‹ Portraits intimes (volume 3)Chapitre 16 sur 51 · LA VIE ET L^ŒUVRE D' ANDRÉ TIIEURIET · texte numérisé non relu

LA VIE ET L^ŒUVRE D' ANDRÉ TIIEURIET

dans cette calme retraite. Il y apportait quelques volumes choisis d'Hugo, de Lamartine, de Musset, de Balzac, d'Alfred de Vigny; il s'installait dans un berceau de feuillage, et là, pendant des heures, il goûtait de pures joies, bercé tour à tour par l'harmonie des beaux vers et par le frais gazouillis des sources. De temps à autre, tante Thérèse apparaissait, son jupon retroussé sur ses bas de cotonnade, son sécateur à la main ; le petit André l'obligeait de s'asseoir à côté de lui, puis d'une voix enflammée, il lui récitait les strophes des Orientales ou les vers de Namouna. L'excellente vieille subissait sans mot dire ces lyriques effusions et, déposant un tendre baiser sur le front de son neveu, elle murmurait :

— Rappelle-toi ce que je te dis, tu seras auteur I « Tu seras auteur. » Ces mots sonnaient délicieusement aux oreilles du jeune écolier, et il songeait déjà à réaliser la prophétie de tante Thérèse. Il rimait en cachette des odes, des épîtres et des satires. Il avait choisi pour enfouir les péchés de sa muse, un cahier d'aspect rébarbatif, hérissé de géométrie et d'algèbre. Les premières pages, du moins, étaient consacrées aux mathématiques, afin de dérouter les soupçons. Mais au milieu du cahier s'ouvrait l'oasis, où s'épanouissaient, miraculeusement calligraphiées, des merveilles de grâce et de sentiment. Derrière ce rempart de théorèmes, les vers fleurissaient à l'aise, comme la violette à l'abri d'un buisson d'épines. André Theuriet (il suivait alors la classe de rhéto-

rique) avait broché un conte en vers dans le goût de - La Fontaine et de Musset, et sur lequel il fondait les plus légitimes espérances. Lorsque le conte fut achevé, notre poète conçut FaudacieuK projet de le publier. Mais comment? chez quel libraire? avec quel argent? 11 faut vous dire qu'à cette époque André Theuriet était fort amoureux d'une voisine, une brune piquante, qu'il assassinait d'oeillades. Il comptait bien en lui envoyant ses vers imprimés, lui inspirer une vive admiration. Il recopia donc son chef-d'œuvre avec un soin infini, le signa d'un pseudonyme : « Claude Blumenwald » et courut le porter au rédacteur en chef du Journal de la Meuse y qui était à cette époque le principal organe libéral de Bar-le- Duc. Mais ici commencèrent les difficultés.

— Monsieur, dit le rédacteur en chef, vos vers sont charmants et je serais ravi de leur offrir l'hospitalité. Mais vous devez savoir que la loi me défend absolulument de publier des articles anonymes, et comme je représente les idées d'opposition, je ne puis compter sur aucune tolérance. Donc, veuillez apposer votre nom au bas de ce manuscrit, ou bien reprenezle, je ne saurais m'en servir.

Tandis qu'il écoutait ce discours, un combat affreux agitait l'âme du collégien.

— Certes, la perspective de voir paraître ses vers chatouillait sa vanité. Mais qu'en penserait sa famille? Et que dirait son professeur de rhétorique, cet homme terrible dont le goût était si sévère et la

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langue si cruelle... D'autre part, la jolie voisihe lirait ces vers amoureux, elle s'y reconnaîtrait peut-être, et serait fière de les avoir inspirés.

André Theuriet n'hésita plus. Il signa bravement, et rentra chez lui, le cœur bouleversé de mille sentiments contradictoires. Le lendemain, il s'en fut au collège comme de coutume. La classe s'acheva tranquillement. Theuriet commençait à espérer que ces malheureux vers passeraient inaperçus, quand sur le coup de neuf heures, le professeur, toujours grave et froid, tira de sa poche un journal, le déplia lentement, et d'une voix solennelle :

— Messieurs je ne lis pas souvent les gazettes, mais hier soir mes yeux sont tombés par hasard sur ce journal et j'y ai vu des vers signés par l'un de vous...

