‹ Portraits intimes (volume 3)Chapitre 33 sur 51 · CLARENCE TERRACE · texte numérisé non relu

CLARENCE TERRACE

J'ai profilé d*un récent voyage en Angleterre pour aller voir Henri Rochefort. Je connaissais Tadresse du proscrit : 4, Clarence Terrace, RegenVs Par/:, le plus beau quartier de Londres, l'équivalent de notre avenue de Villiers ou notre boulevard Malesherbes, aux alentours du parc Monceau. Donc, par une belle après-midi de juillet, je sonnai à la petite porte du petit hôtel où notre compatriote a installé ses pénates. Vous connaissez, si vous avez passé le détroit, ces habitations anglaises, dont la physionomie, très particulière, ne rappelle en rien nos maisons de France. Une façade sur laquelle Thiver a marqué son empreinte en longues coulées de suie; un portique soutenu par des colonnes d'ordre ionien, de larges croisées à. guillotine, une grille devant, avec deux marches de granit qui mènent au seuil. C'est assez morose. Ce serait lugubre si une main intelligente n'avait eu soin de . placer au ras de chaque fenêtre, de chaque

ivindow^ une corbeille fleurie, une jardinière où s'épanouissent les géraniums et les blanches marguerites. Ces fleurs éclairent la pierre noire, y déposent un sourire...

Comment allais-je trouver Henri Rochefort? Chagrin, maussade, attristé par l'exil, ravagé physiquement et moralement, dévoré du désir de revoir la mère-patrie? Je fus tout de suite rassuré. Rochefort vint à moi la main tendue, l'œil brillant, le visage épanoui. Je m'informai de sa santé, qu'il me dit être excellente ; je lui demandai si la rue Montmartre ne lui manquait point, s'il ne se trouvait pas trop malheureux...

— Mais non! pas trop, répondit-il... Je me suis parfaitement acclimaté à la vie anglaise. J'aime bien Paris, mais j'aime beaucoup aussi ma tranquillité. Or à Paris l'existence m'était odieuse. Ma porte était assiégée de solliciteurs; quand je sortais, ma tète ayant le malheur d'être assez connue, vingt badauds se retournaient et s'attachaient à mes pas. Ici, je suis libre. Nul ne s'occupe de moi. Je vais où bon me semble, je jouis de la vraie indépendance...

Tandis que Rochefort s'exprime ainsi, je l'examine à la dérobée, et je suis étonné de sa vigueur et de son air de jeunesse. Les cheveux sont poudrés à frimas, mais le visage est à peine ridé, la dent est saine, et l'œil surtout présente une vivacité, une mobilité singulières... Il ne se fixe pas, il papillonne^ il lance un regard aigu, puis se détourne aussitôt. Et

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ainsi que le regard, la voix est brève, hésitante, inquiète, fiévreuse. Cet homme doit être horriblement nerveux ; il doit avoir des colères terribles, des colères blanches. Mais, en dehors de la politique, il est plein d'affabilité et de douceur.

— Vous devez voir beaucoup de monde ici et fréquenter dans la société de Londres?...

— Je ne tiens pas à me répandre... D'ailleurs, j'ignore la langue anglaise...

— Est-ce possible?...

— Je n*ai jamais voulu rapprendre... C'est une de mes théories. J'estime qu'il est funeste pour un écrivain de parler une autre langue que sa langue maternelle. 11 s'assimile inconsciemment les tours, la phraséologie de l'idiome étranger, et peu à peu il perd ses qualités originales et personnelles; il ressemble à ces journalistes polyglottes qui écrivent correctement dans toutes les langues et qui n'écrivent bien dans aucune. Si j'avais commencé à m'exprimer en anglais, aujourd'hui je penserais en anglais et les articles de V Intransigeant ressembleraient à des traductions du Times,

— De quelle façon vous y prenez-vous pour envoyer à votre journal un article quotidien, palpitant d'actualité? Cet article est pour nous, qui sommes du métier, un perpétuel sujet d'étonnement. Avez-vous donc une fée qui vous tient au courant de ce qui se passe et qui traverse le détroit en cinq minutes pour porter votre copie aux compositeurs?

