l'original du portrait. L'abbé Daens est dans la force de l'âge, plutôt gras que maigre, plutôt réservé qu'expansif. Il s'assied et attend que je lui expose l'objet de ma visite. Il écoute impassible mes phrases de courtoisie et me dévisage attentivement. J'ai peur de lui inspirer une confiance modérée; je ne me suis muni d'aucune lettre d'introduction. Suis-je un frère? Suis-je un traître? Je ne suis qu'un passant curieux de s'instruire et d'apprendre du nouveau. L'abbé Daens semble enfin se rassurer sur la droiture de mes intentions; il sourit et lève sur moi des yeux à la fois cauteleux et énergiques, où je crois discerner comme une nuance de rouerie paysanne.
« Vous êtes Français, monsieur... Et pourtant, nos misères vous intéressent? »
Se moque-t-il? Veut-il reprocher à mes compatriotes cette légèreté d'humeur qui les rend indifférents à ce qui se passe hors de chez eux? Je proteste de la sympathie que nous inspire la Belgique, notre exellente voisine. L'abbé quitte son expression railleuse, il prend un air grave :
« Oui, me dit-il, nous avons à vaincre de grosses difficultés. Ceux qui devraient nous soutenir nous paralysent; nous avons comme ennemis ceux-là mêmes dont nous défendons la cause 1... »
Il s'anime, sa voix devient vibrante, les paroles se
pressent sur ses lèvres. L'orateur de club perce sous la robe du ministre.
« Que voulons-nous? Réaliser une oeuvre de paix et de charité. L'émeute gronde, nous cherchons à l'apaiser. Nous luttons contre le socialisme, qui n'aspire qu'à verser le sang. Nous repoussons l'emploi de la force, nous exhortons à la douceur les humbles, les déshérités. Nous demandons pour eux le droit de vivre en travaillant, rien de plus, c'est-àdire le droit sacré que Dieu confère à toute créature humaine... Ahl monsieur, si vous saviez ce qu'endurent ici les pauvres gens I »
Il m'a dépeint ces souffrances... Les ouvriers sont trop peu rémunérés; la moyenne des salaires ne s'élève guère au-dessus de 2 francs par jour. Cela n'est pas suffisant. Le célibataire s'en tire encore, mais l'artisan marié qui a femme et enfants à soutenir! Et le mal engendre le mal. L'ouvrier insuffisamment nourri n'a pas de forces; il accomplit une médiocre besogne. Les produits s'en ressentent. Les patrons se plaignent... « Nous ne pouvons, s'écrient-ils, donner beaucoup d'argent à des ouvriers si pitoyables! » A quoi les démocrates répondent : « Payez-les mieux, ils seront meilleurs! » Il faut pourtant que quelqu'un commence! C'est un problème sans solution, c'est un cercle vicieux! Les paysans ne sont pas plus heureux que les ouvriers. Ils n'écoulent pas leurs produits; beaucoup d'entre eux quittent le champ pour l'usine, les autres mur-
M. LAtsftÉ DA£NS 301
murent. Et qu'on y prenne garde! De ce côté s'annoncent de redoutables tempêtes :
« Je me trouvais, dimanche dernier, à Gand, poursuit l'abbé; j'étais entré dans le bureau de rédaction d'un journal, où j'ai quelques amis. Nous vîmes arriver un brave homme d'abonné qui nous fit ses confidences. Et elles étaient terribles I II nous annonça que la doctrine révolutionnaire se propageait chez lui avec une effrayante rapidité et que le candidat sociaT liste qui, jusqu'alors, avait toujours succombé, serait sûrement nommé aux prochaines élections. Le symptôme est significatif. Le jour où les populations rurales seront acquises au socialisme, c'est la fin de tout, c'est l'anéantissement de la société, c'est la guerre civile, c'est l'inconnu!... »
L'abbé Daens s'est levé, il marche à grands pas dans sa chambre... Du doigt, il montre le ciel, avec un geste de prophète; il prend à témoin le Dieu de clémence, le Dieu de justice :
« Aveugles! aveugles! ceux qui ne voient pas le péril! »
Et, tout à coup, il ressaisit son sang-froid. Peut-être considère-t-il qu'il a trop parlé... Son masque redevient impénétrable; il affecte de laisser de côté les affaires de Belgique; il me questionne sur celles de France, qu'il connaît, d'ailleurs, à fond. L'état d'esprit de notre clergé le préoccupe. Nos jeunes prêtres commencent-ils à sentir le passionnant intérêt qui s'attache aux ({ucstions sociales? Quand cesseront-ils
d'être les prisonniers d'un parti, les défenseurs d'une politique surannée? Quand marcheront-ils pour le peuple, à côté du peuple?