Theuriet se met à rougir jusqu'aux oreilles. Tous les regards se tournent vers lui. Le professeur, impassible, continue :

— Ces vers sont exécrables, aussi vides d'idées que pauvres de style. Je vais cependant vous les lire, dans le but de corriger l'auteur de ses fautes et de le détourner, s'il est possible, de la voie déplorable dans laquelle il est entré.

Alors commença l'exécution atroce, féroce, implacable, que le pauvre Theuriet avait redoutée; le professeur dépeça, déchiqueta le conte en vers imité de La Fontaine, il le mit en bouillie, le cribla d'épigrammes , s'escrima avec rage contre ces rimes inofifensives,.

n'en laissant pas une debout, trépignant sur ces humbles fleurs que le rhétorîcien avait pris tant de peine à rassembler. Ses camarades s'amusaient comme des fous ; il s'efforçait de rire comme eux, de faire bonne contenance, mais il riait jaune, et malgré ses héroïques efforts, il sentait que ses yeux étaient pleins de larmes. A bout de courage, ne pouvant affronter plus longtemps ces sauvages railleries, il s'enfuit, se précipita en sanglotant sur un banc, au bout du jardin de la grand'tante, et jura de renoncer pour tout jamais à Fart trop difficile d'écrire.

Serments de poète I... Theuriet les eut bientôt oubliés. Il acheva ses études et prit sa première inscription è. la faculté de droit. Mais tout en creusant le code d'instruction criminelle, il continuait de caresser cette muse si durement malmenée par son professeur de Bar-le-Duc, il composait des vers è. ses moments perdus et déposait des strophes sur les marges du Dalloz.

Un jour (c'était en 1852), il lut dans les journaux que l'Académie française mettait au concours pour le prix de poésie V Éloge deV Acropole.

Il fut séduit par ce sujet et résolut de briguer la récompense. Mais, voulant se pénétrer de l'époque qu'il avait à peindre, il acheta la collection des classiques grecs, et s'y enfonça éperdument.

Ce fut une période d'enthousiasme et d'ivresse. Theuriet crut découvrir un monde nouveau, il comprit tout à coup la beauté, l'harmonie divine de l'art

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grec, il dévora Homère, Eschyle, Sophocle, Pindare, Aristophane et surtout Théocrite dont la fraîcheur le ravit. II traduisit ces auteurs, il les analysa, il les imita en vers et en prose. Il a conservé le cahier sur lequel il transcrivait ces essais. Dans ce fouillis de notes, de réflexions et de traductions, se trouvent quelques strophes exquises tout imprégnées de douceur et de grâce antiques :

Suivez, mes chèvres, les sentiers

Où près d'un vieux chêne L'eau coule sous les oliviers; CEnanlbe vient laver ses pieds

A cette fontaine;

GEnanlhe à Tœil noir et distrait -

Dont les fraîches lèvres Fleurent mieux que le serpolet, Dont le sein, plus que votre lait Est blanc, ô mes chèvres!...

André Theuriet composa avec dévotion le poème qu'il destinait à TAcadémie française, il y versa les trésors de ses lectures et les élans de son Àme juvénile. Son discours se terminait par une chaleureuse invocation à la muse grecque :

Sur mes lèvres répands un peu de miel attique. De ce miel dont Platon tout enfant fut nourri, Et, quand les premiers feux de l'aube auront souri, Quand tu retourneras, 6 ma maîtresse unique, Vers l'Ether azuré, l'Ether pur et fleuri, Laisse-moi pour adieu ta flottante tunique.

Le poète envoya son œuvre au secrétaire perpétuel de rinstitut et attendit, plein d*espoir, le résultat du

concours... Hélas I en juillet 1853, les feuilles annoncèrent que « r Académie, après avoir pris connaissance des pièces envoyées pour le concours, les avait jugées insuffisantes et avait décidé que le prix ne serait pas décerné!» André Theuriet, affecté par cette nouvelle déception, et un peu découragé, céda aux sollicitations de son père, accepta une place dans TEnregistrement, et dut réjoindre son poste, au fin fond d'une bourgade éloignée. Il semblait voué pour de longues années à la monotonie d'une existence bureaucratique. Ainsi le voulait la fatalité...

