‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 43 sur 50 · LA JOURNEE D'UNE TRAGÉDIENNE · texte numérisé non relu

LA JOURNEE D'UNE TRAGÉDIENNE

reprend de plus belle : quelques fâcheux, vite expédiés; quelques amis reçus à la hâte, entre deux portes :

— Venez donc, ce soir, à six heures. Nous bavarderons en dînant à la campagne!...

Les familiers savent ce que signifie ce mot; et que ce dîner à la campagne ne doit avoir lieu, ni à Saint- Germain, ni à Versailles, ni même au Bois de Boulogne. Ces pays lointains ne conviennent qu'aux oisifs. Sarah peut bien, à la rigueur, faire le tour du monde : elle n*a pas le temps d'aller à Suresne, et d'en revenir.

NonI elle dtne à la campagne sans quitter Paris; elle n'a point pour horizon les hautes futaies, et les coteaux verdoyants; elle aperçoit en vidant son verre la caisse jaune des fiacres, et l'étalage violemment illuminé des bijoutiers du boulevard...

Je puis vous révéler ce mystère, et vous inviter à dîner à la campagne sous les auspices de Sarah Bernhardt... Franchissons ensemble le seuil de la Renaissance, circulons dans ces couloirs tortueux qui semblent s'enrouler aux flancs d'un transatlantique (est-ce le faux air maritime de ce théâtre qui a séduit la tragédienne, en lui rappelant ses traversées?)... Une porte basse... C'est là... Tocl tocl... Un fouillis de tentures, de satins précieux, de soies orientales, quelques fleurs, quelques plantes, un feu clair flambant dans la cheminée, et, devant le feu, étendue sur des coussins, enveloppée d'une robe

japonaise aux longues manches, la maîtresse de céans avenante et souriante... A terre, sur Tépais tapis, une nappe blanche, et, sur la nappe, des viandes, des légumes, venaisons fumantes, patates cuites sous la cendre, entremets onctueux, fromages et fruits...

Les convives arrivent , attrapent une assiette , s'allongent sur un coussin, s'installent à la cavalière,' sans cérémonie. Et l'on mange de bon appétit, et l'on devise gaiment. Sarah dit ses projets d'avenir, sa façon de comprendre Hermione qu'elle va bientôt jouer, son enthousiasme pour les beaux vers.

— Ohl ce rôle, voyez I J'en rêve la nuitl...

Vingt fois, la portière se soulève. Vingt fois, l'administrateur vient consulter la patronne, lui demander des ordres; et s'en va, après lui avoir baisé la main, comme le grand prêtre d'Assyrie baisait la main de Sémiramis... De la sorte s'achève le dînera la campagne, ainsi nommé à cause de son allure éminemment pittoresque...

Huit heures sonnent... Sarah Bernhardt ajuste le temps de s'habiller pour entrer en scène, ou de monter au guignol pour surveiller la répétition. A minuit, après le spectacle; k une heure, en avalant un bol de bouillon, elle donne encore des audiences... Et elle rentre chez elle, pouvant se dire sans doute à plus juste titre que l'empereur romain, qu'elle n'a pas perdu sa journée.

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Co&cevez-vous le terme d'une telle activité? Concevez-vous que cette femme extraordinaire puisse vieillir, prendre sa retraite, se retirer à Nemours, refuge des comédiens fatigués?... A la voir, si merveilleusement active, cette idée ne vous vient pas. Le jour où Sarah, vaincue par Tâge, devra se reposer, elle mourra; — à moins qu'elle ne s'intéresse à l'élevage des poules et des lapins, qu'elle ne renouvelle l'agriculture, ou qu'elle n'écrive ses mémoires.

En attendant, elle travaille seize heures sur vingtquatre — reine et mère d'un petit peuple dont elle est l'idole.

Je me demande s'il y a beaucoup de femmes du peuple qui peinent autant que cette princesse?...

Mounet-Sully arrive le troisième dans la troupe de la Comédie-Française, par ordre d'ancienneté. C'est, depuis le départ de Coquelin, l'artiste le plus populaire de la maison. Il l'est devenu, beaucoup par ses qualités et un peu par ses défauts. Le public Ta considéré pendant longtemps comme un fou, comme un toqué de génie, et l'on a composé mille légendes avec le récit de ses excentricités.

