V. — FRANÇOIS FABIÉ
M. François Fabîé est né dans le Rouergue, d^une mère paysanne et d*un père bûcheron. Son enfance s'est passée à courir le long des bois, à pécher des truites dans les torrents et à suivre les troupeaux de bœufs qui paissent sur les montagnes. Supposez que M. Fabié fût venu au monde cent ans plus tût : il eût été bûcheron comme ses aïeux, ou laboureur, ou berger, et son àme de poète fût demeurée ensevelie sous un rude sayon de villageois. Peut-être eût-il composé quelques chansons naïves que ses compatriotes, les habitants de Roupeyrac, auraient fredonnées durant les veillées d'hiver. Sa production littéraire ne fût pas allée plus loin... Combien de forces se sont ainsi perdues, combien de talents en germe sont demeurés enfouis dans les cendres du passé... Mais la destinée de François Fabié Ta fait nattre en un siècle d'instruction obligatoire. Il est allé à Técole; puis au collège. Ses maîtres, remarquant ses apti-
ludes, Tont poussé dans la voie de l'enseignement; le petit pâtre fort en thème est devenu bachelier, licencié, et aujourd'hui il inculque des notions de rhétorique aux jeunes bourgeois du Marais et du quartier Saint-Antoine.
En est-il plus heureux? Lui seul pourrait nous le dire. Sans doute, il éprouve quelque fierté à promener dans sa province natale sa gloire naissante ; il lui est doux de recevoir les hommages de ses compagnons d'enfance, qui le considèrent comme un grand homme, de se dire que la principale rue de Roupeyrac portera son nom, et que son buste sera inauguré dans la salle de la mairie par M. le Sous- Préfet et M. le Recteur d'académie. Cependant, lorsque vient le mois de mai, que les haies d'aubépine s'étoilent de roses blanches et que les châtaigniers s'épanouissent, le professeur François Fabié, courbé sur sa table de travail, corrige des copies de discours français, et il songe, non sans un soupçon de mélancolie, que, depuis bientôt vingt années, absorbé par ses labeurs universitaires, il n'a pas eu le loisir d'aller voir fleurir le printemps dans les vallées de son cher Rouer gue.
Il se console en faisant des vers et en les lisant à ses amis. Car sa demeure est hospitalière; elle s'ouvre aux artistes, aux gens de lettres, aux poètes. Ils ont joie à pénétrer dans ce logis et à s'asseoir autour de cette table cordiale où fument les plats du pays, le bœuf à Tétuvée et le cassoulet doré. Après
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dîner, on passe au salon et chacun, sans se faire prier, à la bonne franquette, récite son petit morceau. Antony Valabrègue déclame quelques sonnets autour délicat, et le maître de céans, de sa voix chantante^ imprégnée d'un formidable accent du Midi, détaille un de ses poèmes savoureux, la Chanson de l'alouette^ les Sabots ou Jean le Pâtre... Quand je dis que François Fabié détaille ses vers, le mot n'est pas juste, il les module plutôt, il les soupire, il en tire une lente et berceuse mélopée. Tous les poètes, sauf peut-être Richepin, affectionnent cette façon de dire qui d'abord surprend Toreille et qui finit par la charmer. Ils demeurent dans la tradition. J'imagine que les rapsodes ne devaient pas chanter autrement leurs longs récits devant les Grecs assemblés...
C'est chez François Fabié que je vis pour la première fois Léon Cladel. Il y venait souvent. Ces deux hommes s'aimaient beaucoup, quoique foft dissemblables. Autant François Fabié est modeste dans ses discours , autant Léon Cladel était irascible , orgueilleux, éternellement révolté contre les lois sociales. La différence de leurs caractères s'explique par celle de leurs origines. L'un avait passé son enfance dans la solitude des grands bois, l'autre était . né dans une de ces villes du Midi, si chaudes et si bruyantes, où les cervelles sont toujours sur le point d'entrer en ébuUition.