André Theuriet avait été nommé receveur des Domaines à Auberive. Ce village, dont le nom revient à chaque page dans ses livres, mérite qu'on s'y arrête un instant. Auberive, à. cette époque, n'était pas une ville, ni même un bourg, c'était une commune de quatre cents âmes, perdue en pleine forêt, aux confins de la Champagne et de la Bourgogne... Le jeune fonctionnaire y arriva à la nuit tombante. On lui avait confié, pour ses débuts, une mission délicate, celle de remplacer un receveur infidèle qui avait « fait un trou à la lune » et qui était parti en laissant ses livres dans un inexprimable désordre. Pendant plusieurs jours, André Theuriet se plongea dans les détails d'une fastidieuse comptabilité; son bureau

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était placé dans Tunique auberge du village. Tandis qu'il alignait des colonnes de chiffres et repassait des additions, il entendait dans la salle voisine les jurons des charretiers qui buvaient du vin bleu et badinaient avec la servante. Affreuse situation pour un poète lyrique épris d'idéal ! Il maudissait déjà la mauvaise fortune qui l'avait relégué dans ce trou infâme et se demandait s'il n'allait pas quitter l'administration.

Fort heureusement, les bureaux du Domaine fermaient le dimanche. Theuriet en profita pour boucler son sac et pour faire aux environs d'Auberive une ample excursion. Il en revint ébloui. Le pays était admirable, fertile, pittoresque^ sillonné de ruisseaux jaseurs et de vallées verdoyantes. En regagnant son auberge, il la trouva moins vulgaire. Au bout de quelques semaines, il fit la connaissance d'un charmant garçon, avec qui il se lia d'une amitié qui dure encore. Cette amitié acheva de le raccommoder avec Auberive. Les deux jeunes gens avaient à peu près les mêmes goûts, ils aimaient les lettres, ils en causaient passionnément; ils les cultivaient avec une égale ardeur; ils se lisaient leurs vers et se communiquaient leurs manuscrits. A ce commerce, l'imagination s'échauffe et l'ambition grandit. André Theuriet, grisé par les compliments de son ami, prit une grande résolution. Il avait composé un poème assez important intitulé : In memoriam. Il se décida à le présenter à la Re^ue des Deux Mondes,

— Bonne chance, lui dit son camarade en l'accompagnant jusqu'à la diligence de Paris.

Ce ne fut pas sans émotion qu'André Theuriet franchit le seuil de la célèbre Revue, et fit passer sa carte au père Buloz. Il le trouva assis dans son cabinet, grincheux et brusque, vêtu de noir, la mine méfiante et dédaigneuse. Il lui exposa sa requête d'une voix mal assurée.

— Un manuscrit I dit Buloz. Qu'y a-t-il dans ce manuscrit?

— Des vers I

— Hein?

— Des vers!...

— C'est bien, nous lirons ça. Le manuscrit porte votre adresse?

— Oui, monsieur.

— Eh bien! on vous répondra, jeune homme.

Allez! on vous répondrai

Le débutant, assez déconfit, s'en revint à Auberive, croyant bien que son œuvre était enterrée. Aussi pensa-t-il s'évanouir de surprise, en recevant un beau matin une lettre de Buloz, de Buloz lui-même.

« J'ai lu votre manuscrit, écrivait-il; vos vers me plaisent et je les publierai; mais j'aurais quelques modifications à vous demander. Je vous avais répondu dans ce sens à l'adresse que vous m'aviez donnée à Paris, mais vous êtes parti sans rien dire, et nous avons besoin de vous voir. »

Vous pensez si cette lettre émut le cœur de notre

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poète. Il remporta au fond des bois pour la relire à son aise et savourer son bonheur. Ainsi la Bévue des Deux Mondes lui était ouverte ! Il allait coudoyer dans ce recueil les grands écrivains qu'il admirait, devenir le collaborateur de Mérimée, de George Sand, de Renan... Quel rêvel et quelle gloire!

Ici s'arrête, à proprement parler, l'histoire de M. André Theuriet. A partir du jour où la Revue des Deux Mondes daigne l'accueillir, sa route est toute tracée. Il n'a plus à lutter, il n'a qu'à s'abandonner à son aimable et facile inspiration. Il publie d'abord des vers; aux vers succèdent les nouvelles, aux nouvelles les romans. Le public est tout de suite conquis et sourit à ce talent délicat, où brillent les meilleures qualités de notre race : la clarté, l'élégance et la sensibilité.

