‹ Portraits intimes (volume 3)Chapitre 39 sur 51 · L'INSURGÉ ALPHONSE HUMBERT · texte numérisé non relu

L'INSURGÉ ALPHONSE HUMBERT

Notre sympathique confrère, notre confrère éminemment sympathique... Cette épithète , dont on abuse, s'applique merveilleusement à M. Alphonse Humbert, ancien président du Conseil municipal de Paris et député de la Seine. M. Alphonse Humbert, partout où il passe, éveille la sympathie... Voyez plutôt... H devint en 1893 le meilleur ami de Tamiral Avellan qu'il reçut sous son toit, je veux dire sous le toit de THôtel de Ville; il fut aimé de ses conseillers, de ses électeurs, du Président de la République. H n'y a guère que M. Poubelle et M. Lépine qui s'avisèrent de lui résister. Tous deux furent vaincus par sa bonne grâce. Et, au milieu de ces conflits de pouvoir et d'amour-propre, M. Alphonse Humbert évoluait gaiement avec sa figure de bon nègre blanc, aux cheveux crépus, au teint bistré, à l'œil malin, au nez à la Roxelane, au sourire bienveillant quoique moqueur.

Ne VOUS y trompez pas. Sous ces allures familières et un peu abandonnées, se cache une àme fortement trempée, un talent vigoureux, une volonté tenace, un remarquable tempérament d'orateur. Ce que M. Alphonse Humbert veut, il le veut bien, et tous les potentats de la terre ne Ten feraient pas démordre. Il voulut que M. Garnot assistât au banquet organisé par la Ville en Thonneur de Tescadre russe, M. Garnot dut s'exécuter. Il voulut que nos hôtes parcourussent quarante-cinq kilomètres en landaus à travers Paris, Tamiral Avellan dut avaler ses quarante-cinq kilomètres...

En vain M. Dupuy et d'autres membres du cabinet élevaient-ils des objections... Si la foule allait se montrer inconvenante? Si quelque nouveau Flôquel allait narguer l'envoyé du Tsar? Si les anarchistes s'avisaient de lancer une bombe, ou simplement un pétard sur la redingote de Son Excellence? — Je réponds de tout, dit M. Humbert. Et l'événement lui donna raison. La promenade fut charmante. Le peuple se distingua par sa courtoisie. Les garçons bouchers de l'abattoir éclipsèrent M. de Goislin, qui était — vous le savez — l'homme le plus poli de France ; les écaillères des Halles prirent des airs de duchesse, et les gamins de Paris, ces enfants terribles, acquirent en un jour la notion du respect... Vous pensez bien que M. Humbert ne s*était pas engagé à la légère en cette aventure : il avait pris ses renseignements; il avait interrogé les plus farouches

l'insurgé ALPHONSE HUMBERT 263

édiles du Conseil municipal, ceux qui refusèrent de voter le crédit des fêtes russes.

— Allez-y I avaient répondu ces croquemitaines. Le peuple est avec vous. Nous ne pouvons plus passer dans notre quartier : tout le monde nous montre le poing et nous accuse de manquer de patriotisme...

Et c'est ainsi que Tamiral Avellan put fraterniser avec le bon peuple de Paris...

Il y a juste vingt-deux ans, Alphonse Humbert en était réduit à se nourrir de racines et endurait les brutalités des garde-chiourme. Il était forçat — forçat politique s'entend. Le 3® conseil de guerre, siégeant k Versailles le 20 novembre 1871, sous la présidence du colonel Jobey, du 5* de ligne, l'avait condamné aux travaux forcés à perpétuité. Quel crime lui reprochait-on? D'avoir fomenté la guerre civile en collabo-, rant au Père Duchêne, J'ai cherché le compte rendu in extenso de cette séance; j'ai feuilleté la Gazette des Tribunaux^ le Figaro de Tépoque; je n'y ai trouvQ qu'une analyse écourtée et sèche. La Gazette esquisse la silhouette du prévenu : «. Le sieur Humbert est petit, il porte toute sa barbe et se défend avec un remarquable aplomb... » Le Figaro^ moins explicite, se contente de le traiter d'énergumène. On sent très bien que le pauvre Humbert était, en ce temps-là I un seigneur sans importance. Et puis, l'opinion publique professait une telle haine pour les communards qu'elle accueillait leur condamnation avec la

plus grande indifférence. Et les jugements ne tra!naient pas! Les membres du conseil de guerre menaient les débats tambour battant... Au bout de cinq minutes de délibération, le verdict était rendu : Pan! la peine de mort. Vlan I la déportation à Nouméa.

