IV. — JEAN RICHBPIN
Jean Richepin, le plus beau des poètes et le mieux doué, et le plus vaillant, et le plus sonore, est, au moins une fois par an (quand il fait jouer un nouveau drame ou publier un nouveau volume de vers), le lion du jour. Sa photographie s'étale aux vitrines, les journaux sont pleins de son nom; les reporters le guettent à la sortie du théâtre et lui arrachent des confidences; un parfum de gloire Tenveloppe; ses narines frémissantes aspirent le doux encens de la popularité... Quelle route il a parcourue, et par quels chemins il a passé, avant d'en arriver là!
Il naquit d'un médecin militaire et passa (comme J.-J. Weiss) ses années d'enfance à vagabonder au hasard des changements de garnison. De là, sans doute, ce goût des voyages qu'il a dans le sang et auquel il s'abandonne périodiquement avec frénésie... Il voulait se faire artiste. Son père rêvait pour lui la carrière paisible du professorat. Jean entra à l'Ëcole
normale, en sortit au moment de la guerre, prit le fusil, s'engagea dans un corps de francs-tireurs, puis, la paix conclue, il s'installa sur la butte Montmartre, près du Cabaret des assassins. Ce fut l'époque de la grande bohème. Il n'avait pas le sou; il écrivaillait dans des feuilles obscures, rédigeait au Mot d'ordre le courrier parlementaire et tirait avec ses amis Bouchor et Ponchon de gigantesques bordées au quartier latin. Entre temps il composait sa merveilleuse Chanson des gueux^ qui lui valut un mois de prison et la perte de ses droits civiques. L'été venu, il filait n'importe où au hasard de ses caprices, de préférence vers la mer, qu'il a toujours adorée. Il errait le long des ports, la pipe à la bouche, vêtu d'une vareuse de matelot, il aidait à la manœuvre et passait la nuit à bord des bateaux de pêche, aspirant à pleins poumons la brise du large. D'autres fois, il suivait une troupe de saltimbanques, étudiant leurs mœurs, vivant avec eux et s'amourachant des bohémiennes aux cheveux crépus et aux yeux noirs. Il a conté, dans des pages exquises, ces souvenirs de jeunesse. L'imprévu l'attirait, il avait horreur de l'existence bourgeoise et réglée; il dépensait follement la sève qui bouillonnait dans ses veines, s'abandonnant aux pires extravagances, par exemple, se mesurant en plein boulevard des Batignolles avec un hercule de profession et le terrassant aux acclamations de la foule enthousiaste. . . C'est à Londres que lui advint la plus originale de ses aventures... Il s'y était rendu au petit bonheur,
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n'ayant que quelques louis en poche, mais comptant sur sa bonne mine pour se procurer bon souper, bon gîte... et le reste. Le prix du billet, aller et retour, épuisa, à peu de chose près, son pécule. Il se trouva seul, avec une vingtaine de francs de menue monnaie, dans rimmense ville. Il s'ingénia pour tirer parti de ces modestes ressources. Il se nourrissait comme les olivriers de la cité : une pinte d aie, un morceau de pain, quelques brides de poisson fumé, constituaient son menu de chaque jour. Cependant, et malgré ses rigoureux principes d'économie, ses ressources s'épuisaient. Un jour vint où il ne put s'offrir le morceau de morue indispensable à sa subsistance. Alors, comme son estomac de vingt-cinq ans criait famine, il s'avisa d'un curieux stratagème.
Il avait remarqué que les sergents racoleurs de l'armée anglaise cherchaient de toutes parts à engager des recrues. Ces engagements étaient toujours précédés de repas bien arrosés, h l'issue desquels le jeune conscrit, ivre mort, apposait, sans résistance, sa signature sur le papier du sergent et se trouvait engagé pour sept années au service de la reine Victoria... Richepin résolut de jouer un bon tour aux émissaires de Sa Très Gracieuse Majesté et de s'offrir à leurs dépens un succulent déjeuner.
Il se dirigea vers la prochaine caserne et se promena devant la porte sans affectation. Le premier sergent qui aperçut ce grand gaillard, bien bâti, au torse vigoureux, aux jarrets d'acier, tomba dans le
piège. — Tiens, se dit-il, voilà mon affaire : quel beau horse-guard nous aurions-làl — Il s'approcha, lia conversation, offrit un verre de gin. Richepin, riant sous cape, le suivit au cabaret... A.u verre de gin succéda une bouteille de claret, accompagnée d'une énorme tranche de roastbeef. Richepin vida la bouteille, engloutit le rosbif, y ajouta un fort morceau de chester; il mima, en comédien consommé, les premiers symptômes de Tivresse, puis, profitant d*un moment de distraction du sergent, il fila par la porte ouverte, avec la légèreté d'une gazelle...
Où sont les neiges d'an tan? Certes Richepin, applaudi, glorieux, prospère, est aussi heureux qu'un homme peut l'être; mais parfois ne lui arrive-t-il point de songer en soupirant à ces heures d'insouciance et de joyeuse folie ?