Depuis trente-cinq ans, M. André Theuriet n'a pas cessé de produire; le succès lui est demeuré fidèle. Si tous ses livres n'ont pas la même valeur, tous se recommandent par l'élévation du sentiment et par un noble souci de la forme. Les moins heureux comme les meilleurs sont écrits par un galant homme et par un artiste.

Si nous embrassons d'un regard l'œuvre complète de M. André Theuriet, un trait nous frappe : la sincérité et la vérité du décor matériel. L'auteur de /?ay-

monde ne passe pas pour un écrivain réaliste; on Taccuserail volontiers de trop pencher vers Tidéalisme, et de considérer la vie sous un jour trop constamment optimiste. Eh bien! il n'est pas de romancier, parmi nos contemporains, qui se soit plus directement inspiré de la nature. Les histoires

d'amour, les fables sur lesquelles reposent ses livres sont évidemment sinon inventées de toutes pièces, du moins arrangées et embellies; mais elles se déploient toujours dans un milieu exact et minutieusement observé. Prenons, par ordre de date, les principaux volumes de M. Theuriet, nous reconstituerons avec eux le cours de sa vie, ou en tout cas la série d'impressions et d'émotions par laquelle il a passé.

Tout d'abord, c'est l'obsession des souvenirs d'enfance, la vision des grands bois, de ces forêts des Ardennes où travaillent les charbonniers solitaires et les verriers; c'est la joie des journées passées à herboriser sur la pente des vallées, la splendeur des couchers de soleil, entrevus à travers les arbres, l'allégresse des départs, le matin, à l'aube mouillée, alors que l'alouette chante dans les blés, la mélancolie des retours crépusculaires, la tristesse des chemins où l'ombre descend. Nous retrouvons cela dans la plupart des ouvrages de M. Theuriet, mais surtout dans ses premiers, dans Sauvageonne^ dans Bigarreau^ et dans ses jolis contes rustiques.

Cependant l'écrivain quitte les bois pour suivre la <;arrière administrative. Soudain, un nouveau champ

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d'études s'offre à lui; là petite ville, avec ses rues tranquilles et mal pavées, Texistence médiocre, routinière qu'on y mène, les haines de clochep, les cancans de voisinage, les mille événements lilliputiens qui constituent Tunique intérêt de cette vie monotone. Et puis la gêne décente des employés sans fortune, les tracasseries dont ils sont Tobjet, leurs querelles avec les chefs , leur lutte désespérée pour Favancement, la mesquinerie et la routine qui régnent dans les bureaux de TËtat. M. André Theuriet, sans beaucoup en souffrir lui-même, a coudoyé ces misères, et il les a marquées de touches très vives.

Comme croquis de la vie provinciale, je ne vois pas de tableau plus pittoresque que la Maison des Deux Barbeaux. Ce livre est une mejrveille d'exactitude et de précision; la petite ville y palpite, y respire, s'y étale avec ses ridicules et ses vertus, ses beautés et ses verrues. Les personnages qui s'y meuvent sont d'honnêtes gens, fort sympathiques, mais que l'auteur n'a point créés pour les besoins de sa cause ; ils sont l'émanation nécessaire de ce milieu où ils ont poussé; ce sont des êtres réels, qui peut-être n'existent plus, mais qui à coup sûr ont existé. On sent que Fauteur a vu ce dont il parle, qu'il a visité et peutêtre habité l'antique maison où se déroule son drame.

Si maintenant nous ouvrons V Affaire Froidevilley nous sommes suffoqués par une odeur de paperasses moisies. Le carton vert surgit à nos yeux, l'odieux

carton vert pourri de bassesses et d'intrigues. L'intérieur de ministère, que nous dévoile M. André Theuriet, est un épouvantable séjour, humide, crasseux, et, ce qui est pis, peuplé de créatures aux idées mesquines et à Tesprit racorni. Il semble qu'on étouffe en lisant ces pages, on a envie d'ouvrir les fenêtres toutes grandes et de laisser entrer dans ce tombeau quelques flots d'air pur. L'auteur a si bien compris la funèbre horreur qui s'exhale de cet enfer, qu'il y a introduit une tendre idylle, et qu'il a placé en regard des commis ridicules et féroces, un type d'adorable jeune fîUe qui réconcilie le benoît lecteur avec la société et l'espèce humaine.

Je n'ai pas le loisir d'examiner tous les romans de M. André Theuriet (il y en a beaucoup I). Dans tous, sans exception, nous trouverions les mômes impressions personnelles, et ce lien qui rattache étroitement la vie privée de l'auteur aux fictions qu'il retrace.