Humbert dut partir, comme les camarades, pour la Nouvelle. Il y demeura huit années, et quelles années ! On se demande comment sa raison n'y a pas péri, comment sa santé physique y a résisté... Il était tombé sur un gardien — vraie brute à tête humaine — qui l'avait pris en exécration. Ce gardien recevait un subside spécial pour Talimentation des captifs. Il trouvait plus avantageux d'empocher l'argent et de laisser les condamnés pourvoir eux-mêmes à leur nourriture.

— Cherchez votre vie là dedans, leur disait-il en leur montrant un champ de manioc.

Et les malheureux, épuisés par quinze heures de travail , étaient obligés d'aller voler des tiges de manioc pour ne pas mourir de faim.

Humbert avait-il, en quelque occasion, manifesté sa mauvaise humeur? ...Le geôlier lui gardait un chien de sa chienne. Un jour, il l'avait chargé de conduire une lourde charrette sur des routes défoncées. La roue pénètre dans une ornière, la charrette s'embourbe, le cheval lance des ruades épouvantables...

Le garde-chiourme saisit un des traits de la car* riole, l'accroche à la ceinture d'Humbert...

l'insurgé ALPHONSE HUMBERT 265

— Tu vas, lui dit-il, te placer derrière le cheval et tirer avec lui...

Si Humbert n'eut pas la poitrine défoncée, ce ne fut pas la faute de son bourreau...

Il résista cependant à la tentation de Tétrangler. Il réussit à dompter ses nerfs... La privation, la misère, le désespoir avaient heureusement affaibli son énergie. Mais chaque journée nouvelle l'exposait à de nouvelles épreuves. Les forçats devaient, tous les dimanches, assister à la messe sous peine de cent coups de corde, appliqués au bas des reins — supplice digne des Chinois. Certain matin, Humbert,' entraîné par un compagnon libre penseur, se dérobe à ce devoir et, au lieu d'aller écouter la parole du Seigneur, prend la tangente et s'esquive... A peine a-t-il quitté lesl'angs qu'un grand frisson le saisit. Il vient d'apercevoir au coin de l'église son ennemi intime, le redoutable gardien.

— Je suis perdu, se dit-il... Si mon absence est découverte, je recevrai mes cent coups de corde... C'est la mort, sans rémission...

Que faire? Humbert se souvient qu'il a dans sa poche un petit flaCon de rhum, acheté sur ses économies. Il croit remarquer que le cerbère titube légèrement et a quelque peine à conserver son aplomb. Il paye d'audace, s'avance vers lui, l'arrête, et, lui tendant sa bouteille : . — Bois, dit-il d'un ton impérieux...

L'autre, étonné, débouche le flacon, renifle l'odeur

du rhum , écarquille les yeux déjà troublés par rivresse, porte le goulot à ses lèvres, avale d'un trait la liqueur et tombe comme une masse.

Humbert était sauvé...

Et que d'autres aventures! Il y a l'histoire du bandit corse grand ami d'Humbert. Ce brave garçon, auteur d'une vendetta fameuse, mais au demeurant le meilleur fils du monde, s'était échappé du bagne. Poursuivi, traqué dans les bois par les troupes indigènes, il fut repris, mais non pas vivant, car il s'était tiré une balle dans la tête. Il y a l'histoire des billets de banque détournés par un agent infidèle ; l'histoire de la tentative d'évasion...

Je n'en finirais pas...

Quand on vint, en 1879, annoncer à Humbert qu'il était libre, il demeura tout d'abord stupide.' Il n'osait pas comprendre; il craignait d'être le jouet d'une illusion. Imaginez-vous un homme qui passe tout à coup des profondes ténèbres au rayonnement du grand soleil. Telle était l'impression de l'ex-prisonnier. Il ne se ressaisit qu'à son retour en France. Il fut invité à prononcer un discours sur la tombe d'un vieil insurgé , et , pour bien prouver qu'il avait recouvré tout son sang-froid, il s'empressa d'insulter la magistrature de son pays en la traitant de vile pro$tituée. Ce mot lui valut six nouveaux mois de prison. Il passa des chantiers de Nouméa aux cachots de Pélagie... A peine avait-il eu le temps de respirer la douce brise de France.

l'insurgé ALPHONSE HUMBERT 267

Ces misères sont lointaines. Alphonse Humbert en parle sans haine, sans rancune, sans excès de complaisance. Il ne s'en pare pas comme d'une auréole; il ne maudit pas ses juges; il ne triomphe pas bruyamment. Il a la revanche modeste... Et c'est par là qu'il nous plaît, par cette simplicité, infiniment plus spirituelle que la morgue de tel de ses vieux compagnons d'armes, qui prend des airs de victime et de Titan foudroyé...

Page 1