Le père de Léon Cladel exerçait à Montauban la profession de bourrelier; il voulut faire de son fils
un homme distingué et Tenvoya à Paris pour y suivre les cours de la faculté de droit. Léon Gladel débarqua chez nous avec des rêves de gloire plein la tête, quelques manuscrits dans sa valise etfortpeud'écus sonnants dans sa poche. Il se fit bientôt connaître dans les cafés du quartier latin, où il pérorait avec une éloquence communîcative et une fougue entraînante. Se trouvant un jour assis dans une brasserie du boulevard Saint-Michel, il interpella violemment son voisin de table, un étudiant catholique dont la ferveur cléricale lui était connue. Celui-ci se rebîfifa. Léon Cladel éleva la voix et, la discussion s'envenimant, le fils du bourrelier grimpa sur sa chaise et entama un discours où FËglise, le pape, la religion chrétienne et Dieu lui-même étaient drapés de belle façon... Quelle harangue, mes amis! Les yeux de Torateur lançaient des éclairs, ses mains tremblaient, ses pieds trépignaient, sa poitrine rugissait et ses cheveux bouclés décrivaient autour de sa tête une sarabande désordonnée. Bientôt tout le boulevard entra en rumeur, le café fut envahi par la foule, avide d'entendre le verbe de ce prophète inspiré... Il s'arrêta enfin et s'écroula sur sa chaise, trempé de sueur, brisé de fatigue et complètement aphone. Le cafetier, qui n'avait jamais réalisé une aussi belle recette, apporta à Cladel un grog brûlant, destiné à ramener la chaleur dans son corps anéanti, puis, se penchant vers l'héroïque Montalbanais, il lui murmura ces douces paroles :
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— Vous savez, monsieur, quand il vous plaira de revenir, je vous offre gratis les consommations!...
Voilà où peut mener l'éloquence 1
L'âge et la maladie, en ruinant la santé de Léon Cladel, n'avaient pas atteint son âme. Elle était demeurée passionnée comme jadis, prompte aux accès d'enthousiasme et de colère. L'auteur des Va-nU'pieds avait des sympathies et des antipathies également instinctives et démesurées. Je me rappelle que certain soir, un des convives de François Fabié eut la malencontreuse idée de prononcer le nom de Sarcey. Léon Cladel, qui était en train de manger tranquillement son cassoulet, sursauta, brandit une fourchette menaçante et s'écria en déchargeant sur la table un coup de poing furieux :
— Ne parlez pas de ce misérable I...
En vain, essayâmes-nous de le ramener à des sen* timents plus modérés; Cladel professait cette opinion que la haine de Sarcey est le commencement de la sagesse ; il n'en voulut pas démordre et nous prouva, avec un luxe d'arguments prodigieux, que Sarcey : i^ ignorait les premiers éléments de notre langue; 2^ n'avait aucune expérience du théâtre; 3** était incapable de porter un jugement littéraire; 4" manquait absolument de sincérité, de bonne foi et de sens commun...
Il faut vous dire que, quelques jours auparavant. Sarcey, parlant des œuvres de Léon Cladel à 6on auditoire du boulevard des Capucines, avait eu le
malheur de ne pas les admirer sans réserve Je croîs bien que Gladel avait Tesprit trop élevé pour en garder rancune au conférencier; mais il avait pris en pitié la pauvreté de son goût, et il le lui témoignait en toute occasion ou secrète ou publique, comme il est dit dans Ruy Bios. D'ailleurs le mépris de Léon Cladel ne s'attachait pas au seul Sarcey, il atteignait tous les journalistes, tous les chroniqueurs, tous ceux qui, en alignant du noir sur du blanc, ne pensent pas écrire des pages de livre et ne comptent pas éblouir la postérité. Il avait, lui, cet heureux homme, la ferme conviction de traverser avec ses œuvres les âges futurs, et il Tavouait naïvement.
— Ce que j'ai fait, disait-il, durera comme le marbre...
Touchante ingénuité I Souhaitons que les Sainte- Beuve du xx** siècle ratifient l'opinion avantageuse que ce pauvre Léon Cladel se faisait de son mérite 1