LE JOURNAL D*£DMOND ABOUT
d'abonnés. C'est ce qui explique sa vogue, son énbrme influence. Pendant dix ans, cinquante mille honnêtes gens n^ont considéré les questions de politique intérieure qu'à travers Tironie d'Edmond About, les questions universitaires qu'à travers la bonhomie de Sarcey et les questions de psychologie mondaine qu*à travers le sourire de Fouquier, Le XIX* Siècle formait un tout complet où chaque chose était à sa place, un organisme harmonieux et vivant. Le malheur de ces constructions si parfaites est qu'elles s'écroulent dès qu'une pierre vient à leur manquer. Elles ne peuvent se transformer; elles sont condamnées, sous peine de mort, à demeurer immuablement les mêmes... Le public a pris l'habitude de lire à la première page l'article d'About, l'analyse de Laf argue, la causerie de Sarcey, la chronique de Fouquier; il lui faut son Fouquier, son Sarcey, son Lafargue et son About. Si l'un d'eux disparaît, l'équilibre est rompu; le lecteur se sent devenir inquiet et désorienté; il hésite, il perd courage, il se désaffectionne; son ardeur s'éteint, son zèle tombe...
Le journal de la rue Cadet obéit à cette loi fatale, n déclina lentement et, après avoir connu l'enivrement du triomphe, sombra sous l'indifférence gêné* raie. Avouons-le : l'auteur de la chute fut celui-là même qui avait été le principal auteur du succès. Edmond About possédait assez de qualités pour qu'on lui reconnût quelques défauts. Cet homme, si merveilleusement doué, spirituel comme YoltairCi
c^yant tout vu, tout lu, tout retenu, sachant tout c© qu'on peut savoir et devinant le reste, avait des nerfs de femme et des caprices de jolie marquise. Il s'engouait des gens, les prenait en aversion, sa^s motif appréciable, portait sur eux des jugements passionnés... La maladie, le souci de ses affaires, les soins multiples inhérents à une grosse administration l'avaient rendu paresseux; il n'écrivait presque plus; et, par un travers indigne de lui, il souffrait malaisément qu'un autre se faufilât à la place qu'il abandonnait et se mélàt à la direction politique du journal. Plusieurs fois, ses camarades, sentant fléchir le succès, lui conseillèrent timidement de fortifier sa rédaction et de s'adjoindre une plume autorisée. Il répondit avec mauvaise humeur k leurs ouvertures. Vn soir, ils se risquèrent à prononcer le nom dé Weiss. Son visage se rembrunit.
— Weissl dit-il, y songez-vous I II a du talent, mais pas de caractère. Avant tout, il faut songer au main^ tien de la ligne du journal !..«
Et ses collaborateurs eurent mille jpeines à s'empé-r cher de sourire. About parlant de la ligne du journall L'oqdoyant About reprochant à Weiss ses variations! C'était la Méditerranée reprochant k l'Océan ses tempêtes, le Mont Blanc reprochant ses avalanches au Mont Saint-Gothard I
Malgré ces défaillances, on l'aimait, tant il savait, à de certains jours, se montrer charmant. Et puis, à travers l'About de 1880, ses vieux amis voyaient