— Mon secret est moins mystérieux, ou plutôt je n'ai point de secret. Je reçois dans la matinée les journaux de la veille au soir. Si un événement se produit de minuit à deux heures du matin, on m'en iaforme par dépêche télégraphique. A midi, ma cop.'e est achevée. Elle part à deux heures par le train-club et arrive vers onze heures à V Intransigeant.,. Et voilà... Vous voyez que c'est tout simple...

L'entretien dérive fatalement vers la politique. Sur ce sujet, Rochefort est intarissable, il n'use pas de réticences, il porte sur ses contemporains des jugements d'une netteté cruelle. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'il abomine les opportunistes, qu'il déteste les juifs, ceux entre autres qui touchent de près ou de loin à la famille Reinach; qu'il tient en piètre estime le caractère de M.Carnot, et que les scandales du Panama l'ont réjoui jusqu'au fond de l'âme.

— Et moi aussi, on a voulu m'acheter, dit-il en riant. Un ancien ministre...

(Rochefort me l'a nommé, mais en me priant d'être discret.)

— ... Un ancien ministre m'a fait proposer 100000 francs par Cornélius Herz, pour ne plus l'attaquer dans V Intransigeant^ proposition à. laquelle j'ai répondu par un redoublement de violence...

— ... El ce fameux Cornélius, est-il vraiment à l'article de la mort?

Rochefort pousse un grand éclat de rire :

— Il se porte comme vous et moi. Mais il est très

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fort, très fort. Il est de taille à rouler tous les hommes d'État de France et d'Europe. Et puis il possède des papiers compromettants; et puis il est (j'en ai recula preuve certaine) l'agent de l'Angletere, deux raisons pour qu'on le laisse en repos I Je vous assure qu'il n'est nullement inquiet. La France fait semblant de réclamer son extradition; l'Angleterre fait semblant de l'accorder; Cornélius fait semblant d'être malade.

Et tous trois sont parfaitement d'accord... Mais laissons de côté ces vilaines choses. Venez, que je vous montre mes acquisitions.

Et nous voilà, tous deux, grimpant les escaliers et parcourant les vastes salons formant galeries, où le maître de céans expose ses objets d'art. Ils sont peu nombreux, mais choisis. Rien que des tableaux de marque, des tableaux anciens. Ici une étude de Goya, que Rochefort a découverte chez un marchand, qu'il a payée une somme dérisoire et qu'il pourrait revendre très cher s'il avait le goût de la brocante — une des meilleures opérations de sa carrière de collectionneur. A côté, j'aperçois un Guardi, le peintre de Venise, une toile ensoleillée qui figurerait avec honneur au musée du Louvre. Plus loin un Van Ostade et, sur une commode en marqueterie, une délicieuse terre cuite de Clodion faisant face au buste de Rochefort, par Dalou. L'idée me vint d'emporter un souvenir de ces merveilles...

— Verriez-vous, dis-je à Rochefort un inconvénient à ce que l'on prit une vue de votre homci

— Nullement..,

— Alors vous me permettez de vous amener un photographe ?

— A votre aise...

Rendez-vous fut pris pour le surlendemain, il s^agissait de trouver le photographe — ce qui -ne laissait pas d'embarrasser un malheureux Parisien, égaré à Londres, et presque aussi étranger que Rochefort aux mystères de la langue anglaise. Je me souvins heureusement que le correspondant de la Revue Illustrée^ M. Geard, est un photographe amateur fort distingué, dont la Revue avait reproduit de jolis clichés.

Je saute dans un cab, j'arrive chez M. Geard. Je lui expose ma requête :

— 1 do not speak french!

Fatalité I M. Geard ne saisit pas le français! Alors, avec une peine infinie, cherchant mes mots, tâtonnant, bégayant, j'accouche d'une phrase informe :

— WUl y ou,,, please... corne with me... photographier Mister Henri Rochefort.,. for the Revue Illustrée...

miracle! M. Geard a compris. Il me montre son appareil. C'est cela même. Nous sommes sauvés. Et nous reprenons de compagnie le chemin de Regent's Park.

' Pendant deux heures, M. Geard a promené son objectif dans toutes les pièces de la maison, dans le fumoir, dans la salle à manger où traînent les reliefs

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