« Je sais bien que votre république est voltaiï'ienne; le mot catholique est, pour vous, synonyme de conservateur; vous comprendrez un jour qu'il peut être synonyme de démocrate. Ah! si vos curés de campagne étaient zélés et surtout intelligents! »
Et une fois de plus, l'abbé, plein de son sujet, me développe la doctrine de la démocratie chrétienne, dont la devise se trouve être celle des bons chirurgiens-dentistes : « Guérissez! n'arrachez pas! »
A un regard furtif, jeté par l'abbé du côté de la pendule, je comprends que l'entretien a assez duré. Je me confonds en remerciements et, tout en prenant congé, je risque une dernière interrogation. Celle-ci est délicate. J'ai appris que l'abbé Daens avait eu maille à partir avec le Vatican et que le pape, naguère, lui avait infligé une pénitence.
« Est-il indiscret, monsieur l'abbé, de vous demander ce que l'on pense à Rome de votre œuvre et de vos efforts? »
Un long silence s'ensuit, non exempt d'embarras. Pourtant, M. Daens se décide, et me dit, en pesant chaque syllabe :
« Le saint père est certainement illuminé de clartés surnaturelles. Mais il habite l'Italie où il y a du soleil toute l'année; il ne peut juger exactement de ce qui se passe dans nos tristes pays du Nord ! »
M. l'ahbé daens 303
Puis, redoutant une insistance importune et voulant y couper court, il s'incline avec politesse : « Pardonnez-moi de vous quitter si vite, mais on m'attend pour souper! Nous reprendrons à Paris, si vous le voulez bien, ou à Bruxelles, la suite de cette conversation. »
' Pauvre abbé! Je me reproche d'avoir bouleversé ses habitudes. Son estomac doit crier famine. Et il a besoin d'exalter ses énergies, en vue des luttes futures... Je rouvre mon parapluie... Et, contemplant, dans le brouillard, les maisons lépreuses d'Alost, les enfants déguenillés jouant sur le pas des portes, et ce canal de la Dendre, noir comme de l'encre, et ces hautes cheminées dressant vers les nuages leur dur profil, j'ai la vision d'une cité hostile, d'une ville meurtrière et maudite.
Peut-être m'apparaîtra-t-elle sous un jour moins sombre, si j'y reviens au primtemps, à l'époque où les houblons sont en fleur.
Voici donc un poète qui habite une mansarde... C'est un vrai poète et un très vieux poète... M. André Lcmoyne naquit en 1822. Il a tant aimé les oiseaux et les a si bien chantés qu'il est arrivé à leur ressembler... Positivement, quand on le voit passer dans la rue, petit, maigre, enveloppé dans son pardessus noir, toujours brossé et propre comme un sou neuf, marchant d'un pas qui sautille et levant e bec vers les nuages, on songe aux moineaux francs qui se promènent dans les Tuileries et auxquels des messieurs décorés s'amusent à jeter des miettes de pain. Le soir venu, M. André Lemoyne regagne son nid, qui est situé au sixième étage d'un antique hôtel do la rive gauche.
