LA JOURNÉE D'UNE TRAGÉDIENNE
J.-J. Weiss publia jadis un article intitulé « la journée d'un ministre ». En cette page célèbre, il montrait le Ministre surmené, fiévreux, perdant le sommeil et l'appétit, taquiné par la presse, tourmenté par la Chambre, bourrelé d'inquiétudes, assiégé par mille sollicitations, préparant ses discours entre deux visites, et se couchant, le soir, sans avoir eu le loisir de songer une minute à sa femme, à ses enfants, à lui-même.
Si J.-J. Weiss vivait encore, et s'il avait l'honneur de connaître M"® Sarah Bernhardt, il reconnaîtrait qu'un ministre est bien peu de chose auprès d'une tragédienne, et que l'occupation d'un Garde des Sceaux est, à proprement parler, une sinécure, à côté du labeur quotidien de Phèdre, de Marguerite Gautier et d'Iseyl...
... Dès qu'ELLE ouvre les yeux, sa maison s'emplit d'un bruit de volière. Les quémandeurs attendent
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que la Déesse soit prête à les recevoir. Elle cause avec eux, en décachetant son courrier. Que de lettres I Et quelles lettres I... lettres de gens célèbres, lettres d'inconnus, lettres amicales, lettres d'affaires... C'est un imprésario qui sollicite cinq secondes d'entretien; un reporter de New-York qui demande à l'artiste ce qu'elle pense de Shakespeare ; une dame de province qui mendie un autographe; un rhétoricien qui s'extasie sur la dernière matinée de la Dame aux Camélias'; c'est un obscur Delobelle, victime du grand art, et dont la misère implore un morceau de pain; c'est enfin le petit rouleau, ficelé de rose, espoir suprême du jeune ou du vieux poète, que tous les théâtres ont repoussé et qui cherche une revanche.
Sarah lit du coin de l'œil, écoute d'une oreille, feuillette des manuscrits, griffonne quelques réponses; et — vitel vitel — picore sur un coin de table la côtelette du déjeuner; et — vitel vite! — file à la Renaissance, où, à une heure précise, elle est attendue...
La voilà dans son royaume... Car c'en est un, rempli de sujets qui lui sont dévoués, qui ne jurent que par elle, et qui ne vivent que d'elle. Et alors commence le travail, infiniment varié, des répétitions : mise en scène, choix des accessoires et des costumes, conciliabules avec les auteurs, les acteurs, les décorateurs; solution des difficultés administratives. Et le flot des visites, un moment interrompu,