‹ Portraits intimes (volume 3)Chapitre 38 sur 51 · OS · texte numérisé non relu

OS

qu'un homme public. Il se nourrit d'éloquence et de beaux vers. Sa voix est admirable, sonore et cuivrée comme celle de Gambetta, avec moins de puissance, mais plus de douceur. Cette voix enchanteresse a ensorcelé tous les Valentinois (ce sont les habitants de Valence) et sans doute, j'imagine, les Valentinoises. Maurice Faure est adoré et on le sent si solidement établi dans son fief qu'aucun concurrent n'ose se mesurer avec lui. Les urnes s'emplissent à son profit, sans qu'il ait à s'en occuper le moins du monde. Les bons électeurs ne mettent qu'une condition à leurs suffrages. Us veulent contempler leur cher Maurice, lui serrer la main et trinquer à sa santé, mais ils n'entendent pas que Maurice se mette en dépense pour les venir voir. Ce soin les regarde... Et chaque matin, dès que paraît l'aurore aux doigts de rose, une calèche attelée de deux chevaux vigoureux, ornés de pompons et de sonnailles, s'arrête à la porte de Maurice... Maurice descend, le chef couvert d'un large panama (sa conscience sans reproche lui permet d'arborer ce chapeau maudit. Combien de députés n'en pourraient pas faire autant!)... Et la tournée commence... La voiture file le long des routes poudreuses; elle s'arrête dans tous les villages, dans les plus petits hameaux. Maurice descend, presse les paumes calleuses qui lui sont tendues, et l'on s'en va au bouchon voisin sabler le vermout, casser une croûte et échanger quelques considérations sur l'avenir de la République... Cet exercice dure toute

la journée. Au crépuscule, les chevaux caparaçonnés ramènent au gîte Theureux candidat.

Vous croyez peut-être qu'il est enroué, vanné, éreinté, par ce régime. Désabusez-vous. Ces Méridionaux ont un prodigieux ressort. A peine a-t-il pris son café et allumé son cigare, que Maurice Faure retrouve des forces. Et toujours à ce moment quelqu'un lui demande de chanter un de ces vieux poèmes provençaux qu'il chante si bien.

J ai eu le plaisir, au mois d ao()t 1893, de lui entendre réciter la Vénus d'Arles d'Aubanel. La nuit était tiède, le firmament plein d'étoiles, une douce brise agitait les feuilles... Nous étions là cinq ou six Parisiens, Jules Claretie et son fils, Sarcey, Got, une charmante femme. M"" Genestel... Les vers s'envolaient, nous berçant de leur exquise musique. Le chefd'œuvre, en passant par les lèvres de Maurice Faure, prenait un aspect divinement sculptural. Nous voyions monter dans l'azur le corps de la déesse, patronne des brunes filles et des robustes gars de Provence, — de la brûlante déesse qui allume dans leurs veines le feu du désir... Et le cantique d'amour nous semblait sublime — que dis-je? — il nf)us semblait chaste, car il symbolisait à nos yeux l'âme d'une race demeurée invinciblement fidèle au culte de la Beauté...

M. Maurice Faure est l'enfant chéri de la fortune et de la victoire. Il a reçu d'une bonne fée le don qui consiste à se rendre populaire. Il n'en est pas réduit

à suivre les errements de certain député roumain dont Taventure est demeurée légendaire. Ce citoyen ingénieux, désirant gagner les sympathies des faubourgs de Bucharest, avait fait l'acquisition d'un lot considérable de bottes à Técnyôre. Il invita tous les électeurs à venir se chausser chez lui; mais il eut soin de pe délivrer à chacun que la moitié d'une paire — réservant l'autre moitié pour le lendemain du vote. Les gens de Bucharest, qui ne voulaient pas demeurer un pied en l'air, donnèrent un vigoureux coup de collier, et notre homme réunit la presque totalité des voix exprimées...

Et maintenant, ô candidats présents et futurs qui affrontez périodiquement l'aventure des scrutins, prenez courage, tenez- vous prêts à tous événements et ne craignez pas de proclamer bien haut :

Que vous avez été élus à une majorité écrasante; ou battus de quelques voix ; que votre victoire a été éclatante; ou votre défaite imprévue; et enfin, n'oubliez pas de flétrir, selon l'usage immémorial, les scandales de la pression administrative et de la candidature officielle/

Page 1