J'y ai grimpé ce matin. M. André Lemoyne que j'avais prévenu de ma visite m'attendait... Il m'a conduit à la fenêtre et m'a dit : « Voilà mon jardin. » Et j'ai aperçu, en effet, dans les profondeurs d'une
immense cour carrée, quelques massifs de verdure. 11 a ajouté : « Voici mon arbre. » Et il m'a montra le tronc encore dépouillé d'un peuplier centenaire . « On a coupé la maîtresse branche, m'a-t-il dit avec tristesse. J'ai bien peur que mon ramier ne choisisse cette année un autre perchoir. » Et comme je l'interrogeais sur ce ramier, qui paraissait être son ami, il me confia que, depuis plusieurs années, il voyait arriver chaque printemps un pigeon — toujours le même — qui accourait en droite ligne de Jérusalem et s'installait sur le peuplier. Et je n'osai demander à M. André Lemoyne s'il avait reçu les confidences de ce volatile et s'il était bien sûr qu'il vînt de Jérusalem et non d'ailleurs.... Les poètes et les ramiers ont peut-être des moyens de se comprendre que les simples mortels ne soupçonnent pas...
M. Lemoyne s'est assis au coin de la cheminée, où brûle doucement un feu de mottes. Je regarde sa chambrette. Elle est sommairement meublée d'un lit d'acajou, de trois chaises, d'une commode surchargée de paperasses. Aux murs sont accrochées quelques toiles, parmi lesquelles je distingue tout d'abord une nymphe de Henner et un paysage de Harpignies. Ce sont les richesses du maître de céans, les seules qui lui soient chères, car chacun de ces tableaux est un cadeau, c'est-à-dire un souvenir. Mais, pour le moment, il ne s'occupe pas de ses peintres; il me raconte sa vie, il s'abandonne au charme des évoca-
lions lointaines, ohl bien lointaines... Et il me parle de ses œuvres, sans excès d'humilité ni d'orgueil, en artiste sincère, qui sait ce qu'il vaut.
« Je suis, avec André Theuriet, l'écrivain de France qui connais le mieux la botanique. Et j'ai la prétention de bien posséder mon dictionnaire. Songez que, pendant trente années, j'ai été ouvrier typographe et correcteur chez Didot. A ce métier on apprend à se servir du mot propre ! »
Ouil le bon poète André Lemoyne, fils et petit-tils de bourgeois, n'a pas rougi de « trimer » devant les casses et de manier le composteur. Il montra beaucoup de courage et dans des circonstances qui lui font honneur. Lorsqu'éclata la Révolution de 1848, il venait d'être reçu avocat et possédait six cent mille francs de biens au soleil. Un devoir sacré, un scrupule de conscience l'obligea à se dépouiller de sa fortune. Il se trouva nu comme Job sur le pavé de la grande ville. Il aurait pu se rallier à l'Empire, briguer un poste administratif qu'on lui eût facilement accordé. Mais il chérissait la liberté et partageait les sentiments de la jeunesse républicaine; il ne voulut pas déchoir à ses yeux : « Plutôt la misère que la honte I » déclara-t-il : « J'aime mieux être artisan que magistrat, gagner ma vie à la sueur de mon front que servir aux basses œuvres de la tyrannie. » Ses compagnons l'acclamèrent, l'escortèrent triomphalement jusqu'au seuil de l'imprimerie Didot. Tous ne suivirent pas son exemple. Quelques-uns se récon-
cillèrent avec le despote. Et c'étaient peut-être ceux qui criaient le plus fort! André Lemoyne ne regrette pas cet épisode de sa carrière, il aime à le rappeler, je crois même qu'il en est un tantinet glorieux :
« Attendez 1 attendez! me dit-il, j'ai conservé ma blouse de typographe. Je vais vous montrer ça!... »
Et le voilà qui, toujours trottinant, et vif comme un merle, bouscule les tiroirs de sa commode...
« Où diable l'ai-je fourrée? Dans celui-ci? Non! c'est la cachette aux reliques... Tenez! cette photographie vous représente mon frère, que j'ai perdu pendant la campagne du Mexique. Pauvre frère! Je l'aimais tant! Je l'ai tant pleuré ! »
... Il s'interrompt pour déposer un pieux baiser sur l'image fraternelle...
« Ah! je la tiens! »
Il me montre un chiffon maculé de taches d'encre c' un gilet jauni; et il contemple avec attendrissement ces vêtements honorables qui n'ont jamais subi le contact du dégraisseur.
