LE JUBILÉ DE SARCET
muets et bien peignés, ses maisons closes, ses murailles féodales, le donjon de son château et le clocher de son église qui se regardent depuis tant de siècles... De tout cela s'exhale comme une odeur de cimetière ou de musée, une odeur fade et moisie...
Je communique mon impression à Fun de mes voisins, homme considérable du pays :
— Je vous reconnais bien là, me dit-il en souriant. Vous ne saurez jamais, vous autres Parisiens, apprécier et comprendre la province. Vous vous imaginez que cette ville est morte, parce que ses rues sont désertes. Erreur profonde! Elle vit, mais d^une vie tout intérieure et qui ne se manifeste pas au dehors. C'est comme un feu qui se cache sous la cendre. Ëcartez la cendre et vous découvrez des tisons brûlants. Ces maisons médiocres renferment de véritables trésors, des écus amassés par plusieurs générations, enfouis soigneusement dans des bas de laine. Voyezvous ce paysan qui marche devant nous les mains dans ses poches? 11 possède deux millions en terre et près d'un million en titres de rente... Cependant, allez lui rendre visite à l'heure de son souper. Vous le trouverez dans sa cuisine, une écuelle de soupe sur les genoux, et mangeant à la lueur de l'âtre, afin d'économiser un bout de chandelle... Et ils sont tous ainsi, ou presque tous, poussant l'épargne jusqu'à l'avarice et n'ayant qu'un plaisir au monde, thésauriser, placer leurs louis d'or, arrondir leur patrimoine... Ils végètent de la sorte, chacun chez soi, ne
se faisant point de politesses, car les politesses coûtent cher, ne se recevant à dîner qu'aux jours traditionnels de mariage, de baptême ou d'anniversaire. Le père transmet à son fils ses traditions, en même temps qu'il lui lègue sa fortune. Et le fils (sauf de rares exceptions) accroît le dépôt sacré de ses ancêtres : il pense, avoir bien mérité de sa famille et de sa patrie, quand, avant de mourir, il a doublé ou triplé son capital... Je sais que ces mœurs ne sont pas celles de Paris, ni des grands centres, ni des cités populeuses où règne un luxe eflFréné... Mais je crois que tous les cultivateurs de France, tous les habitants de nos communes, de nos bourgades, de nos chefs-lieux d'arrondissement et de canton, sont animés du même esprit d'ordre, dominés par les mêmes instincts d'économie...
« Ceci vous explique, poursuivit mon député (ai-je dit que mon interlocuteur était député?), comment notre admirable pays a pu résister à l'effroyable assaut des cinq milliards; comment il peut supporter les lourds impôts qui l'accablent et comment dans quelques années il aura, sinon oublié, du moins réparé en partie les ruines causées par l'écroulement du Panama... »
Mon député avait raison... Ne méprisons pas trop ces bonnes gens, qui donnent à la France le pur froment dont elle a besoin pour subsister. Ne raillons pas la médiocrité de leurs goûts, la mesquinerie de leurs habitudes, l'étroitessede leurs aspirations. Son*