L'illustre interprète d'Œdipe et d'Bamlet naquit à Bergerac en 1841. Sa famille s'opposait à la vocation qui le poussait vers la scène. Il vint à Paris, entra au Conservatoire, dans la classe de Bressant. Déjà à cette époque Mounet-Sully prenait des airs de beau ténébreux; il affectait de mépriser l'enseignement classique et s'efforçait de renouveler les rôles que ses maîtres lui donnaient à étudier. Ses camarades l'appelaient par ironie Monsieur Midi à quatorze heures. Ils ne prévoyaient guère que ce jeune échappé de Charenton, aux gestes et aux théories bizarres, pût

devenir une des gloires de la Comédie-Française. Mounet obtint, non sans peine, un prix de tragédie et fut engagé en 1868 k l'Odéon. Il y demeura vingtdeux mois et, durant ce long stage, ne réussit pas une seule fois à attirer l'attention de la foule; il passa tout à fait inaperçu. Nous donnons, par curiosité, la liste des rôles où il parut sur la scène de la ri^e gauche : Cornouaille du Bot Lear^ Verdell dans Jeanne de Ligneris de Marc Bayeux, Un Praticien dans le Gutenberg d'Edouard Foumier, Sextus dans la reprise de Lucrèce de Ponsard, Daubrun dans le Bâtard de Touroude, Massala dans VAffranchi de Latour de Saint- Ybars... Comment expliquer que ce débutant, qui avait reçu de la nature des dons si magnifiques, une voix si profonde et si musicale, une taille de jeune dieu romantique et une si vive intuition des côtés plastiques de son art, n'ait pas attiré dès ses débuts Fattention de la critique? C'est un mystère. Toujours est-il que Mounet-SuUy languit dans l'obscurité et qu'au moment où éclata la guerre de 1870 son nom était complètement inconnu.

Ce fut la période la plus douloureuse de sa vie. Très exalté, très nerveux, Mounet-Sully était également accessible aux enivrements et aux désespoirs. Il crut que sa carrière était manquée, il rentra dans son pays et accepta un poste modeste dans l'administration des finances. Il devint quelque chose comme commis de perception dans un ch<«f-lieu de canton du département de la Dordogne.

Mais le théâtre, semblable au fleuve Achéron, ne Ache plus ceux qui se sont dévoués à lui. Tout en alignant des chiffres (voyez-vous Mounet-SuUy tenant une comptabilité en partie double et cultivant la règle de trois), tout en étudiant le rendement des impôts, Tex-pensionnaire de TOdéon mâchonnait dans sa belle barbe brune les tirades de Victor Hugo, de Racine et de Corneille; et, le soir venu, il s'en allait au loin dans les champs fleuris d'aubépine et lançait aux étoiles, d'une voix retentissante, les imprécations de Ruy Blas et les plaintes d'Hernani.

A cette même époque, vers la fin de 1871, M. Delaunay, de la Comédie-Française, passait par hasard à Périgueux. Il était alors dans tout l'éclat de sa renommée. Il avait dans Perdican, dans Fortunio, dans les amoureux de l'ancien et du nouveau répertoire enflammé l'imagination de toutes les femmes et fait battre le cœur de toutes les jeunes filles. Il passait enfin, â juste titre, pour un des personnages influents de la maison de Molière. Le soir même de son arrivée, il reçut la visite d'un inconnu qui demanda à lui être présenté. M. Delaunay l'accueillit avec sa bonne grâce accoutumée, et l'interrogea amicalement.

— Monsieur, lui dit le nouveau venu, je dois réciter dimanche dans une réunion d'amis la Grève des For-gérons de Coppée. J'ai appris le morceau, mais j'hésite sur l'intonation de certains vers et j'ai voulu, puisque vous étiez de passage en cette ville, m'inspirer de vos conseils.

— Je VOUS écoute, dit Delaunay.

Mounet-Sully attaqua la Grève des Forgerons. Ce

fut un étonnant spectacle, et M. Delaunay s'en souviendra toute sa vie. Mounet ne dit pas le poème de Coppée, il le rugit, il le mima, il le tonna. Le parquet criait sous ses pieds fiévreux, les vitres tremblaient sous les éclats d'un organe juvénile qui n'avait jamais connu l'enrouement. Aux derniers vers, notre tragédien, râlant, épuisé, à bout de souffle, se laissa tomber dans un fauteuil et épongea la sueur qui ruisselait de son front...

— Tudieu, quelle vigueur I s'écria Delaunay. Il faut modérer cela, mon ami... Au lieu de réciter la Grève des Forgerons^ supposez que vous ayez à interpréter un rôle de répertoire, le Cid, par exemple...

— Le Cid, mais je l'ai joué.

— A Périgueux?

— Non pas, à Paris.

— Qui donc étes-vous?

