‹ Portraits intimes (volume 3)Chapitre 20 sur 51 · Voy. les Etudes littéraires de M. f(ené Doumic · texte numérisé non relu

Voy. les Etudes littéraires de M. f(ené Doumic

sorcière de Macbeth ne lui a peut-être pas dit : « Tu seras roi. » Elle lui a dit : « Tu seras décoré à trente ans, académicien à quarante, et tes livres auront rhonneur d'être traduits dans toutes les langues, et les duchesses iront te consulter sur des cas de conscience. » Beaucoup d'écrivains, sans doute, ne |t souhaiteraient pas un autre horoscope.

AUGUSTE DORCHAIN

...Imaginez une sensiiive, frêle, délicate, sans cesse frémissante et prompte à se replier. Dès son enfance, il était ainsi, de santé fragile, incapable d'un grand effort de travail, payant d'une crise chaque étape parcourue, chaque parchemin conquis. Il passe son baccalauréat et tombe malade ; il achève sa licence et se met au lit... Entre temps, il écrit des vers, il en a composé sur les bancs du collège, avant même d'aller au collège, il est né poète...

Un jour il s'avise d'ouvrir les comédies de Shakespeare. Son imagination s'enflamme, l'emporte en un monde féerique, plein de songes, de musique et. jette sur le papier les premières scènes de Conte d'avril. L'heureux temps 1 Le fécond enthousiasme I Dorchain a goûté là les plus douces joies qui soient données k l'artiste : vivre dans son œuvre; ne s'occuper que d'elle, s'y enfoncer, en être pénétré et possédé. Chaque matin, en s'asseyant à sa table, Dorchain sentait — divine extase 1 — que l'inspiration allait venir. Et elle venait, et elle lui dictait des

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accents délicieux. Rappelez-vous ces mots que le poète place sur les lèvres d'Orsino, mais qui débordent en réalité de son propre cœur :

Regarde, Silvio! vois comme la rosée

Suspend à chaque fleur une perle irisée

Et fait s'épanouir les grappes de lilas!

Non je ne suis plus triste et je ne suis plus las..

Tout à rheure, en voyant, «u loin, de ma fenêtre,

A travers les brouillards le gai soleil renaître,

J'ai senti dans les deux, à Torient vermeil,

Dans les bois, sur les eaux, en moi-même, — un réveiU

le riant et frais matin! l'heure divine!

Un souffle généreux traverse ma poitrine.

Il me soulève, et comme une étrange liqueur,

Le printemps et Tamour me bouillonnent au cœur!

Voyez de près ces vers. La pensée n'y est pas rare. C'est Téternelle chanson du printemps et de Tamour. Elle ne tire son charme que de sa profonde sincérité. Elle jaillit, brûlante, d'une àme pleine de sève; elle se renouvelle à ce contact. Y a-t-il un thème plus usé que la nuit, les étoiles et le chant du rossignol? £t cependant connaissez-vous rien de plus suave que ce couplet, brodé sur un lieu commun :

Nuit faite pour qu'on aime, é douce nuit d'avril!

— Sur le gazon du parc en s'a fraîcheur première

La lune trace au loin des sentiers de lumière...

Dans l'air tiède, dans l'air transparent et léger,

Expirent des jasmins et des fleurs d'oranger...

Rien ne bouge : le lac, le brin d'herbe, la feuille,

Tout, sauf mon cœur qui bat plus fort, tout se recueille,

Et la nature entière, en ce calme séjour,

Attend le rossignol — comme j'attends l'amour!

Quand Auguste Dorchain traçait ces vers adorables, il n'était plus en possession de lui-même, il volait en

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pleine ivresse, entre terre et ciel, il écoutait la vague harmonie d'une voix intérieure :

Malheureux qui n'a pas de musique en lui-même!

Malheureux qui jamais n'écouta dans son cœur

Les inspirations chanter leur divin chœur! ^

De ceux-là, quels que soient leur visage et leur vie,

Il faut que Ton s'écarte et que Ton se défie...

Mais tu peux approcher des autres, car, vois-tu,

Quand on admire, on est bien près de la vertu.

Ne crains rien de tous ceux qui chantent, car leurs âmes

N'ont point de noirs pensers ni de replis infâmes.

Le don mystérieux peut leur être compté

Gomme un signe certain d'honneur et de bonté !

Conte d avril était tout à fait digne de la Comédie- Française. Emile Perrin portait à, Fauteur quelque intérêt. Il lui avait dit, un jour, après avoir lu une petite pièce en prose : Rose d'automne^ qui fut représentée plus tard à la Bodinière :

— Jeune homme, vous avez le don du théâtre. Travaillez pour le théâtre.

Emile Perrin n'était pas prodigue d'encouragéments. Aussi, Dorchain avait-il été très lier de ce suffrage. Mais il n'eut pas le temps de porter sa pièce rue de Richelieu. M. Porel la lui demanda pour rOdéon. Rendons, pour une fois, justice à M. Porel. Il fut charmant. Dorchain n'eut qu'à se louer de sa bonne grâce et de sa vive intelligence. Conte cFavril^ monté avec luxe, interprété par des artistes de premier ordre, obtint un grand succès littéraire. L'auteur, inconnu la veille, ou connu d'une élite, devint tout à coup célèbre...

Il devait expier cette heure de gloire. Sa faible santé, ruinée par l'excès du travail auquel il s'était livré depuis quelques mois, s'effondra. Dorchain fut atteint d'une neurasthénie qui le jeta dans d'affreuses angoisses. Pendant trois ans, il dut quitter Paris, s'enterrer à la campagne, renoncer à tout labeur intellectuel. Lorsqu'il essayait d'écrire, une migraine impitoyable lui serrait le crâne, il sentait fuir ses idées. La lecture même lui était interdite; il passait de longues nuits sans sommeil, se demandant avec effroi si le naufrage était définitif, s'il lui fallait abandonner tout espoir. Et bien souvent, le lendemain, on trouvait son oreiller baigné de larmes.

Peu à peu, grâce à un traitement énergique, grâce au calme réparateur de l'air des champs, l'apaisement se fît dans ses nerfs trop agités. Ils reprirent doucement leur équilibre. Et maintenant Dorchain a pu ressaisir la plume. Il s'en sert discrètement , rimant de temps à autre un sonnet, une pièce philosophique, achevant sans se presser, un drame qu'il va bientôt soumettre à MM. les sociétaires. Puissent-ils lui réserver bon accueil, puissent-ils également offrir l'hospitalité à ce joli Conte d'avril dont la place est marquéed'avanceentre Alfred de Musset et Marivaux.

Mais Dorchain ne s'inquiète pas en ce moment de la fortune réservée à ses ouvrages, il est tout aux délices de renaître et de revivre; il aspire à pleins poumons la bonne brise, il amasse des forces en vue des luttes futures, il est de ceux sur qui nous pouvons compter.

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