‹ Portraits intimes (volume 3)Chapitre 4 sur 51 · LE JUBILE DE SARCEY · texte numérisé non relu

LE JUBILE DE SARCEY

... Sarcey marche de plus en plus vite. Il saute comme un cabri, il escalade les ruelles tortueuses, il sinsinue entre les murs effondrés et arrive tout courant, tout bouillant, devant une construction assez banale, mais qu'il contemple d'un œil attendri. C'est la maison où il est né, la maison où son père vint se fixer après les Gent-Jours, pour y fonder un modeste pensionnat... Et ses impressions s'éveillent en foule, et mille souvenirs lui montent du cœur aux lèvres :

« Il ne roulait pas sur l'or, mon pauvre père... Il avait commencé par être canut à Lyon et tirait la navette sans aucune espérance de faire fortune. Il s'enrôla malgré sa myopie excessive, dans Tarmée de l'Empereur, fît la.campagne de France, et se trouva en 1815 échoué à Paris, avec quelques sous vaillant. Un de ses amis lui conseilla de s'établir à Dourdan et d'y ouvrir une institution. Il suivit ce conseil qui, par hasard, se trouva être excellent. Damel les premiers temps furent durs. Chacun dut mettre la main à la pâte. Mon père, qui n'avait reçu qu'une instruction sommaire, élargit ses connaissances. Ma mère, dont l'activité était merveilleuse, veillait au grain, faisant tout par elle-même, trouvant le moyen d'être partout à la fois, au marché, à la cuisine et au parloir, où elle recevait les parents d'élèves... Il me semble la voir, trottinant, claquant les portes, gourmandant les servantes, suspendant le linge de^la lessive ici même, où nous sommes, dans cette allée de tilleuls... Car je la reconnais, cette allée... J'y ai joué si souvent à la

toupie I Seulement, dans le temps, elle me paraissait immense, tandis qu'à présent elle me paraît toute rabougrie. On dirait qu'il n*y a qu'à enjamber I Comme les choses changent d'aspect avec l'âge I Je suis comme Perdican... Où j'ai laissé un lac et une forêt, je retrouve une flaque d'eau et des brins d'herbe! »

Sarcey en est là de ses réflexions, quand une voix cordiale frappe son oreille.

— Eh quoil c'est donc toi, mon vieux Francisque!...

Un gros paysan s'avance vers lui, blouse bleue, sabots de frêne, bâton noueux à la main, casquette en peau de chèvre...

Sarcey regarde, un peu étonné...

— Je suis Michel, le petit Michel. Tu ne te rappelles pas nos bonnes farces sur les remparts.

— Si je me les rappelle! Ah, mon pauvre Michel! viens que je t'embrasse !...

Et les deux copains s'en vont bras dessus, bras dessous et ils arpentent, d'un pas gaillard, la longue pelouse du jeu de paume...

Tandis qu'ils s'éloignent, en bavardant des choses passées, j'examine le lieu où je me trouve; je suis frappé par la physionomie placide des gens qui m'entourent. Je remarque que cette physionomie est en parfaite harmonie avec l'aspect de Dourdan... La petite ville (une des plus anciennes de Gaule) a l'air de dormir. Ses rues calmes et propres, ses jardins

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