Mounet-Sully raconta son odyssée, sa passion pour le théâtre, ses succès au Conservatoire, ses échecs à rOdéon, et sa misère actuelle, son découragement, son regtet d'avoir abandonné une carrière pour laquelle il sentait qu'il était né...

— Oui, certes, vous êtes né pour le théâtre, ajouta Delaunay, touché de l'histoire. Et vous y entrerez, je vous en donne ma parole. Je retourne à Paris, venez m'y trouver. Le reste me regarde

En effet, Delaunay parla avec enthousiasme à Emile

Perrin du tragédien inédit qu'il venait de découvrir ; Dressant, qui n'avait pas oublié son ancien élève, le recommanda de son côté, tant et si bien qu'au mois de juillet 1872 Mounet-Sully débutait dans le rôle d'Oreste à la Comédie-Française.

Ce que fut cette soirée, ceux qui y assistèrent ne L'oublieront pas. Paris, si mobile dans ses goûts — et si volage, — se prit de passion pour cet acteur qui ne ressemblait guère aux comédiens ordinaires et qui semblait dévoré d'une ardeur prodigieuse. D'abord les spectatrices en raffolèrent. Elles ne pouvaient se lasser de contempler cet admirable gars, qui ne venait que du Périgord, mais qui semblait arriver en droite ligne de l'Espagne, ou du Maroc, ou des contrées fabuleuses dans lesquelles vagabondent les Arabes d'Orient. Les yeux de Mounet-Sully luisaient comme braise; sa voix chantait divinement les plaintes amoureuses et traduisait avec une énergie surhumaine les fureurs d'Oreste. Ses gestes étaient amples et majestueux, enfin le péplum moulait dans ses plis un torse dont la grâce et la force eussent ravi Praxitèle... Ce fut un enchantement I...

Quelques mois après, revirement complet dans i'opinion. Mounet-Sully devait jouer le Cid. Il s'avisa de transformer le personnage. Et au lieu de présenter au public le Rodrigue classique, le Rodrigue de Corneille, le hardi garçon qui jette si bravement à la tête du comte ses insolentes provocations, et qui interpelle avec une si joyeuse fanfare les Navarrais,

les Maures et les Castillans, Hounet-Sully fit de ce héros bruyant et ensoleillé une sorte d'flamlet fatal, un être d'ombre et de mystère, qui du premier au dernier acte semblait hanté par un cauchemar. Cette interprétation ne fut pas admise; )e nouveau Rodrigue excita les protestations de la critique, souleva l'hilarité des vieux habitués, dernier rempart des traditions. Et, après avoir célébré le génie tragique du débutant, on décréta qu'il était totalement dépourvu de talent et même d'intelligence... C'est ainsi que nous passons toujours d'un extrême à l'autre... Je ne dis pas que le public soit tombé, depuis lors, d'un excès de dénigrement dans un excès d'admiration. Mais il est certain qu'à l'heure présente M. Mounet-Sully est considéré comme un homme de génie et qu'il peut se permettre impunément les plus surprenantes fantaisies: quoi qu'il fasse, il est assuré d'être applaudi. Si jamais la Comédie-Française reprend Vlm le Parricide^ notre tragédien y trouvera un rôle superbe. Je crois savoir que M. Parodi cuisine et mitonne à son intention un autre drame en cinq actes, tiré de l'histoire des Croisades. Nous aurons la joie de voir M. Mounet-Sully délivrer Jérusalem. Qui mieux q.ue lui pourrait s'acquitter de cette tâche?

Je causais l'autre jour avec certain auteur dramatique d'esprit aiguisé, que j'ai le bonheur de posséder comme voisin de campagne, et je lui demandais son sentiment sur les directeurs de théâtre en général.

— Tous des...

Ma plume se refuse à transcrire le substantif dont il se servit. Et là-dessus, pour appuyer son affirmation, il se mit, avec une extraordinaire vivacité, à me conter des historiettes, à me citer des traits fabuleux : traits d'avarice, traits d'égoïsme, traits de vanité bouffonne; de quoi défrayer dix volumes de mémoires. Ahl si les dramaturges voulaient nous conter leurs tribulations, que de jolies choses ils nous apprendraient! Ils n'y manqueront pas, sans doute, et nos neveux s'amuseront fort des confidences posthumes des littérateurs contemporains...

En attendant, Tidée m'est venue d'utiliser les renseignements de mon voisin, et de tracer un léger croquis des hommes de goût qui président aux destinées des principaux théâtres de Paris. Je vous présente ces médaillons, qui n*ont d'autre mérite que leur ressemblance... Je laisse au lecteur le soin de retrouver la figure sous le masque et de diviner les noms des originaux.

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