M. André Theuriet a quitté l'Enregistrement depuis quelques années, après une carrière laborieuse (car, malgré le dédain que lui inspire l'administration, M. Theuriet fut un administrateur consciencieux). Pouvant enfin se consacrer tout entier à ses travaux littéraires, il se réfugia à Talloires, sur les rives du lac d'Annecy. L'endroit est délicieux, abrité contre les vents du nord, ombragé de grands arbres, baigné par les eaux bleues et profondes, entouré d'une verte ceinture de collines. Aussitôt M. Theuriet sent se réveiller sa verve de paysagiste et

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nous peint Talloires sous tous les aspects, à toutes les époques de Tannée, à toutes les heures du jour. Talloires apparaît dans Amour d'automne^ dans les Deux sœurs^ dans d'autres romans encore, et dans de nombreuses nouvelles. Rarement, d'ailleurs, M. Theuriet fut mieux inspiré. Amour d'automne contient les pages les plus douces et les plus charmeuses qu'il ait écrites. Il règne dans ce livre comme une tristesse apaisée et pleine de grâce ; le récit est à chaque page interrompu par des descriptions, mais ces descriptions sont si savoureuses qu'on s'y arrête avec volupté. Elles n'affaiblissent pas l'intérêt du roman, elles l'avivent au contraire, tant elles sont en harmonie avec le sujet traité.

Cependant, tout en promenant sa tente d'un bout de la France à l'autre, l'auteur de Sauvageonne n'oublie pas son pays natal et ces belles forêts qui charmèrent son enfance. De temps à autre il y revient; on dirait qu'il éprouve comme un remords de leur avoir été infidèle, et il répare sa faute en leur consacrant un nouveau livre.

M. André Theuriet n'est donc pas un conteur indifférent, ni un romancier qui dédaigne le problème de la vie et obéit aux seuls caprices de son imagination. Il s'est montré quelquefois observateur perspicace, psychologue attentifl mais c'est avant tout un poète. Poète il le fut, il l'est et le sera jusqu'à la fm de ses jours. Du poète il a les' recueillements, les mélancolies; du poète il a les répugnances et les dégoûts. Il

ne peut souffrir la brutalité du bas réalisme; il aime en toutes choses la grâce et la douceur. Ceci explique pourquoi ses tableaux sont généralement traités dans la demi-teinte, enveloppés d'une lumière exquise mais un peu pâle. Vous ne trouverez dans ses livres aucune silhouette qui ressorte violemment, comme certains types de Zola ; mais vous y rencontrerez, chemin faisant, une foule de Sgures modelées avec souplesse, infiniment séduisantes, marquées de traits fins et délicats.

Il est convenu que les divers arts sont parallèles, et que tout littérateur a pour frère intellectuel un peintre ou un musicien. On a comparé non sans raison, André Chénier à Prudhon, Casimir Delavigne à Paul Delaroche, Victor Hugo à Eugène Delacroix, et de nos jours Emile Zola à Courbet et à Millet. De même, on pourrait, à ce qu'il me semble, rapprocher le talent descriptif d'André Theuriet du génie limpide, gracieux et tendre de Jules Breton. L'un et l'autre aiment la nature, la contemplent du même œil, et l'idéalisent en la copiant. Leur pinceau est souvent .ému, mais il n'oublie jamais de demeurer élégant, et leurs plus belles œuvres sont merveilleusement correctes et pures.

M. André Theuriet a publié des vers délicieux... En compose-t-il encore?... Telle est la question que je lui posais en errant avec lui sous les ombrages de son parc de Bourg-la-Reine :

— Des vers? Hélas I je le voudrais! Mais le puis-je?

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Les journaux me demandent de la prose, toujours de la prose, des romans et des nouvelles... Ah I si je travaillais pour mon plaisir I

Un jour viendra (plus tard, dans beauconp d'années), où M. Theuriet, las de marier éternellement Raoul avec Angélique, laissera reposer sa plume de romancier; il reprendra sa plume de poète, il ira passer quelques mois dans le jardin de sa grand'tante, tout fleuri d'oeillets et de roses trémières, et il en rapportera un petit volume de vers qui — je vous le prédis — sera un chef-d'œuvre...

SILHOUETTES FAMILIËRES

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