III, — HENRI BECQUE
Henri Becque aime la bataille, il a lutté toute sa vie, contre les autres, contre lui-même, et parfois, à l'exemple de Don Quichotte, contre les moulins à vent. Voyez cette tête énergique, surmontée de cheveux rebelles et furibonds, ces joues hautes en couleurs, cette moustache hérissée, et ces yeux surtout, ces yeux aigus où luit comme une flamme de férocité. Le personnage est nerveux, trépitant, passionné, exubérant; il a toujours Tair d'être en colère et vous parle d'une voix sifflante qui sort d'une bouche convulsée, tordue par un rictus amer et dédaigneux. Avec cela très curieux, très intéressant et terriblement spirituel.
Sa jeunesse ne fut pas heureuse. Entraîné vers les lettres par un goût irrésistible, il connut les jours de détresse. On raconte que, dépourvu de ressources, poursuivi par des créanciers implacables et ne pouvant jouir d'un mobilier qui était sans cesse sur le
point d'être saisi, il avait remplacé sa table de travail par une longue planche clouée au mur. Cette planche, considérée comme « immeuble par destination », échappait à la griffe des huissiers. C'est ainsi qu'il composa ses premières pièces, courbé sur un labeur acharné mais infructueux. Son drame de Michel Pauper erra lamentablement de théâtre en théâtre, trouvant partout porte close. Becque, rassemblant ses dernières ressources , le monta lui-môme , à ses risques et périls; l'échec matériel fut complet et le dramaturge retomba dans sa misère jusqu'au moment où la Navette d'abord et surtout les Corbeaux mirent son talent en évidence.
Oh! ces Corbeauxl Que de souvenirs s'y rattachent! Je revois encore la salle de la Comédie-Française, le jour de la répétition générale. La mode n'était pas encore des répétitions à grand orchestre. Les fauteuils n'étaient qu'à, demi garnis; quelques critiques s'y prélassaient à côté des sociétaires et des pensionnaires. Un seul intrus s'y était glissé, un avoué ou un notaire, ami d'Emile Perrin. Cet officier ministériel avait toutes les peines du monde à maîtriser son indignation, les hardiesses de Becque le scandalisaient et il se trémoussait convulsivement en agitant des bras tumulteux et rageurs.
La première représentation fut houleuse. M™** Lloyd, impressionnée par les mauvaises dispositions du public, se troubla, manqua de mémoire dans sa grande scène avec M^*® Reichemberg. Malgré cet
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incident, la pièce finit sans encombre. Le lendemain, elle était maltraitée par la plupart des journaux, et prônée avec une égale ardeur par quelques critiques, qu'avait conquis Tâpre violence de cette satire. Des polémiques bruyantes s'ensuivirent. Henri Becque était célèbre... Le vent soufflait dans ses voiles, il n'avait plus qu'à prendre l'essor. Il le prit... lentement. Trois ans s'écoulèrent avant l'avènement de la Parisienne^ dont l'éclatant succès littéraire acheva de placer l'auteur au premier rang de nos dramaturges.
Alors Henri Becque se transforma : ce sauvage devint mondain; ce solitaire fréquenta dans les salons et dîna chaque semaine chez la célèbre M"® A... qui réunit autour de sa table les plus brillantes fourchettes de TAcadémie. Henri Becque fut le coq, ou, si vous aimez mieux, le lion de ce cénacle ; on savourait ses mots à l'emporte-pièce, on encourageait son humeur caustique , qui n'avait pas besoin d'être aiguillonnée. Henri Becque s'en donnait à cœur joie; il daubait avec entrain sur le tiers et sur le quart. Certain soir, m'a-t-on dit, il prit à partie le plus doux des membres de l'Institut (dispensez-moi de citer son nom) et le cribla pendant deux heures de tranchantes épigrammes : le pauvre homme, suffoqué, prit le parti de battre en retraite, s'avouant vaincu et laissant le ehatnp libre à son cruel ennemi.
Henri Becque sortait de ces brillantes soirées un peu grisé, et très amusé par ces petits triomphes d'amour-propre; et, pour rafraîchir ses nerfs fati-
gués, il arpentait les boulevards au bras d'un ami jusqu'à deux ou trois heures du matin. C'est au cours d'une de ces promenades nocturnes qu'il me parla pour la première fois des Polichinelles, de cette comédie mystérieuse qui se dérobe obstinément à notre légitime curiosité. 11 me conta, que dis-je, il me joua, il me mima, avec un merveilleux talent, un épisode de sa pièce... épisode d'une ironie transcendante, ainsi que vous allez pouvoir en juger.
Le héros mis en scène est un banquier véreux, enfoncé dans de fâcheuses affaires, mais très intelligent, très lancé et protégé par de hautes relations. Cependant, à la suite d'un pouf formidable, notre homme est mandé chez le juge d'instruction. Il arrive, tout chaud, tout bouillant devant le magistrat, qu'il a rencontré souvent dans le monde, et qu'il traite sur le pied d'une affectueuse familiarité.
— Voyons, cher ami, qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il?
— Ma foi, mon cher monsieur, répond le juge quelque peu embarrasé, vous devez le savoir mieux que personne. Vous êtes accusé d'indélicatesse.
— Je saisi je saisi une vétille I...
— Une vétille... soiti mais je n'en suis pas moins obligé d'agir et je me trouve dans la douloureuse nécessité de vous garder. Vous êtes mon prisonnier.
— Votre prisonnier? c'est impossible I
— Les instructions que j'ai reçues sont formelles I...
— Écoutez I je vous sais un galant homme et je