LES DEBUTS LITTEKAIRES DE HENRI MEILHAC
décoré et marié. Il néglige sa femme pour courir après une rouée, qui le traite comme un laquais, le trompe et se soucie de lui autant que d'une vieille paire de gants. »
Le portrait est légèrement chargé. Les banquiers ne ressemblent plus à ce modèle, et j'imagine qu'en 1853 ils n'avaient pas tous le nez violet et les lèvres papelardes. L'aimable M. Bischoffsheim, le grand ami de Meilhac, qui était alors dans toute la fleur de Télégance et de la jeunesse, désavouerait assurément ce croquis. Mais on ne peut exiger d'un débutant, qui se jette à corps perdu dans les lettres, le goût sûr d'un moraliste. On ne lui demande que de la verve.
Or, pour de la verve, Meilhac-Talin en a, et de la meilleure. Il la gaspille à tort et à travers; il raille un peu tout le monde, il fronde l'Académie (naturelmentl), il crible d'épigrammes le Conservatoire, les actrices et leurs mères. Chemin faisant, il laisse échapper cette profonde pensée :
« On reconnaît l'actrice qui, vient du Conservatoire à sa mère qui raccompagne. Chez l'actrice-lorette, la mère est remplacée avantageusement par une femme de chambre. Disons, pour être exact, qu'il est difficile de distinguer la mère de l'une de la femme de chambre de l'autre. »
Des actrices, il passe à ceux qui les protègent et saisit au vol ce dialogue délicieux. Une jeune personne est assise à côté d'un homme mûr, qui la regarde avea
attendrissement. La petite se penche vers lui am'ja* reusement et d'une voix câline :
« — J'ai joué à la Bourse, chéri, et j'ai gagné.
« — Ahl ahl...
« — J'ai rejoué à la Bourse, chéri, et tu as perdu. »
Enfin il ne craint pas de s'attaquer aux institutions les plus puissantes, entre autres à celle du vaudeville. Comment se fait un vaudeville^ tel est le titre d'un de ses articles; c'est une charge à fond de train dirigée contre ce genre qui, à cette époque, n'était pas encore suranné. Il faut distinguer, dit-il, le vaudeville de la comédie-vaudeville. Le premier est sans façon, la seconde « vise au style et conduit son auteur à l'Académie ». On ne saurait mieux parler. Meilhac luimême en sait quelque chose I...
Quant au vaudeville à couplets, il sert de cible au jeune Talin, qui lui décoche ses traits les mieux aiguisés. Trousser un couplet I la belle affaire I II n'est pas nécessaire d'être intelligent pour y réussir, ni d'être poète, ni même de savoir écrire en français!...
Et le chroniqueur nous donne la recette de cet art, moins difficile à ses yeux que celui « d'accommodet les pommes de terre. »
« Il y a des gens naïfs qui croient que, pour faire des couplets, il est nécessaire de faire des vers. Erreur profonde I Un vers ne doit avoir qu'un certain nombre de syllabes — huit, je suppose. On écrit une ligne de prose, on y laisse los huit syllabes les plus