« Je portais ce costume quand j'ai reçu la première politesse qu'ait daigné me faire l'Académie. Je venais de publier un petit recueil — mes vers de jeunesse. On me prévint qu'un particulier d'aspect respectable demandait à m'entretenir. Je sortis de l'atelier et je vis venir vers moi un personnage dont la physionomie est à jamais gravée dans ma mémoire. Il portait des souliers vernis, un pantalon gris-perle à sous-
pieds, un habit bleu à boutons d'or étroitement boutonné, une cravate de batiste et un chapeau blanc à longues soies. Il me déclina son nom et sa qualité. « Je suis M. de Pongerville, de l'Institut; j'ai lu votre volume, et j'en ai été charmé. Je suis heureux de vous apprendre que notre compagnie , sur ma recommandation, a bien voulu vous offrir un de ses prix et d'apporter à votre jeune muse ce modeste encouragement. » Vous me croirez si vous voulez : M. de Pongerville, qui n'était point gracieux, m'apparut sous les traits d'Apollon, dieu des arts et des lettres. Ce fut un des beaux jours de ma vie. »
L'Académie a eu le malheur de perdre, et depuis longtemps, M. de Pongerville, mais elle a conservé l'habitude de couronner M. André Lemoyne. Il en est à son cinquième prix. Il aura bientôt la demidouzaine, si le Seigneur lui prête vie, ainsi que sa verte vieillesse nous permet de l'espérer.
Et le Parnasse? M. André Lemoyne a coudoyé, je suppose, les membres les plus illustres du cénacle : Théodore de Banville , Catulle Mendès , François Coppée, et pénétré dans la familiarité de quelques maîtres, ses aînés, Leconte de Lisle, Baudelaire, Victor Hugo. Il a peu recherché leur contact; il a vécu sur sa branche, en rossignol non apprivoisé. Il ne s'est lié qu'avec un très petit nombre d'écrivains, dont il se sentait aimé et compris. Il avait fondé, avec Jules Claretie et Sully Prudhomme, le « Dîner des
timides », qui leur a laissé à tous trois de chers souvenirs. Oh! les bonnes causeries, les discussions qui se terminaient à l'aube, après d'interm inables ballades à travers les rues désertes 1 C'est au cours d'un de ces repas ultra-littéraires que fut décidé certain voyage en Hollande, d'où M. André Lemoyne rapporta son poème de Beethoven et Rembrandt. Il eût voulu, sous l'Empire, entreprendre la traversée de Guernesey et rendre visite à l'auguste exilé. Il se contenta de lui envoyer ses livres; sa pochette était trop légèrement garnie pour lui permettre ce coûteux pèlerinage. L'aigle de l'Océan daigna lui répondre, et sa lettre est conçue en termes des plus flatteurs. M. André Lemoyne n'a eu garde d'égarer ce précieux billet, non plus qu'un autre d'Auguste Barbier, l'auteur des ïambes. Ce sont ses titres de noblesse.
« Voulez- vous les lire? »
Le poète s'est remis à fouiller dans ses tiroirs. Il y cueille une feuille de papier bleu, cassée aux angles, qu'il déplie avec d'infinies précautions. Je reconnais l'olympienne plume d'oie du Maître et son admirable redondance. La missive débute par des louanges, d'ailleurs très bien formulées; puis arrive le coup d'aile, le point d'orgue, la phrase à citer par où se terminent, d'ordinaire, les lettres du grand lyrique. Quand un débutant recevait ces choses, il sentait comme une griserie lui monter au cerveau. Et cela le mettait en posture avantageuse devant ses parents
el ses amis. Vous allez voir que M. André Lemoync n'a point été maltraité. Ce fragment que j'ai copié est du meilleur cru d'Hauteville house... Victor Hugo, ayant complimenté son jeune correspondant, adresse une invocation aux générations nouvelles; il leur tend la main par- dessus les mers. Je cite textuellement :
« Ce lever de jeunes étoiles me console de mes « ténèbres. Du fond de ma solitude je salue votre « orient à tous, jeunes esprits 1... »
« L'avez-vous revu, après l'exil? Fûtes-vous un des hôtes du petit hôtel de l'avenue d'Eylau?
— Je n'y ai dîné qu'une fois... François Coppée m'y avait entraîné un peu malgré moi. Car j'appréhendais d'y rencontrer des personnages antipathiques. J'avais tort de craindre. Le hasard me servit. Nous nous trouvâmes nez à nez, dans le vestibule, avec Ernest Renan, qui sortait de l'Académie et venait apporter à son illustre confrère le résultat de la dernière élection. On avait nommé un duc quelconque, et je dois dire que ce choix fut l'objet de critique, assez vives... Victor Hugo fonça sur le duc, et Renan le défendit avec mollesse. « On eût « mieux fait d'élire Gambetta 1 » déclara Victor Hugo.
— On attendra, murmura Renan, qu'il soit devenu réactionnaire! « Renan sourit. Et j'aperçois encore ses yeux bienveillants, et j'entends sa voix courtoiscet sacerdotale...
Le sourire de Renan lisait loin dans l'avenir ! Gambetta est mort trop vite : qui sait si les ducs n'eussent pas voté pour lui?...
L'Académie préoccupe les gens de lettres — même ceux qui la dédaignent. M. André Lemoyne ne me cache pas qu'il lui eût été doux d'y pénétrer à la suite de ses camarades François Coppée, de Heredia et Sully Prudhomme. Il y a songé peut-être. Il n'y songe plus. Il est trop vieux. Et puis il n'est pas homme du monde. Il se couche et se lève avec le soleil; il a horreur de dîner en ville et ne va pas aux five o'clock des marquises.
D'ailleurs, pourquoi s'embarquerait-il dans cette aventure? Un échec l'humilierait. Le succès lui donnerait un peu plus de gloire, mais non pas plus de bonheur. Il n'a rien à désirer sur la terre; il estime que son destin est rempli. Il a le pied solide, malgré ses soixante-quatorze ans, et gravit allègrement ses cent trente marches. Il occupe, au musée des Arts décoratifs, un emploi inamovible qui l'assure contre le besoin. Son bureau n'ouvrant qu'à midi, il peut employer sa matinée à rimer des sonnets et à contempler les arbres de « son jardin ». A six heures, il est libre jusqu'au lendemain. C'est le paradis. Enfin son propriétaire est un homme charmant qui ne l'a jamais augmenté depuis 1808. Sa mansardi', avant de l'avoir pour locataire, avait abrité Georges Lafenostre, et, avant Lafenestre, Emile Montégut... Il faut espérer qu'après sa mort un autre artiste y
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viendra loger. Il serait dommage d'interrompre une si touchante tradition.
En attendant, M. André Lemoyne jouit de sa modeste félicité. Et quelquefois il éprouve une douce émotion. Dernièrement il croise sur les boulevards un lourd chariot traîné par deux bœufs. Et soudain son cœur palpite, car il les a reconnus à leur robe pâle! Ce sont dos bœufs de son pays, des bœufs venus de Saintonge! 11 a pris aussitôt la plume et griffonné des vers qu'il me remet, et dont je détacherai deux strophes :
En ios voyant passer, tout rêveur je m'arrête El suis longtemps des yeux ces graves pèlerins, Qui vont d'un bel accord sans détourner la tête. Frères bien encornés, forts et souples des reins.
Et rentré sous mon toit, pour la nuit, dans un songe, Je les revois tous deux encor, longtemps après; Le mirage des bons ruminants se prolonge Avec la vision de nos grandes forêts.
M. André Lemoyne retournera en Saintonge — le plus tard possible — pour y joindre ses aïeux.
« Mon testament est fait... Je veux que ma dépouille soit rendue à la terre maternelle et s'y décompose lentement, et y nourrisse les fleurs de chez nous. C'est de l'enfantillage, mais je ne puis pas souflVir le Père-Lachaise. »
Cette idée de la mort ne paraît pas l'attrister. Il en parle avec une sérénité presque joyeuse.
« Je n'ai rien à souhaiter, termine-t-il. Je ne suis
qu'un roitelet qui a parfois chanté juste. Je puis compter que quelques-uns de mes vers figureront dans des anthologies et que mon nom ne sera pas oublié parmi ceux des poètes de ce temps. Mon ambition est amplement satisfaite... »
Il n'en faut pas davantage, en cft'et, pour être immortel... Ce roitelet est un sagel